Second début Cendres et renaissance du féminisme de Francine Pelletier

Second début Cendres et renaissance du féminisme

C’est un peu par erreur que j’ai acheté ce petit livre récemment puisque j’avais omis de me souvenir que Francine Pelletier venait de signer un article transphobe (une excellente réponse à l’article par Gabrielle Bouchard ici). Réduire l’auteure à cette chronique, tout aussi horrible soit-elle, pourrait cependant paraître réducteur et ne prendrait pas en compte l’importance de son passé dans les luttes féministes: elle fut, entre-autres cofondatrice et directrice éditoriale de la fameuse revue La Vie en Rose (lVR) et est derrière plusieurs documentaires dont Baise Majesté, elle parle de ces expériences dans l’ouvrage.

C’est le récit d’une « vieille féministe » (p.75) qu’on lit. On y découvre une partie de son histoire personnelle, autant ses expériences dans lVR, sa réaction face au drame de la Polytechnique, qu’une histoire collective du féminisme à partir des années 70 à aujourd’hui qu’elle essaie de retracer. Pour ce faire, elle crée quatre périodes qu’elle met parfois en relation avec des événements contemporains: « les années de rêve » partant des années 70 et de la fondation de lVR à sa fin (mai 1987), « les années de plomb » qui met en relation la tuerie à la Polytechnique et le massacre de Charlie Hebdo, « les années du décolleté » qui parle de la période où elle s’est intéressée plus en profondeur à la relation des femmes avec leur sexualité et leur corps et finalement « les jours de colère » où elle parle de la controverse autour de la charte du PQ et de questions identitaires. Chaque section a ses propres questions et réflexions autour du sujet qui est abordé ainsi que des réflexions qui ont suivi l’événement (on parle, par exemple, de Polytechnique 25 ans plus tard).

À travers ces quatre chapitres, elle crée une histoire du féminisme qui débute avec le rêve d’une utopie atteignable au cours des prochaines années à un brusque retour à la réalité suite aux événements de la Polytechnique, pas tant par la tuerie, que par les réactions face à celle-ci qui atténuaient la teneur de ce moment. Elle compare ainsi les commentateurs qui mettaient l’accent sur le sensationnel de l’événement ou encore le réduisait à l’acte d’un fou à l’attentat de Charlie Hebdo dont la visée n’a jamais été mise en doute. Cette réalité, l’auteure poursuit, est que les luttes féministes passées n’ont pas tant influencé le monde d’aujourd’hui, en font foi le mouvement #agressionnondénoncée, l’hégémonie des hommes en politique, les différences de salaire entre les sexes, ou encore la relation des femmes avec leur corps.

Bref, malgré une prise de conscience,

« [les femmes] traîne[raient] tou[te]s, ou presque, des réflexes d’un autre siècle. Malgré leur émancipation, bien des femmes caressent l’idée d’être sinon entretenues, du moins protégées par un homme. […] Bien des hommes, eux, digèrent mal que leur blonde ne leur soit pas plus disponible. L’idée du repos du guerrier subsiste, elle aussi. » (p.78)

et le coût «pour être à la fois femme, féministe et citoyenne du Québec en 2015 […] demeure élevé » (p.79). L’auteure s’indigne donc du vernis d’un souci des femmes (ou d’une « égalité hommes-femmes ») qui amène la population du Québec à s’intéresser à la question du foulard islamique, mais reste insensible à tous les autres enjeux comme ceux de l’austérité qui touche directement les femmes, l’accès au garderie ou les coupures au Conseil du statut de la femme qui sont considérés comme banals voire nécessaires.

L’auteure garde cependant espoir en voyant les « jeunes féministes » et le « féminisme aujourd’hui » (p.75) aborder des questions intersectionnelles, utiliser les réseaux sociaux et de nouvelles expressions comme « culture du viol » malgré un monde qui diffère peu de celui de ses premières années. Bref, le rêve initial ne s’est jamais vraiment concrétisé, mais un nouvel espoir de changement apparaît.

À travers ces constations se rajoute aussi la critique de certaines femmes ou d’un certain féminisme. Dans « les années du décolleté », il y a une réflexion sur cet « appel à la vamp » (p.46) où tombent des femmes «fortes» que l’auteure admire (Nelly Arcan, Sylvie Moreau, etc.). Cet appel se traduit par une hypersexualisation, une objectification, une marchandisation du corps des femmes dont le mouvement féministe serait en partie responsable avec la réappropriation des outils de séduction pour contrer les stéréotypes sur les féministes. À cette critique, s’ajoute un constat de l’auteure sur l’estime de soi des femmes « ‘le Jell-O intérieur’ [qui] tremble toujours au fond de beaucoup de femmes, et je m’inclus là-dedans. » (p.51) et qui permet aux hommes, avantagés par leurs privilèges et la confiance envers eux de la société en général, de rester à l’avant-plan des différentes scènes.

Il m’apparaît cependant important de souligner quelques bémols à la réflexion de Pelletier dans ce livre qui, bien développée et très intéressante au niveau de l’expérience personnelle, semble être parfois aveugle aux observations de d’autres critiques. Ainsi elle accuse les féministes d’auto-victimisation (et de complaisance dans celle-ci!) et d’être en partie responsable des attitudes envers elles. En ce qui a trait à la question de la différence de salaire, elle le blâme aussi sur les femmes puisqu’elles ont moins tendance à demander un bon salaire ou une augmentation à leur employeur (alors que c’est un comportement qui leur est inculqué). Son essentialisation de la femme aussi étonne: les tâches ménagères et le soin des enfants relèverait « d’une différence sexuelle (ce qui ne changera pas) » (p.56)! Enfin, certaines de ses phrases surprennent de par leur caractère dénigrant: « Pourquoi condamnons-nous une femme qui se couvre la tête, mais ne disons-nous rien devant des ados qui s’habillent en putes? » (p. 70)

Bref, l’ouvrage est intéressant lorsqu’il vient question de se souvenir d’une histoire du féminisme au Québec avec quelques événements (on aurait aimé plus, mais bon, l’ouvrage n’est pas gros) qui sont mis en parallèle avec une actualité contemporaine. Les comparaisons sont justement choisies et permettent une réflexion poussée sur les événements et leur devenir. On aimera aussi cette petite partie biographique de Francine Pelletier qui se souvient de ses luttes et de ses réactions face aux tragédies et aux événements qui ont façonnés l’histoire du féminisme au Québec. L’auteure aborde aussi une pluralité de sujets, parfois trop rapidement (il y a plusieurs accumulations d’allusions à l’actualité féministe: pp.33-34, 42, 44, 60-61, 63 et 72-73), mais souvent en lien avec son propre parcours et ses propres recherches, ces parties sont donc intéressantes. Elle vient cependant nous surprendre lorsqu’elle parle de sujets qu’elle a moins connu comme ce qui définirait le féminisme de la jeunesse d’aujourd’hui. Les commentaires acerbes, voire carrément putophobe, sont aussi nombreux et les critiques du féminisme qu’elle adresse semblent injustes puisque les réflexions que Pelletier dénonce ne pas avoir ont bel et bien lieu, elle n’ont peut-être, cependant, pas été portées à sa connaissance. Semblablement à ce que la lecture de son article transphobe m’avait gâté l’image que j’avais de l’auteure, c’est probablement ces points aveugles et ces accusations rapides qui viennent gâcher la lecture de cet essai autrement très intéressant.

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