Après le printemps de Pierre-Luc Brisson

Après le printemps

La promesse de la quatrième de couverture est de nous offrir un ouvrage qui «propose une analyse sociocritique et historique» de la grève étudiante par «un penseur issu de la génération même qui a fait naître le mouvement». Ce qu’on y lit est cependant tout autre: on a l’impression de remonter le fil d’actualité des nouvelles d’un réseau social durant la grève avec des analyses un peu plus détaillées qu’un simple statut, mais toujours très en surface. De là, oser dire qu’on effectue une analyse sociocritique (parler rapidement des médias, des universités et du gouvernement suffit?) et historique (parler d’une usure du parti libéral après une dizaine d’année au pouvoir?) est très largement exagéré.

Après une introduction qui traite brièvement du terme de «printemps érable» et souligne l’importance de la durée du mouvement contrairement aux prévisions de ses détracteurs, on nous propose une réflexion en trois parties. La première, comme son titre l’indique, examine quelques aspects de la légitimité d’un gouvernement (sa supposé «majorité», son autorité morale, ses limites) et propose deux changements importants afin d’atténuer le désabusement des citoyens envers celui-ci: l’abandon de la ligne de partie et l’introduction d’un système de vote proportionnel ou semi-proportionnel.

La deuxième partie porte sur les médias et leurs discours «infantilisant» envers les étudiant·es. L’auteur s’attarde d’abord à parler des sondages et de leur pseudo-fiabilité, mais encore de la possibilité de les utiliser pour manipuler l’opinion publique, en font foi les deux sondages contradictoires sur la loi 12. Il aborde ensuite les grands médias et le rôle de bouc-émissaire qu’ils ont donné à Gabriel Nadeau-Dubois en l’accusant de tous les maux du Québec et des discours erronés, haineux et infantilisant qu’ils lui ont adressé. Encore une fois, Brisson ne se contente pas d’observer, mais suggère des pistes de réflexion aux gouvernements et propose de subventionner la presse afin d’éviter les débordements des intérêts privés et marchands sur le contenu. Il conseille aussi de se fier plus largement aux médias dits citoyens puisqu’indépendants des compagnies et les contenus sont moins filtrés. Au moins, l’auteur écrit, « le biais idéologique » est parfois assumé comme dans le cas de CUTV (p.47).

La dernière partie touche à l’avenir des universités et de l’éducation. L’auteur est bien conscient qu’il s’agit d’un «[v]aste sujet s’il en est un, tant les enjeux sont complexes et variés, et les défis, nombreux. » (p.57) La réflexion porte alors simplement sur quelques enjeux précis, amplement discuté durant et après la grève étudiante, tel que la mauvaise administration, la présence policière dans les campus, la montée des salaires, et de la masse salariale, des administrateurs ainsi que les dérives immobilières dont font partie les campus satellites. Plusieurs critiques visent plus spécifiquement le recteur de l’UdeM, Guy Breton, l’auteur ayant étudié à cette université étant probablement plus proche de cette réalité.

Finalement, l’ouverture, et non la conclusion comme le souligne Brisson, rappelle que les aspects traités dans son essai ne sont pas achevés et laisse la réflexion aux personnes qui vont suivre. Une ouverture, pas seulement comme titre de partie, mais aussi au dialogue entre le gouvernement et ses citoyens d’où un appel à trouver des formes de discussion entre les parties, les États Généraux, qui permettraient d’établir une nouvelle forme de discussion et de prise de décision au sein du Québec. Combinant le gouvernement et la participation citoyenne, l’auteur avance, des états généraux tenus à intervalles réguliers permettraient de « faire un bilan de la gouvernance du Québec, à mesurer le chemin parcouru et les défis qui nous attendent collectivement dans l’avenir » (p.82) le tout dans un contexte où les tensions sociales sont moins présentes que pendant une élection ou une crise quelconque.

Après le printemps n’est pas un ouvrage intéressant pour qui aura vécu le printemps étudiant dans les AGs et les discussions entre pairs ou même à travers un réseau social puisqu’il n’apporte absolument rien de nouveau (les citoyen·nes qui ne lisent que les journaux pourront y découvrir plusieurs idées nouvelles cependant). Pierre-Luc Brisson est très honnête en expliquant qu’il ne fait que soulever des pierres et tente de comprendre les discours entourant la #ggi (p.13). La quatrième de couverture ne l’est pas cependant en parlant d’un parcours retracé «avec précision» et qui parle des «événements majeurs» de la grève. Il n’y a rien de tout ça dans cet essai. C’est un bilan, très très incomplet (il aurait fallu des centaines de pages!), de certaines réflexions soulevées pendant la grève et de certaines propositions loin d’être inédites (mais toujours bien référencées). Ce genre d’ouvrage pourrait cependant bien s’adresser aux jeunes de la génération suivante qui rencontreront les mêmes frustrations face au gouvernement avec les mêmes doutes sur sa légitimité, les mêmes critiques des médias et des universités. Parce que oui, les idées sont lancées par l’auteur, mais malheureusement, personne n’a vraiment poursuivi la discussion autrement que dans d’autres livres sur la #ggi.

Angry Grévistes

Angry Grévistes -Le jeu-
Programmation et design:
Hugo Laliberté
Antoine Busque

Graphismes:
Jean-Nicolas Bourdon

Musique:
Sébastien Monette-Roy

 

L’idée est plaisante: combiner un jeu de plate-forme à la #ggi. Le résultat donne un «side scrolling» (déroulement horizontal) où Gabriel Nadeau-Dubois (GND) doit éviter les différents obstacles tout en récoltant de l’argent, l’iconique 1625$, avant d’affronter l’infâme «Robeauchamp» pour terminer le jeu.

La réalisation, le graphisme simple et le peu de commandes (une seule touche) permettent aux joueurs inexpérimentés de pouvoir y jouer sans trop de problème (surtout que GND est doté d’un nombre illimité de vie). L’expert, lui, se verra offrir la possibilité de jouer avec un nombre limité de vies (3) dans la «version colérique» du jeu qui lui offrira un peu plus de fil à retordre et un scénario légèrement différent puisque le but est simplement de survivre le plus longtemps possible. Bref, un plaisir pour deux niveaux de joueurs.
Notons aussi que le jeu est suffisamment équilibré pour que la récolte de pièces ne deviennent pas lassante avant la rencontre du méchant à la fin.

Le jeu offre trois sortes d’ennemis : les policiers avec leur matraque, les flash-bombs qui éclatent si GND les touche et la tête d’Arielle Grenier qui ne cesse de dire « moi moi moi … » sur un ton qui rappelle les canards dans Duck Hunt. Un dernier ennemi est Robeauchamp qui ne peut être évitée et qui lance des carrés verts que GND transforme en carré rouge à son contact et relance pour frapper Robeauchamp.

Trois objets à éviter

Robochamp

 

 

 

 

L’humour est évidemment le moteur du jeu, chercher un sens à la récolte de 1625$ dans la narration n’offre pas d’intérêt. On récolte de l’argent pour finir le jeu (et pour faire allusion à la catégorie de jeu de plate-forme). Les pièces formant des X, des O ou des barres horizontales n’est qu’un effet esthétique renvoyant au genre et non pas à un sens propre au jeu. La fameuse boss finale aussi, une version robotisée d’un protagoniste avec un jeu de mot plutôt simpliste, Robeauchamp, et des répliques simplistes, se veut aussi humoristique et non pas une critique pointue du discours anti-grève. D’ailleurs, le titre renvoie de manière amusante à un autre jeu, Angry Birds, qui faisait sensation à l’époque de sa conception.

La seule narration, à l’exception du discours de GND interpellant les ministres libéraux à reculer dans le menu du jeu (tiré du discours du 22 mars 2012), se situe à la fin du jeu. Après avoir battu Robeauchamp, les concepteurs félicitent le joueur puis sortent de l’univers narratif du jeu pour rappeler que «la lutte reelle n’est pas encore terminee.» [sic] et incite les joueurs à reconduire leur vote de grève.

message de fin

L’absence d’accents, la seule fois où un mot en possède est dans le titre d’Angry Grévistes, dans ces félicitations rappelle plusieurs vieux jeux qui n’en possédaient pas et participe à cet esthétique du jeu de plate-forme suranné. Le choix des touches X ou C pour faire sauter GND participe aussi à ce renvoi générique.
La musique aussi contribue à ce procédé allusif au genre du 8-bit en étant relativement simple : un synthétiseur qui effectue certaines notes en leitmotiv, avec quelques variations ainsi que l’ajout d’une batterie qui couvre parfois le tout. Enfin, une musique simple et rythmée sans plus.

Bref, sans grand sérieux, sinon cet appel à reconduire la grève pour les étudiant·es qui joueraient à un tel jeu (et on peut s’imaginer que c’est le public cible), l’esthétique de l’œuvre réussit très bien à s’inscrire dans le type plate-forme qu’on adapte à une situation particulière (ici la #ggi). La difficulté du jeu peut être rebutante au départ, mais on se console avec le nombre de vie illimité. La version «colérique» permet cependant aux amateurs du jeu d’essayer de relever un défi plus formidable d’amasser la plus grande somme d’argent possible. On aurait cependant aimé pouvoir soumettre son score afin de se comparer avec les autres, mais à défaut, on compare nos résultats avec nos ami·es comme on le faisait avec les vieilles consoles.

On regrette toutefois ne pas pouvoir choisir son personnage et jouer en tant que Jeanne Reynolds (ou même Martine Desjardins).

Ce billet fait partie d’une série sur la #ggi.
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Les dessous du printemps étudiant de Gérard Beaudet

Les dessous du printemps étudiant Gérard Beaudet

21 mars 2015, manifestation contre l’austérité et les hydrocarbures. Une nouvelle grève ou du moins, tentative de grève est lancée. Nombreux ont été les éditorialistes et commentateurs de l’actualité à critiquer cette grève et à se moquer de la contestation des hydrocarbures au même titre que l’austérité ou l’éducation (un article vient tout juste de paraître établissant des rapports entre les deux). Pourtant, comme tente de le prouver Beaudet dans un ouvrage précédant cette grève, les deux ne sont pas tant incompatibles et peuvent même être pensés ensemble.

L’ouvrage de Beaudet est divisé en trois chapitres très distincts. Le premier pose un contexte historique qui explique l’échec de la Révolution tranquille et, dans une moindre mesure, celui du rapport Parent. Le deuxième traite des dérives de l’université aujourd’hui et de conséquences concrètes notamment à l’Université de Montréal (c’est là qu’il enseigne), il le conclut en appelant à des États généraux sur l’Éducation. Le dernier se concentre sur des questions d’urbanisme et de relations au territoire et en appel à l’élaboration d’une stratégie collective pour le développement du territoire afin d’éviter que des individus ne s’approprient pour eux seuls l’exploitation des ressources. L’auteur réussit admirablement à inscrire la continuité des deux derniers chapitres avec le premier, soit que les échecs des réformes et révolutions culturelles québécoises ont mené à une mainmise d’une poignée d’individu sur la direction que prend le Québec en matière d’éducation et de territoire. Cependant, il n’arrive pas à tracer un lien entre ces deux sujets ce qui donne un essai rassemblé autour des échecs de l’histoire expliqués dans le premier chapitre et non concentré sur les liens entre l’éducation et le territoire malgré quelques similitudes.

« Tout se passe comme si la portée collective du projet éducatif mis en œuvre dans le sillage du dépôt du rapport Parent, il y a maintenant cinquante ans, n’avait pas été assumée. Nous serions certes plus éduqués, mais pas nécessairement moins perméables aux idées reçues. » (p.29)

Dans la première partie, l’auteur développe l’hypothèse que l’aisance avec laquelle certains groupes d’individus (dont les Lucides) arrivent à imposer leur vision des choses et de la juste part découlerait de notre inaptitude à débattre d’enjeux collectivement. Après un rappel historique qui parle de l’emprise de l’Église catholique sur le système scolaire et de son opposition à une loi sur l’éducation obligatoire qui sera enfin détrônée en 1964 avec la création du ministère de l’Éducation. Cette mainmise de l’Église sur l’éducation aura pour effet, l’auteur nous le présente chiffres à l’appui, que les québécois·es épargnent, donnent moins pour l’éducation et accusent des taux de décrochage plus haut que les autres provinces canadiennes. L’éducation ne serait en fait pas un enjeu collectif puisque la population n’est pas capable de saisir celle-ci autrement que par un type de rapport clientéliste (aller voir le médecin, le notaire, etc.) qui justifierait la mentalité de l’utilisateur-payeur. Malgré un certain succès du rapport Parent que l’auteur cite à profusion, un constat d’échec des réformes éducatives collectives (et non individuelles) à apporter existe pour lui et des auteurs comme Guy Rocher, Fernand Dumont et Jacques Grand’Maison.

La deuxième partie se concentre sur le système éducatif présent et débute sur l’idée que l’université, aujourd’hui, suit un modèle d’entreprise ; en font foi l’ampleur et le poids de l’appareil administratif universitaire. Il donne l’exemple qu’il connaît bien de l’Université de Montréal en révélant plusieurs abus de cette administration et du principe de rentabilité de l’université qui va en grandissant. Ses exemples sont très concrets et bien qu’il ne dévoile rien de nouveau, Beaudet arrive à tracer un récit très convaincant de la vision entrepreneuriale de l’UdeM. De plus, on ne peut qu’apprécier que ses réflexions soient différentes de celles avancées par Michel Seymour dans Une idée de l’Université bien que la pensée amène à des conclusions similaires (notamment en ce qui à trait à la dérive immobilière qui gaspille l’argent public qui était destiné à l’éducation). Il conclut, après avoir ouvert la réflexion sur l’université en général, à la nécessité d’états généraux puisque la question du devenir des universités est primordiale d’autant plus que, pour l’auteur, la réflexion est laissée aux administrateurs faute de temps pour les chercheurs de s’en préoccuper.

La troisième et dernière partie se concentre sur les questions de territoire. Après un bref historique sur l’évolution des considérations de l’aménagement et de l’urbanisme au Québec (qu’il fait débuter en 1961), on constate une très lente évolution dans la province de ces questions. Par la suite, il met en parallèle le rapport Parent et La Haye notamment en ce qui a trait aux recommandations que l’État joue un rôle dans le devenir social et la démocratisation des conséquences de ces deux rapports. Il n’hésite pas cependant à montrer en quoi le rapport La Haye se distingue de son homologue non plus. Le rapport La Haye se rapproche de considérations beaucoup plus encadrante que concrète. Ainsi, « [d]e ce point de vue, le territoire a été réduit à une ressource à exploiter » (pp.110-111), une mentalité que les projets territoriaux suivants n’auront fait que poursuivre (Plan Nord, gaz de schiste, etc.). Il rappelle cependant que le développement urbain et architectural n’est pas absent du Québec en donnant notamment 11 exemples de projets d’intérêt à ses yeux, mais mentionne que ces projets restent « à la carte », bref plus d’une impulsion du moment que d’une vision globale et, là encore, les contre-exemples affluent de projets insensés (de l’échangeur Turcot aux arrondissements historiques du Mont-Royal à l’avenir géré à la pièce en passant par le mont Orford dont la naissance était justifiée par l’aménagement d’un espace libre d’exploitation pécuniaire). L’exploitation des ressources naturelles aussi est évoquée pour, encore une fois, déplorer le manque de contrôle et des conséquences environnementales.

Bref, Les dessous du printemps étudiant est un essai dans les règles de l’art, la réflexion est suivie, pertinente, appuyée d’exemples concrets et la part de vulgarisation dans la première partie nous permet de saisir un nouveau regard sur l’éducation et le développement du territoire. Il ne s’agit pas du premier ouvrage sur l’aménagement ou le territoire que j’ai l’occasion de lire, mais c’est bien le premier à lier ces questions avec autant de pertinence aux politiques gouvernementales et à montrer en quoi ces questions sont importantes pour les citoyens.
Les rares bémols que j’ai eu à la lecture de cet ouvrage sont les oppositions toujours un peu trop binaires entre la raison des intellectuel·les universitaires et la passion des dogmatiques et lucides qui critiquaient la grève étudiante et préconisent la mentalité de l’utilisateur-payeur. Bien que le renversement est intéressant (durant la #ggi, les passionné·es étaient les grévistes et les gens raisonnables, ou lucides, les journalistes et chroniqueur·es), il est une commodité que l’auteur utilise et on n’a pas vraiment le droit à une véritable critique des concepts de juste-part ou d’une hausse des frais de scolarité par exemple. Nous y joindrons aussi la critique du manque de lien entre l’éducation et le territoire qui s’avère finalement être deux sujets très différents dans l’ouvrage bien que l’identification de la source des problèmes dans les deux secteurs est sensiblement la même.
Cet essai reste incontournable pour quiconque veut être introduit aux questions qui se posent sur l’avenir de l’université ou encore à «l’héritage» de la Révolution tranquille.

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Printemps durable par le collectif UniversiTV

L’assemblée générale
Le film débute avec une métaphore de l’assemblée générale étudiante. On demande le silence et on rappelle les procédures de l’AG bien que la plupart des spectateurs les connaissent déjà de la grève (un fait soulignés par l’interlocuteur). Puis on enchaîne en fondu audio avec un rappel de l’avant-grève et on affiche des manifestations comme des opinions en ordre chronologique depuis la rumeur d’une augmentation des frais de scolarité en 2011 jusqu’en février 2012.

Il y a alors une question : veut-on ouvrir ou non l’assemblée? Entendre plutôt: veut-on ou non participer au film? Les participant·es à l’assemblée sont invité·es à voter et, après le vote, l’ordre du jour est accepté.
Pendant que la bande audio du décompte de vote se poursuit, le texte suivant nous apparaît pour combler le vide :

«Le film s’essaie à refléter les événements forts ayant eu lieu lors du mouvement étudiant de 2012 à travers les caméras d’Universitv.
Nous comprendrons alors pourquoi ceux-ci sont plus axés sur la ville de Montréal et sur l’UdeM.»

et juste après :

«Ce film n’est que la moitié de la refléxion [sic],
l’autre moitié vous appartient»

La métaphore de l’assemblée n’est pas innocente lorsque mise en lien avec ce texte: on veut nous présenter des faits, des images, un «reflet» du mouvement étudiant à travers une certaine perspective (illes n’ignorent pas leurs limitations), mais ces images sont appelées à être décryptées par le spectateur. Bref, on participe à l’assemblée comme au film en apportant notre propre réflexion sur le sujet. L’analyse ne s’arrête pas là pourtant. «L’autre moitié vous appartient» n’est pas seulement un désir d’apporter notre contribution à la réflexion, mais de prendre en compte que notre pensée participe à celle du film. En effet, comme l’assemblée le souligne, nous avons déjà vécu cette grève, nous avons apporté notre bagage à la réflexion et aux images qui défilent. Le film englobe l’auditoire non seulement comme un spectateur ou une spectatrice, mais comme un·e participant·e à celui-ci.

Printemps durable
Avant de poursuivre, quelques notes sur le titre du film. De prime abord, on comprend le terme de printemps. La longueur de la #ggi (jusqu’à l’automne) peut expliquer son adjectif, en plus de toute la partie de l’héritage du printemps qui dure au moins jusqu’à la création du film. Il y a cependant un élément qui nous titille, c’est probablement l’analogie avec le développement durable qui ne tiendra pas du tout la route dans ce film. Oui, on parle un peu du problème autochtone, du manifeste de la CLASSE et d’énergies fossiles en plus des images de l’affrontement au Palais des Congrès en lien avec le plan Nord, mais ce n’est qu’anecdotique. En vérité, ce film se concentre vraiment sur des épisodes relatifs à la hausse des frais (quel qu’ils soient) et nullement sur ce qui l’entoure, c’est à dire les réflexions féministes, écologistes, queer, etc. -. Le choix des images semble alors être guidé par la similitude et la rime avec «Printemps érable», mais sans justificatifs autres que sa durée et son legs.

C’est après le pacte de visionnage qu’on nous présente finalement les images de la grève. On débute avec celles d’un rassemblement devant les bureaux de la ministre de l’éducation (à l’époque Line Beauchamp). Intervient là comme seule mélodie par dessus les paroles des participant·es un joueur d’harmonica. L’insistance de la caméra à prendre le visage du jeune musicien ne peut qu’évoquer Francis Grenier qui aura perdu l’usage de son œil durant la grève. C’est là un exemple parfait de ce que le spectateur apporte comme contribution au film: on peut y voir un simple musicien, une simple police, mais on peut aussi entrevoir des événements, se souvenir de ce qui s’est passé avant et/ou après. «L’autre moitié vous appartient», notre lecture nous suggère, à travers des scènes en apparences banales, une transposition de ce qu’aurait pu être la grève si il y avait eu un dialogue comme ce qu’il se passait devant l’édifice rue Fullum.

Un des intérêts du film se situe justement là. Nous avons tou·tes vécu·es les événements de la #ggi différemment. Que ce soit à travers notre participation à certaines manifestations ou à travers les récits qui nous ont été racontés, le film nous en fait découvrir de nouveaux et les liens et souvenirs s’articulent différemment selon la personne qui voit les images. L’intérêt d’un tel film pourrait être augmenté lors d’un visionnage collectif puisqu’il pourrait y avoir un partage d’informations et une circulation des échanges. Car, le film ne nous dit pas quoi penser, les images qui suivent montrent autant des manifestant·es pacifiques, en colère, vandales ou violent·es que des policièr·es conciliant·es, parfois drôles, souvent très humain·es (au regard parfois triste), d’autres fois violent·es, rempli·e de haine, injustes.

Pluralité des images et des voix
Un des exemples de polyphonie les plus intéressant du film est la manifestation des «carrés verts» présentée pour essayer de donner un aperçu de la pluralité des approches ; plusieurs critiques peuvent cependant être adressées au montage pour avoir mis cette séquence (bien qu’il faut leur donner le crédit de ne pas avoir agis de mauvaise foi pour en avoir pris une avec une cinquantaine de personnes plutôt que celle de huit personnes). La manifestation des «carrés verts» (vers 25:00) présente d’abord un échange de point de vue entre un pro-grève et un manifestant, cependant les arguments du «carré vert» ne sont pas très pertinents et facilement attaquables (on aura vu de meilleurs débats). Leur manifestation est aussi très mal organisée, elle fait terriblement amateur au point où illes n’ont pas de micro et c’est un des «carrés rouge» qui finit par en prêter un. Les erreurs lors du discours du «porte-parole» auraient aussi pu être retirées tellement elles lui ôtent de la crédibilité. Un seul exemple : le porte-parole mentionne être «à contre-courant en ce moment» alors qu’une bonne partie du discours libéral présentait la «majorité silencieuse» comme étant de son avis sur la question des frais de scolarité. Bref, on apprécie l’effort, mais les montrer sous un meilleur jour encore aurait été possible bien que ce faisant, cela leur aurait probablement laissé beaucoup moins de place dans le film (il s’agit quand même d’une longue séquence).

Le film ne laisse pas non plus la place uniquement à la jeunesse, plusieurs aîné·es sont présenté·es en train de discourir soit à titre de porte-parole, soit à titre personnel lors d’entrevues. On n’oppose ainsi pas deux générations bien que les aîné·es semblent toujours tenir un discours de laisser sa place parce qu’illes n’ont pas pu ou sont trop âgé·es pour changer la société. L’absence de personnes entre 30 et 50 ans se fait cependant sentir : mis à part dans les rôles de témoins des manifestations ou de polices, elles sont absentes des différentes démonstrations.

Un des moments les plus intéressant du film à notre avis est la comparaison entre l’injonction à l’université de Montréal et celle de l’Outaouais.
– À l’UdeM, un groupe d’élèves attend à la porte que deux représentants à l’intérieur convainquent les individus de sortir de leur classe pour respecter les votes pris en assemblée. En Outaouais, ils sont à l’extérieur de l’établissement, policiers partout.
– À l’UdeM, le cours fini par être levé grâce au dialogue. En Outaouais, l’anti-émeute, armée de fusil, de masques à gaz et compagnie empêche cette levée de cours malgré un collectif de professeur·es qui s’oppose à ces conditions.
– À l’UdeM, on assiste à une fin heureuse, à l’Outaouais, on finit avec une arrestation de masse, des blessé·es graves du côté des étudiant·es malgré l’absence d’affrontement violent.
Ces deux séquences semblent illustrer ce qu’on entend dans le préambule et voudraient servir d’explication au pourquoi la grève à persévéré à Montréal plutôt que dans les régions. Malheureusement, on ne comprend pas. Surtout que la fin du film montre l’arrivée de l’anti-émeute dans l’UdeM et le même scénario qui s’était déroulé en Outaouais se passe maintenant à Montréal, avec autant de colère et de conséquences désastreuses.

Un mot sur cette colère : elle est omniprésente. S’il y avait un moteur au film, il carburerait à la colère. La colère se manifeste autant face à la hausse qu’à la répression policière ; cette colère est aussi présente parmi les policiers qui n’hésitent pas à commettre d’énormes bévues malgré l’absence, parfois, de provocation. La colère est partout, sauf au début, car l’atmosphère est encore plutôt joyeuse : les plaisanteries avec la police sont nombreuses, on a une atmosphère beaucoup plus calme et nullement tendue. Au fur et à mesure du film, cette tension s’accroît pour ne jamais freiner (la fin du film à l’UdeM est aussi frustrante que Victoriaville). Cette colère est évidemment dirigée contre les «néo»-Libéraux de par leur refus de négocier. Ce n’est plus, à la fin, l’annulation de la hausse qui importe, mais la colère d’être traitée comme une jeunesse adolescente, une jeunesse qui n’a pas de voix alors qu’elle hurle depuis le début. Les attaques sont faites contre les libéraux car l’interlocuteur est muet, sourd et semble être aveugle à tout ce qui se passe. Les grosses, petites, festives, amusantes, intelligentes, etc. manifestations n’ayant pas réussi à attirer l’attention ; vient le temps de la colère et de l’affrontement plutôt que celui de se résigner et accepter l’injustice. C’est toute la réflexion de l’absence de dialogue que souligne la scène dans un conseil où un membre de l’exécutif de la CLASSE explique à plusieurs représentant·es étudiant·es de l’UdeM superposée à la scène de l’affrontement à Victoriaville. D’un côté, certain·es étudiant·es réfléchissent à cette absence de dialogue, essaie de trouver des réponses, soulèvent leurs intérêts tandis que les autres ont choisi l’affrontement direct faute de pouvoir faire mieux. Les scènes autour du congrès libéral étant parmi les plus violentes et éprouvantes, on ne peut qu’apprécier la contre-partie qui s’offre, très calme, dans une assemblée et qui tente de soulever les problèmes de communication.

The end?
Le générique de fin affiche des graffitis sur les murs de l’UQÀM. Aucune indication n’est laissée au spectateur quand à sa localisation ou à sa raison d’être, mais le spectateur instruit comprendra l’importance de ces œuvres laissées sur les murs. On y voit déjà là une survivance du «printemps durable» à travers l’art, une survivance qui va à l’encontre de l’establishment, aussi au sens très littéral du terme puisque l’UQÀM a repeint par la suite ces murs. Le «printemps durable» est un récit menacé par un autre, chacun y verra bien ce qu’il y veut, mais d’autres semblent vouloir tracer un trait sur cet épisode ou carrément l’effacer pour montrer une autre histoire à la place. C’est un combat de récits et ce film, sans s’imposer outre mesure, permet de construire le sien de la grève de 2012 à partir des images, mais aussi en convoquant une mémoire des événements.

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Année rouge de Nicolas Langelier

Année rouge

Le prologue de l’ouvrage ne nous a pas accroché, on fait appel à une collectivité, un nous, qui tire ses racines autant du mouvement Occupy que des révolutions dans le monde arabe. On s’offusque devant la corruption libérale et l’inconscience conservatrice, mais aussi devant les inégalités sociales qui croissent continuellement. Bref, un prologue très commun sans grande nouveauté. On espère que la continuité sera plus intéressante, voir différente de ce que le prologue nous offre.

Malheureusement, ce n’est pas le cas, la première partie, «Hiver», débute semblablement au prologue, encore des constats (plus précis ceux-ci) sur la pénible situation à l’international et la colère que ressent le narrateur face au gouvernement libéral (colère qui le suivra dans presque toutes ses notes). Le lieu maintenant très commun qui poursuit la métaphore de l’hiver qu’on a eu et celui du printemps qui s’annonce depuis longtemps ne parvient pas à soulever le texte.

«Hiver» est court, forcément. La section se contente de rappeller quelques faits : le nombre d’étudiant·es en grève, la blessure de Francis Grenier, mais pose aussi quelques interrogations (voir Sujets de réflexions, fin d’hiver qui pose des questions sous forme de points plutôt qu’en un texte continue), et parle aussi du quotidien de l’auteur : son anniversaire, le lancement de Nouveau Projet, etc. C’est en fait peut-être cette partie au complet qui aurait dû servir de prologue plutôt que celui présent dans l’ouvrage afin de donner une idée de la forme du livre (plusieurs courts petits textes, de formes différentes).

«Et le printemps arrive», la section débute aussi péniblement que les autres, la métaphore du printemps chaud et compagnie s’étire sur un gros paragraphe. Elle se complexifie certes, la chaleur provient d’un dérèglement dans le monde, les étudiant·es ne sont pas directement responsable de cette augmentation, illes semblent l’accompagner cependant comme pour freiner ce dérèglement climatique encore une fois illustré par la dépolitisation et les gouvernements libéraux et conservateurs (p.20) bien que cette fois-ci, l’espoir est beaucoup plus concret que des étudiant·es en grève. On mentionne encore une fois le mouvement Occupy, mais aussi l’implication au sein de Projet Montréal, du NPD,… et on nous affirme que cette implication politique diffère de la tradition.

S’en suit un historique positif du PLQ, d’abord sous forme de récit, de sa genèse jusqu’à la fin du XIXe siècle, puis un point par point de ses différentes réalisations jusqu’en 2007. Cette présence est étrange, mais peut est probablement présente dans l’ouvrage afin de démontrer que le PLQ s’est détourné de sa vocation première. On pourrait aussi penser que ce passage est simplement là pour reconnaître des qualités à son adversaire afin de ne pas tomber dans le manichéisme que Langelier offrait au départ. À lire le reste du texte, on opte plutôt pour la première hypothèse. La haine pour le PLQ est beaucoup plus dirigée vers ses député·es présent·es (Jean Charest surtout, mais aussi brièvement Christine St-Pierre) que vers les partisans qui semblent malheureusement imiter leurs leaders plutôt que de penser de par eux-même. Son manque d’enthousiasme pour le PQ, cet historique ainsi que le peu d’intérêt, malgré les mentions, qu’il porte aux nouveaux petits partis semble montrer que le PLQ, pour l’auteur, a dévié de sa voie historique. De porteur du changement et du progrès social, il est tombé, et très très rapidement, avec l’arrivée de Charest, sous la coupe néolibérale dont son extirpation ne sera peut-être pas possible. C’est peut-être de là que provient ce ressentiment immense pour Jean Charest.

La suite de l’ouvrage est beaucoup plus intime. Le narrateur parle des questionnements qui lui viennent alors qu’il vient d’atteindre l’année avant la quarantaine, du burn-out potentiel qui le guette, mais aussi de son voyage à Cuba, ponctué d’allusions à des événements de l’actualité de 2012 (Plan Nord, jour de la Terre, briques dans le métro, arrestation massive à l’UQO,…). On peut effectivement penser au démon du midi qui le guette partout dans l’ouvrage.

Un premier texte plus articulé que les autres finit par surgir, il s’agit de «Ce que nous faisons de nos soirées en attendant la révolution» probablement à cause d’un rythme beaucoup plus rapide, un sentiment d’urgence qui s’installe, une panoplie d’intertexte et de soulèvement de sens à travers le théâtre, le cinéma, mais aussi sa vie, beaucoup mieux souligné que dans les autres textes. On a aussi des réponses à des questionnements, ce qui ne s’est pas vraiment produit ailleurs.

La partie intitulée «Été» nous mène ailleurs. Le printemps est fini pour le narrateur et on tombe, dès les premiers textes, dans un récit plus personnel qui n’a que de rares liens avec la #ggi, pour dire, souligner que le mouvement est terminé en laissant de moins en moins de place à la discussion sur le sujet.

C’est cependant dans le plus long chapitre de l’ouvrage intitulé «Victoriaville, 11 août» qu’on retrouve l’analyse la plus intéressant du recueil. Sans vouloir le résumer, il y aurait place pour un compte rendu complet de cette partie, Langelier s’entretient avec différentes personnes assistant au congrès jeunesse de Victoriaville, autant la dizaine de protestataires à l’extérieur que les membres jeunesses du PLQ. En interrogeant la jeunesse libérale qui s’y trouve, il ne peut s’empêcher de remarquer des contradictions importantes entre ce qui est dit et ce qui appert réellement. Les jeunes semblent reproduire, selon le narrateur, les stéréotypes de leurs aînés, par l’habit, mais aussi par la vacuité des discours qui tend même à se contredire lorsqu’ils parlent d’équité intergénérationnel. Il y analyse aussi le succès de Charest (oui, oui, il souligne que ça peut paraître étrange) auprès de son électorat, de la jeunesse tout en se demandant où est la vision à long terme que l’ancien premier ministre semble avoir, mais qu’il est incapable d’expliquer. La question de l’héritage de ce gouvernement sera aussi soulevée. C’est une véritable analyse ici qui justifie la partie «essai» de l’ouvrage hybride. La longueur est probablement un des bons indices pour montrer son importance au sein du «document» comme l’indique le nom de la collection.

La dernière section, «Automne», débute avec la journée de l’élection et se poursuit avec l’idée du changement de gouvernement, de l’attentat, mais aussi de la démission de Jean Charest sur plusieurs textes. Le changement de la teneur des textes se fait sentir, on ne parle plus de la #ggi comme si on la vivait dans les notes : c’est un événement passé, comme en témoigne les élections, mais aussi la projection d’un film sur le sujet ou encore la réflexion sur le terme de «printemps québécois» qui aurait dû s’appeler, selon un des personnages, «printemps montréalais». La #ggi est donc un fait du passé, mais la réflexion se poursuit (en témoigne l’intérêt d’en parler encore), même si ce ne sont que des fragments qui survivent et qui peuvent se poursuivre ailleurs. Comme le témoigne Patricia :

«[…] si chaque personne qui s’est engagée ce printemps maintient ne serait-ce qu’une fraction de son engagement, les choses vont finir par changer, c’est certain.» (p.94). On ne sait pas si l’auteur trouve son propos encourageant ou non. Une chose est sûr, l’inachèvement est encore très présent «Le documentaire que nous visionnons est à l’image des événements : pas terminé.» (p.94)

L’épilogue montre un narrateur tout aussi démoralisé qu’au début, il ressasse, comme dans le prologue, les différentes actions et manifestations dans le monde, mais il en montre maintenant des positives (bien que certaines, comme l’assemblée constituante en Islande, datent un peu). Il y a un léger message d’espoir que les réflexions, bien que mises en veille (plutôt qu’éteintes à notre avis), pourront aboutir un jour, mais on ne sait pas trop puisque le changement semble être beaucoup trop difficile à effectuer pour la grande majorité d’entre-nous.

Année rouge est, comme le nom de la collection l’indique, un «documents», plusieurs textes mis ensemble, un collage, des «notes» pour reprendre le sous-titre. Le tout donne une impression évidente de patchwork. Le montage est cependant assez inégal et fatigue un peu la lecture. Les coupures de presse contrastent un peu trop avec la narration suivie qui les incorpore parfois, on jongle entre les récits autobiographiques (autofictionnels?) et les témoignages de la #ggi ou des élections, et l’analyse est trop rare à notre avis. Bref, des notes, oui, mais insuffisantes pour quoi que ce soit d’autre que le «récit personnel de la contestation sociale» qu’on nous promet.

L’ouvrage peut plaire, mais son public n’est définitivement pas celui qui cherchera à comprendre les causes ou les motivations derrière des événements ou à y trouver des analyses en profondeur (à l’exception de «Victoriaville, 11 août»). Il s’agit plutôt d’un récit personnel et on peut se demander, après avoir lu l’ouvrage, si ce n’est pas un autre témoignage de la #ggi qu’on nous offre là et que son intention, si elle existe, n’est pas de dire aux acteurs de la #ggi : vous auriez pu faire cela différemment et peut-être continuer un petit peu plus après les élections, mais bravo pour l’effort, ça pourra toujours servir.

Un témoignage intéressant, mais un ouvrage critique à peine potable. Nous n’en retiendrons que «Victoriaville, 11 août» et «Ce que nous faisons de nos soirées en attendant la révolution» qui permettent de sauver la qualité des notes parfois répétitives.

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Dictionnaire de la révolte étudiante; Du carré rouge au printemps étudiant

Dictionnaire de la révolte étudiante

La préface de l’ouvrage collectif nous indique 3 manières de lire ce «dictionnaire»: en le feuilletant rapidement, en l’utilisant comme un véritable dictionnaire (rechercher la définition de tel ou tel mot) ou en le lisant comme un livre du début a la fin. Je dois confesser que j’ai «lu» le dictionnaire, avec les conséquences qui en résultent et dont je reparlerai.

L’ouvrage est un collectif d’une cinquantaine d’auteur·es ce qui signifie que passer d’un mot dans une lecture apporte un changement de style, et cela, à chaque entrée. L’exercice est épuisant. Surtout que beaucoup des définitions utilise l’ironie ou la frise constamment, il faut ainsi se reposer la question du mode de lecture chaque fois.

Toujours à cause de la dimension collective, mais peut-être aussi dû au manque de relecture ou de simple échange de lecture entre les participant·es à l’exercice, on assiste souvent à des redondances. Certains mots apparaissent même deux, voir trois fois avec des variations sur sa fonction (n., adj., expr.). Heureusement, les définitions s’éloignent généralement les unes des autres, mais d’autres mots répètent parfois ce qui a déjà été dit dans un autre. Pour l’essentiel, l’ouvrage est ennuyant, les définitions ne sont pas très intéressantes (sinon pour celles et ceux qui apprécient l’ironie perpétuelle). Il s’en détache quelques-unes qui analysent l’étymologie des mots qui sont plutôt rares. J’ai personnellement plus apprécié le témoignage, le seul, au terme Justice qui contraste terriblement avec les autres entrées ainsi que la seconde entrée pour le terme de Professeur.e.

Les attaques répétées contre certains individus (Jean Charest) sont compréhensibles, mais rarement fondées dans l’argumentaire. Rares sont les atteintes qui se basent vraiment sur des faits pour attaquer, à la place, on projette une figure du clown de laquelle on se moque tout au long de l’ouvrage. Inusités aussi sont les questionnements et les critiques du mouvement même (autrement qu’en reprenant les mots des «carrés verts» qui sont tous couverts de ridicule et ne peuvent être pris au sérieux) ; on retiendra cependant une entrée qui osera critiquer la manifestation devant la maison du chroniqueur Martineau et des propos tenus à son égard («on est allé trop loin: il ne méritait même pas qu’on lui accorde l’attention en premier lieu»). Cela excepté, les attaques contre Martineau, justes et injustes, sont éparpillées tout au long de l’ouvrage et on aurait aimé en voir beaucoup moins. Combien d’entrées mentionnent la «belle vie» au passage et adressent les mêmes critiques simplistes? Un minimum de six en plus des deux entrées consacrées entièrement à lui (La belle vie! et Martinade). L’ouvrage intitulé Dictionnaire de la RÉVOLTE, on aurait bien aimé une définition plus intéressante que la brève qui s’offre pour ce mot. La définition de révolte est amère, tombe dans des métaphores inintéressantes et ne nous explique pas vraiment pourquoi la #ggi était une révolte plutôt qu’autre chose (grève, mouvement social, etc.).

D’autres entrées cependant se démarquent: la brève entrée de Fred Pellerin, ZZZZ, finit l’ouvrage de manière très intéressante, celle sur Anarchopanda nous donne quelques bribes de philosophie et des raisons probables de l’implication du professeur de philosophie au sein du mouvement. Négociation par Martine Desjardins est aussi très intéressante à lire et offre sa perspective lors des «entretiens» avec les Libéraux. Slogan se veut une inscription des différents slogans émis durant la #ggi (terriblement lacunaire: il manque de slogans [on comprend] et les variations des slogans sont omises [on comprend aussi, mais c’est dommage, le fait de fixer ruine quand même beaucoup]), l’idée de cet article était intéressante, mais a échoué. Un support numérique aurait pu permettre une meilleure disposition et répertoire des slogans. Le dictionnaire voulait donner un aperçu, mais il est trop long pour un simple survol et trop court pour un panorama. Un effet pervers de l’imitation du style du dictionnaire est le retour a la ligne indique par le losange (◊) qui fait que, dans certaines entrées, on en abus. Son utilisation dans le terme Slogan ou encore Solidarité perd son lecteur, on aurait apprécié des retours a la ligne.

Bref, ce dictionnaire, un hybride entre des entrées plaisantes, ironiques, réfléchies, étymologiques, témoignages,… donne à la lecture cette confusion lorsqu’il est lu comme un livre. Ce qui n’est pas mauvais en soit : on montre quand même une vaste polyphonie d’idées; chacun a ses raisons et arguments pour participer à la #ggi, certaines se rejoignent (beaucoup semble vouloir mettre un frein au néolibéralisme), d’autres sont là pour des raisons beaucoup plus personnelles ; certaines tentent de comprendre et d’autres accusent (les Libéraux surtout).

Le dictionnaire de la révolte est donc un assemblage hétéroclite. La lecture continue suggérée n’est cependant pas la meilleure, un mot par jour ou une flânerie entre ses pages aurait été beaucoup plus pertinent: j’ai, parfois, dû sauter des définitions qui m’ennuyaient particulièrement ou qui ironisait trop de manière déplaisante.

Un ouvrage qui reste intéressant, mais seulement pour certaines entrées.

P.S.: Nous restons toujours sur notre faim quant au pourquoi de l’utilisation du mot «Révolte» dans le dictionnaire, alors que «Révolution» aurait mieux convenu selon ce même dictionnaire.

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Le fond de l’air est rouge de Stefan Christoff

Le fond de l’air est rouge

L’ouvrage est un assemblage de dix chroniques que l’auteur a rédigé durant la #ggi. Christoff a choisi dix textes (datés entre 2011 et août 2012) afin d’être, selon lui, aussi représentatif que possible pour montrer les fondements du mouvement, mais aussi dans le but de témoigner de son expérience de la période. Fait intéressant: il s’agit, en date d’avril 2015, du seul livre (nous excluons les magasines et articles) traitant de la grève étudiante en anglais.

L’introduction du zine nous présente le Québec peu après l’élection du Parti Québécois et nous explique que malgré l’élection de ce dernier grâce aux mouvements anti-Libéraux, le nouveau gouvernement n’a pas une vision bien différente de l’éducation ou même sociale du parti politique à l’origine de la hausse des frais de scolarité. Cette introduction détaille aussi les motivations de l’auteur à partager son expérience de la #ggi, ainsi que d’en sortir une réflexion cohérente.

Le premier article, daté d’avril 2011, introduit très bien le recueil de textes en rappelant un historique des actions étudiantes contre les coupures en éducation dans le passé et présente déjà plusieurs thèmes qui seront très présents pendant la #ggi. Ce paragraphe nous semble très représentatif de ce qui est ambitionné du mouvement étudiant à venir pour l’auteur.

« Certainly, the struggle over accessible education in Quebec over the next year points to key themes in a world of growing economic disparity. This is a fight for access to education on the streets in Montreal and throughout Quebec, but also across the globe.»

Les neuf articles suivants poursuivent l’établissement de liens entre la #ggi de 2012 et la grève de 2005 en rappelant des événements similaires aux deux ou en l’inscrivant dans un récit de continuité. L’auteur va cependant plus loin encore que de simplement lier les grèves et actions étudiantes reliées à l’éducation en décrivant d’autres actions que les manifestations et en les rapprochant de d’autres mouvements grassroots ou préoccupations sociales tels que le campement d’Occupy en automne 2011, la gentrification de certains quartiers montréalais ou encore les politiques d’austérité conservatrices et libérales. L’auteur ne cesse d’ambitionner, à la fin de ses chroniques, l’élargissement du mouvement de réflexion étudiant à un mouvement de réflexion sociale ou encore à la recherche d’une justice sociale commune et populaire.

Présentées à l’origine pour différents tribunes, ces chroniques artificiellement rassemblées dans un recueil posent plusieurs problèmes de répétition. Ainsi, on ne cesse d’accuser les services de police constamment de brutalité policière (non sans raison) à l’aide de plusieurs exemples, on reproche à la CBC sa couverture partisane de la #ggi et son aveuglement face à certains aspects de celle-ci. Christoff accuse même la CBC de créer son propre récit de la période sans se douter que lui-même met de l’avant un récit particulier, soit celui de s’inscrire en continuité directe avec 2005 et de laisser présager un élargissement massif à d’autres questions sociales de la grève.

À l’exception de résumés de diverses manifestations ou événements en lien avec la #ggi, qui deviennent redondants à force d’être répétés (et aussi par manque de variations), un seul article se distingue du reste: celui sur Victoriaville. Dans ce dernier, il ne s’attarde pas à décrire les événements de cette journée, mais raconte plutôt le voyage de retour en autobus, les arrestations et abus policiers durant la soirée, le tout à l’insu des caméras des médias. Bien que certains passages étaient un peu trop émotifs pour une véritable réflexion sur l’événement,

« my heart was rising above the police repression, alive with the energy of a beautiful student strike in Quebec that has successfully inspired or reignited so many other social movements. »

le témoignage à la première personne changeait des simples résumés présents dans les autres textes. L’inscription dans un récit de justice social plus large n’est cependant pas épargné.

Bref, le recueil est répétitif, très peu réflexif puisqu’il résume les événements avec toujours la même perspective : celle de s’inscrire en continuité aux mouvements étudiants précédents et dans un mouvement de réflexion plus large sans vraiment détailler les actions. Cette série d’articles, plus proche de la chronique ou de l’opinion que du journalisme, rend vaguement compte de ce qui s’est déroulé durant la #ggi. On aurait aimé plus de textes avec plus de diversité, que les mêmes réflexions avec parfois les mêmes commentaires répétés presque mots pour mots d’un article à l’autre. Seul « Riot police turns bus into Victoriaville jail cell » se distingue avec un récit à la première personne plus intime et descriptif de ce qui s’est déroulé. Un autre bon point de recueil reste quand même la présence d’un argumentaire solide face à ce qui se déroule comprenant des exemples pertinents à chacune des démonstrations qu’il effectue. Ainsi, l’inscription des luttes qui est présentée est cohérente et possède son lot de vérité.

Le Fond de l’air est rouge a sa raison d’être, mais on peut se demander quel est le lectorat de ce recueil. Notre idée est que cet ouvrage peut donner une bonne idée du type de «journalisme militant» qui a éclot au Québec durant la #ggi et il présente quelques éléments intéressants à présenter à celles et ceux qui n’en ont pas entendu parler en détails. D’autres ouvrages rendent cependant une meilleure couverture de la #ggi, mais peut-être est-ce un départ intéressant pour la narration en anglais de cette période de l’histoire du Québec.

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