Mini-critique: Speak de Louisa Hall


Les personnages et leurs histoires

Speak (traduit en français sous le titre de Rêves de machines) de Louisa Hall est une fiction intéressante dans laquelle on suit 5-6 différents protagonistes différents: une jeune fille du XVIIème siècle (Mary Bradford) qui part pour le Nouveau-Monde avec un mari issu d’un mariage forcé, Alan Turing qui entretient une correspondance avec la mère de son ami d’enfance, Karl et Ruth Dettman qui créent un logiciel de discussion MARY avec Ruth qui délaisse son mari pour parler avec le logiciel, une autre petite fille, Gaby, qui discute avec MARY3 et souffre très durement de la confiscation de son babybot par le gouvernement et finalement Stephen R. Chinn emprisonné pour avoir créé les babybots.

Évidemment, les cinq protagonistes sont informé·es, directement ou non, par les travaux de leurs prédécesseurs, Ruth Dettman édita le journal de Mary qui donna son nom au logiciel, mais aussi à certains traits de sa personnalité. Turing inspirera les machines pensantes et les travaux de Karl et Stephen. Gaby discutera avec MARY3, une troisième version du logiciel des Dettman et Stephen aura bâti ses babybots sur les travaux de Dettman, Turing et sera aussi influencé (en plus d’influencer puisqu’il a créé les babybots) par Gaby durant son procès.

Vers la moitié du récit, je ne savais pas trop où le roman se dirigeait, mis à part les filiations qui se brossaient à droite à gauche, les 5 trames narratives n’allaient pas se joindre et nous n’aurions fini que par voir 5 narrations se terminer assez platement. Deux réflexions ont cependant retenu mon attention juste avant que je commence à perdre l’intérêt du récit.

Qu’est-ce que la communication, qui communique et qu’est-ce qu’une vie intelligente?

La première réflexion, la plus évidente, est le thème de la communication qui traverse les histoires. Chaque protagoniste a sa propre manière de communiquer: le journal intime (Mary, lui même influencé par un type de récit d’un de ses auteurs préférés), la lettre (Turing), le journal (Dettman), le clavardage/procès verbal (Gaby) et le mémoire (Stephen). Il y a un désir chez chacun des personnages de communiquer, mais de se poursuivre dans le temps aussi. Le logiciel Mary et l’ajout de mémoire à ses processeurs (pour se souvenirs des discussions et savoir mieux répondre à ses interlocuteurs et interlocutrices) est probablement l’aboutissement de ces envies de communiquer/partager et survivre dans le temps. Les histoires à la Shéhérazade de Stephen sont, dans une moindre mesure, aussi une de ces manifestations.

La seconde réflexion, qui m’est apparue très soudainement durant ma lecture, est que chacun des témoignages amène à réfléchir à ce qui constitue une vie, sensible, pour chaque époque.

Pour Mary, son père essai de la convaincre que les animaux n’ont pas d’âme et sont ainsi moindres dans la hiérarchie (elle affectionne énormément son chien d’où son refus de partager ce point de vue); dans une autre mesure, on peut aussi considérer le mariage forcé comme un refus d’une vie choisie pour les femmes au XVIIème siècle.

Pour Alan Turing, qui rêve de machines pensantes, oui, il se questionne déjà à savoir si les robots auront des émotions indistinguables des humains, mais plus profondément, les injections d’œstrogène suite à la découverte de son homosexualité amène à réfléchir à la société anglaise de l’après-guerre qui refusait de considérer les homosexuels comme humains à part entière (soit la prison, soit la castration).

Je saute à moitié la réflexion pour les Dettman, mais quand les robots deviennent trop perfectionnés, la question ne se pose plus tellement à savoir s’ils sont capables ou non d’émotions, mais si ils les ressentent. Une autre question sous-jacente est alors de savoir si les êtres humains ne sont pas inférieurs aux robots au final. À cet effet, l’algorithme de séduction de Stephen sert à faire la démonstration que les humain·es sont conditionné·es à donner X et Y réponses et qu’on peut influencer la psyché humaine à l’aide d’une logique de formules.

Beaucoup de questions sont posés dans ce livre, à savoir comment la communication affecte la société dans laquelle on évolue, mais aussi l’héritage de ces communications pour le futur. La question de délimiter la vie, à l’intérieur même des êtres humains ou en l’étendant aux animaux et au robot, questionne aussi les lignes minces, à travers le temps, à savoir qui a le droit à la vie, qui peut choisir et qui peut violenter ceux qui ne le peuvent pas.

Même si les histoires individuelles ne sont pas forcément remplies d’action ou d’une intrigue intéressante (quiconque connaît un peu la vie de Turing sait où sa trame narrative mène, bien que l’autrice l’anticipe et s’ajuste en conséquent), les questions des inégalités, de la communication et de la reconnaissance de la vie sensible permettent d’explorer ce récit d’une toute autre manière et de vraiment apprécier le travail de ces 5 voix parallèles qui n’entendent pas toujours, mais qui sont font héritièr·es du passé.

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