À la découverte de quelques biographies de compositrices classiques

La présence des compositions de compositrices classiques dans les concerts est encore très rare, pour ne pas dire inexistante: en France, en musique classique 1% des pièces programmés en salle de concert sont l’œuvre de compositrices. Sans compter que dans les magasins de musique, les DCs de compositrices ne comptent même pas pour 1% de l’offre (quand il y en a!!) si j’en crois mes propres recherches dans trois succursales différentes d’Archambault/Renaud Bray et de quatre disquaires usagés à Montréal en 2020 (avant la pandémie). Dans les faits, seule la succursale Archambault de Berri proposait quelques titres de compositrices, mais sur les deux rangées de près de 100 compositeurs classé en ordre alphabétique par nom de famille de la succursale, pas une seule compositrice n’était mise de l’avant. Je dois donc souvent me tourner vers les achats en ligne pour pouvoir me les procurer.

De nombreuses initiatives se mettent toutefois en place pour les mettre de l’avant, que ce soit à travers des concepts théoriques expliqués par des compositions féminines, des podcasts et des suggestions hebdomadaires d’écoute, des ensembles qui mettent de l’avant cette musique, des maisons d’édition spécialisées dans la publication de partitions de femmes ou encore des bases de données avec plus de 1500 compositrices! Bref, il est tout naturel alors que des essais soient écrits pour faire (re)découvrir ces figures et les mettre de l’avant.

Je propose donc, dans l’esprit d’aider à la diffusion de la pensée et des compositions, une petite sélection de titres que j’ai lu avec la possibilité que ce billet s’élargisse au cours des années avec la sortie de nouvelles biographies ou au fil de mes lectures bien que mes recherches ne donne pas beaucoup plus d’essais sur des compositrices que celles qui sont présentées ici (plusieurs, notamment sur Clara Schumann ou Lili Boulanger, sont épuisées ou inaccessibles sur le marché québécois).

La majorité de ces biographies touchent à des thèmes concernant les conditions des droits des femmes à l’époque de la compositrice et de marginalisation et d’oppression. Ces essais ne sont pas nécessairement tous féministes, mais ils traitent définitivement d’enjeux qu’on peut considérer comme tel.

Les essais sont présentés dans un ordre chronologique de parution. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages en cliquant sur les couvertures (s’il n’y a pas de lien, il n’est pas ou plus distribué).

Piano music by Black women composers: a catalog of solo and ensemble works (1992)

Pour lire cet essai, il faut au moins se préparer plusieurs choses très importantes: prendre beaucoup de note, avoir une connexion Internet pour pouvoir écouter les compositions référencées dans l’essai et avoir une carte de crédit dans la main pour commander des biographies et des partitions des compositrices présentées. Ce n’est pas une blague du tout, après avoir lu l’essai, j’ai commandé trois essais et deux partitions fautes de n’avoir pas pu en commander plus!!! (j’y reviens)

Une superbe recension qui ne se contente pas de recenser des oeuvres pour piano de compositrices noires américaines (une tâche effectuée en 1992, pas une mince affaire du tout!!), d’écrire une petite biographie pour une cinquantaine de compositrices, non, la recherchiste a aussi fait un travail immense de:
– Indiquer la difficulté des pièces (vraiment génial pour les personnes qui seraient intéressées à les jouer)
– Décrire le style des pièces, en donner une appréciation générale
– Où pouvoir lire, se procurer ou pouvoir acheter les dites pièces (avec les adresses postales et le temps que ça peut prendre avant de les recevoir!!)
– Mettre une petite bibliographie lorsque possible

Cet immense travail est vraiment incroyable en soi, doublement incroyable quand on sait le temps que ça a du prendre pour juste compiler ces noms, biographies, témoignages, rechercher toutes ces compositions avant parce que personne n’avait vraiment fait cette recension aussi exhaustive avant (on peut tout de même mentionner But Some of Us Are Brave: All the Women Are White, All the Blacks Are Men: Black Women’s Studies, mais qui est beaucoup moins détaillé).

Cette recension est aussi très intéressante à l’effet qu’elle nous montre montre bien comment les compositrices noires ne pas isolées les unes des autres et savent s’inscrire en continuité avec les précédentes ou leurs contemporaines, notamment par les concerts qu’elles organisent, mais aussi les compositions, styles, ou hommages qu’elles rendent. Pour des biographies d’une demi-page à une page, c’est quand même beaucoup d’information qui est communiquée.

J’ai trouvé aussi intéressant de noter que plusieurs compositrices noires furent des élèves de Nadia Boulanger (au moins dès 1931 avec Nora Douglas Holt) ce qui nuance pas mal ce que l’article dans Nadia Boulanger and Her World disait sur son rapport avec les communautés afro-américaines par rapport aux étudiant·es internationaux (surtout les hommes étaient dépeints dans le livre). On note quand même 5 compositrices afro-américaines (sur une cinquantaine de compositrices ) qui ont étudié sous son égide y compris une gagnante du grand prix Boulanger quelque part entre 1951 et 1954.)

La seule immense déception ne vient pas de l’essai, mais des recherches que je faisais tout en lisant l’anthologie. Beaucoup des artistes n’avaient pas une seule composition sur Internet (des fois, avec juste 5 résultats sur Google et simplement dans des listes), et on parle de grande compositrice comme Avril Gwendolyn Coleridge-Taylor dont je n’ai réussi à retrouver aucune partition et une seule vidéo de 5 minutes alors qu’elle fut prolifique et qu’elle était la fille d’un autre grand compositeur connu (Samuel Coleridge-Taylor) qui, lui, ne manque pas d’être partout! Je lisais et je cherchais des biographies ou des partitions et je dois avouer avoir noté beaucoup trop de noms de compositrices dont je ne pourrais pas en apprendre ou en écouter davantage. 28 ans plus tard, même avec l’arrivé d’Internet et de WorldCat, ce n’est pas nécessairement plus simple de les découvrir malgré leurs immenses réalisations, mais c’est malheureusement trop souvent le cas encore dans l’histoire des femmes. C’est pour ça qu’on ne peut qu’essayer de pousser ce genre d’essai, qu’on aimerait beaucoup dire qu’il date, mais qui n’ont finalement jamais accumulé une once de poussière tant ils sont encore pertinents aujourd’hui et dont le travail n’a pas été continué depuis.

Elisabeth Jacquet de La Guerre: une femme compositeur sous le règne de Louis XIV (1995)

Une bonne biographie d’une compositrice classique sous Louis XIV (ce détail n’est pas à négliger puisqu’elle semble avoir joui de sa protection et de ses Privilèges pour l’édition de ses compositions en plus de lui avoir dédicacé tous ses ouvrages sauf un, même en fin de règne!). Le travail très complet de biographie est aussi accompagné d’analyses rapides de ses compositions, mis en parallèle avec les styles musicaux de l’époque et on voit très bien comment elle tentait de nouveaux genres italiens tout en les rattachant à la tradition musicale française et combien elle fut aussi pionnière à beaucoup d’égards musicaux!!! On a aussi droit à la transcription de plusieurs des dédicaces au roi de ses éditions ce qui ravit des littéraires comme moi qui ont étudiés ce genre d’envoi durant leurs études!

Je trouve assez intéressant certaines similarités avec Louise Farrenc, notamment (et même si ça n’étonnera personne pour qu’une femme puisse composer autant et pouvoir jouer ses œuvres) le support de son mari, musicien aussi, le fait de venir d’une famille de musiciens (d’artisans surtout pour Élisabeth, mais le potentiel et l’héritage était là), le fait d’avoir vu leur seul enfant mourir avant elles et d’une période beaucoup plus creuse en terme de composition qui suit durant plusieurs années. Les deux ont aussi été veuves, Jacquet de la Guerre a bénéficié de l’héritage de son mari, mais elle a aussi continué à composer et enseigner pour lui assurer des revenus ce qui la rendait d’autant plus indépendantes financièrement et contribuait probablement pour elle à pouvoir s’essayer dans de nouveaux genres peut-être un peu plus facilement que de s’attacher à toujours refaire le même travail ou le même type de composition.

Une biographie nécessaire sur une prodige, reconnue et louée en son temps (y compris par le roi), qui a laissé un héritage intéressant et souvent précurseur de ce qui suivra ou sinon, dans les premières à expérimenter de nouveaux styles de compositions et de pièces.

Louise Farrenc, compositrice du XIXe siècle ; Musique au féminin (2003)

Une fantastique biographie sur la compositrice, pianiste, professeure et éditrice de musique classique Louise Farrenc qui se divise en une moitié d’ouvrage consacrée à une biographie générale puis à des analyses plus poussées de ses divers compositions puis de ses travaux de compositions, de professeurs et de musicologues.

Très très très appréciée dans son temps (à l’exception de quelques critiques particulièrement plus misogynes que les autres) autant au niveau de ses compositions que de ses interprétations, c’est un véritable drame qu’elle soit tombée dans l’oubli peu après sa mort malgré les efforts immenses qu’elle a accomplis dans ses compositions, son enseignement et la diffusion de ses oeuvres (notamment par l’entremise de son mari Aristide Farrenc, toujours en support de son épouse et qui formait un véritable power couple dans le temps avec les deux collaborant et se relayant dans leur vie commune et professionnelle).
La biographie touche aussi les discriminations sexistes et obstacles que Farrenc a dû supporter comme femme, mais aussi comment elle en a renversé plusieurs (elle a notamment obtenu le même salaire que ses confrères masculins après s’être plaint auprès de son établissement).
Finalement, et bien qu’on semble avoir quand même peu de documentations ou lettres à ces égards, Legras analyse aussi comment la vie personnelle de la compositrice a pu affecter son travail professionnel, notamment suite à la mort de son unique enfant, Victorine, et l’arrêt de son travail de composition pendant plusieurs années.

Une biographie essentielle pour découvrir une femme aux très multiples talents, qui s’est distinguée et imposée d’une façon exceptionnelle pour son époque et les marques qu’elle a laissé dans l’histoire de la musique (notamment à travers son rôle d’éditrice et d’interprête de musique ancienne, ce qui n’était pas commun, vers la fin de sa vie). 

Les compositrices en France au XIXe siècle (2006)

Un des deux essais de la liste que je n’ai pas encore lu, ce panorama présente la biographie et la production d’une vingtaine de compositrices françaises : Julie Candeille, Sophie Gail, Hélène de Montgeroult, Pauline Duchambge, Pauline Viardot, Nadia Boulanger, Lili Boulanger, Henriette Renié, etc.

From spirituals to symphonies: African-American women composers and their music (2007)

Le deuxième livre que je n’ai pas encore lu: selon le résumé, l’essai fournit un examen de l’histoire et de la portée de la composition musicale des compositrices afro-américaines des XIXe et XXe siècles. Il se concentre notamment sur l’effet de la race, du sexe et de la classe des personnalités et des circonstances individuelles dans la formation de cette catégorie de l’art américain.

Partition pour femmes et orchestre: Ethel Stark et l’Orchestre symphonique des femmes de Montréal (2017)

Je triche un peu ici puisque l’orchestre jouais très peu de compositions de femmes (bien qu’on parle de quelques-unes de ses rares interprétations), mais vu qu’il s’agit d’un des rares ouvrage du genre sur le Québec, il vaut définitivement le détour.

Une fantastique biographie d’Ethel Stark qui s’intéresse surtout à la période de la fondation et la durée de la Symphonie féminine de Montréal.

Encore une fois, il s’agit d’une histoire des femmes qu’on ne nous raconte pas et qui devrait être absolument relaté à tou·tes!!! Un orchestre d’une 80aine de femmes dans les années ’40, du jamais vu en Amérique du Nord, une première chef d’orchestre, le premier orchestre canadien à jouer au Carnegie Hall, la première personne noire à jouer de manière permanente dans un orchestre, des expériences de musiciennes devenues professionnelles suite à l’entrée dans l’orchestre (alors que plusieurs n’avait pas nécessairement jouer de leur instrument avant), des critiques dans les médias unanimes qui célèbrent la qualité du jeu, etc. Un orchestre qui représentait ce que le Canada avait de mieux à offrir en terme de diversité, d’apprentissage, de leçon, de sagesse, de succès et de féministe (sans l’être ouvertement)!

Chaque page m’apprenait énormément, je devais noter le nom des interprètes pour pouvoir les chercher par la suite! C’est un essai beaucoup moins académique que ce qu’on a l’habitude de lire chez Remue-ménage (normal, il s’agit d’une traduction) et la narration s’approche beaucoup plus d’un récit épique par moment ou d’essais comme Le féminisme québécois raconté à Camille pour sa vulgarisation et son désir d’en faire connaître un maximum à son lectorat. On prend souvent des pauses d’Ethel Stark pour parler d’autres musiciennes comme Violet Louise Grant, Lyse Vézina, Violet Archer, etc.

Le récit de la symphonie féminine de Montréal se termine un peu tristement, délaissé complètement par les subventionnaires qui l’abandonne un par un, la ville de Montréal ou la province du Québec, vivant de mécènes donnant absolument tout pour qu’elles survivent, un cas classique de ces institutions qui voyaient cet orchestre une sorte de menace pour eux (ou de la concurrence, ce qu’elles n’étaient pas du tout, en fait fois le peu de représentations qu’elles donnaient et le public qu’elles visaient), ne le supportant que par parole et non pas monétairement malgré la réputation internationale de l’orchestre.

À lire pour tout fan de musique classique féministe, un pan de l’histoirE qu’il faut absolument remettre de l’avant!!

Chiquinha Gonzaga (2018)

Le seul ouvrage que je pouvais me permettre de lire sur la compositrice brésilienne (1847-1935) puisqu’il existe des biographies en portugais, mais qui n’ont pas connu de traduction en français ou en anglais. Il s’agit d’une courte (24 pages) biographie très joliment illustrée pour enfant en portugais.

Le livre raconte surtout l’enfance de la compositrice, son éducation, son rapport avec ses parents et comment elle est parvenue à devenir la première cheffe d’orchestre au Brésil. Je l’ai découvert suite à une de ses compositions, Suspiro. et aimerait beaucoup pouvoir en lire, ou en écouter davantage. C’est simplement dommage qu’il ne semble pas y avoir un intérêt suffisant pour à l’extérieur du pays.

The heart of a woman: the life and music of Florence B. Price (2020)

Une fantastique biographie sur Florence Beatrice Price par Rae Linda Brown qui aura consacrée une partie de sa vie à explorer cette compositrice, trouver les partitions à droite et à gauche, trouver une correspondance d’une personne qui aura laissé quand même assez peu de trace au final malgré son importance majeure dans l’histoire étatsunienne (il s’agit de la première compositrice classique afro-américaine « de renom » dans l’histoire).

La biographie compense pour les périodes moins connues dans la vie de Price par des explorations des figures qui l’entourent, mais aussi des analyses musicales (qui demande quand même de bonnes connaissances musicales pour comprendre, mais elles ne sont jamais très longues donc peuvent être sautées au besoin) et des observations des sociétés et mouvements importants à l’époque.

Cette biographie met de l’avant la participation de la vie de Price dans la culture afro-américaine, comment elle s’en est inspirée, mais aussi comment la compositrice elle-même a participé à créer une partie de cette culture. Les questions de métissage, de « passing » sont aussi abordées, impossible de les contourner, et on explore bien comment Price a pu se sentir face à ces enjeux.

J’apprécie beaucoup l’inclusion de partie de partitions et l’analyse qui en est faite (même si je n’ai pas la culture musicale suffisante pour tout comprendre), et de comment ces compositions s’inscrivent dans une continuité de la musique afro-américaine, cela permet vraiment de faire ressortir des éléments importants de l’inscription des américain·es noir·es dans la musique classique sans plaquer un héritage sur un autre, mais comment les deux s’informent et s’harmonisent dans les compositions de Price.

Je pense que toutes les personnes adorant la musique classique devraient connaître Price, à défaut de lire cette biographique, au moins écouter ses deux symphonies et quelques une de ses pièces. L’héritage de cette compositrice est brillamment mis de l’avant par Rae Linda Brown et on ne peut qu’admirer et apprécier l’immense travail de plusieurs décennies qui a été mis dans la rédaction de cette biographique. 

Nadia Boulanger and her world (2020)

Une série d’essais très intéressants autour de la pianiste, organiste, professeure et compositrice classique Nadia Boulanger et des cercles dans lesquels elle a évolué.

Il ne s’agit pas tant d’une biographie ou d’analyse de ses oeuvres (bien qu’on rencontre les deux dans la lecture), mais de regarder plutôt l’inscription de Boulanger dans ce qu’on appellerait en littérature une inscription intertextuel et hypertextuel, mais aussi des réseaux qu’elle a formé: en filiation avec ses propres professeurs et compositeurs favoris (et ceux et celles qu’elle met de l’avant lors de ses performances et enseignements), mais aussi l’héritage musical et intellectuel qu’elle a laissé à ceux à qui elle a enseigné au court de ses très nombreuses années de professorat. De nombreux textes s’attardent à tracer cette généalogie musical, ses inspirations et les personnes qu’elle a inspirées et les formes que cet héritage à pris sur les différentes personnes concernées.

J’ai été agréablement surpris· de découvrir un petit article de Black Studies sur Boulanger qui observait comment elle n’a pas approché (ou n’a pas été permis d’approcher) les cercles de compositeurs classiques afro-américains lors de ses déplacements aux États-Unis et ce que cela disait aussi de ses relations, de son héritage musical et du monde dans lequel elle évoluait.

Cet article doit quand même être nuancé un peu: dans Piano Music by Black Women Composers: A Catalog of Solo and Ensemble Works, on note tout de même plusieurs compositrices noires qui furent des élèves de Nadia Boulanger (au moins dès 1931 avec Nora Douglas Holt) ce qui nuance pas mal ce que l’article disait sur son rapport avec les communautés afro-américaines par rapport aux étudiant·es internationaux (surtout les hommes étaient dépeints dans le livre). On note quand même 5 compositrices afro-américaines (sur une petite cinquantaine dans la recension du livre) comme ayant étudié sous son égide y compris une gagnante du grand prix Boulanger quelque part dans les années ’50.

La recherche, toujours dépendamment des articles, se base souvent sur de la correspondance qu’elle a entretenu, les inscriptions dans ses classes, les textes et biographies qui ont été écrites sur elle, les programmes de musique auquel elle a contribué, mais aussi des analyses de ses notes de cours (des compositions qu’elle enseignait ou des notes de ses étudiants), donc plusieurs formes d’analyse de document que je n’avais jamais encore vu auparavant!

Une connaissance musicale théorique de base est demandé pour la plupart des textes, deux des articles nécessitent toutefois une meilleure connaissance que celle que j’ai pour pleinement comprendre ce qui est écrit (je comprenais l’idée générale, mais était incapable de comprendre les concepts évoqués). Ne pas du tout connaître la musique classique n’apportera aucun plaisir à la lecture, je le déconseille fortement à ce niveau. Autrement, il s’agit d’une exploration très intéressante de l’univers dans lequel Nadia Boulanger a nagé toute sa vie et l’influence qu’elle aura eu sur la musique classique.

Mes coups de cœur lus en 2020

Un aperçu de mes livres préférés lus en 2020. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrages publiés cette année là (je mets toutefois la date de publication à droite du titre), mais des ouvrages que j’ai lu cette année là. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages (ou vers l’éditeur lorsque pas distribué). Les livres sont présentés par genre (Essais, Romans, SFF, Drames audio, BDs et mangas), mais pas dans un ordre quelconque.

Essais

Partition pour femmes et orchestre ; Ethel Stark et la Symphonie féminine de Montréal (2017) par Maria Noriega Rachwal

Une fantastique biographie d’Ethel Stark qui s’intéresse surtout à la période de la fondation et la durée de la Symphonie féminine de Montréal.

Encore une fois, il s’agit d’une histoire des femmes qu’on ne nous raconte pas et qui devrait être absolument relaté à tou·tes!!! Un orchestre d’une 80aine de femmes dans les années ’40, du jamais vu en Amérique du Nord, une première chef d’orchestre, le premier orchestre canadien à jouer au Carnegie Hall, la première personne noire à jouer de manière permanente dans un orchestre, des expériences de musiciennes devenues professionnelles suite à l’entrée dans l’orchestre (alors que plusieurs n’avait pas nécessairement jouer de leur instrument avant), des critiques dans les médias unanimes qui célèbrent la qualité du jeu, etc. Un orchestre qui représentait ce que le Canada avait de mieux à offrir en terme de diversité, d’apprentissage, de leçon, de sagesse, de succès et de féministe (sans l’être ouvertement)!

Chaque page m’apprenait énormément, je devais noter le nom des interprètes pour pouvoir les chercher par la suite! C’est un essai beaucoup moins académique que ce qu’on a l’habitude de lire chez Remue-ménage (normal, il s’agit d’une traduction) et la narration s’approche beaucoup plus d’un récit épique par moment ou d’essais comme Le féminisme québécois raconté à Camille pour sa vulgarisation et son désir d’en faire connaître un maximum à son lectorat. On prend souvent des pauses d’Ethel Stark pour parler d’autres musiciennes comme Violet Louise Grant, Lyse Vézina, Violet Archer, etc.

Le récit de la symphonie féminine de Montréal se termine un peu tristement, délaissé complètement par les subventionnaires qui l’abandonne un par un, la ville de Montréal ou la province du Québec, vivant de mécènes donnant absolument tout pour qu’elles survivent, un cas classique de ces institutions qui voyaient cet orchestre une sorte de menace pour eux (ou de la concurrence, ce qu’elles n’étaient pas du tout, en fait fois le peu de représentations qu’elles donnaient et le public qu’elles visaient), ne le supportant que par parole et non pas monétairement malgré la réputation internationale de l’orchestre.

À lire pour tout fan de musique classique féministe, un pan de l’histoirE qu’il faut absolument remettre de l’avant!!

Mes bien chères sœurs (2019) par Chloé Delaume

Un livre d’une puissance rarement égalée, une dénonciation forte, colossale et mordante du patriarcat, un jeu d’intertexte féministe presque sans fin (tout particulièrement adoré celui avec le King Kong Théorie « j’écris de chez les », une réappropriation des textes masculins canoniques en les subvertissant sans retenu (la réécriture p.18 du Nuit Rhénane de Guillaume Apollinaire est un chef d’oeuvre en soi! « Tout l’or des coups de reins devient le chant d’un batelier, au creux des tables de nuit, le tiroir aux petites morts »).

À la fois poétique, essayistique, fictionnalisation de la pire dystopie imaginable pour les personnes friandes du bon vieux temps de la culture du viol ; un hommage aux plus jeunes générations, à cette quatrième vague de l’Internet à la parole et à l’écrit qui ne peut être réduit au silence malgré l’acharnement d’un backlash qui voit sa fin arriver.

Un ouvrage comme il est difficile d’en écrire et qui fonce droit vers ce qu’il a à dire avec une pluralité de style d’écriture, de figures de style et de force. J’ai eu l’impression de revivre les premières page de King Kong pendant toute ma lecture et de hurler ces mots dans le métro tellement ils sont beaux, énergiques et fermes. Un vrai cri du cœur.

You Look Like a Thing and I Love You: How Artificial Intelligence Works and Why It’s Making the World a Weirder Place (2019) par Janelle Shane

Hilarant, fascinant et éducatif. J’adore le blog de l’autrice, j’ai donc été super ravi· de pouvoir lire un livre entier sur le sujet et je n’ai pas été déçu une seule seconde! D’abord, bien que certaines très rares parties (surtout deux, trois listes) de ses listes se retrouvent dans l’essai, c’est vraiment majoritairement du nouveau contenu donc pas de risque de s’ennuyer ou de juste y retrouver un recyclage des billets avec un intro et conclusion voili-voilou, non, nous avons vraiment affaire à des descriptions détaillées de comment l’IA fonctionne, comment elle appréhende le monde (virtuel) dans laquelle elle évolue, ses très très nombreuses limitations et défauts, etc.

Il y a un grand nombre de sujets traités, des biais de l’IA reprises de contenu soumis (ou de sa programmation) qui perpétue des pratiques racistes ou sexistes (de ne pas faire fonctionner un distributeur à savon pour les peaux noires à la discrimination à l’embauche selon le genre ou la situation géographique). On y explique aussi comment l’IA ne dominera jamais le monde et ne remplacera jamais efficacement le travail humain ou si rarement et nécessite toujours une supervision humaine importante. On y détaille aussi comme l’IA pour les automobiles, ce n’est vraiment pas pour demain et sont plutôt dangereuse (même avec un·e conducteur·e au volant puisque cette personne risque souvent d’être inattentive).

L’essai est aussi très très très drôle. Pas un chapitre ne passe sans rire aux différentes listes que les IA produisent ou les solutions très originales qu’elles trouvent pour surmonter un problème. Dans l’ouvrage, l’autrice parle de ses propres expériences, mais aussi de celles de beaucoup d’autre

Si vous voulez lire un essai de vulgarisation scientifique qui combine un aspect éducatif avec le comique de vidéos de machines qui effectuent des tâches étranges, ce livre est pour vous.

Invisible Women: Data Bias in a World Designed for Men (2019) par Caroline Criado Pérez

Un essai féministe qui couvre très large, du déneigement aux élections américaines en passant par le Brexit, la représentation de l’univers, les foyers de cuisson, le syndrome de Yentl ou encore les crimes de guerre.

Un foisonnement de données (ou une analyse de leur manque flagrant en ce qui concerne les femmes et les conséquences mortelles que cela peut avoir), d’interprétation, de sources et d’information. Elle analyse de nombreux domaines, aussi différent que l’astronomie, l’urbanisme, la médecine, l’économie, l’architecture, l’agriculture, la politique, etc. à travers le prisme de la collecte et l’interprétation des données et statistiques.

Caroline Criado-Pérez démontre avec brio comment le manque de collecte de données réparties selon les genres conduits à l’invisibilisation des femmes pas seulement en théorie, mais comment ces negligence peuvent conduire jusqu’à la mort ou à tout le moins désavantage les femmes toujours aux profits des hommes.

Un essai qui montre comment nous devrions repenser les statistiques et la collecte de données de manière urgente à tous les niveaux ou à tout le moins, commencer à en tenir encore plus, mais de plus rigoureuse.

Le concept de couverture est aussi vraiment génial. Je n’avais jamais remarqué les pictogrammes de femmes du livre avant d’en débuter la lecture (et il était bien visible et en présentation dans la librairie donc je le voyais quand même souvent). Clairement une des meilleurs couvertures que j’ai pu admirer.

Piano Music by Black Women Composers: A Catalog of Solo and Ensemble Works (1992) par Helen Walker-Hill

Alors, pour lire cet essai, il faut au moins se préparer plusieurs choses très importantes: prendre beaucoup de note, avoir une connexion Internet pour pouvoir écouter les compositions référencées dans l’essai et avoir une carte de crédit dans la main pour commander des biographies et des partitions des compositrices présentées. Ce n’est pas une blague du tout, après avoir lu l’essai, j’ai commandé trois essais et deux partitions fautes de n’avoir pas pu en commander plus!!! (j’y reviens)

Une superbe recension qui ne se contente pas de recenser des oeuvres pour piano de compositrices noires américaines (une tâche effectuée en 1992, pas une mince affaire du tout!!), d’écrire une petite biographie pour une cinquantaine de compositrices, non, la recherchiste a aussi fait un travail immense de:
– Indiquer la difficulté des pièces (vraiment génial pour les personnes qui seraient intéressées à les jouer)
– Décrire le style des pièces, en donner une appréciation générale
– Où pouvoir lire, se procurer ou pouvoir acheter les dites pièces (avec les adresses postales et le temps que ça peut prendre avant de les recevoir!!)
– Mettre une petite bibliographie lorsque possible

Cet immense travail est vraiment incroyable en soi, doublement incroyable quand on sait le temps que ça a du prendre pour juste compiler ces noms, biographies, témoignages, rechercher toutes ces compositions avant parce que personne n’avait vraiment fait cette recension aussi exhaustive avant (on peut tout de même mentionner But Some of Us Are Brave: All the Women Are White, All the Blacks Are Men: Black Women’s Studies, mais qui est beaucoup moins détaillé).

Cette recension est aussi très intéressante à l’effet qu’elle nous montre montre bien comment les compositrices noires ne pas isolées les unes des autres et savent s’inscrire en continuité avec les précédentes ou leurs contemporaines, notamment par les concerts qu’elles organisent, mais aussi les compositions, styles, ou hommages qu’elles rendent. Pour des biographies d’une demi-page à une page, c’est quand même beaucoup d’information qui est communiquée.

J’ai trouvé aussi intéressant de noter que plusieurs compositrices noires furent des élèves de Nadia Boulanger (au moins dès 1931 avec Nora Douglas Holt) ce qui nuance pas mal ce que l’article dans Nadia Boulanger and Her World disait sur son rapport avec les communautés afro-américaines par rapport aux étudiant·es internationaux (surtout les hommes étaient dépeints dans le livre). On note quand même 5 compositrices afro-américaines (sur une cinquantaine de compositrices ) qui ont étudié sous son égide y compris une gagnante du grand prix Boulanger quelque part entre 1951 et 1954.)

La seule immense déception ne vient pas de l’essai, mais des recherches que je faisais tout en lisant l’anthologie. Beaucoup des artistes n’avaient pas une seule composition sur Internet (des fois, avec juste 5 résultats sur Google et simplement dans des listes), et on parle de grande compositrice comme Avril Gwendolyn Coleridge-Taylor dont je n’ai réussi à retrouver aucune partition et une seule vidéo de 5 minutes alors qu’elle a immensément composer et qu’elle était la fille d’un très grand compositeur (Samuel Coleridge-Taylor) qui, lui, ne manque pas d’être partout! Je lisais et je cherchais des biographies ou des partitions et je dois avouer avoir noté beaucoup trop de noms de compositrices dont je ne pourrais pas en apprendre ou en écouter davantage. 28 ans plus tard, même avec l’arrivé d’Internet et de WorldCat, ce n’est pas nécessairement plus simple de les découvrir malgré leurs immenses réalisations, mais c’est malheureusement trop souvent le cas encore dans l’histoire des femmes. C’est pour ça qu’on ne peut qu’essayer de pousser ce genre d’essai, qu’on aimerait beaucoup dire qu’il date, mais qui n’ont finalement jamais accumulé un gramme de poussière tant ils sont encore pertinents aujourd’hui et dont le travail n’a pas été continué depuis [je note tout de même que j’ai fait des recherches de base sur la question, peut-être existe-t-il des sites web et des livres consacrés à la question, mais je ne les trouve pas super facilement].

She Called Me Woman (2018, Collectif)

Une montagne russe d’émotions en lisant ce livre de témoignages de femmes nigérianes queer.
[Par queer, l’ouvrage entend la diversité des expériences des femmes qui en aiment d’autres, des lesbiennes aux genderfuck, en passant par les femmes queer, trans, butch, femme, tomboy, bisexuelles, etc.]

On a vraiment des témoignages de toutes sortes: des témoignages émouvants, qui donnent de l’espoir, heureux, qui finissent bien, mais aussi des témoignages tragiques, de violences (toutes les violences), d’abus, de peurs, de placards, etc. Dans ce qui est considéré comme un des pires pays en ce qui a trait aux droits LGBPT2QIA (notamment avec la loi qui prévoit une dizaine d’années de prison pour les homosexuel·les, sans compter les nombreux meurtres), ces témoignages offrent un portrait qui sort des statistiques nationales pour parler du quotidien des femmes qui le vivent, parfois très mal, mais souvent avec un grand bonheur d’aimer d’autres femmes.

Les témoignages sont des transcriptions orales anonymes. On sent parfois les questions qui sont posées par les éditrices une fois qu’on a lu une dizaine d’entrevue (genre: famille, religion, quand les premières fois, parcours, maintenant), mais le récit reste toujours très fluide à l’exception de deux, trois témoignages qui sont un peu plus fragmentés.

Je dois avouer que laisser la parole à celles qui le vivent dépoussière pas mal de préjugés que je pouvais avoir sur les droits des personnes LGBPT2QIA au Nigéria, souvent résultant de la propagande politique ou journalistique du pays ou encore d’organisations qui ne semblent pas toujours connaître la réalité du terrain. On y découvre des communautés queer vivantes, surtout dans certaines villes et certaines universités, mais aussi beaucoup de réseaux d’ami·es et l’importance des réseaux sociaux.
Tous les témoignages semblent, lorsqu’elles croient en un Dieu ou une religion, ne faire aucun cas du rapport conflictuel qui pourrait y émerger entre la religion et l’homosexualité, souvent dans une perspective où: Dieu m’a créé ainsi pour une raison et je n’ai pas à me renier ; ou encore: seul Dieu me jugera (toi aussi tu pêches, moi aussi je pêche, mais ce n’est pas à toi de porter jugement).

On parle évidemment aussi beaucoup de la famille, qui renie ou qui accepte, qui peut être de la pire violence à un refuge pour ces femmes. On parle aussi de mariage, pour passer inaperçu, pour ne pas risquer le rejet social, qui empêche des relations ou qui ne durent souvent jamais longtemps . On parle aussi énormément de violences, des avertissements sont placés en début de presque chaque témoignage puisqu’elles sont réelles et très difficiles à lire. La seule parole qui semble échapper au recueil serait celles de femmes prisonnières, mais on comprend aussi pourquoi c’est un peu impossible de les écouter.

Je pense que ce livre devrait être dans les témoignages importants à lire, pour toute personne qui désire lutter pour les droits qui ont trait à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre, pour toutes les personnes qui voudrait parler des réalités LGBTQ* du Nigéria. Après avoir lu Under the Udala Trees l’année dernière (le roman est d’ailleurs cité par une des femmes témoignant), je ne peux que réaliser encore plus la force de ce roman, son réalisme, son analyse tellement fine des réalités nigérianes avec ses religions toujours en conflit (musulmans et catholiques) et ses peuples aussi (Igbo, Hausa, Fulani, Yoruba surtout).

Un livre extrêmement touchant, brutal, choquant, qui fait autant pleurer de tristesse que de joie.

Femmes et littérature. Une histoire culturelle, tome 1 (2020, Collectif)

Aucun parcours de baccalauréat en littératures de langue française ne devrait pouvoir être complet sans avoir lu cette essai qui trace l’histoire et les fil(l)iations des littératures des femmes françaises. Il n’y avait aucun essai paru, à ma connaissance, aussi magistral et exhaustif que Histoire du féminisme français. Du moyen age a nos jours de Maïté Albistur et Daniel Armogathe (1977) et Femmes et littérature parvient à effectuer ce travail immense de présentation, de vulgarisation, d’explication, d’exposition de réseaux, de statistiques, de découverte (pour le lectorat), etc. avec toutes les avancées et découvertes effectuées depuis presque 50 ans maintenant.

Super complet et intéressant, un essai qui ne donne envie que d’en lire encore davantage (je dois avoir commandé une dizaine de livres suite à cette lecture et j’en aurais probablement noté davantage si je n’avais pas déjà suivi de nombreux cours consacrées aux femmes au Moyen-Âge et à la Renaissance).

Sinister Wisdom 118 ; 45 Years Tribute to the Lesbian Herstory Archives (2019, Collectif)

Une anthologie de court textes rendant admiration au centre d’archives lesbienne Lesbian Herstory Archives (LHA) de différentes manières: certains textes abordent leur première découverte du lieu, d’autres sur comment il a changé leurs vies, comment elles se sont impliquées à travers ce projet, des échanges de correspondance sur la LHA et même quelques poèmes dans l’anthologie!!

Ces textes traversent plusieurs générations et lesbiennes toutes très différentes et comment le projet d’archive les a traversées à différents moments de leur vie, quelles sont les découvertes qui y ont été faites (en terme d’archives, de textes, d’histoirE, de personnes ou même d’amours!) et c’est vraiment émouvant de lire ces textes et l’impact immense que ce centre a eu dans la vie de tant de personnes.

Les textes présentent aussi, souvent à travers leurs fondatrices, un peu la mission de la LHA, ses objectifs, ses ressources, ses personnalités, son influence et évidemment sa nécessité.

Une manière vraiment très belle et unique de découvrir ces archives à travers les personnes qui ont vécues ces transformations et ses évolutions de très près et qui ont contribué à les bâtir au court de ces 45 ans. Un must pour tous les fans d’archives et les membres des divers communautés LGBPT2QIA. 

Fictions et romans

Ru (2009) par Kim Thúy

J’ai pris le livre en me disant que je n’aimerais pas nécessairement: l’écriture en fragments ne m’a jamais interpellé et la déchronologie et le genre auto-fictionnel du récit allait simplement m’achever (en plus, je viens juste d’écouter un livre audio qui a ces mêmes ressorts). J’en sors toutefois à l’opposé de mon horizon d’attente et j’y ai trouvé un merveilleux récit avec des figures de styles fortes et percutantes, empli d’une grande compassion et d’une immense bonté dans son regard sur le monde malgré les horreurs qu’elle aura vues et subites (elle a quitté à 10 ans le Vietnam communiste avant d’atterrir au Québec.

Je crois, vu les grands écarts entre la réaction de lecture que j’ai pu constater et qui m’a certainement fait hésiter avant de lire du Kim Thúy, que c’est parce que ce récit est fondamentalement un texte qui sollicite beaucoup l’émotion pour sa lecture malgré un style omniprésent qui demande constamment des arrêts de lecture pour s’attarder à la force des images évoquées ; bref, la lecture demande quand même beaucoup à la fois.

Même si je ne suis pas une personne friande des récits familiaux, je suis vraiment tombé sous le charme de l’écriture de Thúy et vais clairement continuer à la lire.

Bonus de lecture: c’est vraiment le type de livre ID-É-AL pour le métro.

Drames audio

Torchwood: Fall to Earth (2015) par James Goss

Un épisode en huis clos tout simplement incroyable et époustouflante. À la fin de l’écoute, on est littéralement en pleure tellement les deux acteurs sont investis et la tension narrative est immense. Alors que Ianto est pris dans une navette à la dérive, son seul lien, et espoir, est une téléphoniste, Zeynep, qui tente de lui vendre des assurances et cette communication par téléphone est un moteur narratif immense et qui est utilisé à son plein potentiel, des mises en attentes à la confusion de ne pas se voir en personne, la narration et l’utilisation de ce motif est brillant.

Alternant entre l’humour et le drame, les revirements de situation (qui est le ou la protagoniste en danger notamment), cet épisode nous attrape émotivement et il est impossible de détourner l’oreille. La fin est tout simplement superbe.

Définitivement un des meilleurs audio de Big Finish Productions. Je vais clairement essayer de le ré-écouter dans quelques années (et ce n’est pas dans mes habitudes de relire ou réécouter!).

Torchwood: Torchwood_cascade_CDRIP.tor (2017) par Scott Handcock

Les drames audio Torchwood de Big Finish sont vraiment à leur meilleur lorsqu’il y a une tentative d’expérimentation sur la forme et le fond (avec un métadiscours, c’est la cerise sur le gâteau), Torchwood: Fall to Earth vient en tête avec l’utilisation de l’appel téléphone pour créer un huit-clos entre deux personnes, à distance, qui se communiquent de l’information.

Avec torchwood_cascade_CDRIP.tor on utilise le médium d’un fichier corrompu pour véhiculer une histoire ; histoire elle-même fragmentée (légèrement, on n’a pas affaire à une histoire complètement dé-chronologisée) et corrompue. Le travail d’ingénérie du son exploite toutes les ressources à sa portée: ralentissement, saccade, répétition, augmentation/diminution du volume, bruits perçants, prolepse/analepse, jeu sur les nuances, etc. Il y a a souvent des jeux sur la musique d’introduction et de conclusion dans cette série (TRÈS apprécié), les effets sonores n’y échappent pas ici, mais je trouve qui il y a une reconfiguration musicale très réussie et intéressante à entendre. Les effets ont aussi été très bien incorporé au point où bien que je savais que l’épisode jouais sur ces éléments, je ne pouvais m’empêcher d’angoisser à l’idée que c’était mon lecteur DC qui me jouait des tours (et il le fait parfois et étonnamment, il ne semble pas avoir planté avec cette lecture!).

L’histoire arrive à passer d’un impression de métadiscours (« stop listening ») à l’intégration de celui-ci dans la trame narrative (les bouts sur le piratage sont particulièrement amusant quand on a les deux discours en tête!) L’épisode est vraiment aussi très talentueux puisque les avertissements qui veulent nous empêcher de l’écouter ne fait que renforcer notre volonté de l’entendre. [Parmi d’autres commentaires méta-narratif, on a à la toute fin un MAGNIFIQUE glissement vers le « coming soon » auquel je ne m’attendais pas et qui m’a vraiment ravi.]

Sinon, au niveau de l’histoire en temps que telle, elle était définitivement bien racontée, superbement inscrite à au moins deux niveaux de chronologie de Torchwood (et de manière intelligente et qui font du sens pour l’intrigue et le canon en général). Le changement de la relation d’affection qu’a habituellement Toshiko entre elle et Stephen (souligné dans les commentaires de fin) était quand même très crédible et c’était super d’enfin entre Toshiko être dans cette autre position (autrement que dans l’épisode Adam qui ne faisait qu’une inversion de rôle au final).

Bref, un épisode très agréable à entendre (certains commentaires sur des sites de critique disent que les effets sonores sont gênants, je suis au contraire ravi· qu’ils le soient, qu’ils nous gênent et nous donnent de l’inconforts, un demi-effet ou une impression de… n’aurait pas donné un résultat aussi vivant), très riche au niveau de l’histoire et de son inscription et dont le potentiel de réécoute est quand même aussi assez grand.

Science-fiction et Fantasy

Maplecroft (2014) par Cherie Priest

De l’horreur cosmique comme on en voit rarement et avec une grande attention portée aux types de narration et d’explications des phénomènes.

Les récits des différents protagonistes sont tous portés par un genre différent: épistolaire, journal, narration à la première personne, rapport, article de journal… (parfois, plus d’un genre est utilisé) ce qui amène des voix uniques aux personnages et aux récits et des points de vue perpendiculaires sur certains événements. Combiné à l’horreur, ces genres permettent de mettre en valeur certaines explications plutôt que d’autres: amour, science, mythe, etc. pour expliquer les phénomènes autour de la ville de Fall River.

Cette hésitation sur la nature exacte des phénomènes (magiques, scientifiques, mythiques, une créature toute-puissante, des mutations, l’évolution, la possession, etc. ou même des mélanges de ceux-ci) rendait ce roman tout particulièrement vis à vis des genre de l’horreur et du fantastique de par les interrogations constantes sur la nature des phénomènes qui entoure les sœurs Borden et dont chaque protagoniste a ses pistes privilégiées. Cette absence totale d’explication est certainement une indication qui laisse à son lectorat la porte complètement ouverte à une ou des interprétations des éléments du récit.

Finalement, si je n’avais pas fait une petite recherche sur Internet après ma lecture, je n’aurais jamais découvert qu’il s’agit d’un roman inspiré de faits réels autour de la personne de Lizzie Borden, une américaine soupçonnée, mais acquittée, d’avoir tué ses parents à la hache. Il est intéressant de voir que certaines des interprétations des causes derrière la possibilité des meurtres était l’hypothèse de la découverte d’une relation lesbienne par ses parents (conservée dans le roman). Une autre hypothèse émise était un abus physique et/ou sexuel de son père qui, bien que pas émis dans ces termes dans Maplecroft, est tout de même abordé de front sous un angle légèrement différent en gardant en tête l’idée d’horreur cosmique du roman.

Bref, un roman intéressant à lire sous beaucoup de prisme, la découverte de l’inspiration d’un fait réel n’était que la cerise sur le gâteau! Le deuxième volume, Chapelwood, est aussi intéressant et aborde un renversement de l’horreur cosmique du côté des nationalistes blancs, des fascistes et des racistes alors que ses origines lovecraftiennes avaient plutôt tendances à être justement à l’opposé de ce récit (lié à une soi-disant dégénérescence raciale plutôt qu’à la pureté dogmatique et la recherche de la perfection comme dans ce roman).

The Future of Another Timeline (2019) par Annalee Newitz

Un livre de SF fascinant, combatif, plein d’idées intéressantes, qui ne prend pas les solutions faciles aux problèmes pour résoudre ses intrigues, plein de questionnements sur les mouvements sociaux et ce qui crée le changement dans le monde. Ça fait 4 ans que je planifiais d’écrire un livre sur des féministes qui voyagent dans le temps pour empêcher des masculinistes qui veulent ré-écrire l’histoire, je n’ai plus à le faire maintenant vu que ça été fait ici et 1 000 fois mieux que je l’aurais jamais fait avec un méchant central parfait pour le récit.

La recherche historique est fantastique et supporte le reste de l’intrigue avec des bases extrêmement solides, réalistes et qui permet à la fois des découvertes historiques, mais aussi de créer une narration impeccable et fascinante. Un roman rempli de bonnes idées partout, à chaque tour et détour, un triomphe sur le méchant principal tourné sur le ridicule qui donne lieu à une scène in-croyable, des enjeux personnels attachants et tragiques, des figures historiques oubliées mises de l’avant, des personnages queer à travers l’histoire, etc.

The Hole in the Moon and Other Tales by Margaret St. Clair (2019 bien que les nouvelles datent du milieu du XXème siècle) par Margaret St. Clair

Une autrice vraiment remarquable dont j’apprécie maintenant les nouvelles après avoir adoré le roman Sign of the Labrys. Ces nouvelles sont toutes très différentes, mais s’inscrivant définitivement dans un certain genre de « weird », de fantastique et de science-fiction en traitant de différents sujets de manière assez novatrice pour le genre et l’époque, notamment toutes ses questions autour de la sexualité, des droits des femmes, de l’intelligence, de cruauté envers les enfants, etc.

Son approche littéraire face à l’écriture des nouvelles est aussi remarquable: un récit à la deuxième personne, des constructions d’univers entiers en quelques pages qui nous présente toute une fiction en seulement une dizaine de page, un riche vocabulaire, des méta-réflexions, etc. Certes, j’ai deviné la fin de certaines nouvelles avant d’en arriver au bout (certaines idées sont quand même prévisibles), mais le voyage pour y arriver ne gâche pas du tout le récit puisqu’il y a plein d’autres éléments intéressants à regarder.

Avec ce recueil, Margaret St. Clair se catapulte définitivement dans mes autrices préférées, c’est exactement le genre de nouvelles que j’aime lire, une grande écriture et des récits weird à souhaits, c’est une tragédie de ne pas avoir plus accès que ça à ses écrits aujourd’hui (il semble avoir une autre anthologie de nouvelles que je vais me procurer, mais à part ce recueil et le Sign of the Labrys, ça semble être vraiment tout), ni qu’elle soit plus connue que ça aujourd’hui. J’imagine que c’est quelque chose qui devra changer dans les prochaines années!

Bandes dessinées et mangas

Les enquêtes de Sgoubidou (2020) par Cathon

Meilleure BD comique de l’année. De très très loin. C’est hilarant d’un bout à l’autre. Je ne peux honnêtement pas en demander plus à la littérature, mais j’en veux encore plus, toujours plus, toujours toujours toujours plus.

C’est vraiment un bijou unique.

La décalogie Descending Stories: Showa Genroku Rakugo Shinju (2010-2016) par Haruko Kumota

Une série vraiment exceptionnelle de manga qui travers près de 4 générations de conteurs de Rakugo dans un long récit tournant surtout autour de Bon (c’est tout de même avec son enfance qu’on débute et sa mort qu’on finit), mais donc chaque génération avant et après est observée avec une immense rigueur et dont on finit toujours par s’attacher.

Dès le premier volume, je suis déjà fasciné· par ce manga dont j’ai vu l’adaptation en anime avant de les lire et je n’ai pas cessé d’admirer la narration et les mises en scène et en abîme. Le manga a aussi l’énorme mérite de permettre une beaucoup plus grande compréhension des termes du rakugo, plusieurs choses semblaient m’avoir complètement échappé dans l’adaptation animée.

Les dessins des protagonistes en train de jouer sont vraiment sublime et le style de l’autrice réussit vraiment à montrer cette incarnation de personnage, tout en gardant l’essence des traits physiques des protagonistes. Superbes idées de mise en scène et de dessin.

La richesse des personnages vient entre-autre de leur complexité, ni bon, ni mauvais, parfois horrible, c’est notamment le cas du personnage principal qui oscille grandement dans ses attitudes et est souvent capable de cruauté autant que Miyokichi et comment ses comportements sont légués à Konatsu par ses parents biologiques et adoptifs et desquels elle (ainsi que Bon) ne se sauveront que grâce à l’amour et l’affection de Yotaro qui s’immiscera dans leurs vies.

J’apprécie beaucoup, à cet égard, le développement du personne de Konatsu où le fait d’être née femme et la restriction à l’accès au rakugo est montré d’emblée comme un problème (contrairement à l’adaptation), un obstacle, une frustration, un enjeu de discrimination, un enjeu narratif ainsi que la solution pour la vengeance envers Yakumo qu’elle prépare, mais une vengeance au final impossible.

Si ce n’était seulement que de la complexité des personnages et de leurs arcs de vie, ce serait déjà vraiment fascinant, mais il y a toute une présentation incroyable des traditions du Rakugo, art dont je ne connaissais vraiment avant de découvrir la série et par lequel je suis maintenant fasciné (même si je ne pourrais jamais en apprécier une performance ne comprenant pas le japonais). Il y a des très nombreux détails, des présentations de différentes traditions, les stratégies d’adaptation à travers les époques, les ressorts utilisés, etc. Les dessins et les polices de caractère unique rend presque vivant cette tradition orale dans un médium dessiné et écrit!! C’est définitivement une exploration à faire et qui n’est vraiment pas académique ou carré, elle s’inscrit fluidement à travers le récit général (et on a des appendices dessinés à la fin de chaque volume qui peuvent enrichir encore plus au besoin).

C’est aussi un récit définitivement féministe à sa manière. Tout le parcours que Konatsu aura à faire durant sa vie pour pouvoir performer le rakugo est un combat qui lui aura pris toute sa vie. Du refus de l’institution, au refus de maître à la prendre comme apprentie, à ses propres barrières qu’elle a intégré de la société, l’absence de corpus de rakugo pour les femmes, des immenses attentes qu’elle place sur elle-même et des attentes sociales. Il lui aura fallu une vie complète (et un allié incroyable) pour passer par dessus toutes ces réticences et barrières!

C’est un récit qui parle de changement, parfois de seconde chance, qui sans minimiser les actes passés commis, propose des pistes de solutions, d’améliorations, de nouvelles voies possible. C’est le cas pour Yotaro, Bon et Miyokichi qui voient tous les trois avoir une sorte de rédemption à différents moments de leur vie (ou de leur mort dépendant…). La réalisation de Miyokichi lorsqu’elle s’explique est particulièrement frappante et touchante, le dessin est juste parfait à ce moment: une femme aux cheveux noirs qui est présentée devant un décor blanc, le dessin où elle commence « I wish I’d been kinder… To you too, to everyone. » voit le décor arrière complètement noir et ses cheveux devenir blanc comme une inversion de couleur le temps d’une case (avant de revenir aux couleurs habituelles), mais dont la coloration des cheveux indiquent clairement aussi la sagesse acquise depuis. Cette demi-page à elle seul est magistrale et m’a complètement subjugué de par sa justesse dans son élaboration et son style.

On pourrait écrire plusieurs essais complets je crois sur cette série, elle est incroyable, super bien dessinée, remplis de joie, de rires et de tristesse. On suit des personnages complexes, qui grandissent, qui échouent, qui triomphent, qui changent aussi, souvent pour le mieux. C’est une « comédie humaine » de quatre générations de conteurs et conteuses en manga qui est à la fois une célébration de l’art du rakugo, de ses traditions, mais aussi de ses adaptations et des personnes qui le portent jusqu’à aujourd’hui. Une des meilleurs série que j’ai lu dans ma vie.

Wonder Woman: The Once and Future Story (1998) par Trina Robbins et Colleen Doran [ouvrage épuisé]

The Once and Future Story est ce qu’un comic de super-héro·ïne devrait aspirer à être. Raconté sous la forme de deux récits parallèles qui informent la narration de l’autre récit (le récit primaire par l’autrice Trina Robbins, le récit « secondaire » par Wonder Woman), la narration aborde les thèmes de la violence envers les femmes et celle dite « domestique » et d’esclavage sexuel depuis l’antiquité à aujourd’hui à l’aide de deux récits tragiques qui tentent d’expliquer pourquoi certaines femmes restent avec leur abuseur. C’est définitivement un récit dur sur le moral (surtout à lire depuis une semaine au Québec) et qui vient chercher les émotions de son lectorat.

Le récit primaire explore une découverte de tablette archéologique par une équipe en Irlande et l’arrivée de Wonder Woman chargée de traduire celle-ci du grec ancien. Le récit s’étire sur plusieurs jours et pendant ce temps, la super-héroïne remarque la violence infligée sur une des archéologues par son mari et se retrouve impuissante à agir à la demande de la femme battue de ne pas intervenir ce que la protagoniste n’arrive pas à comprendre.

Le second récit imagine une Alcippé (ce n’est pas clair exactement laquelle dans la mythologie grecque, mais le flou est assez intentionnel je pense) provenant d’une société matriarcale (différente de Themyscira) forcée de se marier à Thésée suite à sa défaite. Sa fille, Artémis d’Éphèse tente de se porter à son secours pour la délivrer de ce mariage forcé et de la violence qu’elle subit aux mains de Thésée.

Les deux récits mettront en scène des femmes qui restent avec leur mari plus ou moins malgré elle. Je pense que la quatrième de couverture explicite beaucoup mieux le problème au centre des narrations: « There are so many reasons why women stay in abusive relationships. Maybe she feels sorry for him, or thinks she can help him. Or maybe he really has her convinced it’s all her fault! ».

L’édition est complète avec une liste de ressources contre les violences à la fin. C’est vraiment juste désespérant de trouver une telle BD épuisée de nos jours alors qu’elle devrait clairement être parmi les classiques du genre et constamment ré-imprimée surtout avec une autrice connue comme Trina Robbins.

Un des meilleurs comic de super-héro·ïne que j’ai eu l’occasion de lire, de loin. L’échange entre les trames narratives, la mythologie, la narration, les thèmes abordés, tout est réussi.

Représentation F/H hebdomadaire dans le cahier Lire du Devoir en 2019

Cette recension ne compte pas la critique de livres dans les pages à l’extérieur du cahier Lire du samedi ni les autres cahiers spéciaux qui traite aussi d’art et de performance (que ce soit le cinéma, la musique, la télévision ou le théâtre).

Remarques sur les articles dans le cahier Lire du Devoir en 2019

En 2019, 235 articles étaient réservés aux femmes, 429 aux hommes, 2 personnes non-binaire et 76 collectifs. En pourcentage, cela donne: 31,67% aux femmes, 57,82% aux hommes, 0,27% aux personnes non-binaire et 10,24% aux collectifs. Si on exclut les collectifs, les hommes composent 64,61% des articles.

À titre comparatif, selon le rapport Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ? (p.10) 880 publications de 40 maisons d’édition étaient réparties comme suit: 351 femmes (39,89%), 450 aux hommes (51,14%) et 79 ouvrages mixte et collectifs (8,98%).

En terme de pages, ces proportions sont assez similaires: 151,15 pages sont réservées aux femmes, 260,27 aux hommes, 1 page aux personnes non-binaire et 64,17 pages aux collectifs En pourcentage: 31,72% aux femmes, 54,61% aux hommes, 0,21% aux personnes non-binaire et 13,46% aux collectifs. Si on exclut les collectifs, les hommes composent 63,26% des pages.

Si on regarde le portrait par semaine, les hommes ont représenté la majorité des semaines avec 46 semaines, les femmes représentaient la majorité durant seulement 5 semaines. Une seule semaine avait une représentation égale. 3 semaines n’ont eu aucun article individuel sur une femme dans leurs pages (ce qui ne s’est pas produit avec les articles d’hommes).

Pour les critiques ayant écrit plus de 4 critiques, Sylvain Cormier (22 articles comprenant 19 d’hommes, 3 collectifs) et Stéphane Baillargeon (7 articles comprenant 6 d’hommes, 1 collectif) n’ont écrit aucun article individuel sur une oeuvre de femme. 9 autres critiques avec 3 articles et moins n’ont écrit aucun article individuel sur une femme. Seulement 5 critiques ont uniquement écrit des articles sur des femmes (mais 1 seul article pour 4 de ces critiques et 2 articles pour la cinquième).

Si on liste les hommes (parce que oui, ce sont tous des hommes) qui effectuent le plus grand nombre de critiques d’hommes, excluant les collectifs et ceux mentionnés au dernier paragraphe, cela donne la liste suivante:
Louis Cornellier (95,56% d’hommes, 45 critiques), Louis Hamelin (87,50%, 16 critiques), Christian St-Pierre (87,50%, 16 critiques), Michel Lapierre (84,62%, 26 critiques), François Lemay (80%, 20 critiques), Michel Bélair (78,72%, 47 critiques) et Ralph Elawani (76,92%, 26 critiques). J’ai exclu toutes les personnes en dessous de 75% d’hommes dans leurs critiques. Ça fait quand même 9 hommes avec plus du 3/4 de leurs articles sur des hommes seulement.

Si on effectue le calcul pour le plus grand nombre de critiques de femmes, les cinq premières sont:
Sarah Boumedda (81,82% de femmes, 11 critiques), Natalia Wysocka (72%, 23 critiques), Amélie Gaudreau (66,66%, 6 critiques), Véronique Côté (62,50%, 8 critiques) et Diane Précour (60%, 10 critiques) qui tombe dans la zone paritaire (+/- 10%). Encore une fois, la comparaison n’est pas proche d’être égale, les femmes écrivent beaucoup moins de critiques et celles qui en a écrit le plus proportionnellement est derrière le 6ème homme en terme de proportion.

Les femmes occupent légèrement plus souvent les couvertures du cahier Lire (23 femmes contre 20 hommes).

Dans la manière dont j’organise les moyennes de note (je fais la moyenne des notes par critique, puis je fais la moyenne des critiques), les femmes ont une moyenne d’étoile légèrement moins élevée (3,40) que celle des hommes (3,47), elle est toutefois plus élevé si on ôte les deux 1 étoile décernée (seulement aux femmes), elle aurait été de 3,52. Les collectifs ont une moyenne de 3,50. Les deux articles avec 1 étoile seulement ont été décerné aux livres de Jo Wood et E. L. James.
Si j’effectue simplement la moyenne de toutes les notes, les moyennes sont beaucoup plus rapprochées: 3,53 pour les femmes, 3,50 pour les hommes et 3,54 pour les collectifs. Je crois que la moyenne des notes légèrement plus élevée pour les femmes s’expliquent simplement de par le fait qu’en en lisant moins, les critiques ont simplement tendance à privilégier de meilleurs ouvrages alors qu’ils critiquent un peu tous les ouvrages des hommes qui passent.

Remarques sur les critiques

Pour l’année 2019, le Devoir a compté 22 femmes et 25 hommes critiques ; les femmes ont écrit 253 critiques et les hommes 502 critiques soit 66,49% de toutes les critiques.

Les hommes ont écrit 120 critiques de femmes, 340 d’hommes et 40 collectifs. Si on exclut les collectifs, les hommes font 73,91% de critiques d’hommes.

Les femmes ont écrit 118 critiques de femmes, 98 d’hommes et 37 collectifs. Si on exclut les collectifs, les femmes font 45,37% de critiques d’hommes.

Si on conserve notre moyenne générale de critique avant de faire la moyenne de l’ensemble des critiques:
La note moyenne des hommes pour les oeuvres de femmes est de 3,27, pour les oeuvres d’hommes, cela monte à 3,47.
La note moyenne des femmes pour les oeuvres de femmes est de 3,58, pour les oeuvres d’hommes, cela descend à 3,48.
Bref, l’écart entre les notations est moindre chez femmes (0,1 au lieu de 0,2) et les oeuvres d’hommes obtiennent une note quasi égale dans les deux cas.

Coup d’œil aux données de 2019

Par couverture

Par critique

Par semaine

Notes générales sur certaines semaines:
18 novembre 2019
2 février 2019
30 août 2019

Les statistiques de 2018

Quelques semaines que j’ai compilées avant de commencer 2019

critique FH devoir

Notes générales sur certaines semaines:
1er septembre 2018
15 septembre 2018
29 décembre 2018

Notes méthodologiques

Afin de présenter une catégorie d’entrevue de groupe ou de survols de plusieurs livres qui échappe à la binarité F/H, nous avons une catégorie « mixte ». Afin que celle-ci ne vienne pas dé-balancer les autres données, tout groupe de femmes ou d’homme comptera que pour 1 « livre/entrevue/article » bien que ces collectifs ont généralement plus d’hommes que de femmes.

Aucune information n’est collectée sur la constitution des groupes à cause du manque d’information sur tous ces auteur·es, très souvent, de ces livres et du temps supplémentaire demandé pour faire ces recherches.

6 autrices de manga féministe à découvrir

L’alliance des mots manga et féministe n’est malheureusement pas quelque chose qu’on peut voir souvent dans les discours sur la bande dessinée japonaise alors que de très nombreuses œuvres, depuis des décennies, explorent des enjeux qui remettent en question les rôles genrés et les stéréotypes, œuvrent pour l’égalité entre les genres et/ou explorent des questions liés au corps et à la sexualité des femmes. C’est le cas pour ces six autrices et leurs œuvres qui couvrent une période de près de 50 ans et continuent à être publiées et traduites aujourd’hui.

Je n’ai aucune expertise sur le genre du manga, mais au cours des dernières années, grâce aux traductions françaises et anglaises de plusieurs autrices, ainsi qu’au blog anime feminist (des analyses d’anime et de mangas japonais sous un angle féministe) sans qui je n’aurais probablement jamais entendu parler de la moitié de ma liste, j’ai pu découvrir un grand nombre d’autrices ainsi que de fantastiques lectures!

Cette liste ne propose que des œuvres ayant été traduite en français ou en anglais (parfois les deux). Elle exclut aussi beaucoup de mangas que je n’ai pas lus ou qui connaissent déjà une grande popularité (par exemple : Sailor Moon de Naoko Takeuchi, Fullmetal Alchemist d’Hiromu Arakawa, Revolutionary Girl Utena de Chiho Saito, Ranma ½ de Rumiko Takahashi, etc.).

Une liste d’achat avec tous les mangas mentionnés est disponible en français et en anglais à l’Euguélionne, librairie féministe. La plupart des mangas devraient aussi se retrouver en bibliothèque.

Moto Hagio (1949-)

Moto Hagio est considérée comme une des mères des genres du shojo manga moderne (manga à destination d’un public d’adolescentes) et du shōnen-ai (aussi appelé yaoi ou boys’ love, un genre de manga faisant figurer des hommes dans des relations homo-érotiques, mais destiné initialement à un public féminin). Ces spécialisations ne confinent cependant pas les pratiques de l’autrices à quelques récits-type et lieux communs: Hagio a autant écrit des mangas de science-fiction et de fantasy que des contes, des histoires de pensionnats, de guerre, etc. avec des thèmes aussi divers que l’image de soi et la fabrication de la beauté (La princesse iguane), la découverte de la queerness et la prise de conscience de son identité (Le cœur de Thomas), le matricide (Pauvre maman), mais aussi le mariage arrangé, l’homosexualité des enfants, l’inceste, l’hermaphrodisme (dans une nouvelle de SF), etc.

L’autrice a été grandement influencé par le bildungsroman allemand et le film de 1964 Les Amitiés particulières (source, autour de 17:00, en anglais) d’où les nombreuses histoires de jeunes hommes dans des pensionnats qui ponctuent ses récits et le cheminement qu’ils doivent accomplir au sein des œuvres. Cela ne l’empêche pas de faire des critiques d’une certaine féminité et des rôles de genre dans La princesse iguane qui reste mon récit préféré de l’anthologie.

Le coffret d’anthologie de 9 mangas de Moto Hagio chez l’éditeur Glénat

Glénat a eu une merveilleuse idée en éditant une anthologie de 9 de ses mangas pour le public francophone, même le lectorat anglophone n’a pas accès à autant d’oeuvres de l’autrice! Certains de ses récits plus connus comme Poe no Ichizoku restent à être traduit, mais cette anthologie offre une fantastique porte d’entrée à la complexité de son œuvre et même à la diversité du manga en général.

Hinako Sugiura (1958-2005)

Une mangaka qui n’a malheureusement qu’une seule traduction en français (et aucune en anglais!) soit son manga biographique Miss Hokusai (en deux volumes) qui porte sur la peintre Oei Hukusai (j’ai déjà écrit un billet qui explore la peintre du XIXe siècle pour les personnes qui désirent en lire davantage). Sugiura s’est retirée de la vie de dessinatrice pour se consacrer à des recherches sur la période Edo et devenir une spécialiste de première importance sur le sujet. Elle fut également l’assistante de la mangaka féministe Murasaki Yamada dont aucune traduction en français ou en anglais n’est disponible à ce jour.

Tome 1 de Miss Hokusai

Le manga biographique s’inspire, et cite ces inspirations (dans l’édition française à tout le moins), dans ses dessins de très nombreuses peintures de l’époque et les intègre, pas uniquement en tête de chapitre, mais aussi dans ses cases parfois de manière plus dissimulé. La lecture de l’édition française a le bénéfice d’un bon appareil de notes et de mises en contexte puisqu’on parle d’un milieu artistique et de plusieurs peintres qui n’évoquera pas malheureusement grand chose au public occidental (un peu comme si une BD parlait d’un mouvement de peinture des années 1850 et à part un ou deux peintres, il est fort probable qu’on ne connaisse pas les figures dites « mineures »). Le style est intéressant et l’autrice se permet de belles libertés dans les scènes de rêve ou d’ivresse qui accompagnent merveilleusement bien le propos.

Tome 2 de Miss Hokusai

Le manga est raconté en plusieurs scènes, surtout des scènes du quotidien de l’artiste, avec, parfois, un peu plus de détails sur le métier de peintre (sur les commandes de clients, la démarche artistique, etc.).

Un merveilleux film d’animation du même nom que je recommande très fortement a été tiré de ce manga.

Fumi Yoshinaga (1971-)

Je doit préciser que je n’ai malheureusement lu qu’une partie de la série Le pavillon des hommes de Fumi Yoshinaga (la seule traduite en français contrairement à un plus grand nombre d’oeuvres traduites en anglais), mais que cette série à elle toute seule justifie amplement la présence de la mangaka dans cette liste (je ne parlerais donc pas du restant de son œuvre).

Le premier tome de la série de Yoshinaga

Le pavillon des hommes est une série uchronique de 16 mangas qui ré-imagine une période Edo où 1 homme sur 20 survie suite à une épidémie, où le shogunat (grosso modo, le gouvernement du pays) est maintenant dirigé par une femme et où la société japonaise devient de plus en plus matriarcale. Se situant dans un « pavillon des hommes » (Ōoku), littéralement un harem constitué d’homme. On suit à travers les mangas plusieurs générations de femmes et d’hommes qui occupent le pavillon à travers leurs intrigues, les crises politiques, les famines, les découvertes, etc.

Tome 2

Plusieurs idées et thèmes sont explorés incluant les discriminations dont sont victimes les femmes et qui semblent perdurer, sous une autre forme toutefois, même après la disparition de la majorité des hommes et des remises en cause qui peuvent être effectuées. Sont aussi explorés comme thèmes la gestion administrative, ses avantages et inconvénients lors de grands bouleversements, les différences de classe, les dynamiques de pouvoir, l’inversion des rôles genrés (qui s’accentuent au fur et à mesure de la chronologie), le backlash face aux pouvoirs des femmes, etc.

Tome 3

Ce que je trouve particulièrement saisissant dans la série de Yoshinaga c’est un souci du détail de lier la narration avec des éléments picturaux qui constitue la poétique d’un volume. Dans le premier tome, par exemple, c’est sur la mode et la couture que se porte l’attention. La mode devient un élément signifiant et progressant du récit qui permet de réfléchir aux personnages, à l’intrigue, mais aussi aux images qui veulent être envoyées, ce que son ignorance apporte pour les personnages qui ne s’en soucient pas ainsi qu’une belle exploration de ses différentes formes à l’ère Edo. Le deuxième tome se concentre beaucoup plus sur les éléments floraux, mais aussi sur le travestissement. Un autre explore beaucoup plus la question de la rumeur et du gossip, surtout en terrain politique et chaque tome peut donc être envisagé comme sa propre œuvre stylistique presqu’indépendante du reste.

Les deux premiers tomes de la série ont remporté, en 2009, le prix James Tiptree, Jr. récompensant les ouvrages de SFF qui développent ou explorent notre compréhension du genre.

Rokudenashiko (1972-)

Rokudenashiko est l’artiste derrière la numérisation de sa vulve qui a organisé une campagne de sociofinancement pour financer la réalisation d’un canot en forme de vulve, de plusieurs expositions ainsi que de plusieurs objets dérivés en forme de vulve. Elle ne se cache pas de banaliser le mot manko (vulve) qui, contrairement au pénis, est considéré comme vulgaire au Japon et dont les gens (surtout les vieux schnocks selon l’artiste) s’offusquent à l’entendre prononcer et encore plus à le voir.

Bien qu’elle n’a publié qu’un seul manga et que sa production est plutôt dans les arts visuels, je pense qu’elle a tout à fait sa place dans cette liste d’autrices de manga féministe.

L’art de la vulve, une obscénité? avec en couverture un de nombreux moulages de manko de l’artiste

Dans son livre L’art de la vulve, une obscénité? (composé de trois mangas +/- distincts, de capsules info, d’une entrevue entre elle et Sion Sono ainsi que de plusieurs courts textes), Rokudenashiko raconte son emprisonnement et son jugement pour « obscénité » par la police japonaise à cause d’une loi contre l’obscénité tellement vieille qu’elle avait, lors de sa dernière utilisation, censurée, brièvement, L’Amant de lady Chatterley (D.H. Lawrence), un roman qui se retrouve dorénavant dans les librairies japonaises.

L’artiste raconte dans le premier manga l’immense surprise lors de son arrestation qui semblait complètement irréel au point où elle ne pouvait que penser à quel point ça ferait un excellent manga. Elle commence toutefois a déchanté en prison alors qu’elle réalise les horribles conditions de détention (espace, nourriture, mensonges, déshumanisation [appelée par un numéro], hygiène, etc.) et l’obsession de la police à son égard. Tout ça est raconté toutefois avec un grand humour qui se reflète même dans les moments les moins joyeux pour l’artiste qui arrive à soulever l’absurdité de la situation et à en rire plutôt que de se laisser avoir. Le manga est divisé en court chapitres entrecoupé de textes et photos d’une page chaque précisant parfois des éléments évoqués dans un chapitre qui pourrait être moins connu pour un public non-japonais (par exemple, la légende d’Urashima Taro ou la chanson Say Yes) ou plus informatif (le système de justice japonais, la pétition demandant la libération de l’artiste, le travail de Rokudenashiko, etc.).

Le deuxième manga s’attarde sur le parcours de l’artiste depuis sa jeunesse, et comment elle est devenue l’artiste qu’elle est aujourd’hui. Beaucoup plus proche d’une autofiction (autobio)graphique, plusieurs critiques sont tout de même adressée à la société japonaise, à la compétitivité dans le milieu de l’édition qui ne semble pas intéressé par le sort de leurs auteur·es, mais aussi les bons moments qu’elle a vécu notamment à travers la découverte par un public de son travail et la nécessité de celui-ci pour beaucoup de femmes.

Le troisième et dernier manga est plutôt sous la forme d’une allégorie avec une manko personnifié qui repasse à travers les étapes de la narratrice des deux autres mangas, d’une jeunesse refoulée où elle ne peut s’exprimer à une vie adulte où elle s’affirme, avec les mêmes charges politiques et militantes.

J’ai découvert l’artiste peu avant son arrestation, mais après sa campagne de socio-financement pour son manko-kayak et j’ai suivi quelques moments de sa vie par la suite, mais ce livre m’a définitivement beaucoup appris et sur le tabou associé à la vulve au Japon (elle est flouée dans toutes ses représentations en plus d’être considérée comme un mot vulgaire), mais aussi les conditions de détentions dans ce pays (quelques capsules informatives complètes le portrait graphique de l’autrice). Outre le politique du texte, le récit est aussi très maîtrisé, balançant l’informatif, le comique, le drame et les dénonciations au sein parfois d’une même page. C’est définitivement drôle, mais on ne peut s’empêcher d’être horrifié·e par le traitement qui lui est réservé.

En plus d’être un livre essentiel dans la banalisation de la vulve dans l’espace publique, c’est aussi un super manga qui raconte le parcours d’une artiste qu’on a tenté de censurer pour justement vouloir lever les tabous entourant le corps des femmes. À lire!

Junko Mizuno (1973-)

La première mangaka que j’ai eu l’occasion de lire, avec son manga Cinderalla, je suis immédiatement tombé sous le charme de son esthétique aux couleurs vives, à la mignonnitude gothique et à ses corps hypersexués (qui remettent surtout en question les représentations) absolument unique et inimitable.

Mizuno a illustré la couverture de la première édition de ce roman de Despentes

Le public français reconnaîtra peut-être son style puisqu’elle a illustré la couverture de la première édition de Bye Bye Blondie de Viriginie Despentes chez Grasset.

Cinderalla

Cinderalla, La petite sirène et Hansel et Gretel sont trois réécriture de contes traditionnels allemands commandé par son éditeur. Dans Cinderella, on réimagine une Cendrillon restauratrice tombant sous le charme d’un prince de la pop zombie ; dans La petite sirène, on retourne aux sources des sirènes mangeant des êtres humains et où la petite sirène représentée par trois incarnations, des sœurs dont une qui tombe amoureuse et l’autre qui veut se venger des êtres humains mais finie par être capturée par ceux-ci et, finalement, dans Hansel et Gretel, les enfants sauvent les adultes tombés dans un mirage de nourriture.

La petite sirène

Chacun de ces contes explorent, à l’aide du style visuel propre à Mizuno, des thèmes plus large. Dans Cinderalla, on parle de l’exploitation domestique des femmes et de la double journée de travail (littéralement puisque le jour Cinderalla doit s’occuper du restaurant et la nuit de sa belle-mère et des ses filles zombies). Dans La petite sirène, ce sont surtout les relations abusives (familiales et sociales) qui sont exploités qui se jumelle avec une réécriture de Roméo et Juliette au niveaux de l’héritage des conflits familiaux qui affectent la vie amoureuse et sociale. Finalement, dans Hansel et Gretel, le thème de l’intimidation est abordé dans un renversement de situation imprévisible; la boulimie, l’introversion et le manque de communication sont aussi liés intrinsèquement à la narration.

Hansel et Gretel

Finalement, je ne pourrais pas aborder Mizuno sans parler d’un de mes ouvrages préférés : Ravina the Witch?, un magnifique conte illustré (pas une réécriture cette fois). Le conte se déroule dans un pays d’Europe au temps de l’Inquisition. Ravina, une orpheline élevée par des corbeaux dans une décharge publique se voit offrir une baguette magique dont elle ne sait pas encore se servir par une vieille femme à qui elle a offert son aide (on a déjà pas mal d’éléments de conte juste ici). Elle doit toutefois quitter sa décharge et habiter chez un riche monsieur qui lui demande de la fouetter en échange de tout ce qu’elle désire. Insatisfaite de ce mode de vie, elle finira par quitter la ville et se liera d’amitié avec un homme solitaire qui aime porter des robes, mais qui semble faire fuir les gens. Elle lui indique que ce n’est pas son port de robe qui fait fuir les autres, mais bien le fait qu’il met trop de parfum au point où les gens s’évanouissent! Le conte poursuit sa lancée dans d’autres situations et ne cesse de rebondir d’un élément, d’un lieu commun retravaillé et d’une fantaisie à l’autre. C’est là une bonne partie du charme de l’histoire.

Ravina the Witch?

Pour ce qui est du style de l’écrit et du narratif, la figure de la sorcière est aussi superbement exploré! Mizuno ne fait pas qu’introduire une femme marginalisée avec de la magie au temps de l’Inquisition, mais il y a une véritable exploration d’une communauté de femmes ou de personnes en marge de la société, qui se réunissent pour fêter!

L’ostracisation sociale, mais aussi le pouvoir des plantes (et surtout du vin), la communication avec la nature (que ce soit à travers les corbeaux, le hibou, le chat noir, etc.) et la paranoïa autour de la figure de l’étrangère qui amène un élément étranger dans une communauté et laquelle prend peur, tous ces éléments viennent compléter des angles d’approches de cette figure de la sorcière européenne. L’autrice n’hésite toutefois pas à glisser une double page sur les tortures (toutes véridiques) que les personnes accusées de sorcellerie (en très vaste majorité des femmes; lire notamment Le Sexocide des sorcières de Françoise d’Eaubonne) subissaient et l’injustice des procès qu’on leur a fait subir: la condamnation étant rarement évitable et n’importe quel prétexte suffisait à justifier l’accusation de sorcellerie.

La fin est aussi très ouverte et laisse entendre, avec la disparition de Ravina (je n’en dis pas plus) comment autant de récits en apparence disloqués peuvent former le conte puisqu’ils viennent de divers personnes qui ont toutes leurs version des faits et ne peuvent que témoigner de ce qu’elles et ils ont vus.

Plusieurs autres mangas de Mizuno ont aussi été traduit en français, mais ne sont plus disponibles.

Kabi Nagata (1987-)

Lire Kabi Nagata, c’est une expérience unique. C’est une lecture qui amène beaucoup plus proche du vécu que n’importe quel autre livre que j’ai eu l’occasion de lire.
L’entrée dans l’intimité, la maladie mentale, la dépression, la peur, la solitude, etc. de la protagoniste était vraiment bouleversante, profonde et transformatrice pour moi. Oui, j’ai souvent lu des courtes BD, des nouvelles, voir des émissions TV, etc. sur le sujet, mais je dois avouer qu’un manga complet sur le sujet, dans toute l’intimité de l’autrice, est une expérience complètement différente.

Couverture de la version française du premier manga de l’autrice

Dans My Lesbian Experience with Loneliness (traduit en français sous l’horrible titre de Solitude d’un autre genre alors que ce n’est pas le genre, mais bien l’orientation sexuelle qui est explorée et qu’on dirait que le titre renvoi les femmes à un « deuxième sexe » ou encore renvoi la dépression comme une autre forme de solitude plutôt qu’une maladie mentale) l’autrice raconte les difficultés qui vont en grandissant de socialiser, de trouver sa place dans la société et de se conformer à des normes sociales (et énormément familiale) et sa descente dans une dépression qui lui fera tout perdre. Elle évolue progressivement et tente de se tirer de sa dépression très lentement lorsqu’elle décide d’avoir une relation sexuelle avec une travailleuse de sexe et de coucher sur papier ses sentiments et expérience. Devant le succès et de la relation sexuelle (plutôt mitigée tout de même), mais aussi surtout de son manga, elle tirera des leçons et poursuivra son travail de mangaka avec une nouvelle perspective sur sa vie et le désir de détruire les attentes familiales qui pesaient sur elle et sa santé mentale.

Outre ce cheminement de la protagoniste et auteure, il y a aussi une énorme critique des attentes sociales et familiales qu’elle met complètement en morceau à travers la narration (et sans faire la critique directement) et accuse à sa manière d’être responsable de sa dépression. Il y a aussi une autre grande critique du système éducatif japonais, mais aussi de l’énorme manque d’éducation sexuelle qui pousse à tellement de désinformations et de problèmes lors des rapports sexuels pour les femmes qui ne connaissent au final même pas leur vulve, vagin ou système reproductif, ni leur corps et ce qu’il est capable de faire et d’expérimenter. J’ai trouvé les critiques extrêmement justes, précises et incisifs sans être moralisante ou sortir du cadre narratif ce qui est un grand exploit en soi.

My Solo Exchange Diary Volume 1

Dans ses « suites », inédites en français, disponibles en anglais, My Solo Exchange Diary volume 1 & 2, à l’aide de tranches de vie, on suit le départ de l’autrice de la maison de sa famille, l’arrivée dans son propre appartement, le succès et les réactions face à son premier livre. Tout ça, c’est en surface, l’autre parle de sa dépression, beaucoup, de la relation malsaine d’amour qu’elle a développée tout au long de sa vie avec sa mère, de son besoin d’affection et du regard qui l’amène à ne pas considérer ce qu’elle peut vouloir réellement ou à tomber dans des conflits sans fin, mais aussi d’une possible véritable relation d’amitié / d’amour avec quelqu’une. Les thèmes de l’amour de soi et des autres, mais aussi de la communication (écoute) et de l’empathie sont explorés comme bénéfiques pour sa santé mentale. À la fin du deuxième et dernier volume, Nagata dessine un manga plus méta où elle explore la réaction critique à ses mangas, qu’elle a perçue comme beaucoup plus négative que son premier manga, et des effets que cette critique a eu sur elle, mais comment la formation d’un meilleur réseau l’a toutefois aidé à passer mieux au travers (ça, et de nouvelles philosophies de vie).

My Solo Exchange Diary Volume 2

Définitivement d’importants mangas au niveau stylistique. Profondément féministe et critique d’une société hétéro-patriarcale qui ne laisse pas la place aux femmes de connaître leur corps et leur sexualité au point de les rendre malades. J’ai très hâte de lire ses futurs projets.

Liste des ouvrages évoqués lors de la conférence The Americans’ Tale

Voici la liste des ouvrages que j’ai évoqué lors de la conférence The Americans’ Tale le 5 avril 2019. J’ai mis l’ouvrage en français lorsque disponible dans cette langue.

Il est possible de cliquer sur la couverture et le texte parfois (lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, vers une critique que j’ai fait du livre sur mon blog et autres).

Margaret Atwood

Évidemment, nous avons parlé de The Handmaid’s Tale

Aussi, de Margaret Atwood, j’ai évoqué sa trilogie post-apocalyptique MaddAddam qui parle beaucoup plus d’environnement et d’écologie

J’ai aussi brièvement évoqué la voleuse d’homme (The Robber Bride)

Romans apocalyptiques et post-apocalyptique

L’héritière spirituelle de Margaret Atwood, Alderman décrit un monde dans lequel les femmes se découvrent un pouvoir et infligent aux hommes ce qu’elles ont subi durant des millénaires (exemple d’un roman qui effectue une inversion des genres (gender swapping) pour illustrer l’oppression)

Un roman qui reprend beaucoup des idées narratives derrière The Handmaid’s Tale, mais plus sous des angles linguistiques

Nouvelle dystopique de 1977 dans laquelle les hommes se mettent à tuer toutes les femmes pour des raisons biologico-théologique. Thèmes environnementaux aussi très présents

Brièvement évoqué comme un autre roman post-apocalyptique qui préfère nous laisser interpréter ce qu’il s’est passé

Romans utopiques

Disponible uniquement en bibliothèque. Sujet de mon mémoire, une société utopique de femmes dans laquelle la protagoniste cherche à savoir ce qu’il s’est passé pour que les femmes en viennent à tuer tous les hommes. Je parle des liens entre l’écoféminisme et le roman dans une vidéo YouTube si vous voulez préférer l’écouter plutôt que de lire le mémoire

Herland, écrit en 1915, comme un des premiers exemples de texte utopique féministe, qui gagne à être beaucoup plus connue (et son autrice, de se retrouver au rang de mère de la sociologie au même titre que les autres « pères » de la sociologie)

Afro-futurisme

J’ai évoqué le regain d’intérêt pour certains livres suite, entre-autres (beaucoup d’autres facteurs entrent en compte) au film Black Panther et à la musique de Janelle Monae

L’ouvrage se déroulant durant un apocalypse avec une protagoniste noire et un président américain avec un slogan « Make America Great Again », roman écrit en 1993!

Une autrice afro-futuriste évoquée qui s’inscrit à la suite de l’oeuvre d’Octavia Butler et vient rejoindre un plus jeune publique

Une deuxième autrice afro-futuriste évoquée qui s’inscrit à la suite de l’oeuvre d’Octavia Butler et vient rejoindre un plus jeune publique

Écologie et écoféminisme

Disponible uniquement en bibliothèque. Je parle de l’essai fondateur de l’écoféminisme dans une vidéo YouTube en relation avec le roman de SF Les Bergères de l’Apocalypse

Autres livres mentionnés

J’ai mentionné Joanna Russ, Françoise d’Eaubonne et James Tiptree Jr. parmi les écrivaines de science-fiction féministe qui sont malheureusement pas ou à peine rééditées aujourd’hui. En français, seul James Tiptree Jr. possède un roman de science-fiction en circulation parmi les trois écrivaines qui ont un large corpus dans lequel puiser.

J’ai aussi évoqué le très faible nombre de prix littéraires québécois (37,5%) décernés aux femmes. Voici ma source.

Sara Ahmed a aussi été évoquée dans une question et il a été souligné qu’aucun de ses ouvrages n’a encore été traduit et qu’ils sont malheureusement très chers en anglais (rejoignant le sort de beaucoup d’autres femmes ainsi inaccessibles pour un large public).

Aussi, brièvement évoquée, la vidéaste Natalie Wynn pour sa chaîne YouTube ContraPoints.

Une géniale vulgarisation du Deuxième Sexe de Beauvoir sous l’angle de la soumission.

Une anthologie de texte de femmes publié en réaction/réappropriation de l’insulte lancé par Trump. Un recueil de différentes perspectives de femmes qui proviennent toutes de milieux différents.

Un essai que je suis en train de lire en ce moment et qui raconte, entre-autres choses, l’histoire des « émeutes » de McGill où des afro-canadiens se sont fait tarir d’insultes racistes et comment la presse a parlé de l’événement.

Livres féministes préférés de Françoise David

Livres préférés d’Andréanne Bissonnette

Livres préférés de Nicolas· Longtin-Martel

Roman préféré à vie

Des textes du XVIIe siècle malheureusement encore beaucoup trop criant d’actualité. Choix effectué sous la contrainte de devoir en choisir parmi des centaines donc j’ai pris le dernier qui m’avait immensément marqué

Mini-critique: Le sexe nié par Osire Glacier

Introduction et bref résumé

Cet essai a un immense potentiel, à plusieurs égards, on pourrait le comparer au Sexual Politics; La politique du mâle de Kate Millett. Les deux offrent d’excellentes analyses de la littérature d’un pays (le Maroc pour Glacier, l’Angleterre et les États-Unis pour Millett) afin d’en faire ressortir la misogynie, le sexisme et l’ordre patriarcal qui y est proposé et reproduit. Les deux ouvrages développent, à l’aide de leur exploration littéraire, une idée de ce qu’est le patriarcat dans le pays respectif des œuvres. Osire Glacier va toutefois, en plus d’un très large corpus masculin, chercher dans les œuvres de femmes les conséquences du patriarcat sur elles contrairement à Millett qui analysait uniquement une certaine littérature masculine.

Afin de démontrer que le Maroc n’est évidemment pas seul dans ce développement du patriarcat, l’autrice propose plusieurs équivalents à ce qu’elle observe dans la littérature (et la société) marocaine dans le film américain Mr. and Mrs. Smith (2005). Ses observations dans la littérature ainsi que les comparaisons avec le film sont d’une grande justesse et brosse le portrait d’une société patriarcale avec une grande finesse d’analyse. C’est définitivement un ouvrage très intéressant pour l’analyse social du patriarcat au Maroc et de ses nombreuses composantes.

La critique masculine

Bien que j’ai beaucoup d’admiration pour l’essai et que c’est un ouvrage que je vais recommander amplement, j’ai toutefois été très surpris de certains de ses choix théoriques (très masculin: Bourdieu, Lévi-Strauss, Marcel Mauss, etc.) alors que des théoriciennes comme Kate Millett (pour la critique du patriarcat et la critique littéraire), Joanna Russ (avec son essai How to Suppress Women’s Writing), Nicole-Claude Mathieu (pour l’approche matérialiste), etc. auraient enrichi immensément l’essai et aurait pu lui donner plus de matériel et de contenu pour l’analyse plutôt que de s’en remettre à la critique universitaire masculine. L’essai aurait certainement été plus long à écrire et aurait contenu beaucoup plus de pages, mais le travail effectué est parfois tellement similaire que je ne pouvais que trouver dommage qu’elle n’ai pas lu (ou cité?) des ouvrages dont elle tirait des conclusions comparables. Je ne prendrais que la comparaison, pour cette critique, de l’essai de Joanna Russ: Glacier propose deux manières d’invisibiliser les ouvrages des femmes par le patriarcat dans son essai alors que Russ a écrit un essai complet sur le sujet. L’autrice du sexe nié aurait pu s’en inspirer pour ajouter à ces techniques d’invisibilisation et ainsi multiplier les exemples et les stratégies patriarcale à l’œuvre.

Est-ce là de la fiction?

J’émettrais un deuxième petite critique sur l’essai de Glacier lorsqu’elle exemplifie la présence patriarcale dans les œuvres de fiction. Là où Kate Millett analysait moins d’une dizaine de romans sur des dizaines et des dizaines de pages en plus de parler de leurs auteurs, de les mettre en contexte, de les analyser, Osire Glacier ne se contente que de citer ou relever certains passages pour appuyer ses propos. Les passages des mémoires d’auteurs et d’autrices aident son propos; je n’ai certainement pas les connaissances pour juger de l’immense travail de recension qu’elle a effectué et ce n’est pas du tout là ma critique.

Elle tire cependant de très nombreux passages de romans pour son analyse alors qu’il s’agit de personnages de fiction et qui peuvent donc très bien ne pas miroiter du tout la pensée de l’auteur (et même être bien être le contraire et être écrit comme tel). Je m’en remets à l’autorité de l’autrice sur cet aspect, mais une plus grande présentation du livre et une analyse plus approfondie de chacun d’entres-eux n’auraient pas été superflu puisque je ne comprenais pas comment citer une œuvre de fiction pouvait représenter les pensées de leurs auteur·es dans l’essai de Glacier contrairement au travail de Kate Millett qui prenait le temps d’explorer la fiction et de ne pas en tenir une lecture biographie (peut-être la comparaison est-elle injuste aussi).

« Les personnes nées avec un vagin »

Ma troisième critique de l’essai est son insistance à parler des « personnes nées avec un vagin » plutôt que, simplement, des femmes ou d’une construction de la féminité (bien qu’elle les emploie aussi, parfois de manière interchangeable surtout avec le terme de « femmes »). Osire Glacier explique très brièvement le pourquoi de cette expression au début de l’ouvrage, mais elle aurait pu employer plus simplement le terme de « femme » (aussi construit soit-il) que ça n’aurait rien changé au contenu de l’essai ou à la construction du patriarcat. Reste que cette formulation semble être sortie d’un peu de nulle part, une précision qui n’est tout simplement pas pertinente. Une raison, jamais évoquée dans l’essai toutefois, et je ne peux que spéculer sur cette dernière, derrière l’expression serait peut-être pour exclure les femmes trans de sa thèse en privilégiant un discours sur les personnes nées avec un vagin plutôt que des femmes (donc sur les hommes trans, des personnes intersexes ou des femmes cis).

Sans (re)lancer le débat sur l’avoir de privilèges masculins, ou non, des femmes trans (très brièvement: elles subissent des oppressions communes avec les femmes en plus des oppressions liés à leur identité trans), mais dans son essai, cette expression n’a pas besoin d’être utilisée. L’autrice mentionne à plusieurs reprises comment c’est la perception et l’imposition de la féminité chez les femmes comme chez les hommes à laquelle s’attaque le patriarcat. L’essai a même une petite partie dédiée à comment la perception de la féminité chez les homosexuels conduit à leur oppression. Les femmes trans étant perçue comme femme, ou à tout le moins comme féminine, il est difficile de comprendre comment seule les personnes nées avec un vagin peuvent être affectées par l’oppression patriarcale sociale contrairement à une femme trans.

Je me permettrait même, vu qu’elle mentionne Tahar Ben Jelloun à plusieurs reprises dans son essai, de parler de l’ »identité » du personnage principal de son livre L’Enfant de sable qui est un·e bach posh. Les bacha posh sont une illustration intéressante de comment la féminité est méprisée et construite et non pas seulement pour les personnes nées avec un vagin. Brièvement, les bacha posh sont des personnes nées avec un vagin à qui on assigne une identité d’homme dès la naissance et qui suivent les mêmes rites, reçoivent la même éducation, peuvent travailler, etc. La communauté, la famille, les professeurs sont généralement au courant qu’il s’agit d’un·e bacha posh et se comportent avec ces personnes comme s’il s’agissait d’hommes (même si, évidemment, il existe un spectre de pratique et d’acceptation des bacha posh et qu’il y a des problèmes qui viennent avec cette « identité »). Bref, et à mon avis, l’appellation de « personnes nées avec un vagin » pour désigner les personnes opprimées par le patriarcat dessert plus le propos d’Osire Glacier que la simple appellation de femmes.

Hollywood ou simplement Mr. and Mrs. Smith?

La dernière mini-critique que j’émettrais est l’élargissement du film Mr. and Mrs. Smith à la critique hollywoodienne. En effet, son sous-titre laisse sous-entendre Féminité, Masculinité et Sexualité au Maroc et à Hollywood, mais, outres de rares exceptions, on ne parle vraiment que d’un seul film et, plus spécifiquement, que de son scénario. Ce n’est certainement pas une défense d’Hollywood ou une manière de dire que ce film est une exception dans la production hollywoodienne, mais une importante nuance aurait dû être faite: on parle du scénario d’un film, pas d’un courant/mouvement dans son ensemble. Un tel projet aurait pris le double de pages et il aurait fallu refaire l’immense travail qu’elle a fait avec la littérature marocaine avec le cinéma hollywoodien et le soutenir avec un bagage théorique cinématographique. Le sous-titre de l’essai était donc, à mon avis, un peu trompeur et la comparaison peut-être trop tenue bien que l’analyse du film était convaincante et bien amenée.

Conclusion

Il s’agit toutefois d’un excellent essai qui vaut la peine d’être lu, j’ai l’impression que les quelques critiques que je lui adresse proviennent peut-être plus de bagages théoriques et de lectures très différentes que d’une quelconque remise en question de l’ouvrage et ces commentaires restent assez marginaux dans l’appréciation de l’ouvrage puisqu’ils ne remettent pas du tout en question les thèses et les conclusions qu’elle présente.

La conclusion de l’essai est aussi inspirée et très concrète (avec les besoins en éducation dans lequel le Maroc devrait largement investir) et rejoint les critiques que je vois habituellement sur l’absence de subventions et d’encouragements des milieux des arts, sciences humaines, éducation et dans la littérature de ce pays. Ainsi qu’après la lecture de son premier essai, Femmes, Islam et Occident, j’ai quand même hâte de voir quel essai suivra!

À la découverte de la peintre Oei Hokusai

C’est à la suite de l’écoute d’un podcast que j’ai découvert cette fantastique peintre japonaise. Dans ce billet, je propose deux oeuvres pour la découvrir soit un film d’animation et un roman.

Oei Hokusai est avant tout connue pour être la fille du peintre Katsushika Hokusai (ou plus simplement Hokusai, notoirement connu pour avoir peint La Grande Vague de Kanagawa) avant de l’être pour son propre travail. Malheureusement devrait-on dire puisque son travail artistique est aussi époustouflant, sinon plus, que celui de son père et elle a même peint une bonne partie des oeuvres signées du « maître ». Son travail, comme sa vie, est toutefois inséparable de celui de son père, autant de par le travail et la démarche artistique que par la passion pour la peinture, le partage de la maison et des commandes ainsi que leur réaction devant la censure (bien que les deux pouvaient réagir assez différemment face à celle-ci).

L'affiche dépeint le visage d'Oei Hokusai en avant plan et en arrière plan la peinture La grande Vague d'Hokanawa, une montagne japonaise et un lit de fleur en bas

Affiche française du film Miss Hokusai

Le film, Miss Hokusai, est une adaptation du manga historique du même nom de Hinako Sugiura (dont la traduction en français devrait paraître en mars, aucune traduction en anglais n’est prévue pour le moment toutefois). L’animation dépeint quelques semaines de la vie d’Oei Hokusai, dans la relation avec son père, la relation avec les autres apprentis (dont un qui lui mecsplique comment dessiner un dragon, mais dont elle a rien à faire de son explication et attend juste qu’il ait fini avant de pouvoir continuer à dessiner), avec des courtisanes, mais aussi avec sa famille élargie dont une nièce aveugle. Évidemment, on voit aussi la relation quasi-fusionnelle qu’elle a avec la peinture et l’importance que cette dernière a dans sa vie.

Miss Hokusai est une animation magnifique au niveau des images, pas seulement de par les allusions aux peintures ici et là, mais aussi de par toute la représentation de l’invisible (important pour les peintres Hokusai), et de ce qui est vu dans l’absence de vision (littérale ou métaphorique). Plusieurs scènes à la forme onirique balance le quotidien de la peintre et lui donne une importance tout aussi important qu’aux interactions « réelle ».

Le propos est aussi définitivement engagé au niveau social et culturel et la relation avec son père et le restant de sa famille, très certainement complexe, est très joliment exploré. On passe le temps nécessaire à parler du père qui fut définitivement important à plusieurs égards dans la vie d’Oei, mais on ne s’éternise pas non plus et les scènes avec le père permettent certainement de réfléchir sur Oei et pas juste d’être là pour parler de Katsushika Hokusai.

Le roman The Ghost Brush, lui, est une fiction historique sur la peintre par l’écrivaine canadienne Katherine Govier.

Couverture du livre The Ghost Brush de Katherine Govier

Ce livre est une fiction, c’est important de le souligner, il extrapole, imagine des tonnes de dialogues, de situations, de personnages, bien qu’il est définitivement ancrée dans une réalité dépeinte au possible, que ce soit les peintures qu’Oei peignait à la place de son père, la maladie, l’immense intérêt que portait l’occident au travail d’Hokusai qui les mettaient dans une dangereuse position sociale, etc.

L’autrice imagine aussi une Oei très féministe à plusieurs égards, non seulement quand aux réactions au milieu dans lequel elle évolue, mais aussi quand elle confronte les occidentaux sur leur conception de la femme alors qu’elle discute de Shakespeare avec eux et qu’elle s’imaginait que ce dernier avait une fille qui l’aidait dans l’écriture de ses pièces. Cette idée provoque l’hilarité chez les occidentaux et ils ridiculisent l’idée qu’une femme eut pu écrire aux côtés ou même avec Shakespeare, sans jamais réaliser le travail d’Oei dans les toiles signées Hokusai. (Cette discussion est clairement inspirée par la proposition de la sœur de Shakespeare de Virginia Woolf). Autre aspect très intéressant est l’exploration des bordels par Oei qui apparaît non seulement normal, mais dont les travailleuses vont faire intégralement parti de la vie et de l’oeuvre des artistes père et filles. Je crois que ce thème d’une jeune fille qui accompagne son père dans de tels lieux (pour peindre) est définitivement soit inexistant ou alors très très peu discuté et la, relative, banalité avec laquelle la fille en bas âge lors des premières visites est certainement intéressante en soi.

Évidemment, Govier aborde d’autres aspects dont la place des femmes à l’ère Edo, la jalousie/envie/incompréhension du reste de la famille quand au métier d’Oei, sa propre mise en danger à être artiste en tant que femmes, son refus de la domesticité, etc. Une de plus belle illustration de ces descriptions se déroule alors qu’Oei se fait demander d’accompagner un amateur d’art européen à sa résidence temporaire au risque d’être perçue comme une traître par sa communauté. L’artiste doit alors déployer toutes les méthodes de politesse japonaise qu’elle connait pour refuser (mon père est celui qui fait le « vrai » travail, est-ce que ma présence est bien nécessaire, etc.) sans afficher clairement son refus; le tout en ayant aussi un débat intérieur à savoir si elle veut elle-même y aller (est-ce que la reconnaissance internationale l’intéresse vraiment ou son art n’est-il pas plus important, les deux sont-ils mutuellement exclusifs?, etc.).

Il y a quelques longueurs, je ne le nierais pas, ça m’a certainement pris plus longtemps que d’habitude à lire, mais dans son ensemble, c’est un livre fascinant qu’il était souvent dur de poser et on a tellement l’impression de rentrer un monde, tout aussi fictif soit-il, fascinant, mais historique et philosophique à sa propre manière.

L’ajout d’une postface qui parle de la découverte de Oei Hokusai par l’autrice et l’état de la recherche et de l’authentification des toiles d’Hokusai à l’époque (un peu moins d’une dizaine d’année) apporte un éclairage très intéressant sur la fiction, les théories de l’autrice, ce qu’elle a essayé de mettre en scène, mais aussi la nécessité de s’interroger sur les oeuvres des grands maîtres ce que, pour certains, semblent s’aveugler à ne pas ôter à Hokusai (père) pour ne pas « ôter de la valeur » à certaines oeuvre. À lire avant ou après, les deux éclaireront l’oeuvre différemment.

Couverture française du manga à paraître en mars 2019

Oei Hokusai est définitivement une artiste à découvrir et à séparer de l’oeuvre de son père (bien que cette séparation est très complexe, et sera aussi définitivement artificielle que la fusion, à plusieurs niveau) pour pouvoir la célébrer à juste titre. Sa contribution à l’histoire de l’art international est définitivement invisibilisée par celle de son père alors que les deux devraient nourrir les oeuvres de l’une et l’autre.

Analyse de l’essai #balancetonporc de Sandra Muller

Le mot-clic #balancetonporc en noir répété plusieurs fois sur la couverture avec un bandeau titre où il est écrit "La peur doit changer de camp". Un des mots clic est en rose plutôt qu'en noir.
Introduction

Le plaisir d’un lecture d’un essai peut, pour moi, varier en fonction non pas seulement du style d’écriture, mais aussi des thèses qui y sont présentées. Autant je peux lire un essai avec lequel je suis d’accord, mais dont le style m’ennuie ou m’endort, autant d’autres peuvent être très intéressants à lire malgré des désaccords fondamentaux. De la même manière, dans la présentation des arguments, je peux complètement rejeter un essai et ses thèses s’il les basent sur ce que je pourrais considérer de fausses prémisses, d’autres fois, je peux simplement être en désaccord avec la conclusion qui se base sur des prémisses qu’on peut partager. D’autres fois encore, il se peut tout simplement que ce soit le propos ou les sujets abordés qui ne m’intéressent pas ou encore qui m’attire. Rarement, je vais rejeter un essai basés sur ma propre idée de comment le monde est constitué, il agit, il pense; je lis justement un essai pour apprendre, confronter mon propre monde, élargir mes horizons, approfondir mes connaissances.

#balancetonporc, écrit par la journaliste Sandra Muller ayant lancé le mot-clic éponyme, est un essai dans une catégorie à part dans les essais que je ne peux pas apprécier. Je suis très accord avec les prémisses, les idées et les conclusions, le style est correct (malgré une importante dose de lampshading, j’y reviendrais), le propos est correct, je considère l’autrice comme ayant accompli un travail extraordinaire et cet essai ne me prouve certainement pas le contraire, mais… il y a clairement non seulement des préjugés, des stéréotypes et des opinions complètement sidérantes, mais on dirait qu’il y a un immense fossé entre ce que la journaliste perçois effectuer comme travail et la réalité dans laquelle s’inscrit ce même travail.

Non pas que Muller fait une bonne action pour les mauvaises raisons. Au contraire, elle effectue définitivement un immense travail, pour les bonnes raisons, le texte nous le laisse entendre, mais ce travail est fait dans l’ignorance complète de ce qui l’a précédée, de ce qui se fait, des luttes des autres et de ce qu’elles signifient (quitte à les mésinterpréter et à les accuser à torts et à travers continuellement). Elle ne s’en cache d’ailleurs pas : elle écrit avoir littéralement « lancé un mouvement féministe » (p.88) toute seule bien qu’elle rejette viscéralement l’appellation de féministe (j’y reviendrais). Le tout en ignorant ou minimisant tout ce qui l’a précédé et l’accompagne, #metoo étant probablement le plus notable. Lire cet essai avec une idée de la lutte féministe en arrière-plan et son rejet total était excessivement frustrant. Je ne sais pas à qui s’adresse cet essai à part aux Raphaël Enthoven de ce monde (des hommes qui se disent pro-féministes, mais qui n’hésite pas à interrompre les femmes et à leur mecspliquer leurs luttes) et aux femmes et hommes profondément antiféministes qui auraient besoin de comprendre un peu pourquoi les femmes dénoncent leurs agresseurs et ne sont pas des victimes (ça ne réglera pas du tout leur antiféminisme ou leur misogynie, mais au moins, ces personnes ne devraient pas détester ce livre et le lire jusqu’au bout).

Résumé

Avant de plonger dans la critique, je me permets un résumé. #balancetonporc de Sandra Muller retrace la genèse du mot-clic que la journaliste française, vivant aux États-Unis depuis plusieurs années, a créé en réaction notamment à l’affaire Weinstein, mais aussi à ses expériences passées avec des agresseurs. À travers l’essai, on a droit, surtout dans les premiers chapitres, à une espèce d’archive des premières discussions, des partages, des réactions, des commentaires, des retweets, etc. du mot-clic ramassées de manières presque compulsives (on sent quand même énormément le genre de personne qui passe beaucoup, beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et ce, même avant la création de #balancetonporc). Cette partie est certainement intéressante puisqu’elle me fait questionner la place de l’archivage inexistant des gazouillis et comment on fait pour en parler. Il y a remise en contexte dans le livre, la journaliste parle autant des réactions au gazouillis initial que de gazouillis supprimés, de messages Twitter privés, de conversations hors numériques sur le numérique, etc. qui sont souvent très difficiles à bien cerner. Elle tente aussi de chiffrer l’importance du mot-clic à l’aide d’organismes qui suivent et recensent les chiffres et l’impact de ceux-ci. Puisqu’on parle souvent de chiffres dans les millions, on est souvent un peu largué, et bien qu’on le compare brièvement à d’autres mots-clic pour donner une idée du phénomène, on a une belle impression de la quantité, mais pas vraiment de la « qualité » des mots-clic (est-ce vraiment là tous des témoignages, ou y a-t-il des supports, des critiques, etc.?). Bref, la partie plus critique historique est intéressante, mais aurait bénéficiée de quelques éclaircissements et peut-être de meilleures analyses.

L’essai ne se concentre toutefois pas seulement là-dessus et tombe beaucoup plus dans le mémoire et le témoignage que dans l’essai érudit ou le travail d’archive. Dans un récit déchronologique qui invite souvent les répétitions dû à ce type de narration, la journaliste raconte son immense investissement en temps après la création du mot-clic, que ce soit dans les réponses aux commentaires, aux centaines d’entrevues auxquelles elle répondait (peu importe le pays), aux alliances avec les autres survivantes avec qui elles correspondaient, avec les personnes qu’elles tentaient de convaincre de l’importance du mouvement, parfois avec succès, parfois sans. Elle parle aussi de son métier et de sa vie, mais dans une plus moindre mesure, et surtout pour mentionner qu’avec tout le temps qu’elle mettait dans la cause, ses fins de mois étaient parfois difficiles (sans compter qu’elle payait plus souvent qu’autrement les avions afin de discuter du sujet en France ou aux États-Unis et que ses frais n’étaient donc pas défrayés, elle mettait du temps, souvent le soir, bénévole pour venir en aide aux victimes).

L’essai passe aussi beaucoup de temps à parler des autres acteurs et actrices (dans les deux sens du terme parfois) qui mettaient la main à la pâte pour fonder des associations, des regroupements, couvrir le sujet, venir en aide aux victimes, tenter de convaincre des personnes en pouvoir, ou encore déjouer des complots ourdis par des avocats qui tentaient de piéger des victimes d’agression! En lisant cet essai, j’ai certainement approfondis énormément mes connaissances concernant le vedettariat et qui étaient les victimes de certains agresseurs ou agresseuses. Muller semble déterminée à parler des hommes ET des femmes tout en reconnaissant que les femmes sont majoritairement victimes de ceux-ci; elle mentionne même avoir lancé le mot-clic #balancetaporcine, mais réalisa rapidement que ça ne porte pas les fruits escomptés.

Ceci étant résumé, on peut se demander alors pourquoi je ne suis pas capable d’aimer un essai qui semble balancé, intéressant et certainement pertinent dans le contexte actuel? Pour plusieurs raisons, mais la première est une impression de lecture qui peut paraître superficielle donc je l’aborde tout de suite pour mieux passer à la suite des choses.

Classe, lampshading et préjugés

Malgré de nombreux passages sur le relativement peu de moyens financiers que Muller possède, passages certainement surjoués par l’essayiste (quand tu peux te payer des billets d’avions et que ça fait juste en sorte que tes fins de mois sont difficiles, tu es définitivement très loin d’être pauvre), elle semble définitivement faire partie d’une espèce d’élite bourgeois et artistique hollywoodienne. En plus de pouvoir investir les espaces artistiques, les fêtes, et autres lieux du vedettariat, pas seulement en tant que journaliste, elle ne cesse de faire référence à certaines autres actrices et journalistes comme à ses ami·es et de proches connaissance. C’est certainement un peu frustrant de l’entendre se plaindre d’un manque de moyens pour voyager d’un pays à l’autre, mais ce n’est définitivement pas si problématique que ça (au pire, elle apparaît comme très élitiste ou inconsciente de ses privilèges). Les problèmes commencent à remonter quand elle témoigne de son agression verbale dans un party et de sa réaction face à celle-ci :

« Comment ose-t-il? Comment ose-t-il me parler ainsi, à moi qui ai repris un journal toute seule, […] qui dois diriger une équipe d’auteurs, un comptable, un webmanager, un community manager? À moi qui me lève à 7 heures le matin pour accompagner mes enfants à l’école et qui me couche parfois vers 3 heures du matin, épuisée de relire et corriger à l’envi un de mes articles litigieux par crainte d’un procès. [la liste continue] » (p.39). Évidemment, personne ne contrôle ses réactions face à une agression, aussi classiste soient-elles, et c’est définitivement très honnête et courageux de sa part de sa mettre à découvert comme ça. Cependant, tout l’argumentaire de pourquoi c’est scandaleux de recevoir de tels propos est basé sur le fait qu’elle n’est pas « inférieur » à son agresseur.

C’est là qu’entre en scène le lampshading, c’est-à-dire, une réponse à la critique avant même qu’elle ne se manifeste pour pouvoir s’innocenter de la critique. Par exemple, une personne qui voudrait insulter un groupe tout en se dédouanant parce qu’elle sait qu’elle va se le faire reprocher, elle pourrait dire par exemple : « Je ne suis pas raciste, mais [insérez le préjugé] », cela n’ôte pas du tout la charge raciste d’un propos, ça tente juste de le désamorcer en amont. C’est exactement ce que l’autrice va faire après avoir témoigné de sa réaction (je souligne) : « Non pas que son comportement serait plus supportable si j’étais chômeuse ou caissière, mais qu’il agisse ainsi avec une collaboratrice, dont il devrait pouvoir imaginer à la fois l’investissement professionnel et l’implication humaine dans son job me sidère […] » (p.40).

Encore une fois, il s’agit d’une impression de lecture, peut-être vague, probablement même très dure pour une agression dont elle ne peut pas mesurer la réaction, je le note toutefois parce qu’à plusieurs autres moments, elle utilisera le lampshading pour se prémunir d’attaques contre ses raccourcis argumentatifs et ses préjugés.

La propagande antiféministe de l’essai

Le gros de ma critique s’adresse toutefois à son rejet unilatérale du féminisme tout en, très paradoxalement, essayant de démontrer comment elle a réussi à elle seule à faire avancer la cause des femmes à pas de géante.

Tout d’abord, elle construit une caricature du féminisme tellement grossière, caricaturale et détachée de la réalité qu’on se demande comment son éditeur a laissé passer ça :

« j’ai toujours été contre la guerre des sexes. […] Je ne supporte pas plus qu’on m’affuble du terme de féministe, car pour moi il a participé à construire des armées de familles monoparentales comme la mienne » (p.46)

plus loin :

« Durant toute mon adolescence, ma mère m’a seriné : « Regarde où a conduit mai 1968. On doit se débrouiller seules, on est incapables d’avoir des salaires égaux à tâches égales, les hommes ne trouvent plus leur place à nos côtés et on les fait fuir. » » (p.46)

C’est tellement ridicule et grossier comme affirmation qu’on ne sait même pas par où commencer. Que le manque d’hommes dans sa vie dont elle se plaint (à plusieurs reprises) soit causé par le féminisme est non seulement mensonger, mais elle sert à bâtir une figure de bouc-émissaire. La journaliste n’explique évidemment jamais comment sa mère l’a eu comme enfant si les hommes la fuit et pourquoi elle n’a pas de père présentement, pas qu’elle a à l’expliquer, mais si sa mère était aussi antiféministe ou aussi anti-gauchiste que ça, on se demande vraiment ce qui aurait faire disparaître le père ou d’éventuels conjoints (ou comment se fait-il qu’il y a encore des mariages et des couples hétérosexuels, on se le demande). La journaliste décide donc de construire un féminisme bouc-émissaire de ce qui ne lui plaît pas dans sa vie. Peut-être y a-t-il une raison que l’on nous explique pas derrière, mais à quoi bon mettre de telles affirmations calomnieuses dans un essai si c’est pour simplement les lancer sans raison?

Son rapport avec le féminisme et la justification de la présence des hommes dans les luttes des femmes ne s’arrête pas là évidemment, elle prend souvent de très longs détours pour montrer comment certains hommes sont les meilleures personnes du monde quand vient le temps d’aider les victimes d’agressions sexuelles, des passages certainement plus longs que ceux consacrés aux femmes (dont elle n’hésite pas à soulever les problèmes à plusieurs reprises contrairement aux hommes), ou des passages certainement pas mérité comme celui réservé à Raphaël Enthoven dont elle se félicite de l’avoir convaincu de trouver la nécessité du mot-clic après des heures et des jours de conversation écrites et orales1.

Son dédain du féminisme ne l’empêche toutefois pas de se revendiquer du mouvement et de s’en faire créatrice :

« Sept mois après avoir personnellement lancé un mouvement féministe, je trouve enfin un terme qui me convient. Je souhaite défendre toutes les victimes, sans notion de couleur ni de classe social » (p.88) écrit-elle après avoir résumé, très grossièrement et s’appropriant le Black Feminism comme une analyse intersectionnelle (ce qu’elle peut être, mais elle confond les deux termes) « créée par les femmes noires, pour faire face au racisme du féminisme blanc et au sexisme du mouvement noir. » (p.88).

Tout d’abord, il est bon de préciser que Muller n’est pas noire, se revendiquer du féminisme noir semble donc à priori aberrant. Imaginons toutefois qu’elle dit juste vouloir s’inspirer de ses théories alors, et de l’intersectionnalité puisqu’elle aurait simplement entendu le terme et n’aurait pas vraiment fait des recherches approfondies à ce sujet (ce qui est un problème en soi, mais passons). Même avec cet effort d’imagination, on voit très mal en quoi elle s’adresse au racisme des féministes blanches (nul part elle ne parle de racisme ou d’oppressions des femmes noires sinon une très brève mention de son support aux droits civils, sans exemple, à la page 46) et encore moins du sexisme du mouvement noir (aucune trace).

Intersectionnalité alors? Si on exclue son classisme flagrant, sa vie de bourgeoise, les seules personnes qu’elle évoque sont blanches, aucune lesbienne (à notre connaissance), à peine fait-elle mention de la fondatrice originelle de #metoo qui elle est noire (mouvement dont elle ne cesse d’ailleurs de minimiser l’importance, y privilégiant le sien comme véritable déclencheur international, ça et le #bebrave de sa « bonne amie »). L’intersectionnalité demanderait un travail sur les oppressions cumulées, une approche basée sur la reconnaissance du travail, de comment le harcèlement, la violence et les agressions affecte de manière disproportionnelle les femmes noires, racisées, handicapées, etc. l’importance du militantisme (et pas seulement de la théorie) et de l’impact sur les personnes les plus marginalisées, mais rien là-dessus non plus. Elle parle des grandes artistes et actrices qui en sont victimes, elle évoque que oui tout le monde peut utiliser le mot-clic et évoque, très très brièvement le procès de DSK, mais ça s’arrête là. On repassera donc pour l’intersectionnalité de l’approche. Nous n’aurons évidemment rien non plus sur le point de vue situé, le racisme, les structures pouvoir oppressantes, etc. chères au féminisme noir.

La seule véritable action concrète en faveur de toutes les femmes, mise à part le mot-clic, est vraiment l’aide à la mise sur pied d’une association de lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles qui donne des ressources contre ce phénomène, mais elle n’en parle pas tant et préfère parler de comment les milieux communautaires sont toxiques et se battent entres eux sans en évoquer des causes [manque de fonds donc elles sont obligés de compétitionner pour les obtenir] et privilégiant l’explication de son dédain pour les associations.

La dernière pièce de propagande contre le féminisme est l’utilisation de l’horrible tribune antiféministe, misogyne et manipulatrice publiée dans Le Monde en réaction à #metoo. L’essayiste s’en indigne à juste titre et passe plusieurs pages à démonter leur argumentaire et même à les accuser de chercher à se faire du capital politique et culturel sur le dos des agressions. On pourrait donc penser, « ah! Voilà une chose sur laquelle on est fondamentalement d’accord », et je le suis, mais elle associe directement cette tribune à des féministes (!) :
« Déjà pas disposée à l’utiliser, je rejetterai le terme « féminisme », en réaction à cette prose nauséabonde puisque le mot peut être associé à ces signataires. » (p.146). Tout ça parce que Catherine Deneuve avait signé le manifeste des 343 à l’époque et que dans la tête de l’essayiste, signer le manifeste contre l’avortement en 1971 = féminisme (ce qui est déjà une généralisation grossière, les signataires du manifeste avait justement évité un tel vocabulaire à l’époque par éviter l’amalgame) et que (nécessairement) féministe en 1971, Deneuve l’est encore aujourd’hui, et que par extension toutes les femmes ayant signé la tribune le sont.

C’est un mensonge digne d’un argumentaire de propagande tout simplement. C’est créer un épouvantail pour servir ses propres intérêts. C’est non seulement mensonger, et pour une fois que les féministes à travers le monde étaient d’accord sur une chose (que cette tribune n’avait pas sa raison d’être et était profondément contre les femmes), mais Muller vient tout de même forcer une connexion entre deux choses on ne peut plus à l’opposé de l’une et l’autre ensemble. Je ne croyais honnêtement pas ça possible (surtout que le passage est écrit après s’être revendiquée du Black Feminism…). C’est là que je pense que son autrice a définitivement une thèse à défendre : une qui la propulse en avant des autres tout en écrasant toutes les femmes, toutes les luttes qui l’ont précédée, pour privilégier son combat, son mot-clic, celui de ses ami·es et connaissances dont elle fait 100 fois l’éloge. Son aveuglement n’a de limite que l’arrogance avec laquelle elle se fait l’héroïne d’une lutte millénaire qui l’a précédée et l’a menée où elle est en ce moment. Je suis sincèrement dans l’incapacité de comprendre comment une personne qui parle d’agressions sexuelles, de harcèlements, de ressources, etc. soit incapable non seulement de reconnaître le travail des centres et refuges de femmes (qu’elle ne mentionne jamais), mais le combat qui se poursuit en amont, en aval et en parallèle à son travail. Plutôt que de s’inscrire dans une continuité, elle crée une coupure complètement imaginaire et une dissonance cognitive complète en effaçant les contributions des autres femmes pour la montrer comme presque la seule, elle et son réseau, qui peut accomplir un tel travail. Sa fondation d’une énième association de défense contre les agressions plutôt que de bonifier celles déjà existantes et qui accomplissent un travail déjà magistral avec peu de moyens en est un parfait exemple. Ce n’est d’ailleurs, peut-être pas, un hasard qu’elle ne détaillera jamais vraiment les actions que cette association entreprendra (juridique, financière, sensibilisation, etc.?) ni qui elle vise (elle mentionne elle-même la difficulté de savoir qui aider en premier).

Ces autres passages étranges

Il y a évidemment plein d’autres passages bizarres, comme celui, sorti vraiment de nul part, où elle mentionne que « La liberté d’expression est le fondement de notre société » (p.80) sans, on dirait, avoir conscience que c’est justement cette liberté d’expression dont se revendique les signataires de la tribune dans Le Monde ou encore les nombreux harceleurs. C’est juste laissé là comme une vérité universelle sans développement ni rien.

Un autre passage encore où elle parle de Cannes, Muller se plaint avec raison de l’absence de certaines personnes concernées dans les discussions durant le festival, de comment elle a peur que Cannes ne fasse que capitaliser sur le mouvement sans effectuer de geste concret, mais de conclure ainsi sa réflexion :

« Pourtant, si je jette un œil critique sur le Festival de Canne 2018, le bilan n’est finalement pas si négatif et la nouvelle équipe a bien travaillé : Pierre Lescure, son président, a tenté de départir Cannes de son image sulfureuse. » (p.206). Tout ça donc pour redorer son image? Qu’en est-il des réflexions de fonds, des changements de structure, des réels changements ou des projets de changement tout court?

Tout au long du texte, elle ne cesse pas non plus d’écrire « les hommes, les femmes, les trans » comme s’il s’agissait d’un troisième genre plutôt que de simplement les hommes ou les femmes et de préciser cis ou trans. Pas que la précision sur les personnes trans soient réellement effective puisqu’il s’agit d’une autre absence de l’essai, l’énumération est là simplement pour tenter de les inclure, complètement de travers, ce qui montre qu’elle ne sait pas vraiment de quoi elle parle encore une fois. C’est, très probablement, un ajout de dernière minute pour donner un vernis d’inclusion.

Brève conclusion

On pourrait malheureusement continuer longuement à soulever les aberrations de l’essai qui pourtant, à tellement d’égard est prometteur et pertinent, sans compter son aspect un peu archivistique sur la genèse du mot-clic! Je n’en tire malheureusement qu’un constat d’échec, non pas du mouvement, mais de l’auteure à pouvoir faire la part des choses, à réfléchir sur les enjeux de pouvoir qui la traverse, à effacer les luttes, à créer des épouvantails (et pas seulement des agresseurs), à s’enfoncer dans des stéréotypes sans fin (je n’ai même pas mentionné comment elle caricature les États-Unis et la France sans nuances au point où on croit lire les théories de déterminismes nationaux du 18ème siècle!) et à s’enfoncer dans une tour d’ivoire aux briques de vedettes et au ciment d’autocongratulations qui peuvent certainement être méritées, mais elle n’a pas fondé un mouvement, le mouvement le précède et l’accompagne, mais ça, elle n’a pas été capable de le réaliser.

Notes

1 Grossièrement, le pro-féministe Enthoven doit se faire convaincre pendant des mois de la nécessité du mouvement, épuisant les ressources et le temps des femmes qui doivent effectuer le labeur de l’instruire (alors qu’il existe pas mal de livres sur le sujet et qu’il aurait pu les consulter de lui-même puisqu’il devrait savoir comment faire une telle recherche). C’est, dans les faits, une tactique antiféministe bien implantée que de faire perdre le temps des femmes de cette manière quand tu connais très bien les enjeux et la nécessité, ce dont je sais très bien Enthoven capable de faire. On ne s’étonnera pas, après ses nombreuses interventions, qu’il s’agit d’un masculiniste trollant les féministes en se faisant ami-ami avec des personnalités bien en vue. J’attends une telle révélation dans moins de 3 ans.

Ce qu’un opéra de 1913 aurait pu nous apprendre sur Kanata

Avant-propos

Dans ce billet, je décide de me tourner vers le passé pour connaître les intentions derrière le processus de création artistique, de la diffusion, des représentations et de la réception d’un opéra de 1913 qui pourrait partager certaines similarité avec Kanata pour informer la discussion présente et en dégager des similarités.

Le dialogue semble désormais s’engager entre certains artistes, mais les accusations de censure et de dictature continuent de fuser à travers les journaux et les réseaux sociaux autour des questions de représentation(s) de deux spectacles (SLĀV et Kanata). Les discussions médiatiques, d’après ma recension, vont souvent dans un sens ou dans un autre sans véritablement reconnaître la position de l’autre et tournent beaucoup autour de la question et du besoin de représentation(s) d’un côté et de la liberté d’expression (artistique) totale de l’autre. Une chose est certaine: l’art change (sa conception, sa réalisation et sa réception) et des visions concurrentes sur l’art s’affrontent (est-il intrinsèquement politique ou non? Quelles sont ses limites? Peut-il vraiment être imperméable aux critiques durant sa création? Peut-on critiquer une oeuvre sans l’avoir vu? etc.)

J’aimerais bien pouvoir résumer simplement ma pensée et ma perception du débat en mentionnant d’entrée de jeu que la liberté d’expression n’est réellement le privilège que de certaines personnes (ce billet permet bien cette visualisation en affichant le visage quasi-unanimement blancs des chroniqueurs et chroniqueuses qui se sont exprimées sur le sujet, accessoirement, lire aussi la chronique de Fabrice Vil) et que la représentation ainsi que des politiques adéquates sont donc primordiales pour permettre cette liberté. L’autre manière de penser évoque la représentation comme accessoire à la liberté d’expression. Soit, mais qu’est-ce que cette pensée règle comme problème sinon de s’enfermer dans un daltonisme des couleurs qui reproduisent et renforcent les inégalités plutôt que de les adresser directement? Je sais que plusieurs refusent de voir l’art comme politique, à mon grand étonnement, mais je laisse ces propositions et mon opinion en suspend (quoique toujours présentes, je ne prétend nullement à l’objectivité totale) pour passer au vif du sujet: un opéra qui est un peu tombé dans l’oubli depuis 1938.

Couverture du livre regroupant l'opéra ainsi que des poèmes et des contes sioux

Couverture d’une édition des textes de Zitkala-Ša par P. Jane Hafen regroupant l’opéra ainsi que des poèmes et des contes sioux transposés à l’écrit.

The Sun Dance Opera (1913) de Zitkala-Ša

Zitkala-Ša (1876-1938) est une Sioux de la tribu Yankton du Dakota du Sud internée dans une école mormone dès l’âge de 8 ans et forcée de se défaire de sa langue d’origine dans un but avoué d’assimilation des autochtones. Elle est à l’origine du libretto et de l’idée du Sun Dance Opera. Le compositeur de la musique est William F. Hanson, j’en dirais davantage sur lui plus loin. Cet opéra est considéré comme le premier opéra d’une personne issue des Premières Nations. Sa première représentation a eu lieu en 1913, l’année de sa création, en Utah, puis périodiquement par des troupes avant d’être joué par la New York Light Opera Guild en 1938. Après cette date, je n’ai pas trouvé d’autres représentations de la pièce.

Je précise tout de suite qu’une grande partie de la recherche provient de l’édition de Dreams and Thunder; Stories, Poems and The Sun Dance Opera de Zitkala-Ša brillamment édité et commenté par P. Jane Hafen ainsi que de son article A Cultural Duet Zitkala Ša And The Sun Dance Opera (automne 1998). Toutes les citations et sources que j’utilise à profusion viennent donc d’elle et de son imposant travail; les analyses supplémentaires sont de moi.

The Sun Dance Opera est un opéra assez classique dans sa forme et ses thèmes (au point même d’exotiser la culture sioux comme le font de nombreux opéras): le protagoniste Ohiya essaie de conquérir le cœur de Winona. Sweet Singer (un rival de la même tribu) tente aussi d’épouser Winona en dressant des obstacles sur le chemin du protagoniste; Ohiya est cependant aidé par plusieurs adjuvants dans sa « quête ». L’« affrontement » final a lieu lors du Sun Dance (la danse du soleil) où Ohiya ne doit pas montrer de signe de faiblesse (qui serait causé par la chaleur) durant le chant sinon, il perd sa bien-aimée au profit de Sweet Singer. Évidemment, il ne fléchit pas et lui et Winona pourront vivre ensemble à la fin de la pièce.

Le libretto de l’opéra ne compte que 20 pages (à titre de comparaison : Carmen de George Bizet, seul autre libretto que j’ai sous la main, en compte une quarantaine), mais le faible nombre de répliques n’est pas indicatif de la longueur de l’opéra puisque de nombreux moments ne sont pas scriptés. En effet, comme le souligne Hafen, «many ensemble pieces are unscored, allowing the Native participants to sing their traditional songs». Outre les nombreuses répliques qui se répètent naturellement à l’intérieur d’un air, plusieurs chants et danses dans les actes II, IV et V laissent naturellement place à la création des Sioux : on note trois «Sun Dance» vers la fin et une «War Dance» dans l’acte II (on note aussi une «Squaw Dance» («Circle Dance») au début de l’acte deux, mais ce n’est pas une danse sioux). N’ayant pas accès à la partition musicale, sur microfilm, se trouvant uniquement dans deux bibliothèques aux États-Unis, je ne la commenterais pas.

Hafen décrit les motivations artistiques des deux artistes derrière l’opéra comme suit dans son édition de l’opéra : « The motivations behind the composition and performances of The Sun Dance Opera are complex and layered in Hanson’s colonial admiration for American Indians and Bonnin’s desires to validate her own cultural heritage. Hanson want on to claim the opera as his own. […] There is no record that she had any association with the opera when it was revived [in 1938]. » L’interprétation que Hafen privilégie pour la création de l’opéra par Zitkala-Ša est donc, entre-autre, motivée par son désir de valoriser son héritage (les chants et traditions sioux) à travers une des formes culturelles les plus valorisées par les colonisateurs américains soit l’opéra. La mise à l’écrit de contes oraux dans une perspective de transmission à un plus large public ainsi que la rédaction de nombreux poèmes de facture assez classique, mais avec des thématiques sioux qui constituent le reste de son œuvre confirment bien cette volonté de concilier son héritage sioux avec son éducation occidentale (qui rappelons-le, lui a été imposé). Des quelques rares articles sur l’opéra par les Premières Nations que j’ai pu lire (sur Internet), le mélange d’opéra et de participation musicale des autochtones serait excessivement rare dans le paysage musical, voir unique en son genre (très certainement le cas au XXe siècle). Son écriture par une personne autochtone le serait encore plus ce qui rend cet opéra doublement unique en son genre.

Dans son article, Hafen précise sa propre réaction face à la volonté de Zitkala-Ša de légitimer les traditions sioux à travers l’opéra :« As a Native women and academic, I recognize there are some indigenous scholars who would dismiss Gertrude [le nom imposé par les mormons à l’auteure est Gertrude Simmons Bonnin] and The Sun Dance Opera, in particular, as a ridiculous expression of tribal traditions. I agree that there are a multitude of problems inherent in the opera and in Gertrude’s participation. » Elle nuance toutefois : « Gertrude combated prejudice on fundamental levels and she responded by declaring the significance of Native cultures. It may have been beyond her imagination to consider that, in addition to the direct attempts to deprive Native peoples of their rights, there would be those who would patronizingly rob through imitation the sacred rituals, as well. The Sun Dance Opera allowed Gertrude to assert the value of her own beliefs without apparent consequence. It is also a brief representation in the whole of her creative literary and political life. » (je vous invite à lire un peu sur son immense implication politique pour plus de détails).

Qu’est-ce que ces remarques peuvent nous apprendre sur le spectacle Kanata? Tout d’abord, que même une Sioux dépossédée de sa culture, si elle désire mettre en scène son héritage, fait déjà face à une forte critique qui l’accusera d’occidentaliser les traditions culturelles et religieuses de sa nation. Cela, même fait dans les meilleurs intentions du monde. Ce que j’apprécie beaucoup dans l’opéra de Zitkala-Ša est la large part aux traditions sioux qu’elle met en scène dans la trame narrative principale, tout en laissant aussi une large part d’« improvisation » à travers des scènes qui pouvaient être jouées par les Sioux sans intervention de la part du compositeur ou d’un·e metteur·e en scène qui peut changer d’une série de représentation à l’autre. Elle permet ainsi aux personnes concernées de s’exprimer sans concession culturelle ou religieuse aux producteurs et/ou productrices de la pièce.

Cette expression plus authentique est primordiale pour plusieurs cultures qui pourraient voir l’expression de leur culture leur échapper à d’autres fins. En effet, comme le souligne Alexandra Lorange après une rencontre à plusieurs avec Robert Lepage et Ariane Mnouchkine :

«Je me questionne vivement sur la manière de créer des costumes ou des maquillages, sans nous», dit la diplômée en musique et en théâtre. Lors de la rencontre, Robert Lepage a annoncé que des tambours seraient utilisés. Ses commentaires font dire à Alexandra Lorange qu’il fait preuve de méconnaissance. «Il ne comprend pas le processus d’apprentissage du tambour. C’est de l’ordre du sacré. Lui, il sort du spirituel et en fait quelque chose de différent.»

La question de l’appropriation d’une culture et sa déformation peut donc être prévenue, si pas totalement, du moins en grande partie en laissant les personnes concernées s’exprimer au cœur de la pièce. En faisant participer les Sioux à la pièce, Zitkala-Ša permettait, volontairement ou non, à celles et ceux-ci de pouvoir intervenir en tant qu’artistes et acteurs dans l’opéra. Ces interventions, on peut l’imaginer, pourrait même prendre des tournures subversives si la critique ne peut pas être adressée de front (un excellent exemple télévisé a eu lieu avec la série Homeland).

Cependant, l’histoire nous apprend aussi qu’une œuvre issue des personnes concernées peut être rapidement reprise et appropriée par les mauvaises personnes. Une décennie après la première représentation, le compositeur Hanson s’arrogera tout le crédit de l’opéra après la mort de Zitkala-Ša dans la dernière représentation connue de la pièce en 1938. Hafen explicite ainsi les motivations et les intentions du compositeur : « At worst, Hanson could be identified as a « wanna-be, » as evidenced by a photo where he is dressed in beaded buckskins, or as an Indian lover who attempts to consume Native ritual through his own cultural views. Even the best case for Hanson, that he was sympathetic and had good intentions, does not mitigate his own self-representation as sole composer of the opera. » Je n’oserais certainement pas la comparaison entre Lepage et Hanson, le premier ne tente pas de reprendre le travail de d’autres et de s’en déclarer seul créateur; mais l’idée des bonnes intentions, des sympathies, etc. pour créer une œuvre qui s’éloigne de sa culture d’origine est certainement un point dont les deux artistes doivent accuser la critique et réfléchir à aller au-delà des «bonnes intentions» qui peuvent très bien nuire en véhiculant des clichés et des stéréotypes à la culture qui se veut honorée.

Dans le processus de colonisation de l’opéra The Sun Dance Opera, il y a aussi l’idée d’absence de représentations qui touche aux discussions que SLĀV avaient amorcées et que celles de Kanata ont poursuivies. Les Sioux n’ont, apprend-t-on, pas autant participé à l’opéra qu’ils auraient dû malgré les nombreuses scènes qui leurs étaient consacrées! « Ironically, though, in Utah the lead singers were non-Indian while the chorus and dancers were mostly Utes. The exception was the improvised performance of Old Sioux (also known as Bad Hand), a centenarian under guardianship of the Bonnins. In the New York performances, the leads were played by several urban Indians and the chorus and dancers were non-Indians.». Interprétations et représentations qui, de nos jours, ne seraient certainement pas accessible à une subvention gouvernementale et pourraient même être considérées comme une variante du redface pour certaines personnes. La décision du Conseil des Arts du Canada de ne pas subventionner Kanata est consistante avec ce qui se déroule de plus en plus dans les universités : on rejette l’idée d’objectifier les populations étudiées et on propose plutôt leur participation dans les études et spectacles pour justement permettre de devenir sujets et acteurs de leur narration et cesser d’en être des objets dépossédés. Le travail universitaire ne peut plus uniquement être une thèse qui accumulera la poussière sur les étagères, mais avoir un impact réel et positif sur les conditions de vie des personnes étudiées. Malgré une représentation sur scène partielle et décevante dans le Sun Dance Opera, on devrait retenir que même pour une pièce de 1913, la présence des Sioux sur scène faisait partie intégrante et non négociable du spectacle. Que le manque de personnes concernées sur scène était critiquable malgré une distribution qui leur laissait tout de même une large place. Ces critiques adressées (certes en 1998 pas en 1913) sont certainement semblables à ce qui est discuté aujourd’hui.

Les discussions sur l’appropriation culturelle et le manque de représentation ne datent donc pas d’hier. Il est toutefois assez consternant de voir qu’une œuvre comme Kanata qui partage plusieurs visées communes avec The Sun Dance Opera n’a pas appris plus qu’il ne le fallait de cette expérience notamment en ce qui à trait à la sacralité de certaines danses et musiques (par exemple, l’utilisation du tambour enlevé de son contexte), la représentation et la participation des personnes concernées (ne serait-ce que dans le processus créatif) ou encore l’utilisation des traditions des Premières Nations dans un but qui peut être bien intentionné, mais qui, au final, reproduit toujours les mêmes structures de pouvoir où l’objet de la pièce porte sur des autochtones, mais dont seuls les colonisateurs ont un droit de regard, d’auctorialité et de création sur l’œuvre.

Pendant ce temps, on se demande encore où sont les fonds pour subventionner une pièce d’une envergure similaire à Kanata, mais par des personnes issues des Premières Nations. Faut-t-il forcer la main et obliger en plus une parité culturelle dans le financement comme le fait l’ONF et Téléfilm Canada avec une parité des genres pour permettre une juste représentation des différentes communautés (ce qui n’empêchera toutefois pas les inégalités issues des fonds privés)? Empêcher l’accumulation de financements de différents organismes afin que certains artistes ne cumulent pas les bourses et en privent ainsi d’autres de les obtenir? Simplement continuer avec le refus de subventionner des pièces qui parlent d’une communauté sans l’impliquer comme le Conseil des Arts du Canada le fait? Parallèlement à ces propositions de réformes, il faut poursuivre les discussions, et c’est là une des rares propositions sur lesquelles tout le monde s’accorde, dans l’espace publique sur les problèmes de représentations et de leurs conséquences sur la parole qui n’est ainsi pas prises, sur les images que ces représentations projettent, mais aussi sur qui sont les artistes qui une visibilité, du financement et si ces mêmes artistes privent ou restreignent en fait l’expression de d’autres artistes. Aussi, et finalement, qui sont les personnes qui tiennent ces discussions et possèdent le pouvoir de diffuser leur pensée?

Sources

HAFEN, P. Jane, «A Cultural Duet Zitkala Ša And The Sun Dance Opera». Great Plains Quarterly 2028, 11 pages, 1998. En ligne.
HAFEN, P. Jane. Dreams and Thunder; Stories, Poems and The Sun Dance Opera. University of Nebraska Press, coll. Bison Books, 2011, 172 pages.
Il existe aussi un documentaire vidéo sur The Sun Dance Opera en allemand (je n’ai donc pas pu m’en inspirer pour la rédaction de ce billet).

Mini-critique: Herland de Charlotte Perkins Gilman

Herland est une utopie féministe dans le premier sens du terme: il s’agit d’un non-lieu, d’un lieu qui n’existe et n’existera pas, peuplé de femmes dont la constitution physique et psychologique tient d’une illusion et non d’une réalité à venir. C’est un rêve à atteindre, un lieu qui ne peut qu’inspirer le reste du monde comme il inspire, au final, les trois hommes qui le découvre. En ce sens, Herland tient beaucoup plus des utopies comme celles de Thomas More que des récits de SFF (d’Eaubonne, Tiptree, Vonarburg, Bersianik, etc.) dans lequels les femmes prennent le pouvoir ou sont les seules survivantes sur Terre.

C’est un magnifique récit présentant une société parfaite de femmes et on ne peut que déplorer l’état du notre monde et son manque de volonté pour s’améliorer. La critique du monde patriarcal n’est toutefois pas faite en relation avec la perfection de Herland, mais bien sur ses propres bases: ses oppressions qui sont perpétuées en toute connaissance de causes (violence, guerre, préjugés, etc.) et non celles pour lesquelles des efforts sont fait, mais restent insuffisants faute de moyens ou de volonté (faim dans le monde, maladies, etc.). C’est ce qui fait de cette utopie une critique excessivement bien aiguisée et ciblée du patriarcat et du monde dans lequel on vit et qui rend ce récit assez intemporel.

Il y aurait vraiment long à dire sur ce récit (je me suis toujours promis que si je faisais un doctorat, ce serait sur les utopies et eutopies féministes), notamment comment s’articule les différentes critiques, mais aussi les moyens proposés pour améliorer notre société.

Certains thèmes sont certainement partagés par d’autres: on voit pointer quelques considérations écoféministes, un respect certain de la nature et de l’agriculture, une spiritualité matriarcale entourée d’une imaginaire de non-violence prônant l’égalité sans divinité qui intervient auprès des mortelles, mais qui valorise plutôt l’action des individus qui la compose; aussi, une certaine priorisation de la collectivité sans négliger la liberté individuelle. D’autres thèmes sont moins courants et rappellent plus certaines considérations d’essayistes, notamment tout ce qui à trait à l’éducation: de très longs passages proposent des modes d’instruction, pas si utopique que ça, pour les enfants, qui allient jeux, développement et apprentissage au grès de l’enfant et de ses intérêts.

Un autre thème exploré par Herland est une conception de la Maternité (avec un M majuscule) différente de la maternité (patriarcale) où ce n’est pas le but d’avoir un enfant et de l’élever soi-même qui est important (la plupart des mères n’élèvent et n’instruisent d’ailleurs pas leur propre enfant dans cette société, cela est réservé à des éducatrices qui sont plus « capable » que la « mère » de faire ressortir le meilleur chez l’enfant), mais plutôt une considération de la génération suivante comme un bien précieux et de tout faire pour que son développement se fasse dans les meilleures des conditions (qu’elles soient environnementales ou éducatives). Ce souci s’exprime notamment par un intérêt moins marqué pour le passé et l’histoire qu’à préparer un futur pour les prochaines générations (un trait certainement absent de la société au sein duquel j’évolue).

C’est certainement une utopie qui donne à réfléchir longuement et sur soi-même, et sur la société. Je n’ai certainement pas fini d’y voir une excellente critique du patriarcat tout en proposant des solutions pratiques et accessibles. Plusieurs idées comme celle de la maternité (et la paternité) ne sont pas rejetées complètement, mais réinventées et repensées d’une manière beaucoup plus holistique et inspirante. L’amour aussi est exploré de manière très intéressante comme un lien affectif et intellectuel excessivement profond unissant des êtres en excluant les concepts de possession ou de besoin de prouver à l’aide de cadeaux ou de marques d’affections physique [sans les exclure totalement au besoin, Ellador est une femme utopique (encore une fois: non-lieu, elle n’existe pas réellement) qui demande simplement du temps pour s’habituer aux interactions physiques plus intimes (et pose certainement de belles bases de réflexions sur le consentement et les limites que son partenaire, bien que provenant du monde patriarcal très imparfait, est à même de comprendre et de respecter), je suis persuadé· que l’auteure ne rejette pas du tout les relations sexuelles ou le désir entre les deux partenaires].

Bref, bref, bref, certainement une utopie excessivement riche en thèmes et en réflexion. Le récit du protagoniste est certainement beaucoup plus porté sur l’action au début (cela me faisait pensait un peu aux récit d’archéo-fiction d’Abraham Merritt où des protagonistes découvrent des sociétés perdus, sans évidemment tous les stéréotypes, sauf ceux des « aventuriers », eux-mêmes qu’on retrouvait dans ses livres) et diminue petit à petit pour vraiment laissé place à la description et l’exploration de Herland et des fondements de la société.

Une magnifique lecture à la croisée entre la fiction et l’essai, la critique et l’optimisme d’un monde bien meilleur.