Mini-critique: l’absence du pronom her dans In another place, not here de Dionne Brand

Un des aspects particulier du roman qui surgit le plus à la lecture est sans doute l’utilisation, dans les paroles d’Elizete de l’absence du pronom objet her et de son remplacement par le pronom sujet she. À la suite de la remarque que Brand émet lors d’une entrevue «I gave that poetic language to Elizete from the beginning. It’s her own tongue, and it’s a lyrical tongue.» En quoi, stylistiquement, un tel remplacement pourrait conduire à plus de lyrisme?

«[…] when I look and she snap she head around, that wide mouth blowing a wave of tiredness away, pulling in one big breath of air, them big white teeth, she, falling to the work again, she, falling into the four o’clock sunlight. I see she.» (p.3)

À première vue, on pourrait croire simplement à un dialecte qui ne posséderait pas le pronom her (ce qui est très possible aussi), cependant, il s’agit d’un choix stylistique et qui se veut lyrique. Lyrique, probablement dans le sens que les multiples appels au she à la place de her, permettent de désobjectifier la femme nommée et de la ramener au titre de sujet, et ainsi lui accorder une importance beaucoup plus grande. La répétition du she permet aussi de marquer plus profondément son inscription dans le texte presque comme une ponctuation (c’est d’ailleurs, dans l’extrait, véritablement utilisé comme une ponctuation). Pour poursuivre avec le lyrisme qui vient avec le mot she, on peut lui voir son effet stylistique de répétition (évidente), qui est aussi souligné par l’extrait choisi «she, falling to the work»/«she, falling into the four» et son effet stylistique d’assonance : «I see she».

Ce lyrisme peut aussi se dérouler dans son refus de donner la parole, la phrase à une autre individu sans constamment rappeler le rapport de distance. Ainsi, dire her présupposerai que le discours lyrique lui échappe. En effet, la seule manière d’obtenir quelque distance de la pensée d’Elizete, c’est de lui échapper et de prendre un(e) autre narrateur(trice) pour poursuivre le récit. Pour Käte Hamburger (qui traite du lyrisme dans sa relation avec la poésie),

«le Je énonçant se pose comme Je lyrique. Nous n’avons affaire à rien d’autre qu’à la réalité que nous fait connaître le Je lyrique comme étant la sienne, réalité subjective, existentielle, qui ne saurait être comparée à aucune réalité objective susceptible d’être le noyau de son énoncé.1»

Le lyrisme d’Elizete pourrait donc tenir de l’énoncé poétique de sa vision du monde, elle est le noyau de son énoncé et le refus de sacrifier une partie de ce dernier pourrait bien caractériser cette langue que l’auteur, une poète, veut lui donner.

Note:

1 HAMBURGER, KÄTE, Logique des genres littéraires, Seuil, p.242

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