Mini-critique: With Her in Ourland de Charlotte Perkins Gilman

Couverture du livre With Her in Ourland de Charlotte Perkins Gilman

Autant la présentation d’une société utopique féministe peut paraître un beau et excellent modèle pour l’humanité à atteindre et sa description émerveillant pour son lectorat, autant les moyens pour y parvenir ne sont malheureusement déroulés comme un tapis rouge devant nos pieds.

Après Herland, une utopie féministe où trois hommes découvrent cette société utopique et partagent leur impression sur cette dernière à travers « leur découverte » de la société, mais surtout à travers l’éducation que les femmes leur prodigent, Charlotte Perkins Gilman raconte la suite de cette utopie: le voyage de retour où Van le sociologue revient avec Ellador, une habitante de Herland et lui fait découvrir « son » monde, imparfait, en guerre perpétuelle (notamment avec la première guerre mondiale en court à l’époque), d’inégalités, de discriminations, de pauvreté, d’hypocrisie, etc. Passé le premier choc psychologique pour Ellador (choc qui pourrait ressembler à un choc post-traumatique, venant d’un monde utopique, notre monde est certainement reçu comme tel), elle finit par critiquer notre monde de la tête aux pieds, mais apporte aussi des pistes de solutions pour pouvoir atteindre un monde beaucoup plus utopique, ou à tout le moins égalitaire, et propose de partager ses notes afin qu’on en bénéficie tou·tes.

Le projet est définitivement hyper ambitieux, le prologue/essai de mon édition du livre qui explique le parcours de l’auteure, sa conception sociologique du monde, ses influences, etc. était vraiment bénéfique pour comprendre un peu le projet du livre. Comme le souligne toutefois la critique, ces idées peuvent parfois beaucoup refléter les préjugés de son temps (malgré de très nombreuses nuances, heureusement) comme celles de notions de races, de nations qui partagent les mêmes caractéristiques pour tou·tes ses citoyen·nes, la vue du sexe (l’acte) comme uniquement reproductrice (on semble ignorer encore la contraception) ou encore mettre beaucoup d’accent sur la maternité/parentalité comme solution aux problèmes du monde (bien que la notion de maternité de Herland reste très particulière au livre, relève d’une éducation collective et où le père est tout aussi présent que la mère que la simple maternité au sens où on l’entendrait aujourd’hui).

La suite à l’utopie féministe, j’ai encore beaucoup de mal à qualifier son hybridité (on quitte la forme de l’utopie féministe pour observer notre monde qui apparaît complètement dystopique aux yeux d’Ellador), est aussi définitivement unique et révolutionnaire à sa manière; puisant énormément dans le féminisme culturel (un féministe plutôt essentialiste qui à cette particularité que l’essence féminine (maternité, care, etc.) serait meilleure et plus bénéfique pour l’humanité que l’essence masculine [la définition que je donnerais du terme pour l’auteure; c’est un peu plus complexe que ça]) pour élaborer sur plusieurs théories.
Notons notamment la théorie malthusienne de réduction des naissances, qui ne servent qu’à faire la guerre pour agrandir les territoires pour héberger plus de gens pour faire la guerre ce qui ne me faisait que penser à Louky Bersianik qui disait la même chose cinquante ans plus tard, et qui rejoint un peu l’idée de Françoise d’Eaubonne de grève des naissances par les femmes dans le Féminisme ou la Mort (aussi cinquante ans après With Her in Ourland). L’espèce d’écoféminisme, bien avant la lettre, de l’auteure ne s’arrête évidemment pas là, mais amène aussi une réflexion sur le gaspillage alimentaire et l’importance de la diversité d’une diète, mais aussi des critiques de la déforestation et du pillage des terres.

Je pourrais continuer très longtemps à parler des points et solutions que l’auteure, à travers Ellador, soulève: elle parle de l’importance de la démocratie et de l’implication citoyenne, de la perversion des théories du marché qui s’«autorégulerait» tout seul, de l’importance du gouvernement dans la mise en place d’infrastructure et d’organisation sociale, de socialisme évidemment, des droits des femmes, du gaspillage alimentaire, mais aussi du gaspillage financier (dans l’idée de profit indécent, mais aussi dans celui du vêtement), de l’importance encore et encore et encore de l’éducation de toute sorte, mais aussi d’une éducation citoyenne autant pour les enfants que les migrants, etc. With Her in Ourland est définitivement un roman/essai qui aimerait tout aborder, un de ces essais que j’aime appeler «total» puisqu’ils touchent à tout et articulent tout ensemble. L’auteure connaît aussi ses limites, il est impossible de dénoncer les travers de notre société et de tous les corriger dans un seul livre et elle nous remet en mains quelques pistes (l’éducation, encore et toujours) et espoirs (selon la protagoniste, nous pourrions régler la majorité des problèmes dans une très grand partie en trois générations), mais aussi l’impérative nécessité des réformes avec un avertissement retentit: la protagoniste ne peut tout simplement pas concevoir d’enfanter dans « notre » monde (et l’enfantement dans la société d’Herland est LA chose à laquelle toutes les citoyennes aspirent et passent à travers).

Les idées et propositions de l’auteure sont définitivement fascinantes et si certains progrès technologiques (contraception, Internet, etc.) existent aujourd’hui et pourraient remettre en question certains pistes de solutions ou fondement de l’essai, d’autres sont certainement toujours d’actualité et le roman reflète cette importance et cette histoire de la pensée et des solutions à apporter qui résonne encore aujourd’hui.

Ce livre est aussi une illustration majeure de l’effacement de l’apport des femmes dans la théorie enseignée dans les universités (on vise tout particulièrement la sociologie ici). Charlotte Perkins Gilman, avec ce livre, ainsi que le restant de son oeuvre, mérite définitivement sa place comme mère de la sociologie avec d’autres comme Flora Tristan et Jane Addams et son influence, encore ressenti aujourd’hui, devrait définitivement (re)trouver sa place dans les cursus universitaires.

Mini-critique: Herland de Charlotte Perkins Gilman

Herland est une utopie féministe dans le premier sens du terme: il s’agit d’un non-lieu, d’un lieu qui n’existe et n’existera pas, peuplé de femmes dont la constitution physique et psychologique tient d’une illusion et non d’une réalité à venir. C’est un rêve à atteindre, un lieu qui ne peut qu’inspirer le reste du monde comme il inspire, au final, les trois hommes qui le découvre. En ce sens, Herland tient beaucoup plus des utopies comme celles de Thomas More que des récits de SFF (d’Eaubonne, Tiptree, Vonarburg, Bersianik, etc.) dans lequels les femmes prennent le pouvoir ou sont les seules survivantes sur Terre.

C’est un magnifique récit présentant une société parfaite de femmes et on ne peut que déplorer l’état du notre monde et son manque de volonté pour s’améliorer. La critique du monde patriarcal n’est toutefois pas faite en relation avec la perfection de Herland, mais bien sur ses propres bases: ses oppressions qui sont perpétuées en toute connaissance de causes (violence, guerre, préjugés, etc.) et non celles pour lesquelles des efforts sont fait, mais restent insuffisants faute de moyens ou de volonté (faim dans le monde, maladies, etc.). C’est ce qui fait de cette utopie une critique excessivement bien aiguisée et ciblée du patriarcat et du monde dans lequel on vit et qui rend ce récit assez intemporel.

Il y aurait vraiment long à dire sur ce récit (je me suis toujours promis que si je faisais un doctorat, ce serait sur les utopies et eutopies féministes), notamment comment s’articule les différentes critiques, mais aussi les moyens proposés pour améliorer notre société.

Certains thèmes sont certainement partagés par d’autres: on voit pointer quelques considérations écoféministes, un respect certain de la nature et de l’agriculture, une spiritualité matriarcale entourée d’une imaginaire de non-violence prônant l’égalité sans divinité qui intervient auprès des mortelles, mais qui valorise plutôt l’action des individus qui la compose; aussi, une certaine priorisation de la collectivité sans négliger la liberté individuelle. D’autres thèmes sont moins courants et rappellent plus certaines considérations d’essayistes, notamment tout ce qui à trait à l’éducation: de très longs passages proposent des modes d’instruction, pas si utopique que ça, pour les enfants, qui allient jeux, développement et apprentissage au grès de l’enfant et de ses intérêts.

Un autre thème exploré par Herland est une conception de la Maternité (avec un M majuscule) différente de la maternité (patriarcale) où ce n’est pas le but d’avoir un enfant et de l’élever soi-même qui est important (la plupart des mères n’élèvent et n’instruisent d’ailleurs pas leur propre enfant dans cette société, cela est réservé à des éducatrices qui sont plus « capable » que la « mère » de faire ressortir le meilleur chez l’enfant), mais plutôt une considération de la génération suivante comme un bien précieux et de tout faire pour que son développement se fasse dans les meilleures des conditions (qu’elles soient environnementales ou éducatives). Ce souci s’exprime notamment par un intérêt moins marqué pour le passé et l’histoire qu’à préparer un futur pour les prochaines générations (un trait certainement absent de la société au sein duquel j’évolue).

C’est certainement une utopie qui donne à réfléchir longuement et sur soi-même, et sur la société. Je n’ai certainement pas fini d’y voir une excellente critique du patriarcat tout en proposant des solutions pratiques et accessibles. Plusieurs idées comme celle de la maternité (et la paternité) ne sont pas rejetées complètement, mais réinventées et repensées d’une manière beaucoup plus holistique et inspirante. L’amour aussi est exploré de manière très intéressante comme un lien affectif et intellectuel excessivement profond unissant des êtres en excluant les concepts de possession ou de besoin de prouver à l’aide de cadeaux ou de marques d’affections physique [sans les exclure totalement au besoin, Ellador est une femme utopique (encore une fois: non-lieu, elle n’existe pas réellement) qui demande simplement du temps pour s’habituer aux interactions physiques plus intimes (et pose certainement de belles bases de réflexions sur le consentement et les limites que son partenaire, bien que provenant du monde patriarcal très imparfait, est à même de comprendre et de respecter), je suis persuadé· que l’auteure ne rejette pas du tout les relations sexuelles ou le désir entre les deux partenaires].

Bref, bref, bref, certainement une utopie excessivement riche en thèmes et en réflexion. Le récit du protagoniste est certainement beaucoup plus porté sur l’action au début (cela me faisait pensait un peu aux récit d’archéo-fiction d’Abraham Merritt où des protagonistes découvrent des sociétés perdus, sans évidemment tous les stéréotypes, sauf ceux des « aventuriers », eux-mêmes qu’on retrouvait dans ses livres) et diminue petit à petit pour vraiment laissé place à la description et l’exploration de Herland et des fondements de la société.

Une magnifique lecture à la croisée entre la fiction et l’essai, la critique et l’optimisme d’un monde bien meilleur.

Critique du film La Bolduc (2018): Féministe ou branding féministe?

Je dois avouer ne jamais regarder de film dans un cinéma depuis plusieurs années. Les films ne m’intéressent généralement pas. Des exceptions ont été faites pour les films Star Wars (jusqu’au 7ème seulement) et pour Black Panther il y a deux semaines, mais aujourd’hui, le jour de sa sortie, je suis allé· voir La Bolduc, intrigué· par ce film qui tente, selon sa bande-annonce, de tracer des liens entre la chanteuse Mary Travers (interprétée brillamment par Debbie Lynch-White qui joue et chante magnifiquement bien) et Thérèse Casgrain (jouée par Mylène Mackay).

Je ne connais pas l’histoire de Mary Travers autrement qu’à travers une biographie pour la jeunesse que j’ai lu d’elle aux éditions de l’Isatis (j’en fait une mini-critique ici) qui elle aussi tente dans un chapitre, tant bien que mal, de tracer un lien entre le féminisme et Mary Travers à travers l’analyse d’un paragraphe d’une de ses chansons; analyse intéressante, mais une seule occurrence d’un thème féministe n’est pas suffisante pour extrapoler un féminisme sur l’ensemble de son œuvre. Ce n’est cependant pas pour dire que le parcours de Travers fut exempté d’obstacles dressés par la société patriarcale, bien au contraire, et cela, le film et le livre les soulignent à de nombreuses reprises. Il est à noter que je ne désignerais pas Mary Travers sous le nom de la Bolduc: non seulement elle ne s’en accommodait pas, mais en plus, c’est le nom de son mari, on l’appelait Madame Édouard Bolduc, surnom qui survit malheureusement encore aujourd’hui.

Mary Travers accusait certainement beaucoup de la mentalité conservatrice de l’époque et on l’observe dans ses réflexions sur le fait de devenir une chanteuse dans l’espace publique et que le fait que gagner plus d’argent que son mari est certainement facilitée par le fait qu’il est malade et incapable de subvenir aux besoins de sa famille. Elle doit toutefois souffrir des conséquences de ce (non-)choix (le regard et la violence de son mari qui, lui, ne le supporte pas et se réfugie dans l’alcool). Le film, seulement au début toutefois, insiste aussi beaucoup sur la violence du clergé à travers deux scènes : l’une où le prêtre sermonne la chanteuse de jouer au lieu de s’occuper de ses enfants, juste avant de se faire offrir une partie des recettes de la soirée; l’autre lors d’une soirée dansante où un jeune vicaire ouvre la soirée avec un discours sur l’importance d’avoir le plus d’enfants possible pour aussi longtemps que les femmes seront capables d’en enfanter.

Passé outre le clergé, le drame patriarcal se situe surtout au sein de la famille avec le mari, qui partenaire musical de Mary Travers au début, devient peu à peu celui qui décide et contrôle ce qu’elle, et ses enfants, doivent faire; sans grand succès souvent, mais jamais sans conséquences. Une des scènes montre la chanteuse, d’abord obligée de passer par son mari afin de récolter les recettes de ses records (et se dernier se servir allégrement dans celles-ci pour la boisson), ruser en lui faisant signer un contrat lui autorisant à gérer elle-même ses revenus de ventes, ruse qu’il découvrira plus tard et ne digérera pas. C’est plusieurs scènes comme ça, parsemées à travers le film, qui veulent dénoncer la condition des femmes et réussissent plutôt bien à montrer comment l’absence d’autonomie se manifeste dans le quotidien des femmes.

Il y a aussi ces trois scènes avec Mary Travers et Thérèse Casgrain pour le moins étranges. Évidemment, jamais elles ne se croisent, ni ne se voient. La première scène, elle manque de peu Casgrain qui venait distribuer des dépliants pour une réunion à une amie de Travers. Dans la deuxième scène, la fille (Denise Bolduc) de Mary Travers assiste à une réunion de suffragette (tenue par Casgrain) juste avant que sa mère ne vienne la sortir de là horrifiée à l’idée qu’elle ait compris les propos de l’oratrice. Dans la dernière, la chanteuse, très proche de mourir, voit à travers une vitre les suffragettes manifester leur victoire de l’obtention du droit de vote au Québec (avec en tête toujours Thérèse Casgrain). Une autre scène doit aussi être nommée: celle où Denise Bolduc sort d’un studio d’enregistrement et croise Thérèse Casgrain (qui était bien connue pour souvent prendre le micro en faveur des droits des femmes et qui aura même eu une émission radio intitulée «Féminia»!) qui tient à lui faire le message que sa mère en fait autant qu’elle, à sa manière, pour les droits des femmes et qu’elle l’admire immensément (paroles que sa fille répétera à sa mère incrédule, on la comprend, un peu avant sa mort). Je regrette de ne pas me souvenir des mots exacts, mais ces mots semblaient aussi forcés que les autres scènes. On aura voulu plaquer un message explicitement féministe au film qui arrivait très bien autrement à dénoncer les conditions des femmes et ça tombe un peu à plat (N’empêche, ça me fait regretter qu’il n’existe pas un super film sur le droit de vote des femmes au Québec avec un all-star cast de féministes dans les rôles de Casgrain, Circé-Côté, Idola Saint-Jean, etc. puis une suite au film avec Mary Two-Axe Earley, mais on rêve là…).

Une note importante sur une des techniques employée par le film pour faire ressortir ses idées comme ses tragédies, c’est de toujours fonctionner par un contraste accentué. Les parties dramatiques du film sont toujours précédées de scènes humoristiques ou joyeuses pour que l’effet soit encore plus prenant (une fête de Noël, une victoire des suffragettes, un show, un nouvel emploi, etc.).

Le contraste aussi entre la mère Mary et la fille Denise (contraste générationnel) sert aussi à soulever les aspirations que l’on croit cachée dans la mère qui sert un discours moraliste et chrétien à sa fille chaque fois qu’elle aspire à mieux. Sa présence comme pianiste dans les enregistrements de disques de sa mère, son accompagnement dans l’écriture des chansons, ainsi que la poursuite de la carrière artistique de sa fille permet de vraiment la présenter dans la continuité de la chanteuse qui aurait prit une voix résolument plus engagée, féministe ou contemporaine malgré les obstacles qui se dressent toujours sur son chemin et permet de réfléchir plus profondément sur les choix pris par la mère.

Les discours féministes ou à teneur féministe sont évidemment toujours contrebalancé par une réalité patriarcale qui empêchent leur exécution, mais de moins en moins au fur et à mesure du film et c’est le contraire qui finit par se produire.

Finalement, les classes sociales sont aussi marquées fortement, au début du film par le choix d’époux, un notaire, d’une amie de Mary qui deviendra suffragette alors qu’elle-même vit dans la misère et les chemins différents qu’elles emprunteront, ainsi que leurs habits très contrastés. Plus tard, c’est Mary Travers qui incarne cet écart de richesse alors qu’elle voit son quartier sombrer dans la faillite à travers la vitrine d’une voiture alors qu’elle-même est parée de superbes habits de scène. Cette scène du vêtement se poursuit jusqu’au rangement de ses habits distingués alors qu’elle ressort sa robe de mariage qui reflétait sa condition beaucoup plus modeste.

Une deuxième technique employée par le film est évidemment celle du choix de chanson pour accompagner le film qui, fortement facilitée par l’aspect auto-biographique de l’écriture de celles-ci par la chanteuse, permettent d’accompagner le film et d’explorer la condition de travailleuse et de pauvreté dans laquelle la famille Travers-Bolduc évolue. Une des richesses du film est d’en avoir choisie plusieurs et de ne pas simplement en montrer des extraits, mais vraiment de les laisser jouer au complet.

Le visionnement de la Bolduc est intéressant : nous avons le droit à une forte critique de la pauvreté, du clergé (uniquement au début du film cependant) et du patriarcat à travers un jeu de contraste et d’un choix musical qui accompagne le film. Les scènes avec Thérèse Casgrain sont cependant surprenantes et, à part marquer le conservatisme concernant les droits des femmes à travers les idées de Mary Travers, ne servent en rien au film et manque définitivement des subtilités qui sont pourtant bien saupoudrées ailleurs. J’en viens personnellement à croire que c’était pour élargir le public cible du film malgré un échec probable à ce niveau : j’étais la personne la plus jeune, d’assez loin, dans l’amphithéâtre où jouait le film et la salle ne réagissait pas aux scènes explicitement féministes comme elle réagissait aux chansons et aux épreuves de Mary Travers. L’insistance du film à toujours nommer Thérèse Casgrain et son importance chaque fois qu’elle apparaissait, comme si on ne s’en souvenait pas!, était aussi pour le moins malaisante. C’est cependant probablement les seules miettes féministes de films historiques québécois qu’on aura pour plusieurs années encore. Nous devrons donc nous en contenter encore une fois.

Répartition F/H des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2017)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du genre (1920-2017)
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De 1920 à 2017, 1052 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce quatrième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

Comme toujours, les bases de données que j’ai montées pour effectuer cette recherche sont disponibles pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer comme auteur·).

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1052 dhc remis, 941 ont été attribué à des hommes et 111 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 140 dhc ont été remis: 107 à des hommes, 33 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,6 dhc de remis à des hommes par année et 1,1 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,6% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,2%! Au cours des 10 dernières années, cela monte à 10,7 pour les hommes et 3,3 pour les femmes. Il s’agit là de 23,6% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a diminué pour les femmes de 0,4%.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 10 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées depuis 1920, mais a diminué de 0,5 pour les hommes par rapport à l’année dernière de nouveau dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarqué sous le rectorat de Guy Breton).

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observés dans le premier billet sur la question. Nous avons mis à jour l’un d’entres-eux:

  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 24% (22 dhc remis à des femmes) [une diminution de 0,4% par rapport à l’année dernière dû à un dhc décerné de moins que l’année dernière]
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Et les autres universités?
Le collectif opposé au sexisme à l’UQÀM vient d’effectuer un travail similaire le 30 octobre est arrive au conclusion que 20,3% des dhc des 25 dernières années ont été décernés à des femmes. C’est un pourcentage très légèrement plus élevé que celui de l’UdeM (à 18,7% dans les 25 dernières années). Nous attendons avec impatience les résultats dans d’autres universités!

Critiques intersectionnelles
Le genre n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.
Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seul·es une femme des Premières nations, un Innu, une femme noire, une Afghane et une Colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 8 personnes non-blanches (sur 119 dhc donc 6,7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.
Un dhc a été décerné cette année à André Dudemaine (un Innu de Mashteuiatsh).

Conclusions:
Bref, avec toujours moins du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant deux années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre.

À venir, éventuellement:
Une approche par faculté ou domaine d’étude pour tenter de voir si la discrimination est la même partout.

Source:
Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM
Liste des doctorats honoris causa de 2017

Répartition femmes/hommes des prix littéraires francophones au Québec

Avant-propos

Ce travail de recherche et d’analyse a été effectué sans financement et sur une base volontaire (dans mes temps libres). Ce billet sur les prix littéraires québécois francophone est mon idée (bref, pas une commande, ni une suggestion de quelqu’un·e) qui fut très fortement influencée par les autres recherches et travaux sur la répartition femmes/hommes de d’autres prix littéraires souvent plus ponctuels (Goncourt, Fémina, etc. bref, les « gros » prix) que généralisés.

Cette recension n’est évidemment qu’une pierre que j’amène dans la réflexion menée par (presqu’exclusivement) des femmes sur la pertinence d’une parité culturelle. Il y a une nécessité de voir les femmes autant représentées que les hommes dans les critiques de livres (voir les travaux de recension du CWILA [en français: Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL)]) que dans les prix littéraires.

Sans vouloir abuser de modestie, ce travail est encore à ses débuts : j’ai bien l’intention de mettre à jour ce dernier annuellement en plus d’agrandir l’étendue de la recherche à plusieurs critères d’analyse que j’ai dû mettre de côté (langue, prix défunts, inclure les nominations, des prix écartés, etc.; j’y reviens dans la méthodologie) afin de multiplier les angles d’approche et la pertinence de cette recherche.

Je prends toujours les critiques et suggestions avec un grand intérêt et reconnais que ce travail est encore loin d’être parfait et exhaustif.

Comme toujours, les bases de données que j’ai montées pour effectuer cette recherche sont disponibles pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer comme auteur·).

Méthodologie

J’ai tenté de couvrir tous les prix littéraires québécois francophones encore octroyés en 2017 même si le dernier octroi date de 2015 ou 2016 (c’est le cas des prix bisannuels par exemple). De ces prix, j’ai écarté tous les prix ayant débuté après 2015 (qui permet d’ôter plusieurs prix n’ayant pas un échantillon assez représentatif, je reconnais cependant l’arbitraire de cette décision, mais d’un autre côté, toutes les autres durées l’auraient aussi été y compris inclure les prix ayant uniquement été décernés en 2017). Plusieurs de ces prix sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

J’ai essayé de couvrir les nominations pour le maximum de prix possible, mais j’ai dû abandonner ce critère d’analyse pour plusieurs raisons : la difficulté de les retracer, l’absence souvent de ceux-ci sur des plateformes de recherche facilement accessibles, le temps mis à rechercher leurs auteur·es devenaient beaucoup trop important (surtout lorsque les nominations dépassaient 10 personnes). Je considère qu’un travail ne doit pas être fait s’il ne peut être complet, j’ai préféré abandonner ce critère d’analyse plutôt que de me concentrer sur une échantillonnage complètement arbitraire (et donc sujet à la critique). Plusieurs nominations de prix sont cependant référencées dans les bases de données, mais pas conservées pour l’analyse finale.

J’ai aussi exclu plusieurs catégorie de prix pour différentes raisons :

Les prix anglophones québécois ont été écartés, cette année, pour des raisons liées à la difficulté de les isoler des prix anglophones canadiens et de la difficulté à en retrouver un nombre suffisant. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

Les prix littéraires attribués par région/ville ont été exclus dû à des difficultés à les retrouver pour la plupart et une certaine importance que j’accorderais à les regrouper et effectuer une analyse semi-indépendantes des autres prix littéraires. J’émets l’hypothèse que l’octroi de prix en région ou dans une ville particulière dépendra fortement du type de jury sélectionné (autant au niveau du genre qu’au niveau professionnel des membres du jury), mais je n’avais pas accès à ces données pour le moment et j’ai préféré les exclure pour le moment. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

De la même manière, j’ai exclu les rares prix littéraires décernés uniquement à l’intérieur d’un corps de métier (ex : enseignants) pour des raisons de disproportionnalité femmes/hommes à l’intérieur du métier qui peuvent fortement influencer le restant des données. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

Les prix littéraires francophones hors-Québec ou canadiens sont exclus tout simplement parce qu’ils dépassaient la limite géographique de cette recherche. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

J’aurais beaucoup aimé ajouter une catégorie d’analyse en fonction des membres du jury (genre, métier, etc.), mais j’ai dû repousser cet angle d’analyse à une prochaine année par manque d’information ou de la difficulté d’obtention.

Tous les gains et nominations des prix littéraires ont été doublement vérifiés, lorsque possible, à l’aide de la base de données de la BANQ recensant un important nombre de prix littéraire au Québec et du site Internet du prix littéraire recensé. J’ai tout de même inclus les prix littéraires non référencés à la BANQ ou sur un site Internet. Si un conflit existait entre les informations de la BANQ et du site Internet (et elles étaient nombreuses), j’ai cherché dans les journaux et les communiqués de presse pour départager. Si l’information n’était toujours pas disponible, j’ai privilégié l’information contenu sur le site Internet du prix.

Finalement, j’ai regroupé les résultats de la répartition des genres en trois colonnes : Femmes, Hommes et Collectif (je n’ai pas trouvé de personnes non-binaires ou de genre fluide dans les résultats). Lorsqu’il était absolument impossible de déterminer le genre de la personne sur Internet, j’ai simplement exclus des bases de données ce résultat (c’est arrivé une seule fois avec un pseudonyme). Lorsque plusieurs prix sont attribués ou ex-æquo, j’ai mis le nombre de femmes et d’hommes récompensés dans les catégories (c’est pour cela que plusieurs prix dépassent le nombre moyen qu’on pourrait attendre d’eux). Pareillement pour les ouvrages de trois auteur·es et moins. Les ouvrages ou collectifs de quatre auteur·es et plus ont été mis dans les collectifs puisqu’ils influençaient beaucoup trop le restant des données. Contrairement à mon habitude, je n’ai pas distingués les collectifs de femmes des collectifs d’hommes et des collectifs mixtes puisque trop peu significatifs dans cette recherche.

Hypothèses de recherche

Avant d’effectuer cette recherche, j’avais plusieurs hypothèses concernant la répartition de l’octroi des prix; hypothèses qui ont constituées mes catégories d’analyses pour les résultats. Mon hypothèse est que le genre de l’auteur·e, le genre littéraire et l’anonymité ou non de l’œuvre vont influencer sur l’octroi des prix littéraires, mais pas son année de remise. Plusieurs sous-catégories d’hypothèses ont aussi été émises avant la recherche :

La première étant bien évidemment que généralement les hommes obtiendraient la majorité des prix littéraires.

La deuxième était que l’octroi de prix littéraire basé sur un travail anonyme avantagerait massivement les femmes.

La troisième étant que la répartition F/H des nominations influenceraient grandement le choix de la personne récipiendaire du prix, je n’ai pas pu vérifier cette information cette année faute de données suffisantes cette année.

La quatrième est que seul un jury mixte octroyait de manière plutôt paritaire des prix littéraires, je n’ai pas pu vérifier cette information cette année faute de données suffisantes cette année.

La cinquième était que le genre littéraire influencerait fortement qui le gagnerait. Mon hypothèse était que la poésie, la fiction, la SFF (science-fiction et fantasy), la BD, l’essai et l’ensemble de l’œuvre serait majoritairement dominé par les hommes tandis que les livres jeunesses le seraient par les femmes. Je n’avais pas d’opinion sur le théâtre, la nouvelle, la traduction ou le polar/policier

La dernière était qu’on ne verrait pas un progrès significatif dans la répartition des prix selon la date de fondation du prix (bref, que la « société » aurait « évoluée » depuis 1950 et qu’elle aurait plus tendance maintenant à favoriser les femmes).

Les résultats

Avant l’exclusion des différents prix rejetés (limitation géographique, années de départ, langue, etc.), ce que j’appelle la compilation brute, j’ai comptabilisé 96 prix littéraire de 50 organisations différentes. De ce nombre, seuls 82 prix littéraires ont été retenus sur les bases exposées dans la méthodologie. Au cas où on croirait que ces facteurs influencent drastiquement le résultat des données, j’ai tout de même effectué le simple calculs de voir la répartition de l’attribution des prix et j’ai obtenu 619 femmes, 1024 hommes et 12 collectifs (soit 37,7% de femmes, 61,9% d’hommes et 0,7% de collectifs).

Après l’exclusion des différents prix, les données nettes, j’obtiens 586 femmes, 965 hommes et 12 collectifs (soit 37,5% de femmes, 61,7% d’hommes et 0,8% de collectif) soit des résultats suffisamment similaires pour ne pas qu’on pense que j’ai falsifié à escient mes données. À partir d’ici, je ne ferais plus jamais références aux données brutes, mais uniquement aux données nettes.

Le résultat des données nettes semblent assez déprimant considérant que 52% de la population québécoise est constituée de femmes. Nous pourrions poser la question de connaître la répartition F/H des publications avant de poursuivre, mais de tels chiffres ne sont pas comptabilisés au Québec (qu’attendons-nous?); le seul pays où j’ai pu trouver une telle statistique est l’Australie où le 2/3 des publications sont faites par des femmes (bref, beaucoup plus que le ratio dans la population et si un tel ratio était similaire au Québec, rien ne nous empêche de le penser, les résultats concernant la répartition des prix est encore plus dramatique).

Cette réalité m’a aussi amené à poser la question suivante : qu’est-ce qui est considéré comme réellement paritaire (ou encore égalitaire) considérant que s’il y a avait une répartition 50/50 des prix littéraires, nous serions encore éloigné de la réalité de la représentation des femmes dans la population ou la publication? Faudrait-il créer des catégories de prix non-mixtes pour les femmes ET pour les hommes pour chaque afin d’être sûr de vraiment pouvoir bien illustrer le portrait littéraire? J’avoue ne pas avoir de réponses satisfaisantes à ces questions, doubler le nombre de prix n’aidera pas vraiment personne en ce sens que les bourses et le mérite serait probablement divisé en deux (sans compter qu’un des effets pervers de cette mesure pourrait être de n’accorder d’importance qu’aux résultats des hommes, en témoignent les championnats de sport) et exclurait de facto les personnes non-binaires.

Peut-être que favoriser une meilleure parité dans les nominations pourraient être une piste de départ, je prends par exemple les Prix des librairies, catégorie Romans où à sept reprises depuis 1995, que des hommes ont été nominés, mais jamais 5 femmes ne l’ont été; ce qui devrait apparaître comme douteux. En tout, on compte 63 hommes (54,8%) et 52 femmes (45,2%) pour les finalistes au Québec et 83 hommes (72,2%) et 32 femmes (27,8%) pour les finalistes hors Québec. Cela ne semble pas avoir une incidence directe sur les prix (66,7% des prix ont été décernés à des hommes au Québec et à l’étranger, bref, au Québec, la différence avantage les hommes de 11,9%, à l’étranger elle le défavorise de 5,5%, les prix littéraires jeunesses ne semblent pas montrer une incidence direct de la sélection sur la probabilité de gain). Bref, une telle mesure ne donnerait peut-être même pas de résultats concrets, bien qu’une recension comparative plus grande sera nécessaire pour vraiment obtenir une plus grande certitude quant à l’effet des nominations. Au mieux, les nominations devraient tout de même réussir à montrer qu’il n’y a pas une hégémonie masculine dans ce qui est considéré comme les meilleurs livres de l’année.

À la question de savoir ce qui est serait acceptable, j’avoue ne pas avoir de réponse. Mon idée de ce qui est paritaire est différente de celle d’une autre personne. Nous pourrions argument que 50/50 est l’idéal, qu’un écart statistique de 5% avec la moyenne est acceptable, mais d’autres pourraient aussi mentionner que seul le ratio 52/48 (si ce n’est pas le ratio de la population, prendre le ratio inconnu de l’édition serait tout aussi intéressant) est idéal comme d’autres pourraient très bien trouver un écart de 10% parfaitement acceptable ou encore refuser de se prononcer tant qu’on n’a pas le ratio de publication initial. Le ratio lui-même serait sujet à ce genre de question, mais le problème ne viendrait alors plus des prix, mais des éditeurs; peut-être le tort est-il partagé, mais encore une fois, le seul pays pour lequel nous avons retrouvé une statistique favorisait la publication des femmes. C’est pour cela que je présenterais des chiffres sans nécessairement juger de ce qui est acceptable ou non (quand il n’y a pas ou très peu de femmes, je ne me gênerais pas cependant).

Répartition du déséquilibre des prix

Maintenant que nous savons que seuls 37,5% des prix sont attribués aux femmes, il faut jeter un coup d’œil sur la répartition des prix. Certaines catégories sont-elles favorisées plutôt que d’autres? Comment les prix sont-ils distribués? Est-ce que certains prix privilégient uniquement des hommes et c’est uniquement eux qui débalancent les statistiques des autres prix?

Une analyse ordonnée par pourcentage nous renseigne bien sur cette répartition. On observe tout de suite que six prix littéraires n’ont jamais octroyés de prix à des femmes (dont les dates de début peuvent certes être récentes (c’est entre autre pour ça que j’ai exclu les prix ayant débuté les deux dernières années), mais des fois, c’est plus aberrant : 2014 (x2), 2013, 2012, 2011 & 1999 (pour le prix Bédélys Monde). D’autres prix plus vieux sortent du zéro absolu en ayant octroyé un seul prix à des femmes, c’est le cas du Bédélys Québec (1999), Bédélys Indépendant (2008; ce dernier a aussi un collectif), Prix Michel-Tremblay (2009), Prix Bédéis Causa – Prix Albert-Chartier (2013; ce dernier a cependant aussi un collectif) et le Prix Bédéis Causa – Grand prix de la ville de Québec (2013).

Une autre chose qui se dégage est aussi qu’outre les 5 prix ayant exactement 50% de femmes, 22 prix ont plus de femmes récipiendaires du prix et 55 prix ont plus d’hommes. Bref, nous pouvons écarter rapidement la théorie que seuls quelques prix dé-balancent fortement la répartition. Si on voulait vraiment jouer à ce jeu et que nous ôtions les 5 prix sans femmes; le pourcentage ne monterait qu’à 38,6% (de 37,5% précédemment calculé), un gain de 1,1% seulement.

Ainsi qu’on l’observe seuls 37 prix littéraires (sur 82) ont 40% et plus de femmes; bref, 45 (ou 54,9%) prix littéraires ont MOINS de 40% de femmes récipiendaires; ce n’est donc pas une poignée de prix qui ont des problèmes, mais bien la majorité.

Répartition du déséquilibre des prix par date

Un argument peut être soulevé quant au fait que les plus vieux prix pourraient influencer fortement la répartition F/H puisque « la société québécoise a évolué depuis les années ’60 et que nous sommes maintenant une société plus égalitaire ». Voici donc le même exercice, mais avec les prix, par date de fondation, séparés par décennie (à coup de 20 ans) :

Les 4 prix de 1946 à 1959 : 62F 151H 0C (29,11%)
Les 6 prix de 1960 à 1979 : 89F 146H 0C (37,87%)
Les 30 prix de 1980 à 1999 : 310F 446H 3C (40,84%)
Les 42 prix de 2000 à 2014 : 125F 222H 9C (35,11%)

[et pour le petit exercice, parce qu’on va me le reprocher :

de 2000-2013 : 35,8%
de 2000-2012 : 36,2%
de 2000-2011 : 36,8%
de 2000-2010 : 37,1%
de 2000-2009 : 36,5%
de 2000-2008 : 37,4%
etc.

Donc toujours en bas des prix de 1960 à 1979 & des prix de 1980 à 1999 même si on exclut plusieurs années de 2000]

Bref, malgré une évolution apparente, les prix ayant débuté en 2000 ont une répartition statistique inférieure aux décennie de 1960 à 1999 ce qui ne nous permet pas de conclure à une amélioration.

Je jette aussi un coup d’œil rapide aux 4 prix de 1940 à 1959 puisqu’ils illustrent plutôt bien qu’il n’y a pas d’ « évolution » dans leur attribution individuel, mais peut-être un peu au niveau collectif.

Médaille de l’Académie des lettres du Québec :
1946 à 1959 : 2F 2H (50%)
1960 à 1979 : 1F 4H (20%)
1980 à 1999 : 5F 11H (31,3%)
2000 à 2016 : 2F 12H (14,2%)

Prix Champlain du Conseil de la vie française en Amérique et du Salon international du livre de Québec – Prix Champlain :
1957 à 1959 : 0F 2H (0%)
1960 à 1979 : 3F 19H (13,6%)
1980 à 1999 : 4F 16H (20%)
2000 à 2016 : 5F 7H (41,7%)

Prix de la gouvernance générale – Romans et nouvelles de langue française :
1959 : 0F 1H (0%)
1960 à 1979 : 8F 11H (42,1%)
1980 à 1999 : 8F 12H (40%)
2000 à 2016 : 13F 4H (76%)

Prix de la gouvernance générale – Études et essais de langue française :
1959 : 0F 1H (0%)
1960 à 1979 : 2F 19H (9,5%)
1980 à 1999 : 5F 15H (25%)
2000 à 2016 : 4F 13H (23,5%)

Bref, malgré une évolution presque marquée pour les prix Champlain et des Romans et nouvelles (gouvernance générale), les deux autres prix ne permettent pas de démontrer une «évolution» dans l’attribution des prix. Seul une fois additionnés, les résultats semblent marquer une certaine amélioration.

1946 à 1959 : 2F 6H (25%)
1960 à 1979 : 14F 53H (20,9%)
1980 à 1999 : 22F 54H (28,9%)
2000 à 2016 : 24F 36H (40%)

Je pense effectuer un travail analytique plus détaillé de tous les prix par décennie (ou pourquoi pas par année un jour?) l’année prochaine pour pouvoir définitivement conclure à une amélioration ou non dans les prix littéraires (plutôt que de se pencher sur un mini échantillon dont la moitié amène à penser que oui, l’autre non bien que l’ensemble un peu, oui), mais encore une fois, ce travail demande du temps que je n’ai malheureusement pas eu cette année.

Bref, malgré des progrès certains, quoi qu’encore très fragile, pour les droits des femmes dans la société; ceux-ci ne semblent pas s’être particulièrement bien transposés dans une meilleure répartition de l’attribution de prix littéraire.

Répartition du déséquilibre des prix par genre littéraire

Je mentirais si je disais qu’en compilant les prix je n’avais pas déjà remarqué d’important écart dans la répartition des prix en fonction du genre littéraire. J’y reviendrais, mais quand j’ai commencé à rentrer le prix Bédélys (BD) dans mes bases de données, je suis tombé sur le cul pour ainsi dire. Heureusement, son «  »concurrent » » au Québec, le Bédéis Causa fait meilleure figure, mais malheureusement, certains genres semblent définitivement privilégier un entre-hommes. En ordre alphabétique de genre donc :

BDs

Définitivement la pire catégorie en ce qui à trait à la répartition. D’un autre côté, seuls deux organismes offrent ces prix et je crois nécessaire ici, exceptionnellement, de les séparer.

Les prix Bédéis Causa, très récents, pourrait faire beaucoup beaucoup mieux au niveau de certains prix (Maurice-Petitdidier, traduction et le grand prix de la ville de Québec), mais au moins deux de ses prix n’excluent pas complètement les femmes et pourraient même être considérés dans un zone paritaire idéale (un prix est 50-50, l’autre une différence d’un homme fait pencher la balance)!

Le prix Bédélys, beaucoup plus vieux celui-ci, semblent être à la rame. À part les prix spéciaux du jury et les prix jeunesses (qui semblent privilégier traditionnellement les femmes, j’y reviendrais), deux prix ne récompensent qu’une seule femme et un prix aucune (depuis 1999!!!). De tels chiffres devraient vraiment tirer une sonnette d’alarme.

Pour conclure rapidement, seuls deux prix BDs semblent dans la zone paritaire tandis que le reste m’apparaît complètement aberrant. C’est probablement une des illustrations les plus flagrantes des inégalités dans le monde littéraire. Les problème du prix Angoulême peuvent sembler un problème européen, mais il est bel et bien présent aussi au Québec.

Ensemble de l’œuvre

Je vais mentionner tout de suite être un peu malaisé par les genres littéraires ayant très peu de prix puisque je pense que les résultats peuvent être statistiquement peu significatifs (un seul prix pouvant fortement influencer les résultats), mais je les mets tous de même puisqu’ils restent parlant.

Ainsi qu’on peut le voir, à l’exception du prix du Metropolis bleu, l’ensemble de l’œuvre ne semble pas être si souvent décernés aux femmes (une auteure sur quatre) confortant cette idée du grand auteur masculin.

Essai

Malgré la grande admiration que je porte à Michel Biron, je n’ai pu m’empêcher d’être surpris par ses paroles sur les essais des femmes dans La Presse où il affirmait « Il y a moins de femmes qui ont écrit des essais, […] -Et pourquoi pas des essais féministes ? Il y en a quelques-uns. -Oui, c’est vrai, répond le professeur. Mais j’estime que c’est un sous-corpus en soi. ». Je travaille dans une librairie féministe et je dois avouer qu’effectivement, les femmes semblent un peu moins présentes dans les essais généraux lorsque les diffuseurs viennent nous parler des nouveautés, mais leur production est tout de même présente. Reléguer les essais féministes à un sous-corpus peut être intéressant au niveau de l’analyse, mais je suis persuadé· que le Deuxième Sexe est aussi important pour l’histoire littéraire, académique et sociale que l’Histoire de la sexualité de Foucault ou L’Être et le Néant de Sartre. Les essais féministes sont légion(ne)s et exclure (sciemment ou non) ceux-ci des essais, c’est aussi exclure l’importance des Beauvoir, Butler, d’Eaubonne, Despentes, Dumont, Friedan, Groulx, Haraway, hooks, Wittig, etc. de l’histoire.

Cette absence, toute relative soit-elle (j’attends toujours des statistiques de publication), ne se traduit pas non plus par une absence totale non plus (bien que d’immense progrès sont encore nécessaires). Je n’ai croisé peut-être que quelques essais rattachés de plus ou moins loin au féminisme récompensés dans ces prix littéraires (ce qui pose deux autres questions : y a-t-il un processus de non-considération de ces essais? et à quand un prix littéraire pour les essais féministes?).

Je ne crois pas avoir beaucoup à rajouter quant au fait que l’absence des femmes se fait tout de même remarquer. Malgré effectivement les Monique LaRue et Régine Robin qui se démarquent souvent dans les corpus universitaires et prix littéraires, la place n’est toujours pas libre quant à la reconnaissance des femmes pour le genre de l’essai.

FictionFiction

C’est peut-être un des genres les moins stéréotypés au niveau du genre dans l’imaginaire, l’abondante production aide probablement à brouiller les frontières et faciliter cette pensée. Dans la réalité cependant, seuls 38,3% des prix seront remis à des femmes. Au moins, les prix individuels semblent très libres dans ces attributions avec 6 prix sur 14 (42,9%) ayant au moins 50% de femmes malgré 7 prix (50%) ayant moins de 40% de femmes parmi ses gagnant·es.

Ce genre de prix semble ainsi être une belle fenêtre de l’ensemble des prix littéraires et peut-être qu’un de nos meilleurs indicateurs est justement d’observer scrupuleusement qui gagne ces prix si prestigieux à l’étranger (Goncourt, Médicis, Fémina, etc.) comme au Québec. Je n’exclue pas, l’année prochaine, d’approfondir cette hypothèse pour voir à quel point les prix de fiction sont représentatifs de l’ensemble des prix (en fonction notamment de l’année de publication).

Jeunesse

Mon hypothèse initiale était que les prix littéraires jeunesse favoriserait les femmes, ce qui n’est pas exactement le cas et la répartition semble être très proche de la parité. 8 des 17 prix ont au moins 50% de femmes récipiendaires et dans les neufs autres, on compte 3 prix qui ont des collectifs qui dé-balancent cette statistique (on peut donc assumer qu’un peu plus de la moitié compte au moins 50% de femmes ce qui n’est pas si mal).

Une analyse rapide plus poussée sur l’âge du public visé ne permet pas non plus de distinguer vraiment une période d’âge plus prononcée qui favoriserait ou non les femmes bien que plus l’âge du destinataire est élevé, plus il « semble » favoriser les hommes, mais ce calcul reste assez difficile à bien cibler et il me faudrait vraiment évaluer les tranches d’âge de tous les livres un par un pour conclure définitivement à quoi que ce soit. Ce projet est une recherche en soit et j’encourage fortement les intéressé·es à analyser cette question plus en profondeur (je sais que je ne pourrais jamais faire ce travail à fond dans le cadre d’un billet plus général puisque ça demande son analyse complète séparée).

Bref, le genre littéraire pour la jeunesse est plus égalitaire bien que je me pose toujours la question, comme pour les autres genres, de la proportion de livres jeunesse écrits par les femmes à la base (serait-ce vraiment 50-50 ou les femmes écrivent-elles plus de livres jeunesses dû à leur attribution de rôle social de mère? Est-ce que cette proportion change avec l’âge cible?).

NouvelleNouvelles

La nouvelle est probablement le genre qui m’a le plus favorablement surpris avec une certaine prédominance des femmes (toute relative soit-elle; nous n’atteignons jamais les niveaux d’attribution de prix à des hommes dans d’autres genres littéraires; de même, bien que tous les prix sauf un ont au moins 50% de femmes, le seul prix qui ne l’est pas possède un pourcentage d’attribution aux hommes plus élevés (70,6%) que tous les autres prix l’ont pour des femmes) dans leur attribution.

Cela semble être une belle répartition des prix littéraire.

Ouvrage illustré

On le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même). On apprécie cependant les résultats de ce dernier.

Poésie

Une autre surprise de ma part, il y a beaucoup plus de femmes récompensées que je ne le pensais initialement, 4 prix sur 10 ont même 50% et plus de femmes! Il y a cependant une nuance importante sur laquelle je reviendrais dans ma prochaine catégorie d’analyse : si 3 de ces 4 prix sont décernés à des textes soumis anonymement, le reste n’augure pas aussi positivement. Si on excluait ces prix, seul 1 prix sur 7 aurait plus de 40% de femmes (tout le reste est sous cette barre).

Bref, il s’agit d’un genre littéraire qui mérite vraiment d’être observé à travers une autre lentille que sa simple répartition pour vraiment voir émerger des tendances.

Polar/Policier/Thriller

Un genre qui compte pourtant dans son ADN et sa reconnaissance sociale d’importantes contributions de femmes (d’Agatha Christie à Chrystine Brouillet au Québec), mais qui ne se traduit pas en terme de prix littéraire, mais uniquement en vente (le prix Tenebris – meilleur vendeur se distingue). Les deux prix fondés en 2002 et 2005 n’ont décernée des prix qu’à trois femmes et un nouveau en 2012 n’a pas encore décerné de prix à une femme malgré 5 hommes récipiendaires.

Une immense déception, les organismes qui octroient ces prix devraient commencer à y réfléchir sérieusement.

Promotion

On le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même). La durée reste relativement courte, mais semble quand même plutôt favoriser les hommes (le collectif est celui de la librairie D&Q qui est quand même très féministe, donc c’est assez cool de ce côté!). On reste toujours dans cet univers BD très masculin.

Science-fiction & Fantasy

Une des bien belles surprises considérant la perception du genre par la société comme étant très masculine malgré d’importantes contributions et influence des femmes dans ces genres littéraires. De plus, le seul prix qui fait drastiquement baisser la moyenne est un prix dont les soumissions sont anonymes.

Peut-être le prix Solaris devrait faire des efforts supplémentaires pour cibler les femmes dans leur promotion du prix? Je sais qu’ils compilent des statistiques en fonction du genre des envois et que les hommes dominent largement ce nombre d’envoi (ce qui se reflète dans l’attribution des prix), il est possible que les efforts soient déjà très présent (tant mieux!!), mais il faudrait aussi repenser en fonction des résultats que les efforts déployés ne sont pas les bons. Je ne connais cependant pas du tout les personnes derrière le prix Solaris et aimerait beaucoup ne pas présumer à tort des efforts mis.

Théâtre

Pour un auteur qui a accordé une importance primordiale aux femmes dans son œuvre, le prix Michel Tremblay ne semble pas refléter cette réalité. Les autres prix de théâtre ne semble pas non plus leur accorder une si grande place.

Ces réflexions sur la place des femmes dans le théâtre sont régulièrement remis à jour sur la place publique, par Pol Pelletier ou des collectifs de femmes en passant par des dossiers consacrés dans des revues (le dernier en date) ou des livres sur le sujet (le dernier en date); la réflexion ne cesse de se poser depuis les années ’70 (avec d’autres dossiers spéciaux dans les revues, d’autres publications et d’autres collectifs). Le théâtre est loin d’être seulement de la publication, ce sont des comédien·nes, des salles de spectacle, des publics, des performances parfois hors scène, des créations collectives et individuelles, d’importants sommes d’argent qui circulent et sont octroyées, etc. Toutes ont leur propres réflexions féministes sur la place accordés aux femmes et aux représentations de celles-ci sur la scène ou dans l’espace public.

Ce n’est donc pas une surprise de constater qu’un tel débat aussi devra se poser sur la place des femmes dans les prix décernés pour le théâtre (dont je n’ai pas trouvé de trace nul part encore). Le théâtre est une des seules catégories à posséder des prix nommés après une femme (l’autre étant la fiction), mais ça ne semble pas aider du tout dans son attribution.

Toute catégories confondues

On le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même).

Traduction

Un autre de ces rares prix favorisant les femmes s’il n’était du prix Bédéis Causa (encore une fois, la BD…). Sinon, nous n’avons que le prix de la gouvernance générale et on le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même).

Répartition des prix : soumis anonymement à un jury ou non?

Ma deuxième hypothèse portant sur le fait que les œuvres soumis anonymement à un jury avantagerait de manière très significative les femmes. Il s’avère que c’est effectivement le cas et dans une proportion qui ne laisse pas de doute quand au fait que le genre de l’auteur influence définitivement dans son attribution de prix.

On parle d’une différence de 18%. Une différence qui fait en sorte que plus de femmes se font attribuer des prix littéraires que des hommes lorsque la soumission est anonyme. Une proportion excessivement proche de la population des femmes au Québec (52%).

L’anonymité d’un texte littéraire permet justement d’exclure beaucoup de préjugés (non stylistique) de la sélection et du texte gagnant ce qui avantage beaucoup les femmes dans ce processus, mais aussi, probablement, d’autres personnes marginalisées des cercles et prix littéraires pour différentes raisons.

Si on jette un coup d’œil plus détaillés à ces prix, on voit apparaître aussi d’autres caractéristiques intéressantes :

À l’exception des prix Solaris et Alibis (donc j’ai déjà glissé un mot et justifié que le pourcentage de gagnant·es était similaire aux soumissions), tous les prix (sauf un) ont plus de femmes que d’hommes récipiendaires. Le prix Piché de poésie est aussi le prix avec le plus haut pourcentage de femmes récipiendaires de tous les prix littéraires recensés. Les prix littéraires Radio-Canada (parmi les « grands » au Québec) sont aussi tellement similaires dans leurs répartition, qu’on croirait presque que ce sont les mêmes statistiques! Tous 13 femmes récipiendaires et 7 hommes récipiendaires (sauf celui de la nouvelle qui vient d’être décerné). Le concours de nouvelles XYZ est aussi remarquablement similaire dans sa répartition. Nous avons donc une idée intéressante de ce qui pourrait être une distribution de prix beaucoup plus objective.

Il faut cependant mentionner que ces prix récompensent des formes courtes, un travail sur les genres des soumissions et nominations devraient aussi avoir lieu avant de conclure définitivement à une évaluation parfaitement objective, mais nous avons tous de même un bon aperçu.

Séparer les prix anonymes du reste, en plus de faire chuter la répartition femmes/hommes de 37,5 à 35,1%; faut aussi passer le nombre de prix avec 50% et plus de femmes de 27 à 21 (bref, de 32,9% à 28,8%). La chute peut sembler faible, mais les prix anonymes ne représentait que 9 prix sur 82 (11%) ou encore 209 personnes sur 1563 (13,4%) ce qui affecte les résultats, mais pas de manière aussi significative que si nous avions 50% des prix littéraires anonymes.

Pour conclure

J’ai démontré clairement, je crois, que les prix littéraires n’étaient pas décernés de manière totalement objectives quant au genre de leur auteur·e. Je n’ai certes pas les statistiques de publications des livres, je recommande cependant fortement leur création le plus rapidement possible, mais en assumant plusieurs facteurs dont le fait que les femmes représentaient près de 52% de la population au Québec et qu’elles publiaient probablement plus que les hommes à la base, qu’elles auraient dû représenter au moins 50% des prix décernés, pas 37,5%.

Ce pourcentage de 37,5% est évidemment à nuancer. Dépendamment du genre littéraire du texte, ce pourcentage variait terriblement, dans l’ordre de proportion : Promotion: 12,5%, BD: 15,5%, Polar/policier: 24,3%, Essai: 25,4%, Ensemble de l’œuvre: 28,7%, Toutes catégories confondues: 22,9%, Théâtre: 34,9%, Science-fiction et Fantasy: 35%, Fiction: 38,3%, Poésie: 44,8%, Jeunesse: 48,3%, Traduction: 51,3%, Nouvelle: 56% & Ouvrage illustré: 57,1%. Bref, certains genres semblent définitivement privilégier un entre-hommes (qu’il le soit à la base ou non) et d’autres favoriser un petit peu plus les femmes. Dans ceux-ci cependant, les genre littéraires des nouvelles et de poésie, est fortement influencé par la soumission anonyme des résultats qui privilégient les femmes.

L’anonymité semble définitivement garantir une meilleure représentation des femmes, bien qu’encore une fois nous n’avons pas accès aux pourcentages de soumissions, les résultats semblent fortement avantager les femmes quitte à être la seule à leur garantir une attribution égale (voir supérieure) à celle des hommes. Commencer à juger de plus en plus de livres de manière anonyme peut évidemment s’avérer très complexe pour des livres plus longs et publiés, les juges pourraient très bien lire par accident ceux-ci à l’extérieur de leur sélection, pourraient reconnaître le style de certains auteurs (surtout en BD!) ou encore des mises en page de certains éditeurs (même si les textes étaient envoyé sans couverture et paratexte ou en version électronique sans aucune marque).

Je ne demanderais donc pas réalistement à ce que tous les prix littéraires soient jugés de manière anonyme bien que je ne découragerais pas non plus de telles initiatives lorsque possible. Ce qui peut être fait par exemple, pour plusieurs prix, c’est déjà de regarder leur historique (je l’ai fait pour vous!) et de se poser des questions sur les soumissions (est-ce que mes soumissions sont tous des hommes? anonyme? ou des sélections des éditeurs et éditrices [qu’envoient-illes]?), les nominations (il n’est pas normal d’avoir, par exemple, régulièrement 5 hommes finalistes ou 4H et 1F, mais jamais 5 femmes) ou encore le jury (l’idée de prendre la personne gagnante du dernier prix dans la sélection est une bonne idée, mais peut aussi reconduire des hommes à être encore et encore juré). Finalement, il pourrait être une bonne idée que les juré·es se posent aussi ces questions dans leur évaluation de l’œuvre bien qu’ultimement, je peux, et devrait, leur faire confiance quant à leur analyse stylistique ou autre de l’œuvre.

Je ne suis personnellement pas convaincu· à l’idée que les prix littéraires récompensent vraiment les meilleur·es auteur·es, pas uniquement en raison des résultats de ce billet, mais aussi de toute l’idée d’avoir de meilleur·es auteur·es que d’autres (je pense que chaque œuvre à ses qualités propres et qui peuvent être excessivement difficile à séparer). J’accorde cependant toujours beaucoup d’importance aux finalistes et nominés puisque, volontairement ou non, il y a toujours un regard critique et intéressant qui est posé sur un ensemble d’œuvres et que certaines se démarqueront toujours des autres, regard évidemment de l’époque durant laquelle il est émis. C’est entre-autre pour cela qu’un regard plus objectif sur les finalistes et gagnant·es est nécessaire, non seulement pour des questions de représentation ou de parité, de symbole ou de modèle; mais aussi pour une question d’argent (non négligeable quand on est auteur·e) et de reconnaissance, de subventions à venir et d’opportunités offertes par la suite, de lectorat et de ventes. Les prix littéraires sont un reflet de ce que la société (mais peut-être une partie très petite de celle-ci) pense de la littérature et du monde. Si seulement 37,5% des récipiendaires sont des femmes, qu’est-ce que ça nous dit du jugement esthétique des œuvres de femmes?

 

 

 

Remerciements et historique de modifications

Merci à toutes ces personnes qui ont suggéré des modifications que j’ai effectuées pour rendre ce billet plus rigoureux et encore meilleur au fil du temps (parce que tout travail se fait grâce aux autres ou au minimum s’inspire du leur):

Audrée Whilelmy; Changer le prix littéraire de Radio Canada catégorie récit du genre littéraire de fiction à celui de la nouvelle (il s’agit du même nombre exactement de mot à soumettre que la catégorie nouvelle) [modification effectuée le 20 octobre 2017].

Calculer l’absence de marginalités

Dans la prolifération des dénonciations, à juste titre, des all male panel (conférences composées uniquement d’hommes), regroupements de politiciens mâles et/ou blanc·hes seulement, etc. des commentaires sur la probabilité de telles occurrences ne cessent de se voir dans le paysage des commentaires sous les publications. Les pages qui dénoncent cet élitisme, ce sexisme ou ce racisme comme le Tumblr allmalepanel, les pages Facebook Décider entre hommes ou Décider entre blancs, etc. sont nombreuses et justifiées, mais qu’en est-il réellement au niveau statistique?

Outre le fait que ces commentaires semblent estimer que les femmes sont minoritaires dans la population, parce qu’on ne les voyait pas traditionnellement et que leur simple présence semble annoncer une invasion pour plusieurs commentateurs (et commentatrices). Pourtant, au Canada, les femmes constituent 50,4% de la population. Dans le monde, le pourcentage de femmes dans la population baisse légèrement (passant de plus de 50% en 1960 à 49,55% en 2016) [un chiffre notamment influencé par certains pays aux populations très nombreuses et à la faible proportion de femmes], mais reste très proche du 50%. Bref, l’invisibilité des femmes semblerait totalement improbable dans des conditions idéales d’opportunité des chances puisqu’elle constitue dans les faits et statistiques la moitié de l’humanité.

Ce ne sont pas que les femmes qui sont absentes des conférences, groupes politiques, du corps professoral, de certains emplois ou de l’espace public en général. Les populations racisées le sont aussi. Le terme souvent employé de « minorité visible » contribue certainement à cette absence d’attente dans la population. Dans les faits, il s’agit quand même d’une importante partie de la population. Par exemple, dans les sociétés autour desquelles je gravite, on compte 20,3% de « minorité visible » à Montréal, 1 personne sur 5, 11% au Québec et 19,1% au Canada (source). Aux États-Unis, ce chiffre monte à 27,6%. Leur absence dans une conférence d’une dizaine de personne devrait donc être une source de questionnement pour l’organisation d’une telle conférence.

Cependant, la question de « C’est juste une coïncidence, un hasard » ou « C’est quand même probable au nombre de conférences qu’il y a » revient constamment et en effet, c’est possible, improbable souvent, mais définitivement possible. J’ai donc décidé de créer un outil qui permettrait d’effectuer ce calcul et de montrer à quel point l’argument est fallacieux en montrant que les probabilités d’un tel événement sont tellement improbables qu’il s’agit manifestement de mauvaise foi (ou de politique identitaire blanche), de discrimination à l’embauche, de sexisme, de racisme, etc. de la part d’organisations, employeur·es, politicien·nes, etc.

Prenons simplement un exemple pour les départements de philosophie au Québec qui comptent 25% de femmes professeures à l’université, 28% au cégep (source), à l’université de Montréal, ça se traduit par 8 femmes sur 31 professeur·es (26%) (source, page consultée le 20 juillet 2017), un chiffre vraiment minuscule.

Aperçu du calculateur

Le calculateur

Un deuxième exemple: les formations politiques québécoises sont aussi aberrantes, le PLQ, le parti politique au pouvoir au moment de l’écriture du billet avait présenté 35 femmes à la dernière élection, soit 28% de toutes les candidatures; la CAQ fait encore plus piètre figure avec 27 candidatures (21,6%), seul QS avait présenté une égalité de candidats et candidates [le PQ avait 36,8% de candidature féminine] (source).

Avec l’outil créé, nous pouvons voir que les chances que cela se produise dans une société idéale sont quasi-impossible. Résultats : les probabilité pour que ça arrive pour le PLQ sont d’environ 0,000029%, la CAQ 3,31×10-9 % (8 zéros après la virgule!), pour le PQ c’est de 1,51%. Par comparaison, pour qu’un parti ait une représentation paritaire comme QS, la chance est de 50,02%.

Dans le cas du département de philosophie de l’UdeM, la probabilité d’avoir 8 femmes ou moins est de 4,7% (environ 1 chance sur 20). C’est en effet probable, mais le fait que toutes les universités du Québec accuse le même chiffre montre bien que la cause de l’absence de femmes n’est pas de cause probabiliste, mais bien ailleurs. Si les autres universités accusaient une présence paritaire de femmes et d’hommes ou même beaucoup plus de femmes dans certains départements, là, il serait en effet probable (pas certain, probable) qu’une anomalie statistique se soit causé, mais encore une fois, de l’ordre d’une chance sur 20.

Un dernier exemple sur l’impossibilité de certaines scènes avant de parler de l’outil en lui-même: la photo où Donald Trump est réuni avec des dirigeants républicains (le masculin est utilisé intentionnellement ici) pour célébrer la Chambre d’adopter un projet de loi visant à abroger et à remplacer l’Obamacare.

Cette photo qui a causé, avec raison, l’outrage un peu partout à travers les États-Unis et à l’international ne fait figurer que des hommes blancs (52 en tout) (et quelques femmes blanches qui n’était pas présentes sur la photo tronquée qui a plus largement circulé), mais les probabilité d’une telle chose dépasse l’entendement. Du côté des femmes (4), la probabilité est de 3,74×10^10% (8 zéros après la virgule). Du côté des personnes racisées, la probabilité est de 8,85×10^18% (16 zéros après la virgule). Bref, on peut conclure sans problème qu’il s’agit d’un parfaite exemplification des conséquences de politiques identitaires blanches, de telles probabilités sont pour ainsi dire tellement improbables qu’elles pourraient être aussi bien impossibles.

Comment fonctionne le calculateur et comment l’utiliser?

Le calculateur utilise une formule mathématique: P(k parmi n)=(n! / (k!(n-k)!))(pk)(qn-k) qui calcule (pour utiliser des mots savants) les probabilités exactes binomiales d’un événement k parmi n. Ce que ça veut dire, c’est que le calcul détermine quelle est la chance que la valeur k se produise dans n. En remplaçant les valeurs k et n par un chiffre, on détermine quelles sont les chances qu’une situation se produise réellement.

Il existe deux réponses dans mon calculateur : la première détermine quelles sont les probabilités qu’exactement k arrive sur n. Par exemple, quelle est la chance qu’exactement 10 conférencières soient présentes dans une conférence de 20 personnes. La valeur obtenu de ce calcul ne nous intéresse pas vraiment puisque la probabilité ne nous donne pas vraiment d’indications intéressantes pour une question de représentation. C’est pour ça qu’il y a une deuxième réponse juste en dessous qui nous offre une vraie probabilité intéressante.

La seconde réponse nous donne la probabilité que 10 conférencières ou moins soient présentes dans une conférence de 20 personnes, c’est à dire qu’il va additionner toutes les probabilité de 0 à 10 conférencières présentes à l’événement pour donner une estimation finale plus précise. Pour finir l’exemple, la probabilité dans ce cas très précis tournera autour de 50% puisque, grossièrement, la répartition homme/femme est sensiblement la même dans la population et que la moitié du panel serait au moins constitué de femmes. En bas de 10, les probabilité diminuent, en haut, elles augmentent (jusqu’à 100% lorsqu’on pose la question de quelle est la probabilité que 20 conférencières ou moins soient présentes). Sans être un excellent indicateur, il donne tout de même une bonne idée des probabilités d’un tel événement lorsque k est plus faible. Au moment où k est la moitié de n dans notre exemple, nous ne voyons pas trop la pertinence d’un tel outil puisque la parité est atteinte.

Dans un autre exemple avec une population marginalisée beaucoup plus minoritaire, le k devient de moins en moins pertinent au fur et à mesure qu’il atteint le ratio de base de sa présence dans la population. Par exemple, dans une proportion de personnes racisées de 0,11 (au Québec), le fait d’avoir 11 personnes racisées dans un événement de 100 personnes pourrait être correct (sa probabilité est de 57,9%) et le calcul ne serait pas trop nécessaire dans ce cas. Mais si on se donnait l’exemple du défilé de la Saint-Jean en 2016 et qu’on observait qu’il y avait 50 chanteurs et chanteuses, la probabilité qu’il n’y ait aucune personnes racisées n’est que de 0,3% (en fait, ça devrait même être de 0,001% puisqu’à Montréal, la proportion de personnes racisées est de 20,3%); bref, on constate bien un problème statistiquement.

Pourquoi je n’utiliserais pas ce calculateur?

Malgré le temps mis à créer cet outil et l’usage pertinent qu’on peut en faire, je ne l’utiliserais probablement jamais. Pourquoi? Ce n’est pas un outil objectif, il ne fait que calculer la probabilité qu’un tel événement survienne: il ne donne aucune information sur le sexisme, racisme, anti-capacitisme, etc. d’un groupe ni sur ses causes. Il mesure les conséquences de dynamiques et structures sans tenir compte des causes ou en proposant une ou des solutions adéquates (il ne suffit pas de constater : « ah!, il me manque une personne homosexuelle, allons donc en solliciter une » qui reviendrait à simplement faire du tokenisme et n’adresse nullement le problème initial qu’il soit structurel, volontaire ou autre).

Plusieurs solutions bien connues existent déjà pour adresser les inégalités, des CVs anonymes à la discrimination positive, et ne sont tout simplement pas mises en place parfois. D’autres, comme pour des soumissions de communications de colloques et de conférences, pourraient grandement s’inspirer des soumissions anonymes. Semblablement pour les prix littéraires encore trop souvent attribués aux hommes, les prix de nouvelles, récits, poésie, etc. dont les soumissions sont anonymes obtiennent des résultats favorisant beaucoup plus les femmes que les prix non anonymes qui favorisent les récipiendaires masculins.

Une simple sensibilité, prise de conscience, radicale à la question est aussi de mise. Alors que le Québec s’insurge (avec raison) contre l’absence de chanson en français dans une compilation de 6 DC pour le 150e anniversaire du Canada, on semble complètement mettre de côté l’absence de chanson dans une langue autochtone (tandis que quelques semaines plus tôt, on trouvait normal de voir une tonne de personnes blanches chanter pendant que des personnes noires poussaient un chariot ; outre la question de l’évocation de l’esclavage, reste qu’il est encore une fois très improbable/impossible que seules des personnes blanches se retrouvent en train de chanter).

La question de quelle probabilité obtenir pour être dans la marge acceptable est aussi une question sans réponse véritable. Je pourrais très bien dire complètement arbitrairement qu’à partir de 40% c’est acceptable, mais ça reste un jugement éthique sans fondement quelconque. Pour certaine personne, une probabilité en bas de 45% serait inacceptable, pour d’autre, nous n’aurions pas atteint la parité tant et aussi longtemps que les chances ne sont pas d’un moins 50%. Enfin, pour des événements récurrents nombreux et réguliers, abaisser les pourcentage à 25% pourrait se justifier puisque certains événements dépasseraient le 75% tandis que d’autres se situeraient autour du 50%.

Aussi, la non-mixité entre personnes marginalisées est aussi très importante (partage et mises en commun d’expériences et de savoir dans un espace plus sécuritaire que d’autres où cette expérience est complètement dévalorisées et moquées) et ainsi calculer la probabilité d’un nombre d’hommes dans un événement non-mixte de femmes s’avère absolument inutile et contre-productif.

Finalement, mon outil pourrait s’avérer un peu inutile à beaucoup d’endroits où on ne connaît pas la proportion de personnes marginalisées sur la population étudiée. Par exemple, pour vraiment savoir si les étudiantes sont absentes d’un colloque étudiant sur la géographie, il faudrait pouvoir connaître la proportion d’étudiantes en géographie et non la proportion de femmes à Montréal, au Québec ou dans le monde. Si cette dernière s’avérait être minuscule, hypothétiquement de 1%, notre calcul serait un peu inutile bien honnêtement, peu importe le chiffre qui sort, il y a un problème à régler en amont avant d’adresser spécifiquement le cas du colloque (bien qu’il pourrait aussi être adresser dans un contexte de discrimination positive, mais ce n’est pas le sujet de mon billet).

Dans quelques rares cas aussi, il serait possible d’utiliser cet outil pour justifier l’absence d’un groupe marginalisé en ne ramenant la chose qu’à une question de probabilité tout en évitant d’aller chercher des contributions de ces personnes et ne partageant l’événement qu’à travers nos groupes affinitaires.

Bref, il s’agit d’un outil intéressant, mais qui n’offre vraiment rien de plus qu’un constat mathématique qui se fait de toute manière à l’œil pour qui aura développé cette sensibilité. L’analyse de ratio d’une population marginalisée dans la population globale et du ratio dans un sous-groupe reste un outil beaucoup plus simple, accessible, évocateur et moins trompeur pour analyser des dynamiques oppressives dans un environnement précis.

Répartition hommes/femmes des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2016)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2016)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2016)
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De 1920 à 2016, 1038 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce troisième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

La base de données que j’ai montée pour effectuer cette recherche est disponible pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer).

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1038 dhc remis, 930 ont été attribué à des hommes et 108 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 150 dhc ont été remis: 114 à des hommes, 36 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,6 dhc de remis à des hommes par année et 1,1 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,4% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,1%! Au cours des 10 dernières années, cela monte à 11,4 pour les hommes et 3,6 pour les femmes. Il s’agit là de 24% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a augmenté pour les femmes de 0,7%.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 10,5 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées ont légèrement diminué pour les hommes et les femmes par rapport à l’année dernière dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarqué sous le rectorat de Guy Breton).

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observé le premier billet sur la question. Nous n’en avons pas trouvé de nouveaux, mais mis à jour l’un d’entres-eux:

  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 24,4% (20 dhc remis à des femmes) [une augmentation de 0,4% par rapport à l’année dernière dû à un dhc décerné de moins que l’année dernière]
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Critiques intersectionnelles qui peuvent être formulées:
Le sexe n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.
Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seules une femme autochtone, une femme noire et une colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 6 personnes non-caucasiennes (sur 105 dhc donc 5,7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.
Aucun dhc n’a été décerné à une personne non-blanche cette année.

Conclusions:
Bref, avec toujours moins du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant deux années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre. Malgré la publication du billet l’année dernière et mes tentatives de contacter l’UdeM à ce sujet sont restées lettre morte. L’année dernière, j’ai eu l’occasion de partager mes résultats avec le comité permanent sur le statut de la femme de l’UdeM, mais le seul changement de 2016? Un doctorat honoris causa de moins que l’année dernière et toujours autant de blancs (6 canadien·nes et 1 américain).

À venir éventuellement:
Une approche par faculté ou domaine d’étude pour tenter de voir si la discrimination est la même partout.

Source:
Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM
Liste des doctorats honoris causa de 2016

Les souffrances invisibles de Karen Messing

Les souffrances invisibles de Karen Messing

L’essai de Karen Messing est extraordinaire. Non pas seulement parce qu’elle s’attarde à décrire en détails comment l’environnement de travail peut rendre plusieurs catégories d’emploi des métiers où les travailleurs et travailleuses sont à risque d’être malades, d’être exposé·es à de la radiation, à des douleurs chroniques ou permanentes, etc. mais aussi par une réflexion plus générale sur le travail physique demandé et le peu de considération qu’on y accorde vraiment.

L’essai n’est pas qu’une analyse approfondie du comment l’environnement affecte la santé. Il s’agit aussi du récit du parcours professionnel, et parfois plus personnel, de l’auteure et de l’évolution de sa pensée. Présenté à travers 11 chapitres qui constituent presqu’autant d’études sur un sujet précis (des techniciens de surface dans les hôpitaux aux enseignantes en passant par le travail à la chaîne ou les serveuses de restaurant), elle reprend différents articles écrits au cours de sa vie pour articuler un récit autour de ce qu’elle nomme le « fossé empathique » soit une sourde oreille que les chercheur·es font face aux travailleurs et travailleuses de plus bas statuts que les premièr·es. Il s’agit aussi d’un essai qui articule une réflexion importante sur les conditions de travail, mais aussi d’une large indifférence/insensibilité des patrons d’entreprise qui part du refus aux universitaires d’étudier les conditions de travail de leurs employé·es jusqu’au mensonge orchestré.

Ce qu’avance Messing n’est pas inconnu pour moi, ayant travaillé dans différents emplois (et études) nécessitant des déplacements physiques et le transport de charges plus ou moins lourdes régulièrement; j’ai bien évidemment ressenti ces douleurs malgré mon relativement jeune âge, douleurs qui allaient en s’accentuant au fur et à mesure des années. Lors de mon dernier emploi, en raison d’horaires de cuisine particuliers, je ne prenais pas vraiment de pauses pour m’asseoir et souffler ce qui me causait de grandes douleurs aux pieds et une fois rentré· chez moi et assis·, je peinais souvent à me relever. Une partie de cette douleur s’estompa lorsque je commença à m’asseoir régulièrement durant mes chiffres, mais étant la seule personne en cuisine, il était difficile de vraiment se reposer puisque je devais me lever sitôt que survenait un·e client·e. L’auteure de Les souffrances invisibles se penche sur le problème de la position debout, parmi bien d’autres, en s’attardant notamment aux caissières de supermarché nord-américain qui travaillent en position debout contrairement à leurs homologues européennes qui travaillent assis. Messing en vient évidemment à constater des problèmes qui pourraient se régler en permettant simplement d’avoir un siège pour les caissières. Dans les chaînes de supermarché cependant, on refuse cette solution sous prétexte que le comptoir serait alors trop haut pour effectuer les transactions (réglé simplement avec un siège plus haut ou avec un siège qui permet de bien s’accoter debout) ou encore que ce serait un manque de respect pour les clients que d’être servi·es par des personnes assises.

C’est probablement là qu’un premier «fossé empathique» peut être constaté, un·e client·e tient-ille vraiment tant à se faire soi-disant «respecter» au risque d’accidents de travail plus fréquent et de douleurs constantes pour la personne qui travaille? Si oui, peut-être avons-nous une vision un peu tordue de ce qu’est le respect surtout lorsque ce sont les personnes de plus bas statut qui vont alors se blesser pour gagner simplement assez pour subvenir à leur besoin et leur famille.

Parlant de famille, l’auteure observe aussi combien les horaires de travail changeant, de soir, de fin de semaine, etc. sont anxiogènes pour les travailleurs et travailleuses avec des familles pour qui doit souvent alors trouver des gardien·nes pour les enfants en bas âge, quelqu’un·e pour aller les chercher à l’école ou à la garderie. Même lorsqu’un·e partenaire est présente, cela n’empêche pas les casse-tête surtout lorsque les horaires de ce·tte dernièr·e sont aussi complexes. Encore une fois un problème qui pourrait être réglé plus facilement en établissant des horaires plus tôt ou plus réguliers ou en pensant qu’il n’est probablement pas nécessaire pour un supermarché d’ouvrir jusqu’à 2 heures du matin (oui, Messing parle de ces travailleurs qui ne pourraient absolument pas magasiner en dehors de ces heures).

Nous avons parlé d’exemples concrets de ce qu’elle décrit dans le livre, on pourrait les détailler encore longtemps, que ce soit pour dépeindre les conditions de travail des concierges de train en France ou des travailleurs dans une usine avec de la poussière radioactive qui s’imprégnait partout. Cependant, un autre des aspects de l’essai est de discuter de comment ces problèmes d’environnement touchent très souvent les femmes. Cet aspect est abordé dans l’essai autant à travers les études menées que le parcours personnel de l’auteure qui essuyait souvent des refus de subventions au début de sa carrière et les réactions de certains de ses collègues universitaires qui ne semblaient pas comprendre l’importance des approches différenciées en fonction du sexe.

Cette déconnexion des universitaires face à certaines réalités est un peu le cœur de l’ouvrage si on y réfléchit bien. C’est en tout cas à eux que s’adresse surtout (mais pas que) la formule du «fossé empathique», mais aussi dans une très large mesure l’ouvrage. Bien qu’il soit relativement accessible, définissant et vulgarisant un peu tous les sujets de l’ergonomie à la valeur-p, l’essai reste un recueil d’articles bien spécifiques, bien que relié par un plus grand récit, sur l’ergonomie et le travail de chercheur·e universitaire qui raconte parfois bien longuement les processus de demandes de subventions.

Bien que les critiques qu’elle adresse aux universitaires sont souvent celles qui leur sont régulièrement adressées : rester dans leur tour d’ivoire, d’appartenir à une classe élevée et leur désintérêt presque totale pour ce qui ne relève pas de l’université; les critiques sont formulées avec des exemples bien précis et des situations réelles. Alors que des travailleurs sont en train de souffrir, voir de risquer la mort, dans leur milieu de travail, les universitaires choisissent presque sciemment de les ignorer pour des études qui leur permettrait de publier dans des revues plus prestigieuses ou encore des études rentables (souvent commandées par des entreprises) plutôt que de se responsabiliser face au restant de la société ou travailler en partenariat avec des syndicats. Ces choix peuvent être parfois un peu forcés par les gouvernements, dont les coupes aux subventions, du gouvernement conservateur, qui ne rejoignent pas les intérêt des entreprises. D’autres fois pourtant, il peut s’agit de différence de classe dont les universitaires n’ont pas nécessairement pris conscience. L’auteure parle notamment de sa situation à elle qui a toujours été relativement aisé (née d’un père cadre et d’une mère artiste de gauche, mais qui gravirent tout de même des échelons) et de ses collègues qui le sont parfois moins et qui remarquent parfois des situations à laquelle elle peut être aveugle.

Un seul exemple : l’auteure raconte la fois où elle voulait photographier des concierges pour pouvoir montrer à quel point elles devaient adopter des positions inconfortables pour nettoyer certains recoins inaccessibles (positions un peu caricaturées par la couverture de l’essai). Malgré sa tentative d’avertir à l’avance, le message ne s’était pas rendu aux employées et ces dernières refusèrent en bloc de se faire photographier dans leur tenue de travail par une universitaire avec des vêtements qui montrait assez clairement son appartenance à une classe sociale plus favorisée. Bien qu’elle finit par réussir à les photographier un peu plus tard (les employées étaient alors préparées à être prises en photo et l’auteure ayant pris le soin de mettre des vêtements plus ordinaires), une certaine confiance s’est brisée à ce moment.

Le manque de confiance peut aussi surgir du fait que les recommandations qui découlent d’études ne sont parfois pas adoptées, voir refusées catégoriquement, par les patrons (ou le gouvernement!) alors qu’on leur a démontré le danger pour les travailleurs et travailleuses. Ces situations posent très sérieusement la question de l’utilité de la recherche des universitaires pour les employé·es. Bref, c’est aussi une réflexion très sérieuse et engageante sur les classes sociales que propose Messing.

À travers son parcours et son livre, l’auteure doit aussi s’attaquer à des mythes extrêmement tenaces, dont celui de la valeur-p qui, alors qu’elle est complètement arbitraire, limite très très souvent l’établissement de corrélation entre certaines conditions de travail et des accidents/maladies. Je réfère là au chapitre 10 qui est consacré à cette question (et auquel elle amène quelques éléments de réponse). Parmi les autres mythes que l’ergonome attaque est celui du travailleur malhonnête, qui ne ferait que se plaindre pour obtenir le maximum de jours de congés. Celui-là que même les docteur·es ne croient pas alors qu’une tâche répétitive est exercée et que la corrélation devrait apparaître évidente, mais qu’ils laissent passer d’autres accidents identiques comme des blessures lors d’activités physiques ou de loisirs ponctuels puisque les docteur·es comprennent ce type de douleur parce qu’illes peuvent se rapporter à ce genre de situation. Les patrons sont aussi largement à blâmer pour l’indifférence manifeste face à ce genre de situation, où même lorsque plusieurs travailleurs et travailleuses sont affecté·es des mêmes problèmes (de l’asthme, à des mots de dos, etc.) et qu’illes essaient de changer leur condition de travail pour empêcher la répétition de ces douleurs, rien ne bouge. C’est en ce sens que le sous-titre de l’ouvrage, Pour une science à l’écoute des gens, se révèle: plusieurs de ces problèmes pourraient être résolus simplement en étant à l’écoute, que ce soit les universitaires ou les patrons, et l’ouvrage regorge de ces exemples où une simple oreille tendue pourrait guérir les problèmes de dos.

Cette science empathique n’est malheureusement pas suffisante à régler tous les problèmes et doit parfois faire face à des situations où des gens égoïstes se servent de tous les outils à leur disposition, des tribunaux aux mensonges, pour empêcher que leurs privilèges et vision des choses ne changent. L’auteure raconte une situation particulière où une étude intitulée EQCOTESST fut attaqué de tous les côtés par des regroupements d’employeurs qui accusaient l’étude de manquer de fondement scientifique et où l’organisme qui chapeautait le projet a dû abandonner l’étude pour ne pas à avoir à mettre toutes ses énergies à la défendre. Cela n’a pas empêché par la suite des délégués patronaux à mentir régulièrement sur la même étude (parce que la répétition, à défaut d’être vraie, à cet avantage de passer pour vrai) même si on les avait repris sur la question (voir pp.189-191) et montré en quoi leur argument était mensonger.

Karen Messing nous informe non seulement sur ce que pourrait être une science empathique, dans ce cas précis quels pourraient être les potentiels de l’ergonomie, mais développe aussi une réflexion beaucoup plus large sur la société et l’environnement de travail. Que ce soit à travers les rapports de classe ou de sexe, les plus largement développés dans l’essai, la confiance et l’empathie que l’on décide d’accorder ou non et qui ont des conséquences réelles pour le bien-être général, ou encore les rapports de pouvoir qui sont toujours à l’avantage des mêmes. En plus d’ouvrir les yeux à différentes réalités et différents emplois, les recommandations de Messing vont plus loin que toucher simplement à une catégorie d’emploi. Personnellement, je suis déjà en train de repenser certains présupposés, de repenser à quel genre de «fossé empathique» je possède, mais aussi de penser à un environnement de travail beaucoup plus sain et ergonomique pour une coopérative que je cofonde. Bref, l’auteure ne reste justement pas dans cet abstrait de la tour d’ivoire universitaire et nous force à nous reconsidérer et à commencer à avoir un impact, lorsqu’on peut, non-négligeable sur notre environnement.

À mettre entre les mains de tou·tes les patron·nes et universitaires, mais aussi pour les personnes intéressées par les conditions de travail, l’ergonomie et la différenciation sexuelle du travail.

Mini-critique : Les filles aussi jouent de l’air guitar d’Hélène Laurin

Les filles aussi jouent de l'air guitar

Un bon essai, très bien vulgarisé et pratique pour découvrir l’air guitar!

L’essai, adapté du mémoire d’Hélène Laurin et de deux communications lors de colloques, me fait découvrir le monde de l’air guitar (et m’a même conduit· à aller regarder plusieurs prestations du genre par la suite), mais c’est bien loin d’être tout : l’auteure s’attarde à retracer, avec brio, l’intertexte de prestations de quatre air guitaristes (ce qui n’est vraiment pas sans me déplaire personnellement pour avoir fait un travail similaire avec mon mémoire). Elle détaille même comment ces relation intertextuelles s’effectuent, sous la forme d’allusion, de parodie, de pastiche ou de travestissement et ce que ces choix impliquent pour la prestation.

En plus d’amplement détailler les référents musicaux, très pratique pour les personnes comme moi qui ne connaissent pas vraiment le rock n’ roll, l’auteure arrive à synthétiser avec brio la poétique (ce qui ressort d’unique d’une création, son style particulier) des différents groupes musicaux (des Beatles à Lady Gaga en passant par Kiss) en quelques pages seulement! et à grand renfort de références bien soutenues. Ces résumés permettent de comprendre et d’apprécier à leur plein potentiel les différentes prestations des performances détaillées.

Cette recherche référentielle est accompagnée d’une bonne analyse de la performance du gender dans chacune des présentations et répondant à la question du pourquoi de l’absence des femmes dans les compétitions d’air guitar, mais aussi comment leur présence se manifeste et ce qu’elles manifestent comme réaction auprès du public et des juges. Cette analyse se fait sans détacher complètement la pratique de ce qui se passe dans les milieux musicaux, mais plus particulièrement le rock, au niveau de la représentation des femmes (en genre et en nombre).

La seule faiblesse de l’essai est peut-être cette accumulation de quatre analyses qui fonctionnent toutes exactement de la même manière : description de la performance, repérage de l’intertexte et explication, analyse de la performance du gender et considérations plus générale. Lassante pour une lecture ininterrompue, mais évitable par un espacement de lecture des analyses.

Bref, malgré une redondance qui se sent à la troisième ou quatrième analyse, il s’agit un bel essai pour des découvertes de performances musicales, avec ou sans guitare, mais aussi pour être introduit aux manifestations et allusions des groupes musicaux d’hier et aujourd’hui dans la culture. Il s’agit aussi d’un bon essai pour être introduit à la notion de performance du gender de Judith Butler grâce à de nombreux exemples.

P.S.: Un essai sur l’air guitar peut-il être qualifié d’essai littérair ?