Année rouge de Nicolas Langelier

Année rouge

Le prologue de l’ouvrage ne nous a pas accroché, on fait appel à une collectivité, un nous, qui tire ses racines autant du mouvement Occupy que des révolutions dans le monde arabe. On s’offusque devant la corruption libérale et l’inconscience conservatrice, mais aussi devant les inégalités sociales qui croissent continuellement. Bref, un prologue très commun sans grande nouveauté. On espère que la continuité sera plus intéressante, voir différente de ce que le prologue nous offre.

Malheureusement, ce n’est pas le cas, la première partie, «Hiver», débute semblablement au prologue, encore des constats (plus précis ceux-ci) sur la pénible situation à l’international et la colère que ressent le narrateur face au gouvernement libéral (colère qui le suivra dans presque toutes ses notes). Le lieu maintenant très commun qui poursuit la métaphore de l’hiver qu’on a eu et celui du printemps qui s’annonce depuis longtemps ne parvient pas à soulever le texte.

«Hiver» est court, forcément. La section se contente de rappeller quelques faits : le nombre d’étudiant·es en grève, la blessure de Francis Grenier, mais pose aussi quelques interrogations (voir Sujets de réflexions, fin d’hiver qui pose des questions sous forme de points plutôt qu’en un texte continue), et parle aussi du quotidien de l’auteur : son anniversaire, le lancement de Nouveau Projet, etc. C’est en fait peut-être cette partie au complet qui aurait dû servir de prologue plutôt que celui présent dans l’ouvrage afin de donner une idée de la forme du livre (plusieurs courts petits textes, de formes différentes).

«Et le printemps arrive», la section débute aussi péniblement que les autres, la métaphore du printemps chaud et compagnie s’étire sur un gros paragraphe. Elle se complexifie certes, la chaleur provient d’un dérèglement dans le monde, les étudiant·es ne sont pas directement responsable de cette augmentation, illes semblent l’accompagner cependant comme pour freiner ce dérèglement climatique encore une fois illustré par la dépolitisation et les gouvernements libéraux et conservateurs (p.20) bien que cette fois-ci, l’espoir est beaucoup plus concret que des étudiant·es en grève. On mentionne encore une fois le mouvement Occupy, mais aussi l’implication au sein de Projet Montréal, du NPD,… et on nous affirme que cette implication politique diffère de la tradition.

S’en suit un historique positif du PLQ, d’abord sous forme de récit, de sa genèse jusqu’à la fin du XIXe siècle, puis un point par point de ses différentes réalisations jusqu’en 2007. Cette présence est étrange, mais peut est probablement présente dans l’ouvrage afin de démontrer que le PLQ s’est détourné de sa vocation première. On pourrait aussi penser que ce passage est simplement là pour reconnaître des qualités à son adversaire afin de ne pas tomber dans le manichéisme que Langelier offrait au départ. À lire le reste du texte, on opte plutôt pour la première hypothèse. La haine pour le PLQ est beaucoup plus dirigée vers ses député·es présent·es (Jean Charest surtout, mais aussi brièvement Christine St-Pierre) que vers les partisans qui semblent malheureusement imiter leurs leaders plutôt que de penser de par eux-même. Son manque d’enthousiasme pour le PQ, cet historique ainsi que le peu d’intérêt, malgré les mentions, qu’il porte aux nouveaux petits partis semble montrer que le PLQ, pour l’auteur, a dévié de sa voie historique. De porteur du changement et du progrès social, il est tombé, et très très rapidement, avec l’arrivée de Charest, sous la coupe néolibérale dont son extirpation ne sera peut-être pas possible. C’est peut-être de là que provient ce ressentiment immense pour Jean Charest.

La suite de l’ouvrage est beaucoup plus intime. Le narrateur parle des questionnements qui lui viennent alors qu’il vient d’atteindre l’année avant la quarantaine, du burn-out potentiel qui le guette, mais aussi de son voyage à Cuba, ponctué d’allusions à des événements de l’actualité de 2012 (Plan Nord, jour de la Terre, briques dans le métro, arrestation massive à l’UQO,…). On peut effectivement penser au démon du midi qui le guette partout dans l’ouvrage.

Un premier texte plus articulé que les autres finit par surgir, il s’agit de «Ce que nous faisons de nos soirées en attendant la révolution» probablement à cause d’un rythme beaucoup plus rapide, un sentiment d’urgence qui s’installe, une panoplie d’intertexte et de soulèvement de sens à travers le théâtre, le cinéma, mais aussi sa vie, beaucoup mieux souligné que dans les autres textes. On a aussi des réponses à des questionnements, ce qui ne s’est pas vraiment produit ailleurs.

La partie intitulée «Été» nous mène ailleurs. Le printemps est fini pour le narrateur et on tombe, dès les premiers textes, dans un récit plus personnel qui n’a que de rares liens avec la #ggi, pour dire, souligner que le mouvement est terminé en laissant de moins en moins de place à la discussion sur le sujet.

C’est cependant dans le plus long chapitre de l’ouvrage intitulé «Victoriaville, 11 août» qu’on retrouve l’analyse la plus intéressant du recueil. Sans vouloir le résumer, il y aurait place pour un compte rendu complet de cette partie, Langelier s’entretient avec différentes personnes assistant au congrès jeunesse de Victoriaville, autant la dizaine de protestataires à l’extérieur que les membres jeunesses du PLQ. En interrogeant la jeunesse libérale qui s’y trouve, il ne peut s’empêcher de remarquer des contradictions importantes entre ce qui est dit et ce qui appert réellement. Les jeunes semblent reproduire, selon le narrateur, les stéréotypes de leurs aînés, par l’habit, mais aussi par la vacuité des discours qui tend même à se contredire lorsqu’ils parlent d’équité intergénérationnel. Il y analyse aussi le succès de Charest (oui, oui, il souligne que ça peut paraître étrange) auprès de son électorat, de la jeunesse tout en se demandant où est la vision à long terme que l’ancien premier ministre semble avoir, mais qu’il est incapable d’expliquer. La question de l’héritage de ce gouvernement sera aussi soulevée. C’est une véritable analyse ici qui justifie la partie «essai» de l’ouvrage hybride. La longueur est probablement un des bons indices pour montrer son importance au sein du «document» comme l’indique le nom de la collection.

La dernière section, «Automne», débute avec la journée de l’élection et se poursuit avec l’idée du changement de gouvernement, de l’attentat, mais aussi de la démission de Jean Charest sur plusieurs textes. Le changement de la teneur des textes se fait sentir, on ne parle plus de la #ggi comme si on la vivait dans les notes : c’est un événement passé, comme en témoigne les élections, mais aussi la projection d’un film sur le sujet ou encore la réflexion sur le terme de «printemps québécois» qui aurait dû s’appeler, selon un des personnages, «printemps montréalais». La #ggi est donc un fait du passé, mais la réflexion se poursuit (en témoigne l’intérêt d’en parler encore), même si ce ne sont que des fragments qui survivent et qui peuvent se poursuivre ailleurs. Comme le témoigne Patricia :

«[…] si chaque personne qui s’est engagée ce printemps maintient ne serait-ce qu’une fraction de son engagement, les choses vont finir par changer, c’est certain.» (p.94). On ne sait pas si l’auteur trouve son propos encourageant ou non. Une chose est sûr, l’inachèvement est encore très présent «Le documentaire que nous visionnons est à l’image des événements : pas terminé.» (p.94)

L’épilogue montre un narrateur tout aussi démoralisé qu’au début, il ressasse, comme dans le prologue, les différentes actions et manifestations dans le monde, mais il en montre maintenant des positives (bien que certaines, comme l’assemblée constituante en Islande, datent un peu). Il y a un léger message d’espoir que les réflexions, bien que mises en veille (plutôt qu’éteintes à notre avis), pourront aboutir un jour, mais on ne sait pas trop puisque le changement semble être beaucoup trop difficile à effectuer pour la grande majorité d’entre-nous.

Année rouge est, comme le nom de la collection l’indique, un «documents», plusieurs textes mis ensemble, un collage, des «notes» pour reprendre le sous-titre. Le tout donne une impression évidente de patchwork. Le montage est cependant assez inégal et fatigue un peu la lecture. Les coupures de presse contrastent un peu trop avec la narration suivie qui les incorpore parfois, on jongle entre les récits autobiographiques (autofictionnels?) et les témoignages de la #ggi ou des élections, et l’analyse est trop rare à notre avis. Bref, des notes, oui, mais insuffisantes pour quoi que ce soit d’autre que le «récit personnel de la contestation sociale» qu’on nous promet.

L’ouvrage peut plaire, mais son public n’est définitivement pas celui qui cherchera à comprendre les causes ou les motivations derrière des événements ou à y trouver des analyses en profondeur (à l’exception de «Victoriaville, 11 août»). Il s’agit plutôt d’un récit personnel et on peut se demander, après avoir lu l’ouvrage, si ce n’est pas un autre témoignage de la #ggi qu’on nous offre là et que son intention, si elle existe, n’est pas de dire aux acteurs de la #ggi : vous auriez pu faire cela différemment et peut-être continuer un petit peu plus après les élections, mais bravo pour l’effort, ça pourra toujours servir.

Un témoignage intéressant, mais un ouvrage critique à peine potable. Nous n’en retiendrons que «Victoriaville, 11 août» et «Ce que nous faisons de nos soirées en attendant la révolution» qui permettent de sauver la qualité des notes parfois répétitives.

Ce billet fait partie d’une série sur la #ggi.
Cliquez ici pour plus d’ouvrages et de critiques.

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