Un aperçu de mes livres préférés lus en 2024. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrages publiés ces années-là (je mets la date de publication du livre à droite du titre), mais des ouvrages que j’ai lu ces années-là. Les livres sont présentés par genre (Essais, Mémoire, Fiction, Théâtre, BDs et mangas), mais pas dans un ordre quelconque. Ça n’a visiblement pas été une année très intéressante pour moi en ce qui à trait à la lecture de romans, mais pas mal de bons essais assez variés.
Essais
Continents Noirs (1987) par Awa Thiam
Certainement pas une lecture légère et Awa Thiam ne mâche pas ses mots ni ses très juste dénonciations contre l’esclavage, le colonialisme, le racisme, le patriarcat à travers de très nombreux exemples de politiques impérialistes et assassines portées par l’Europe et une grande partie de la population. Comment des systèmes mis en place durant la colonisation survivent encore aujourd’hui dans plusieurs pays africains (et même si publié en 1987, les exemples restent pertinents) et comment même si nous sommes parfaitement au courant de cet état de fait, nous en profitons directement (exploitation des corps et des ressources pour notre bien être) donc que cela freine directement notre volonté à changer les choses. Mais je m’avance, là, on est plus à la fin de l’ouvrage.
L’essai s’intéresse d’abord à poser la question de l’altérité des femmes africaines à travers le concept psychanalyste freudien du continent noir qui était censé désigné l’insondable sexualité des femmes par le psychanalyste. Thiam, pour déconstruire ce soi-disant inconnu, cette altérité mystérieuse démonte des siècles de construction d’un mouvement anti-noir européen et américain qui a largement bénéficié économiquement et moralement à l’occident aux détriments des Noirs à travers le monde (et pas juste en Afrique, aussi large et divers le continent soit-il). Elle démonte autant les associations qui semble naturelle dans les langues européennes entre la noirceur et le mal ou le sale, alors que dans les autres société, cette construction est complètement factice. Elle montre aussi les efforts de renversement du stigmate du mouvement de la négritude pour inverser ces associations.
Elle déconstruit, comme beaucoup d’autres féministes de l’époque qu’elle n’hésite pas à citer et à remercier pour leur contribution, les hypothèses psychanalytiques de Freud, ses idées construites sur la sexualité des femmes et même beaucoup d’autres complexes comme celui de l’Œdipe qui ne font aucun sens dans un cadre familial non-nucléaire que beaucoup de sociétés africaines possède (que ce soit des cadres familials élargis, plusieurs parents, la non-connaissance ou importance de ceux-ci, etc.).
Elle passe par la suite beaucoup de temps à montrer comment ces conceptions intellectuelles soi-disant éclairés ont justifié les atrocités et systèmes coloniaux qui ont abouti en l’esclavage, mais aussi, et ça elle le développe encore plus, l’Apartheid en Afrique du Sud et les conséquences délétèrent et mortelles que cela entraîne.
Awa Thiam bâti beaucoup sur les travaux de Fanon et Senghor (en plus de son essai précédent La Parole aux Négresses) et de quelques féministes (plus rares toutefois, et de manière beaucoup plus critique). J’ai été surpris de voir par exemple comment Sartre (et dans une moindre mesure de Beauvoir) est aussi très sollicité dans sa réflexion et pas seulement pour son support actif des luttes anti-coloniales.
Le travail de réflexion dans Continents noirs est immense parce qu’on va explorer les fondements de la suprématie blanche et comment elle s’institutionnalise et s’impose dans le monde, la pensée et le langage. C’est un de ces essais afro-féministes extrêmement puissants (à quand une réédition?, avec une bonne introduction qui précise l’emploi du vocabulaire, le propos reste absolument d’actualité criante, nous avons les mêmes systèmes aujourd’hui) et un essai que j’aime appeler totalisant. Pour ça, Thiam convoque un nombre important de ressources philosophiques, linguistiques, historiques, psychanalyste, sociologiques, etc. en lien avec une panoplies de thèmes et sujets: la négritude, le colonialisme, la blanchité, le racisme anti-noir, les stéréotypes, l’emploi, la politique internationale, la famille, la religion, l’hygiène, les mouvements féministes, etc.
Ça devrait être absolument dans les essais « classiques » de base du féminisme, de l’anti-racisme et évidemment de l’afro-féminisme. Je ne sais pas quoi ajouter.
Les Compositrices en France au XIXe siècle (2006) par Florence Launay

Un ouvrage incontournable, nécessaire et ambitieux pour tous les fans de musique classiques (et surtout des compositrices).
Une histoire des compositrices françaises du XIXe siècle (qui déborde très souvent sur le XXe au moins jusqu’à la première guerre mondiale avec des développements sur, entres autres, Lili et Nadia Boulanger) qui survole la vie et les oeuvres des compositrices de cette époque sous plusieurs angles.
Dans la première partie de l’ouvrage, on s’intéresse à la vie des compositrices, on regarde autant les similitudes de formations et d’éducations que les parcours atypiques. On s’intéresse autant à leurs réseaux, l’accès à l’éducation musicale, les freins à leurs carrières, etc. et on brosse un portrait biographique intéressant d’un très grand nombre de compositrices en environ 150 pages seulement!!
La deuxième partie s’intéresse aux oeuvres, à leur réception, diffusion, interprétation (et parfois, malheureusement, leur disparation aussi). Cette partie ne fait pas des analyses d’oeuvres profondes, il n’y a pas l’espace et ce n’est pas le sujet, mais des analyses musicales, autant de Florence Launay que des critiques de l’époque ou plus contemporains ne manquent pas du tout pour décrire de très nombreuses pièces (autant la réception, l’interprétation que de l’analyse musicale) et c’est vraiment très intéressant à lire!!
Les œuvres sont divisées par genre, voix, piano, musique de chambre, oeuvres pour symphonies et orchestre et finalement les oeuvres lyriques et couvrent un corpus extrêmement large et impressionnant souvent très détaillé! C’est certainement un travail immense de recherche qui a été fait (et on évoque bien tout ce qui n’a pas encore été accompli ou ce qu’il reste à faire) et c’est un ouvrage majeur pour la découverte de compositrices et compositions françaises. Vraiment un des meilleurs ouvrages sur le sujet, si on ôte les annexes, il ne fait que 450 pages environ, mais n’est jamais répétitif, ni n’accuse de longueur: on doit malheureusement souvent passer à une autre composition, une autre compositrice, etc. pour avoir le temps de parler d’un maximum d’entre-elles, mais on ne prend pas de raccourci et on est bien guider pour en lire davantage au besoin. C’est donc un essai qui, à mon avis, se lit presque trop rapidement par moment et dont j’aurais presque aimé prendre plus de pauses pour prendre plus de notes (mais je n’ai que moi à blâmer pour ça).
Ceci est mon temps: Ménopause, andropause et autres aventures climatiques (2024) par Élise Thiébaut

C’était très bien de lire le dernier livre d’Élise Thiébaut. En équilibre entre l’humour, l’instructif, le super bien vulgarisé, on cite autant des études que des livres, on souligne le manque de recherche parfois, et on complète avec des récits de soi et des expériences personnelles de l’autrice (qui n’a pas visiblement pas toujours envie de tester certaines choses).
En continuité dans l’œuvre de Thiébaut qui s’est intéressée dans ses livres et essais précédents aux règles, à l’écoféminisme et revient ici à la fois pour étendre la connaissance sur ces sujets et les lier à la ménopause et l’andropause, mais pour l’inscrire en parfaite continuité avec ces connaissances, cette absence de recherche et d’intérêt historique, etc.
Il y a honnêtement de très sages conseils qui sont prodigués dans cet essai et c’est probablement un bon livre à prendre pour les jeunes et moins jeunes comme introduction, ouvrage pour démystifier beaucoup de choses et de mythes et juste pour partir la conversation sur le sujet.
Combattantes ; Quand les femmes font la guerre (2024) par Camille Boutron

Un excellent essai, vraiment, sur les questions entourant les femmes et la guerre, au-delà des questions de représentations statistiques ou de trajectoires singulières. J’ai commencé l’essai avant que les nouvelles états-uniennes ne nous fasse part de l’intention de retirer les femmes des unités combattantes (si c’est vraiment quelque chose qui est sérieux) et ça a définitivement éclairé la lecture de ces nouvelles des derniers jours.
L’ouvrage réussit à faire quand même beaucoup de chose malgré un corpus assez large (on va de la Colombie à la Syrie en passant par la France, les États-Unis, le Pérou, etc.) et de très nombreux sujets. Oui, on parle de la représentation statistique, mais on va concrètement voir ce que ça signifie être une femme dans une armée, être une femme combattante, être une femme dans l’armée quand il y a des débats sur ta présence, l’armée comme institution patriarcale avec des plafonds de verre pour les personnes non-combattantes (généralement les femmes) à l’intérieur de l’armée, mais aussi à l’extérieur (les sauts en politique, les reconversions, etc.), mais aussi le fémonationalisme (pas le terme de l’essayiste) de se vanter d’avoir une armée avec beaucoup de femmes (et même des bataillons), mais au final qui sont concentrées uniquement dans du travail ou des unités non-combattantes et pas écoutées dans la hiérarchie.
À l’aide de très nombreux témoignages, on s’intéresse au quotidien des combattantes, des postes et fonctions qu’elles occupent, des charges (supplémentaires) qui viennent avec. On aborde les questions de révoltes et de combats qui sont portées au nom des luttes anti-impéralistes ou anti-autoritaires. Il y a aussi de longs développement sur les femmes en prison, qu’elles soient prisonnières politiques ou non, des jugements moraux et sociaux qui sont portées sur elles, de la « réhabilitation », mais aussi de l’après-guerre.
On parle aussi de l’importance des femmes dans les processus de paix, pas juste après, mais avant et pendant. Des inégalités qui plombent les vétéranes, les (fausses) promesses des armées ou révolutions qui ramènent les femmes au foyer après le combat, et bien bien d’autres choses. On critique aussi la position essentialiste qui présume que l’arrivée des femmes dans les combats feraient réduire le nombre de viols et autres atrocités de guerre comme si ce n’était pas un problème patriarcal et que les hommes pouvaient tout simplement ne pas les commettre d’eux-mêmes.
En fait, j’ai du mal à résumé l’essai tellement il y a de choses abordées qui nécessitent que j’ajoute toujours un peu plus de précision pour ne pas déformer le propos ou pour bien rendre la multiplicité des réflexions.
C’est un essai qui arrive à montrer beaucoup de complexité, d’angles morts, de réflexions intelligentes (et appuyées) autour des femmes combattantes. Les questions sont complexes et Boutron offre des pistes de réponses qui s’éloignent des pensées binaires sans avoir à évacuer les questions éthiques.
University Women ; A History of Women and Higher Education in Canada (2021) par Sara Z. MacDonald

Un essai fascinant sur la présence des femmes dans l’éducation supérieure au Canada entre 1870 et 1930.
On aborde la question de la résistance à la présence de ces femmes au sein des institutions et des « alternatives » comme la non-mixité offert comme solution au « problème » de la présence des femmes à l’université (avec leur conséquence d’avoir des programmes moins professionnels et plus accès sur les programmes de femmes au foyer et le fait qu’il était plus facile de fermer ces départements pour des raisons monétaires et ainsi empêcher la présence des femmes). L’essai s’intéresse à la construction de la masculinité « sous-attaque » par la présence des femmes à l’université, comme cette masculinité décomplexée s’attaquait à la présence des femmes à l’aide de nombreuses stratégies (de l’intimidation à la moquerie en passant par le chahutage, l’humiliation, la justification de la supériorité de l’homme, etc.) et que cette masculinité provenait autant des étudiants, des professeurs que des recteurs d’université.
L’essai montre aussi magistralement comme l’accès à l’éducation supérieure des femmes n’est pas une histoire linéaire, avec ses backlash, ses périodes de résistance marquées à la présence des femmes, et cela pendant plusieurs décennies sans fin en vue à cette résistance. On touche aussi un peu, surtout dans le chapitre deux, aux questions de race qui ont été forcées en non-mixité en ce qui concerne les femmes noires en Ontario (on discute aussi plus largement de ces questions dans la conclusion).
Ce n’est toutefois pas juste une histoire de la résistance à l’arrivée des femmes, c’est aussi un aperçu des domaines dans lesquels les femmes se sont inscrites, les avancées qui ont été gagné, les clubs et activités qu’elles ont réussi à investir et les triomphes aussi de la co-éducation dans certaines des institutions qui les ont aussi accueilli beaucoup plus favorablement.
Un essai extrêmement détaillé, référencé qui couvre un large corpus d’universités et de provinces (et dont les mêmes finiront souvent par revenir). C’est un livre d’une grande érudition, mais qui reste accessible et témoigne d’un volet important de l’histoire des femmes au Canada, souvent peu détaillée à ce point là. Définitivement un livre de référence sur le sujet.
La révolution captive ; La lutte anticoloniale des femmes palestiniennes et le système carcéral israélien (2019) par Nahla Abdo

Définitivement un ouvrage extrêmement pertinent sur de nombreux sujets: des conditions de détention pénales, des motivations et choix politiques des militantes palestiniennes, de la colonisation de la Palestine, des moyens de torture employés spécifiquement pour les femmes, des questions sociales et d’emploi qui se posent pour les femmes après la détention et le retour à la vie « normale » (que l’essayiste décrit comme sortir d’une prison pour se retrouver dans une autre plus grande), des questions propres aux femmes et à la carcéralité, sur l’impérialisme et il y a même un peu d’analyses littéraires de littérature palestinienne et carcérale (bien que ce soit surtout des hommes dans cette partie), mais aussi des mémoires et documentaires sur et d’anciennes prisonnières.
Bref, le programme est très chargé, mais tout n’est pas déballé en même temps, tout est très bien séparé en chapitre et on prend aussi du temps pour nous donner du contexte historique et politique, de nous expliquer les acronymes et les mouvements politiques (merci beaucoup!!!) et on a vraiment l’impression d’en lire beaucoup, mais dans un vocabulaire très accessible et honnêtement, par moment, je me laissais entraîner comme dans un roman par les récits.
L’essai tire ses observations non seulement de la littérature scientifique, romanesque et des mémoires, mais aussi de très nombreuses entrevues avec des groupes de prisonnières sur plusieurs jours qui donnent à voir non pas seulement le quotidien des prisonnières, mais permet de rebondir sur les expériences communes ou encore la singularité de certaines expériences de prisonnières qui pouvait autant dépendre des gardes, du lieu de détention, de la religion de la personne incarcérée, des affiliations politiques, etc. Bref, ces rencontres permettent de ressortir des témoignages très pertinent sur le contexte, les abus, la colonisation, la socialisation, etc.
C’est, je crois, un des rares essais qui portent spécifiquement sur les femmes palestiniennes en leur donnant voix et agentivité et ça permet de vraiment livrer des récits honnêtes tout en proposant des analyses et de critiques de la colonisation pointues et recherchées. Définitivement dans mes meilleurs recommandation de livres sur la Palestine en ce moment.
Antisémitisme et islamophobie. Une histoire croisée (2021) par Reza Zia-Ebrahimi

Un fascinant, pertinent, intelligent essai à lire sur les origines communes de l’antisémitisme et de l’islamophobie, de ses mutations, des changements qui s’opèrent dans ces formes de racismes au XIXe et au XXe siècle et comment les questions se posent très différemment aujourd’hui (mais comment les deux mouvements se nourrissent tout de même).
L’ouvrage couvre une très longue durée historique, surtout en Europe, puis s’étend jusqu’à aujourd’hui avec l’élection de Trump et certaines de ses décisions. On couvre aussi de large pans de l’histoire en s’intéressant aux textes et aux penseurs fondateurs de l’antisémitisme et de l’islamophobie plus récent, on s’intéresse énormément à comment la pensée sioniste nourrit l’islamophobie (mais aussi, par rebond, l’antisémitisme), comment des « intellectuels » français pour la plupart ont posé les bases de l’islamophobie contemporaine, etc.
J’ai certainement beaucoup appris et ça devrait absolument être un petit livre essentiel d’ « auto-défense intellectuel » contre non seulement de nombreuses théories du complot (juifs contrôlent le monde, le grand remplacement, etc.), mais aussi pour naviguer contre des formes pernicieuses du racisme aujourd’hui (l’anti-sionisme serait de l’antisémitisme, les musulmans seraient plus anti-juifs que les Européens, etc.).
Light in Gaza ; Writings Born of Fire (2022) ; Collectif

Une collection de très nombreux articles d’académiques (et d’autres) sur la vie à Gaza sous des angles très très différents pour chacun des textes. Parfois personnels, parfois plus académique, les textes couvrent autant la réalité du quotidien, la guerre et les bombardements, les frontières et l’accès aux produits de base, mais aussi des questions sur le futur de Gaza, sur l’habitation, l’architecture, la surpopulation, la paysannerie, les bibliothèques et l’accès au savoir, l’héritage de la pensée, la circulation, l’homosexualité, la famille, les questions entourant l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux et de très nombreux autres sujets abordés très en profondeur.
Une excellente anthologie pleine d’humanité qui permet de découvrir le quotidien à Gaza à travers des perspectives très différentes, approfondies et toutes très intéressantes.
J’ai été vraiment fasciné d’entendre parler des contraintes de construction de nouveaux habitats, non seulement au niveau des coûts ou des difficultés (voir d’impossibilité) d’approvisionnement, mais aussi des particularités à considérer lors de la construction et les ressources locales qui peuvent être utilisés pour faciliter la construction et la main d’oeuvre locale. Semblablement, le texte sur la paysannerie palestinienne, les défis immense qu’elles rencontrent (outre les bombardements, les champs brûlés ou empoisonnés, le vol des terres, etc.), comme la désertification des métiers peut sonner le glas de l’autonomie palestinienne et la dépendance encore plus grande aux importations étrangères déjà difficile d’accès et comment les nouvelles générations délaissent cette profession pour d’autres plus « rentable » et facile d’accès face aux risques immenses de cultiver la terre et l’héritage terrien.
Mémoires
Et j’ai cessé de t’appeler papa ; Quand la soumission chimique frappe une famille (2022) par Caroline Darian

Dans le livre les plus difficiles à lire au niveau émotionnel que j’ai lu, il fallait que je prenne des pauses de lecture assez régulièrement parce qu’on n’épargne pas les détails, la description des photos et vidéos, etc. C’est un coup de poing de lecture très semblable à La Boîte noire d’Ito Shiori pour moi.
J’avais réservé ce livre il y a déjà plusieurs mois à la BAnQ, bien que le procès des viols de Mazan est en cours en ce moment et concerne le « père » biologique de Caroline Darian et c’est une histoire plutôt parallèle à ce qu’on entend dans les journaux, à part l’ampleur gigantesque des plusieurs centaines de viols de Dominique Pelicot et de la cinquantaine de co-accusés, il y a les descriptions de comment cet homme a manipulé sa famille, les a gaslighté pendant près d’une décennie, a continuer à essayer de faire sentir coupable une partie de sa famille même après son incarcération, etc. Tout ça a travers le récit de Darian qui, dans ce récit, explique aussi avoir été droguée, photographiée et filmée à son insu plusieurs fois sans jamais, comme sa mère, se douter de l’avoir été.
C’est absolument renversant d’apprendre cette histoire, d’en être victime, et Caroline Darian réussit à montrer comment cet agresseur pouvait s’en tirer aussi facilement, sans avoir jamais été soupçonné, grâce aux mensonges, à un système médical qui aurait définitivement pu creuser la question et croire un peu plus les femmes, mais aussi la méconnaissance de la soumission chimique, les pensées que ces situations n’arrivent jamais dans nos familles (alors c’est la toujours la majorité des agressions qui sont commis par des proches), etc.
Il y a aussi le courage de Darian de non seulement affronter ces épreuves, ces examens, ce procès, etc. (bien entourée heureusement!), mais le travail qu’elle fera par la suite pour sensibiliser la population et son implication dans la fondation de maison de femmes par la suite. Ça en prend vraiment beaucoup pour faire tout ça.
Fiction
Rosemary’s Baby (1967) par Ira Levin

Absolument terrifiant au niveau psychologique, c’est vraiment le livre qui montre comment le gaslighting opère sournoisement et te fais sentir la personne coupable de ce qui t’arrive alors que ce sont les autres qui te manipulent. Je comprends aussi beaucoup mieux certaines choses qu’on a essayé de me faire croire alors qu’il s’agissait vraiment de tentative de manipulation.
Parallèlement à tout ça, il y a des petites réflexions intéressantes sur la normalité et le rapport au réel où des petites phrases cinglantes apparaissent ici et là comme:
Rosemary told him, in happy detail. « And the neighbors certainly don’t seem abnormal, » she said. « Except normal abnormal like homosexuals; there are two of them, and across the hall from us there’s a nice old couple named Gould with a place in Pennsylvania where they breed Persian cats. We can have one any time we want. »
« They shed, » Hutch said.
« And there’s another couple that we haven’t actually met yet who took in this girl who was hooked on drugs, whom we have met, and they completely cured her and are putting her through secretarial school. »
Ira Levin est vraiment brillant, j’ai déjà très hâte de lire d’autres livres, je ne comprends pas que je n’avais jamais encore rien lu de lui avant septembre de cette année.
À noter que je ne recommande pas du tout de lire la suite du même auteur, Son of Rosemary, qui est une déception monumentale après ce roman.
BDs et mangas
Barbara, l’entre-deux-mondes, Tome 1 (traduction française de 2024, original de 2002) par Moto Hagio

Je suis content· juste de voir les éblouissantes illustrations de Moto Hagio, mais ici, on a en plus un récit de science-fiction onirique, labyrinthique, complexe et qu’on déplie petit à petit au cours des chapitres et arrivé à la fin de ce premier tome, on ne sait toujours pas où ça va mener, ce qui est vrai et ce qui tient du rêve ce qui complimente certainement la narration impeccable de ce récit.
Les nombreux thèmes et motifs du manga (rêve, immortalité, innocence, cruauté, relationalité, etc.) s’entremêle somptueusement dans le récit même qui nous est présenté. Hagio est-elle capable de créer autre chose que des chef-d’oeuvres de dessins et de narration?
Iruma à l’école des démons, Vol.7 (2021) par Osamu Nishi

Juste pour l’eye-liner d’Iruma du tome 7, ce manga mérite les cinq étoiles. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve personnellement que c’est parmi les plus sexy/cool design de personnage qui existe. Dans une série dont j’aime déjà beaucoup bien l’esthétique visuelle particulière.
Mais c’est aussi un bon volume qui brasse un peu les cartes des comportements de personnages, sans avoir à recourir à des lavages de cerveau, de l’hypnotisme ou autres et livre un récit qui reste fidèle au personnage, à la série et arrive à garder l’humour et les tensions des autres volumes.
I Want to be a Wall, Vol. 1 (2020) par Honami Shirono

Je me réjouis toujours énormément lorsqu’un livre, une BD joue avec les lieux communs des fanfictions avec autant d’aisance et de confort et n’hésite pas du tout à porter ses inspirations sur le bras. Dans ce manga, on joue autant avec le concept de « Forced Marriage » qu’on s’amuse avec les romances masculines, le yaoi/boys’ love autant dans la narration avec un personnage amoureux d’un autre qui ne réciproque pas ces sentiments, mais dont les scènes ensemble sont toujours chargées homo-érotiquement, que dans les allusions, la méta-narration et la passion de la protagoniste (et vers la fin du protagoniste) pour ce genre de littérature. Beaucoup de ces procédés sont joués sur un ton léger voir très humoristique par moment, mais sans moquerie du genre.
Tout n’est pas drôle toutefois et le manga balance ce ton avec deux drames très sérieux: les deux protagonistes ne s’aiment pas, se sont mariés ensemble pour répondre aux attentes sociales et tous deux ne sont pas heureux dans ces rôles (bien qu’ils apprendront à vivre ensemble petit à petit et à se connaître). Yuriko est une femme qui se décrit comme asexuelle (elle est définitivement aromantique aussi) qui adore lire du BL et qui n’a jamais rencontré l’acceptation sociale et familiale de ne pas aimer personne et d’avoir envie de fonder une famille. Gakurouta est un homme homosexuel amoureux de son ami d’enfance qui lui préfère les femmes, mais dont l’amitié très très proche avec Gakurouta lui cause beaucoup de souffrance et de confusion (chaque fois qu’il laisse une femme, il revient voir son ami, veut toujours faire des choses avec lui, etc.).
Dans le premier volume, très chargé, j’ai été très étonné· de voir autant de chose en si peu de pages, en plus de l’humour, de la présentation de la situation et des personnes, on explore un moment « traumatique » pour chacun des personnages un peu plus loin dans le volume, mais on a aussi le temps pour des scènes « quotidiennes » et des scènes où les deux personnages apprennent à faire face ensemble à leur traumatisme et à voir comme l’une et l’autre peuvent se supporter et s’aider dans ces situations.
Un manga vraiment charmant, chargé en émotion, qui vaut définitivement le détour (un personnage aromantique bien écrit est très rare en littérature) et les fans de fanfictions devraient vraiment adorer.
I Want to Be a Wall, Vol. 2 (2022) par Honami Shirono

Vraiment tout aussi bon que le premier, autant sur l’aspect narratif que la vulgarisation de certaines réalités. On prend beaucoup plus de temps dans ce volume avec l’exploration des passions et des amis des différents personnages et on apprend à découvrir un peu mieux chacun des protagonistes à travers le regard de leurs partenaires et amis.
Les dessins sont toujours très beaux, l’histoire est tout aussi accrochante, je pense qu’on apprend aussi beaucoup au niveau relationnel de manière général (ainsi que les personnages). Excellent suspense dans la dernière page! C’est vraiment parfait.
