Comparaison de 3 éditions contemporaines du Perceval de Chrétien de Troyes

Pour simplifier, nous utiliserons les abréviations suivantes pour les textes :
GF pour l’édition Flammarion,
Larousse pour l’édition Larousse
et Web pour le texte sur Internet.

Le premier contact avec un livre est primordial, ne serait-ce que pour la diffusion de ce dernier. Qui achèterait un livre neuf dont la couverture est en lambeau, ou mouillée, ou encore aujourd’hui, dont les pages ne sont pas découpées? L’approche au livre est donc important pour permettre sa circulation et sa diffusion dans nos sociétés, bibliothèques et librairies. La manière dont les caractères sont inscrits dans les pages aussi joue beaucoup sur son désir d’être lu ou non, on sera plus récalcitrant à lire un ouvrage qui met une taille de police de 7 ou qui utilise du Comic Sans MS pour, par exemple, les Pensées de Pascal. Bref, tous ces éléments qui ne s’inscrivent pas directement dans le texte constituent cependant des formes qu’il faut être capables de relever afin de ne pas défigurer l’œuvre (si l’auteur, par exemple, insiste pour que son titre soit d’une certaine couleur comme Mallarmé avec son Coup de dé) et permettre sa libre diffusion.

Notre approche sur la différence entre les textes touchera trois ouvrages, tous qui se réapproprient, à leur manière, le Conte du graal, avec leurs qualités : poids, taille, volume de texte, l’utilisation de la prose ou du vers, numérotation, disposition en sections, annotations, illustrations, titres, traduction,… mais surtout avec leur idée de public cible en tête.

La première portée physique des ouvrages donne une impression différente : le Larousse est léger et relativement petit (303 pages), le GF est lourd (513 pages) et le Web ne donne pas à voir son nombre de page puisqu’il se divise en quatorze sections sur lesquelles il faut cliquer pour apercevoir le texte. Un clique amène cependant à une page où la barre de défilement est relativement petite donc, on peut s’imaginer l’importance de texte à multiplier par quatorze. L’ampleur de texte du Larousse est encore plus réduite lorsqu’on découvre que près de la moitié du texte est en fait constituée de pages roses qui sont des appareils pédagogique et des outils de lecture, seules restent alors les pages blanches qui composent le texte de «Perceval», peut-être 150 pages. Le GF ne possède qu’une présentation de 35 pages, laissant 478 pages pour le texte, mais ce dernier est divisé en deux : un texte en ancien français, l’autre est une traduction laissant ainsi 239 pages de texte pour chaque version. Un tel travail de pagination n’est pas possible pour la version Web puisqu’il n’y a pas de page indiquée. Une autre indication nous permet cependant de les comparer : il s’agit du nombre de vers. Cette indication est précieuse, en effet, on nous informe que les manuscrits renfermaient un texte en vers, plutôt qu’en prose ce que le Larousse n’offre pas de constater, il faut lire les indications pour s’en apercevoir. Ainsi, en page quatre du Larousse, on peut lire ceci sur le Conte du Graal : «Genre :  »roman » écrit en vers octosyllabiques rimant deux à deux.»

L'édition de Larousse du Perceval

L’édition de Larousse du Perceval

Dans le texte lui-même, il est possible d’apercevoir, dans la marge, la numérotation des vers. Il reste cependant impossible de déterminer où le vers se termine dans le manuscrit puisque la notation dans la marge qualifie la phrase au complet. Au second regard, la notation apparaît beaucoup trop régulière et semble plus qualifier les lignes de la traduction elle-même que le manuscrit original. Une comparaison rapide avec GF et la régularité de la numérotation des dix premières pages permet de confirmer notre idée : le Larousse numérote ses vers selon son édition et le renvoi devient ainsi impossible avec les autres éditions. Qu’en est-il de la numérotation des vers de GF? Dans le texte en ancien français, on numérote régulièrement les vers par étape de 5, toutes les pages contiennent exactement le même nombre de vers, 39, à l’exception de la toute première (p.38) et la dernière (p.500) qui en comptent moins vu que la première débute plus bas et la dernière se termine avant la fin. La version du texte traduit chez GF ne fait apparaître les numéros de vers qu’au début de chaque paragraphe (ces derniers étant créés de toutes pièces) car le traducteur pratique nombre d’inversions au sein du texte. La conséquence d’un texte continu, plutôt qu’en vers, va élargir l’espace entre les paragraphes afin que la correspondance entre les vers et la prose se situe relativement au même endroit. Ainsi, dès qu’un paragraphe se termine, le traducteur commencera le suivant vis-à-vis le vers correspondant au prochain paragraphe. Le nombre de vers total est de 9234 chez l’édition GF. La version Web choisit de conserver le texte en ancien français et la versification. Les numéros de vers ne suivent pas un ordre particulier cependant : l’édition préfère numéroter en fonction des colonnes disposées sur la page « notées a/b/c pour le recto, d/e/f pour le verso », c’est-à-dire que les numéros de vers n’apparaîtrons que lorsque la colonne recommence vis-à-vis cette dernière. Les quatorze sections du texte sont cependant découpées en fonction de titres et des numéros de vers (ex : «La cour du roi Arthur (3977-4722) »). Il est ainsi possible de retrouver assez rapidement le vers recherché surtout avec des outils de raccourci de recherche que l’ordinateur possède. L’édition Web possède ainsi 8960 vers et un peu moins de 200 colonnes. Bref, à l’exception du Larousse qui compte 3820 lignes, le manuscrit utilisé par le GF comporte 274 vers de plus que l’édition Web (ce qui ne signifie pas qu’il est plus complet).

Excluant les vers, les pages et les colonnes, il est possible d’organiser le texte d’une manière différente, c’est-à-dire l’organisation en chapitre ou section. La version GF choisit tout simplement de ne pas diviser le texte et de le laisser en continu sans aucune pause dans le texte en ancien français. La traduction se divise en paragraphes (il y a donc des pauses après chaque paragraphe), mais aucun chapitre n’apparaît. Un lecteur moderne pourrait trouver frustrant une telle disposition s’il veut trouver des repères commodes pour retrouver où il est parvenu dans sa lecture. Ce lecteur moderne doté d’un ordinateur apprécierait peut-être plus la division en quatorze sections de l’édition Web toute intitulées, numérotées et possédant une référence aux numéros de vers du manuscrit. Le titre du chapitre est aussi repris sur la page qui s’ouvre lorsqu’on clique sur le lien de la page principale qu’on pourrait qualifier de table des matières. D’autres interruptions du texte surviennent dans l’édition Web, nous avons mentionné le renvoi aux colonnes du manuscrit (ainsi qu’au vers), mais le lecteur moderne pourrait aussi décider de s’arrêter aux lettrines de l’ancien manuscrit qui marque tout de même un arrêt dans le texte pour les anciens lecteurs par l’effet tabulaire que peut créer une image sur la page. Cette lettrine, plutôt que d’être reproduite dans son intégralité, ou même être représentée par un caractère plus gros en début de vers, est tout simplement soulignée comme l’indique l’introduction au texte « Le caractère gras est utilisé pour signaler une lettrine dans le ms. » Le découpage en chapitres ne suit cependant pas les lettrines, en effet, quelques sections débutent alors qu’aucune lettrine n’apparaît, c’est le cas de «Blancheflor» ou encore «Le messager».

L'édition GF du Perceval

L’édition GF du Perceval

L’édition Larousse comporte aussi une division en sections. Nous réutilisons ce mot car, en effet, le titre du paragraphe n’est jamais présent au début de la chaîne de texte et seulement dans la partie supérieur du texte au dessus d’une ligne de séparation entre le texte et le titre du texte «Perceval» ou celui de la section justement. Une exception, dans le prologue, il est écrit «Prologue». Les sections sont aussi clairement séparées entre-elles par ces pages roses contenant des outils de lecture qui reviennent sur la section. Plus découpé que le site Web, le Larousse comporte 21 sections en comprenant le prologue de deux pages, elles portent majoritairement le nom d’un personnage (La demoiselle à la tente, L’Orgueilleux de la Lande, Perceval et l’Ermite, la Laide demoiselle), d’un objet ou d’un lieu (le Graal, le Sang sur la neige, Tintagel) ou la description de ce qui s’y passe (L’adoubement, D’une épreuve à l’autre); l’édition du Web découpait ses sections en fonction du lieu où l’action s’effectuait et qui formait ainsi le titre du chapitre, accompagné parfois du nom du protagoniste qui s’y trouve (Au château du Graal ,Gauvain à Tintaguel, Au château d’Ygerne ), une exception, la dernière section intitulée simplement «Le messager».

Le découpage en section reste toutefois très aléatoire, mais permet de mettre des séparations claires dans les différents récits narrés : alors que l’édition GF dispose le texte en continu, les éditions Larousse et Web permettent de connaître de quel chevalier le lecteur est en train de lire les aventures à l’aide d’indications parfois dans le titre, mais parfois en permettant l’insistance sur les fins de bout de narration. Ainsi, dans l’édition Web, on finit ainsi : «De monseignor Gauvain se test | li contes ici a estal, | si parlerons de Perceval. » dans la section «Gauvain à Escavalon» avant de débuter le récit de Perceval; semblablement dans l’édition Larousse : «Le conte ne parle plus longuement de Perceval ici et vous m’aurez entendu parler beaucoup de monseigneur Gauvain avant de m’entendre raconter quelque chose sur lui.» (p.180)

Avant de commencer quelque récit que ce soit, le récepteur de l’œuvre aperçoit, en plus de l’épaisseur du texte, un support, qu’il soit numérique ou papier. L’édition Web à un support visuel quand même minimal, il est possible de trouver le texte soit par une recherche sur le «Conte du graal» sur des moteurs de recherche ou encore par le site internet du Laboratoire de français ancien1. Alors que le site du Laboratoire présente une bordure similaire pour l’ensemble de son site, le texte de Chrétien de Troyes se décline en une mise en page extrêmement minimaliste (et différente de l’ensemble du site) qui montre deux choses : le site web a été actualisé depuis le téléversement du Conte du graal (en effet, en remontant les branches de l’URL, on tombe sur la page http://www.uottawa.ca/academic/arts/lfa/activites/ qui est une version antérieure de http://www.lfa.uottawa.ca/ ) et le texte du Graal n’a pas subi l’uniformisation de la nouvelle mise en page. La mention de la dernière mise à jour en 1999 nous renseigne aussi sur l’ancienneté de cette version. Sans nous avancer trop, nous pouvons toutefois imaginer qu’il s’agit alors d’une des premières tentatives d’archivage et de numération d’un conte du graal vu l’emploi de la copie pour rendre disponible le texte plutôt que le scan. Si nous revenons à la présentation, on peut apercevoir l’«éditeur» du texte (l’université d’Ottawa), le nom de la Faculté et du Laboratoire qui consistent en la partie figée (et la seule avec des couleurs à l’exception des hyperliens), même dans les pages de section ces renseignements apparaissent. Le titre, Le Conte du Graal (Perceval), est aussi repris, mais le nom de l’auteur, Chrétien de Troyes, disparaît sitôt qu’on entre dans les sections. Nous avons là l’impression d’assister à une tentative de mimésis du livre avec le titre repris à l’intérieur des pages, mais pas le nom de l’auteur.

Reste que les illustrations, peu importe leur format et fonction, restent absentes de l’édition Web tandis que les éditions Larousse et GF possèdent chacunes une illustration de couverture qui capte visuellement un potentiel lecteur. Le Larousse utilise une illustration (Annexe A) de Jean-Pierre Labesse qui prend la moitié inférieure de la page couverture représentant un chevalier (Gauvain ou Perceval peut-être) triomphant d’un autre. La division binaire entre le Bon (victorieux aux couleurs claires sur un cheval blanc) et le Méchant (gisant renversé dans une armure grise et sur un cheval noir) renvoie un peu mal à la complexité que possèdent les protagonistes avec leur environnement, en effet, Perceval bien qu’innocent, viole tout de même une femme et n’est pas capable de poser de questions. Gauvain n’est pas tellement mieux non plus. L’illustration renvoie aussi à une bidimensionnalité propre aux peintures du moyen-âge rappelant ainsi cette époque. La maison d’édition est elle-même fortement colorée, voire tachetée de couleur attirant l’attention dessus. Le titre du roman est lui-même de couleur ocre, laissant le nom de l’auteur presque laissé pour compte (de plus, il est de petite taille comparé aux autres informations). L’illustration de GF diffère en cela qu’elle est tirée d’un manuscrit du quinzième siècle «Couverture : © G. Dagli Orti Ms 527, Roman du saint graal, XVe siècle. Fol 81 :  »Perceval et Lancelot attaquent Galaad ».», mais probablement pas du manuscrit dont s’inspire le texte puisque les manuscrits de référence ne dépassent jamais le XIIIe ou XIVe siècle (voir en page 33 du GF), de plus, le titre ne correspond à aucun des manuscrits. L’image est cependant beaucoup plus représentative des scènes du roman : ambiguïté sur la nature des personnes (les chevaliers s’attaquent entre-eux), trois des protagonistes du roman, une véritable illustration médiévale, des affrontements, … En plus d’être une véritable illustration d’un manuscrit, ce qui renvoie à son contexte de diffusion et de réception.

Par dessus ces illustrations s’inscrivent des titres, tous différents d’une édition à l’autre. Dans l’édition GF, on nomme l’ouvrage (après l’auteur mis en gros caractères et avant des petits caractères indiquant qui traduit et présente l’ouvrage) «Perceval ou le Conte du graal». Le Larousse, lui, intitule son texte «Perceval ou le Conte du Graal», nous soulignons ici que le Larousse met une majuscule à Graal alors que GF ne le fait pas. Il est étrange alors que l’édition Larousse utilise le nom «graal» en minuscule dans son texte (p.103), comme GF le fait. Notre théorie est qu’il s’agissait d’une systématisation des majuscules dans les titres, mais malheureusement, un aperçu de «La Peur et autres contes fantastiques» de Maupassant dans la même édition ne systématise pas ce système de majuscules. Il peut s’agir d’une erreur que l’éditeur a commise sur la couverture, le dos du livre et la quatrième de couverture, mais le traducteur annotateur et commentateur du livre commet aussi cette erreur dans les pages roses. Nous pouvons estimer alors l’importance mythique qu’a pris le Graal à notre époque si on lui met une majuscule alors que même dans un texte traduit, on ne le fait pas, importance au point de changer le registre nominal de l’objet. L’édition web connaît un titre différent, il s’agit de «Le Conte du Graal (Perceval)» ou encore «Le conte du Graal» sur le site du Laboratoire de français ancien. L’absence, relative, de Perceval est marquante toutefois et s’approche beaucoup plus près de la réalité du roman. En effet, deux personnages Gauvain et Perceval sont évoqués tour-à-tour dans le roman. Intituler l’ouvrage du nom de Perceval ou […] Perceval le Gallois ou […], ou encore le roman de Perceval comme une recherche de titres permet de découvrir réduit la compréhension du contenu. La mise entre parenthèses de Perceval permet de supposer plus facilement que c’est un titre secondaire auquel on renvoie, sans le détailler beaucoup plus. Une autre supposition (vu que l’entre-parenthèse de Perceval est tout de même sur toutes les pages) est que le terme de Perceval est là pour augmenter les résultats dans un moteur de recherche pour quelqu’un qui chercherait une version du livre en ligne ou encore ne pas s’exclure de la recherche si quelqu’un recherche le titre de Perceval (en effet, l’aspect ancien français fait en sorte que Perceval s’écrit Percevax, annulant ainsi toute recherche si Perceval n’avait pas été mentionné dans le titre, les autres ouvrages utilisent l’écriture de Perceval et GF, dans son édition en ancien français utilise Percevaus). Il est à noter, ici aussi, que le graal possède une majuscule et dans le titre, et dans la division en chapitres, mais pas dans le texte lui-même.

Ces différences de titres s’ajoutent aux différences de contenu. En effet, vu les quinze manuscrits restant, il est possible de penser que les différentes éditions se sont inspirées de différents manuscrits. Par exemple, l’édition Web s’inspire du «manuscrit Paris, B.N. fr. 794 (ms. A) », la note sur l’édition et la traduction de l’édition GF en page 33 nous indique que le manuscrit fut recopié entre 1230 et 1250. Le choix de GF ne porte pas là-dessus cependant : après avoir écarté les manuscrits A, B, P et T (dont le manuscrit A fut utilisé pour l’édition Web) car déjà amplement édités, le présentateur nous explique qu’il préfère utiliser l’édition d’Alfons Hilka (Halle, 1932). Nos recherches sur l’édition ne nous permettent cependant pas de découvrir de quel manuscrit ce dernier s’inspire. Bref, le présentateur aurait pu avoir la courtoisie de partager avec nous le manuscrit indiqué dans sa préface plutôt que de nous renvoyer à une édition laquelle ne nous permet pas de comprendre de quel manuscrit il s’inspire. L’édition Larousse, malgré son appareil pédagogique, voire critique, important ne nous donne absolument aucune information sur l’édition utilisée, et encore moins sur le manuscrit sur lequel elle se base. Tout ce que l’on sait, c’est qu’un ouvrage a été traduit par Michelle Gally (information se trouvant sur la toute première page du livre, en bas du titre). L’ouvrage ayant été traduit, et la numérotation en vers évacuée, le travail de retracer le manuscrit originel nous a semblé impossible, ne serait-ce qu’à voir les différences de traduction dans les premières pages (qui devrait en être beaucoup plus fidèle au reste puisque le copiste n’a pas eu le temps de se fatiguer).

La traduction, ou non, est ce qui distingue fondamentalement les ouvrages les uns des autres. Ainsi, une version non-traduite comme celle que le Web offre a une approche très sourciste2. Les seules différences, soulignées par l’éditeur de la version Web, sont les suivantes :
« La ponctuation et la séparation des mots suivent l’usage moderne. […] Les abréviations du copiste ont été développées et les lettres suppléées (mais non les caractères suscrits lisibles dans le ms.) sont soulignées; les points de suspension signalent des omissions de vers dans le ms., et les erreurs manifestes du copiste sont indiquées par un astérisque. Les passages incompréhensibles sont marqués d’une croix. »
Toutes les différences sont donc indiquées et visent à nous donner l’impression de consulter un manuscrit de l’époque. La perte des lettrines rend la lecture cependant beaucoup moins fidèle (en plus de la perte de l’impression du papier). Ce genre de version vise donc beaucoup plus un usage critique, voir savant, de l’édition. En effet, le lecteur moderne pourrait très bien ne rien comprendre du manuscrit, trouver inutiles de telles annotations (pourquoi montrer que l’erreur est corrigée? Pourquoi noter le numéro de colonne?), mais un linguiste pourrait trouver pratique de comparer l’utilisation de certains mots, voir le genre d’erreurs qui s’y trouvent, sans pour autant avoir à aller jusqu’à Paris pour le faire. Bref, l’édition Web est presque réservée à un public académique, d’autant plus qu’elle se retrouve éditée sur une site web universitaire dans le cadre d’un laboratoire sur le français ancien.

L’édition GF a la particularité de posséder et une version non traduite en vers et une traduction beaucoup plus libre du texte. On peut croire à une visée sourciste et cibliste à la fois de l’édition. En effet, deux volontés émanent de l’édition de l’ouvrage, celle de reproduire l’ouvrage philologiste d’Alfons Hilka «cette édition que la plupart des médiévistes qualifient de magistrale» et celle de donner «une traduction que puisse directement saisir le lecteur qui ne connaît pas l’ancien français. Nos principes demeurent l’exactitude, la modernité, l’agrément et la brièveté.» (page 34) Avec ces qualificatifs, on obtient trois qualités (ôtons l’exactitude) qui permettent une libre adaptation du texte d’origine tout en gardant un souvenir de l’ancien. La modernité permet de retoucher les mots, la structure des phrases, l’agrément permet de diversifier quelque peu la narration, s’il le faut, et la brièveté permet d’éviter des redites, de couper court à certaines répétitions qui pourraient être essentielles dans la versification. La permission de se reporter à l’ancien français donne au lecteur donc, toutes les approches possibles au texte : et de se familiariser avec le texte d’origine, d’observer qu’il y avait une versification, voir les procédés poétiques mis à l’œuvre dans l’original, et de pouvoir apprécier un récit, voire de faire une analyse thématique ou de la narration dans la version traduite. Ce type d’ouvrage correspond donc très bien à la collection «Bilingue» dans laquelle elle s’insère et vise autant le lecteur savant que le lecteur moyen. Une telle version serait parfaite d’un point de vue commercial et académique si ce n’était de son épaisseur et de l’absence de l’appareil de notes à cause du nombre de page : «Étant donné la modernité et aussi la longueur du Conte du graal, nous n’avons accompagné notre traduction d’aucune note […] » (page 34).

Le Larousse offre une approche définitivement cibliste, et pas seulement par ses pages d’annotations et d’aide à la compréhension du texte au point d’en être aliénant (on nous explique notamment ce qu’est un pommeau), qui permet de mieux comprendre le livre, mais aussi par sa traduction immédiate du texte sans réelle référence au fait que l’ouvrage était alors en vers, sauf dans les pages roses et la mention que Gally est la traductrice. Les rares images qui traversent le texte s’alternent entre le graal (aperçu huit fois) et une lettrine, toujours la même. On prend rapidement conscience que ce n’est pas un effet d’embellissement, mais plutôt de ponctuation entre les sections du texte. Nous ne comprenons cependant pas la volonté de la répétition énorme que ces images ont, il aurait pu être possible de varier les lettrines ou les objets disposés car, bien que picturalement jolies, elles perdent de leur valeur symbolique ou artistique à force de répétition. Notons de plus, que les images sont en teinte de gris ce qui ôte aussi du caractère idéal, allographique, en reproduisant imparfaitement l’objet (sans compter que ce ne peut être qu’un extrait d’une plus large peinture ou texte dans la cas de la lettrine). Bref, l’édition Larousse n’est définitivement pas faite pour un public érudit, à peine il parvient, à l’aide de ses pages roses, à faire réfléchir sur le texte du point de vue narratif ou thématique. L’ouvrage est plutôt destiné à l’enseignement secondaire (voire collégial en France) et s’inscrit dans un type de collection (Petits classiques) où l’œuvre est forcément courte, la longueur pouvant rebuter les collégiens, mais reste un classique, on a donc jugé que le texte avait une valeur importante et sa place dans la littérature. On semble donc, avec cet ouvrage, vouloir rejoindre un public qui n’a pas l’habitude de lire ce genre d’œuvre et le guider à travers ce dernier. L’approche de traduction est donc cibliste.

En guise de conclusion, sans même avoir à analyser le contenu d’un texte, on peut juger de la qualité d’une édition et de la fidélité de sa représentation. Ainsi, l’édition Web se veut le plus fidèle possible au manuscrit dont il s’inspire, en ne corrigeant que les erreurs des copistes, et en les soulignant, et se veut suffisamment savante pour intéresser les philologues et autres érudits qui consulteraient son texte. L’édition GF a une plus large volonté, celle de pouvoir autant se diffuser auprès des érudits que du grand public en montrant deux versions du même texte, une s’inspirant directement d’une édition jugée savante par l’éditeur et l’autre d’une traduction libre qui permet de saisir mieux la compréhension narrative du texte pour un lecteur moyen. L’édition Larousse se veut un ouvrage de diffusion dans les milieux scolarisés, mais pré-collégiaux, et fourni un minimum de renseignements quant à sa provenance, mais une surcharge d’appareil «pédagogique» qui encombre la lecture et sépare le texte de manière très artificielle.

Nous avons, dans ce travail, analysé uniquement le paratexte éditorial qui permettait de juger de la qualité de l’adaptation, nous aurions aussi très bien pu juger le texte lui-même. Ainsi, l’édition Web ne comporte aucune préface à l’œuvre, le GF le commente pendant 35 pages sur différents aspects et le Larousse, au sein même du texte, après le mot Prologue, ose mettre une dédicace qui ne vient pas de Chrétien de Troyes, mais de la traductrice à sa fille : «À Laure, pour l’introduire au plaisir des histoires.» (page 26) rendant ainsi une confusion possible chez le jeune lecteur quant à l’auteur de cette dédicace. Bref, les modifications au sein du texte, autour du texte (la quatrième de couverture par exemple) et les commentaires du texte (prologue, outils pédagogiques) auraient aussi très bien pu être analysés puisqu’ils influencent tout autant le contenu et le sens de la lecture … si ces derniers sont lus!

Bibliographie

DE TROYES, Chrétien, Le Conte du Graal (Perceval), Université d’Ottawa, Laboratoire de Français Ancien, Ottawa, 1999 [dernière mise à jour]. En ligne. [dernière consultation 7 mai 2013]

DE TROYES, Chrétien, Perceval ou le Conte du Graal, Larousse, Petits Classiques nº109, Paris, 2004, 303 pages.

DE TROYES, Chrétien, Perceval ou le Conte du graal, GF Flammarion, Édition bilingue nº814, Paris, 1997, 513 pages.

Notes

1 Plus précisément, par ici: http://www.lfa.uottawa.ca/, puis en cliquant sur «Textes en liberté» : http://www.lfa.uottawa.ca/tel.html

2 Le terme me vient d’un cours d’Anthropologie, Langage, culture et société donné par John Leavitt en hiver 2013. Une approche sourciste est une approche qui vise à imiter le plus possible le texte original. Son opposé, tenté d’être le plus conforme au lecteur et visant à lui donner la même impression qu’à un lecteur de l’époque ou de la langue, est appelée cibliste. Ainsi, une traduction de l’Odyssée qui garde les vers et des rimes (au détriment du contenu) sera sourciste, une qui respectera le contenu et sera mise en prose sera cibliste (au risque de perdre l’effet versifié).

Ce billet est issu d’un travail présenté dans le cours FRA 2311 Poétique et théorie des genres donné par Ugo Dionne à l’Université de Montréal le 9 mai 2013.

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