Contraintes physiques, sociales, littéraires et picturales dans Fun Home d’Alison Bechdel

Dans Fun Home, et Alison Bechdel et Bruce Bechdel luttent pour se libérer des contraintes qui structurent leur vie dans la petite et traditionnelle ville de Beech Creek. Quelles sont les contraintes contre lesquelles luttent la fille et le père au centre du récit? Est-ce que les deux personnages ont une expérience de libération ou restent-ils finalement piégés par leur situation?

Les contraintes des deux protagonistes seront observées à travers quatre types d’«enfermement». Ce billet désignera :
– un enfermement physique comme les limites physiques du domicile et de la ville de Beech Creek,
– un enfermement littéraire comme une délimitation de la vie des «personnages» à travers le regard d’autres œuvres du corpus littéraire,
– un enfermement social comme les contraintes sociales et les tabous de la société envers le mélange des genres ou l’homophobie dont peuvent être victimes les Bechdel,
– et un enfermement structurel comme la quadrature du texte (et de l’image) par les contraintes formelles de la bande dessinée qui influent sur le récit.

L’enfermement physique
Parmi les divers contraintes que les personnages doivent subir, nous pouvons observer les limitations physiques de la maison et de la ville de Beech Creek sur lesquelles le récit ne semble pas se lasser de revenir.

L’enfermement n’est pas uniquement représenté par le labyrinthe qu’est la maison, «mirrors, distracting bronzes, multiple doorways. Vistors often got lost upstairs. […] it was impossible to tell if the minotaur lay beyond the next corner.» (pp.20-21), mais aussi par les cartes qui délimitent toujours le territoire de Beach Creek (pp.30-31, 126-127, 140 et 146), à l’exception du territoire fictif (pp.146-147) de The Wind in the Willows qui est tout de même comparé à la ville natale des Bechdel. L’échappement physique de ces territoires sont cependant possibles grâce à plusieurs solutions.

L’une d’entre-elle consiste en des voyages où Bruce Bechdel pourra, de par la même occasion, aussi échapper à certaines contraintes sociales (pp. 100-101 et 194) grâce à l’absence de jugement des pairs de son village. C’est aussi lors de ces voyages qu’Alison Bechdel saisie peu à peu les différents attributs sexuels masculins (nous reviendrons sur les féminins) et les rôles sexués. Ainsi, lors de la visite d’une mine, Alison décide de jouer une inversion de rôle sexuel (p.113) peu après avoir été ravie d’une certaine «innocence» «like Adam and Eve» (p.112), et c’est à New York qu’elle découvre les représentations de la masculinité (p.190).

Un autre échappatoire aux lieux est le départ d’Alison Bechdel qui lui permet de nouer avec sa sexualité. Ainsi, Alison découvre son lesbianisme et peut l’accomplir sans véritable contraintes (p.76). Lorsqu’elle essaie d’expliquer son orientation sexuelle à ses parents (restés à Beach Creek), elle se heurte à un mur, un certain refus de la part de sa mère notamment (le Stabat Mater de Pergolès p.77 peut faire référence à la souffrance maternelle qu’elle subit ayant appris la nouvelle), mais à une ouverture plus grande de la part de son père «Everyone should experiment. It’s healthy» (p.77) bien que le lesbianisme ne semble pas être compris par le père comme un choix de vie, mais plutôt comme une «experiment».

Le dernier échappatoire physique de Beach Creek pourrait être la mort. Cependant, les problèmes ne se résolvent pas pour autant. La narratrice trouve la mort de son père «imbécile» (p.54) et considère qu’il est «stuck in the mud for good this time» (p.54). Les problèmes semblent d’ailleurs émerger autour de cette mort puisque le récit ne progresse jamais vraiment au-delà de ce problème sauf pour quelques extraits du futur surtout anecdotiques par rapport à des lieux visités de par le passé (exemple p.106). Toute la résolution de la mort ne fait que ramener la narratrice à raconter l’histoire de son père avant cette dernière, mais elle peut amener une certaine libération quand nous pensons qu’une partie de sa vie était voilée et le regard des autres ne pouvait que difficilement percer le voile. Ainsi, la mort résout, d’une certaine manière, les problèmes du père qui cessera ainsi d’être un personnage simplement obsessif pour prendre une multitude d’autres facettes et permet à la fille de comprendre le récit du père. Pour le restant du village cependant, nous pouvons parler d’un échec puisque l’acte de décès ne cesse de ramener le père à sa ville et à sa condition sociale «ordinaire».

Deux dernières observations peuvent être prises sur les limitations physiques de la maison et de la ville. Premièrement, la mère semble être parfaitement à l’aise avec cet isolement puisqu’elle ne quitte que rarement le domicile, et jamais avec le restant de la famille et, bien que provenant de l’extérieur, elle s’intègre très bien à la communauté dans son rôle d’actrice. Deuxièmement, la marque de pain «Sunbeam bread» exprime aussi, plutôt bien, le départ d’un lieu qui amène à des transformations importantes. Rappelons en effet que c’est un camion de pain de cette marque qui heurte Bruce causant sa mort et son évacuation de la société, mais il est possible d’apercevoir la marque page 112 peu avant la découverte d’un possible échange de rôle sexuel et d’une image de femme nue sur un calendrier. Nous notons ces observations ici qui semblent aller dans le sens de notre hypothèse, mais sans risquer d’interpréter trop ces données: il n’y a pas de troisième occurrence de la marque.

L’enfermement littéraire
Une certaine répression de l’œuvre par les œuvres littéraires peut être aperçue dans le roman graphique. En effet, dès l’incipit, le roman est placé sous l’aile d’Icare. La fin du récit est aussi placé sous la même étoile puisqu’on fait allusion à sa chute (ce qui est aussi la fin du récit d’Icare). Les comparaisons filées tout au long du récit (notons la maison-labyrinthe) se rapportant à cette œuvre accentue l’enfermement que semble comporter le roman avec l’Icare. D’autres emprisonnements viennent aussi se superposer au texte et enferme les personnages dans des rôles déjà définis de par les canons littéraires tels The Importance of Being Ernest où le personnage de Lady Bracknell vient se superposer à la mère par l’aisance avec laquelle elle interprète le rôle et par un nom commun au deux femmes («Augusta», p.165). L’auteur n’arrête pas là la comparaison et va de l’avant en comparant de manière détournée Oscar Wilde à Bruce Bechdel lors d’une digression sur les sandwichs au concombre.

L’enfermement est illusoire cependant puisque le texte arrive à dépasser ses limites. En effet, les comparaisons sont souvent rattrapés par de dures réalités ou par son dépassement. Ainsi, Bruce, contrairement à Oscar Wilde, ne sortira pas encensé de son procès avec un discours applaudi (p.180). De l’autre côté, la distanciation avec l’histoire d’Icare est plus heureuse et la chute d’Icare se retrouve métamorphosée en un saut de confiance en son père. Ce dépassement de la simple reproduction ou réactualisation de mythe est d’ailleurs théorisé par l’auteur même lorsqu’elle conclut : «but in the tricky reverse narration that impels our entwined stories, he was there to catch me when I leapt.»

L’enfermement social
Parmi les contraintes qui limitent le père et la fille, nous pouvons observer les tabous et l’homophobie environnante comme une mesure d’enfermement de la part du social. Nous ne nous y attarderons pas longtemps : le père n’a pu exprimer explicitement, à son époque, ses préférences sexuelles et choisir un mode de vie qui lui aurait convenu et la fille doit faire face à la réticence de sa mère face à son homosexualité (réticences basés sur des reconductions des mauvais coups de son père, p.216). Cependant, la libération semble être bien présente chez Alison, tandis que nous ne pouvons voir qu’une esquisse de cette même libération chez son père.

L’analyse des pages 220-221 vont dans ce sens. En effet, Alison, estimant les prémisses de sa sexualité bien acquises chez son père, pose une question à ce dernier sur un livre de Colette qu’il lui aurait prêté dans le but d’avoir une discussion avec lui sur sa sexualité ce que pour la première fois de tout le roman graphique, elle parvient à obtenir d’abord par une vague allusion «I guess there was some kind of… identification.» puis par un aveu quasi complet de ses expériences «My first experience was when I was fourteen. […]». La narratrice essaie par la suite de le libérer de ses contraintes sociales en tentant des parallélismes avec sa propre vie en montrant que son père voulant être une fille et elle voulant être un homme (une allusion aux pages 98-99). Sans aboutir à une «sortie du placard», elle réussit tout de même à conscientiser son père et à lui faire prendre conscience de sa sexualité, voir de la prendre en charge comme sa fille.

Le transfert du livre de Kate Millet Flying (p.218) des mains d’Alison à celles de Bruce qui prend en charge cette lecture de manière sérieuse et lui fait prendre conscience de l’autre vision des choses «I guess I really prefer Millett’s philosophy to the one I’m slave to. But I try to keep one foot in the door. Actually I am in limbo. I… Oh, hell. I don’t know what I mean.» (p.224) Ce qui nous permet de penser que sans sortir nécessairement des contraintes du sociale, il était en phase d’interrogation. Il est cependant permis de nous interroger, à notre tour, sur si le social, lui, a accepté cette remise en question. La rubrique nécrologique (p.125) nous permettrait de penser que non.

L’enfermement structurel
Un dernier type d’enfermement, propre au genre du roman graphique celui-là, peut être observé. Il s’agit de contraintes de type formelle. Nous n’utiliserons cependant que deux cases qui nous semblent bien représenter, à la fois, et le genre et résumer brièvement notre propos sur la libération ou l’enfermement des protagonistes du récit.

Il s’agit de la dernière case des pages 86 et 225 où Bruce et Alsion sont aperçus à divers activités derrière une fenêtre dans leur résidence.

Notons tout d’abord que les deux images sont des clôtures textuelles, la première clôt le chapitre 3 tandis que la seconde clôt définitivement l’histoire du père (c’est sa dernière apparition si on oublie la dernière case du roman qui n’ajoute rien au niveau du récit paternel). Les fenêtres, d’après nous, ont aussi une importance capitale qui nous font penser à une mise en abyme du récit : les protagonistes sont découpés en cases par les barreaux de la fenêtre comme ils le sont par la forme du récit (exemple p.15). Cet effet est encore plus accentué par le jeu des rideaux qui ressemblent beaucoup aux coins qui délimitent les photographies à chaque début de chapitre et permettent de maintenir la photographie dans un cahier sans qu’elle ne tombe.

La page 86, moins intéressante, découpe l’image en deux, soit en la signature par Alison du chèque et la lecture de Zelda par Bruce. Donnant presque l’impression qu’il s’agit de deux pièces différentes, on creuse un écart artificiel entre les deux personnages en donnant l’impression d’une spatialité plus grande que réelle. Leur regard ne se croisant pas, on peut conclure à deux mondes distincts, unit uniquement par la case (mise en abyme du récit).

La page 225 réunit cependant les deux figures dans la même fenêtre. Bien que le barreau divise les protagonistes, deux débordements ont lieu : le dos du père rejoint la fille et une des mains d’Alison s’ajoute à Bruce ce qui pourrait nous amener à croire qu’il a trois mains si on cachait la partie droite de la fenêtre. Ce débordement se fait sentir aussi dans les réactions des personnages : les deux semblent heureux, bien que ce soit une des rares fois où on voit sourire le père. Le gros plan sur la fenêtre plutôt qu’une vue distante (p.86) contribue aussi à rapprocher les deux figures. Le cartouche narratif qui accompagne l’image appuie bien cette idée : «it was unusual, and we were close. But not close enough». Pas assez près effectivement parce que la fenêtre distingue quand même deux histoires à l’intérieur du même récit qui sont séparées, mais qui peuvent déborder l’une sur l’autre.

Bref, les deux Bechdel, bien que dans une impression de libération, semblent rester enfermés derrière une fenêtre de leur domicile, restent marqués par leur récit qui semble les retenir tous les deux en arrière : Bruce par le fait qu’il ne se libère jamais complètement et qu’il choisit la mort comme voie de départ ultime et Alison par ses retours fréquents (physique ou intellectuel) au domicile et l’incompréhension que sa mère lui témoigne. En effet, cette dernière ne joue qu’un rôle d’arrière-plan dans le récit et ne figure pas dans aucune des images les plus importantes du texte. Son passé reste nébuleux et fait presque figure d’étrangère dans le récit.

Ce billet est issu d’un travail présenté dans le cours ANG2461 Sexuality and Representation donné par Kate Eichhorn à l’Université de Montréal le 27 novembre 2012.

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