Liste des ouvrages évoqués lors de la conférence The Americans’ Tale

Voici la liste des ouvrages que j’ai évoqué lors de la conférence The Americans’ Tale le 5 avril 2019. J’ai mis l’ouvrage en français lorsque disponible dans cette langue.

Il est possible de cliquer sur la couverture et le texte parfois (lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, vers une critique que j’ai fait du livre sur mon blog et autres).

Margaret Atwood

Évidemment, nous avons parlé de The Handmaid’s Tale

Aussi, de Margaret Atwood, j’ai évoqué sa trilogie post-apocalyptique MaddAddam qui parle beaucoup plus d’environnement et d’écologie

J’ai aussi brièvement évoqué la voleuse d’homme (The Robber Bride)

Romans apocalyptiques et post-apocalyptique

L’héritière spirituelle de Margaret Atwood, Alderman décrit un monde dans lequel les femmes se découvrent un pouvoir et infligent aux hommes ce qu’elles ont subi durant des millénaires (exemple d’un roman qui effectue une inversion des genres (gender swapping) pour illustrer l’oppression)

Un roman qui reprend beaucoup des idées narratives derrière The Handmaid’s Tale, mais plus sous des angles linguistiques

Nouvelle dystopique de 1977 dans laquelle les hommes se mettent à tuer toutes les femmes pour des raisons biologico-théologique. Thèmes environnementaux aussi très présents

Brièvement évoqué comme un autre roman post-apocalyptique qui préfère nous laisser interpréter ce qu’il s’est passé

Romans utopiques

Disponible uniquement en bibliothèque. Sujet de mon mémoire, une société utopique de femmes dans laquelle la protagoniste cherche à savoir ce qu’il s’est passé pour que les femmes en viennent à tuer tous les hommes. Je parle des liens entre l’écoféminisme et le roman dans une vidéo YouTube si vous voulez préférer l’écouter plutôt que de lire le mémoire

Herland, écrit en 1915, comme un des premiers exemples de texte utopique féministe, qui gagne à être beaucoup plus connue (et son autrice, de se retrouver au rang de mère de la sociologie au même titre que les autres « pères » de la sociologie)

Afro-futurisme

J’ai évoqué le regain d’intérêt pour certains livres suite, entre-autres (beaucoup d’autres facteurs entrent en compte) au film Black Panther et à la musique de Janelle Monae

L’ouvrage se déroulant durant un apocalypse avec une protagoniste noire et un président américain avec un slogan « Make America Great Again », roman écrit en 1993!

Une autrice afro-futuriste évoquée qui s’inscrit à la suite de l’oeuvre d’Octavia Butler et vient rejoindre un plus jeune publique

Une deuxième autrice afro-futuriste évoquée qui s’inscrit à la suite de l’oeuvre d’Octavia Butler et vient rejoindre un plus jeune publique

Écologie et écoféminisme

Disponible uniquement en bibliothèque. Je parle de l’essai fondateur de l’écoféminisme dans une vidéo YouTube en relation avec le roman de SF Les Bergères de l’Apocalypse

Autres livres mentionnés

J’ai mentionné Joanna Russ, Françoise d’Eaubonne et James Tiptree Jr. parmi les écrivaines de science-fiction féministe qui sont malheureusement pas ou à peine rééditées aujourd’hui. En français, seul James Tiptree Jr. possède un roman de science-fiction en circulation parmi les trois écrivaines qui ont un large corpus dans lequel puiser.

J’ai aussi évoqué le très faible nombre de prix littéraires québécois (37,5%) décernés aux femmes. Voici ma source.

Sara Ahmed a aussi été évoquée dans une question et il a été souligné qu’aucun de ses ouvrages n’a encore été traduit et qu’ils sont malheureusement très chers en anglais (rejoignant le sort de beaucoup d’autres femmes ainsi inaccessibles pour un large public).

Aussi, brièvement évoquée, la vidéaste Natalie Wynn pour sa chaîne YouTube ContraPoints.

Une géniale vulgarisation du Deuxième Sexe de Beauvoir sous l’angle de la soumission.

Une anthologie de texte de femmes publié en réaction/réappropriation de l’insulte lancé par Trump. Un recueil de différentes perspectives de femmes qui proviennent toutes de milieux différents.

Un essai que je suis en train de lire en ce moment et qui raconte, entre-autres choses, l’histoire des « émeutes » de McGill où des afro-canadiens se sont fait tarir d’insultes racistes et comment la presse a parlé de l’événement.

Livres féministes préférés de Françoise David

Livres préférés d’Andréanne Bissonnette

Livres préférés de Nicolas· Longtin-Martel

Roman préféré à vie

Des textes du XVIIe siècle malheureusement encore beaucoup trop criant d’actualité. Choix effectué sous la contrainte de devoir en choisir parmi des centaines donc j’ai pris le dernier qui m’avait immensément marqué

Mini-critique: Le sexe nié par Osire Glacier

Introduction et bref résumé

Cet essai a un immense potentiel, à plusieurs égards, on pourrait le comparer au Sexual Politics; La politique du mâle de Kate Millett. Les deux offrent d’excellentes analyses de la littérature d’un pays (le Maroc pour Glacier, l’Angleterre et les États-Unis pour Millett) afin d’en faire ressortir la misogynie, le sexisme et l’ordre patriarcal qui y est proposé et reproduit. Les deux ouvrages développent, à l’aide de leur exploration littéraire, une idée de ce qu’est le patriarcat dans le pays respectif des œuvres. Osire Glacier va toutefois, en plus d’un très large corpus masculin, chercher dans les œuvres de femmes les conséquences du patriarcat sur elles contrairement à Millett qui analysait uniquement une certaine littérature masculine.

Afin de démontrer que le Maroc n’est évidemment pas seul dans ce développement du patriarcat, l’autrice propose plusieurs équivalents à ce qu’elle observe dans la littérature (et la société) marocaine dans le film américain Mr. and Mrs. Smith (2005). Ses observations dans la littérature ainsi que les comparaisons avec le film sont d’une grande justesse et brosse le portrait d’une société patriarcale avec une grande finesse d’analyse. C’est définitivement un ouvrage très intéressant pour l’analyse social du patriarcat au Maroc et de ses nombreuses composantes.

La critique masculine

Bien que j’ai beaucoup d’admiration pour l’essai et que c’est un ouvrage que je vais recommander amplement, j’ai toutefois été très surpris de certains de ses choix théoriques (très masculin: Bourdieu, Lévi-Strauss, Marcel Mauss, etc.) alors que des théoriciennes comme Kate Millett (pour la critique du patriarcat et la critique littéraire), Joanna Russ (avec son essai How to Suppress Women’s Writing), Nicole-Claude Mathieu (pour l’approche matérialiste), etc. auraient enrichi immensément l’essai et aurait pu lui donner plus de matériel et de contenu pour l’analyse plutôt que de s’en remettre à la critique universitaire masculine. L’essai aurait certainement été plus long à écrire et aurait contenu beaucoup plus de pages, mais le travail effectué est parfois tellement similaire que je ne pouvais que trouver dommage qu’elle n’ai pas lu (ou cité?) des ouvrages dont elle tirait des conclusions comparables. Je ne prendrais que la comparaison, pour cette critique, de l’essai de Joanna Russ: Glacier propose deux manières d’invisibiliser les ouvrages des femmes par le patriarcat dans son essai alors que Russ a écrit un essai complet sur le sujet. L’autrice du sexe nié aurait pu s’en inspirer pour ajouter à ces techniques d’invisibilisation et ainsi multiplier les exemples et les stratégies patriarcale à l’œuvre.

Est-ce là de la fiction?

J’émettrais un deuxième petite critique sur l’essai de Glacier lorsqu’elle exemplifie la présence patriarcale dans les œuvres de fiction. Là où Kate Millett analysait moins d’une dizaine de romans sur des dizaines et des dizaines de pages en plus de parler de leurs auteurs, de les mettre en contexte, de les analyser, Osire Glacier ne se contente que de citer ou relever certains passages pour appuyer ses propos. Les passages des mémoires d’auteurs et d’autrices aident son propos; je n’ai certainement pas les connaissances pour juger de l’immense travail de recension qu’elle a effectué et ce n’est pas du tout là ma critique.

Elle tire cependant de très nombreux passages de romans pour son analyse alors qu’il s’agit de personnages de fiction et qui peuvent donc très bien ne pas miroiter du tout la pensée de l’auteur (et même être bien être le contraire et être écrit comme tel). Je m’en remets à l’autorité de l’autrice sur cet aspect, mais une plus grande présentation du livre et une analyse plus approfondie de chacun d’entres-eux n’auraient pas été superflu puisque je ne comprenais pas comment citer une œuvre de fiction pouvait représenter les pensées de leurs auteur·es dans l’essai de Glacier contrairement au travail de Kate Millett qui prenait le temps d’explorer la fiction et de ne pas en tenir une lecture biographie (peut-être la comparaison est-elle injuste aussi).

« Les personnes nées avec un vagin »

Ma troisième critique de l’essai est son insistance à parler des « personnes nées avec un vagin » plutôt que, simplement, des femmes ou d’une construction de la féminité (bien qu’elle les emploie aussi, parfois de manière interchangeable surtout avec le terme de « femmes »). Osire Glacier explique très brièvement le pourquoi de cette expression au début de l’ouvrage, mais elle aurait pu employer plus simplement le terme de « femme » (aussi construit soit-il) que ça n’aurait rien changé au contenu de l’essai ou à la construction du patriarcat. Reste que cette formulation semble être sortie d’un peu de nulle part, une précision qui n’est tout simplement pas pertinente. Une raison, jamais évoquée dans l’essai toutefois, et je ne peux que spéculer sur cette dernière, derrière l’expression serait peut-être pour exclure les femmes trans de sa thèse en privilégiant un discours sur les personnes nées avec un vagin plutôt que des femmes (donc sur les hommes trans, des personnes intersexes ou des femmes cis).

Sans (re)lancer le débat sur l’avoir de privilèges masculins, ou non, des femmes trans (très brièvement: elles subissent des oppressions communes avec les femmes en plus des oppressions liés à leur identité trans), mais dans son essai, cette expression n’a pas besoin d’être utilisée. L’autrice mentionne à plusieurs reprises comment c’est la perception et l’imposition de la féminité chez les femmes comme chez les hommes à laquelle s’attaque le patriarcat. L’essai a même une petite partie dédiée à comment la perception de la féminité chez les homosexuels conduit à leur oppression. Les femmes trans étant perçue comme femme, ou à tout le moins comme féminine, il est difficile de comprendre comment seule les personnes nées avec un vagin peuvent être affectées par l’oppression patriarcale sociale contrairement à une femme trans.

Je me permettrait même, vu qu’elle mentionne Tahar Ben Jelloun à plusieurs reprises dans son essai, de parler de l’ »identité » du personnage principal de son livre L’Enfant de sable qui est un·e bach posh. Les bacha posh sont une illustration intéressante de comment la féminité est méprisée et construite et non pas seulement pour les personnes nées avec un vagin. Brièvement, les bacha posh sont des personnes nées avec un vagin à qui on assigne une identité d’homme dès la naissance et qui suivent les mêmes rites, reçoivent la même éducation, peuvent travailler, etc. La communauté, la famille, les professeurs sont généralement au courant qu’il s’agit d’un·e bacha posh et se comportent avec ces personnes comme s’il s’agissait d’hommes (même si, évidemment, il existe un spectre de pratique et d’acceptation des bacha posh et qu’il y a des problèmes qui viennent avec cette « identité »). Bref, et à mon avis, l’appellation de « personnes nées avec un vagin » pour désigner les personnes opprimées par le patriarcat dessert plus le propos d’Osire Glacier que la simple appellation de femmes.

Hollywood ou simplement Mr. and Mrs. Smith?

La dernière mini-critique que j’émettrais est l’élargissement du film Mr. and Mrs. Smith à la critique hollywoodienne. En effet, son sous-titre laisse sous-entendre Féminité, Masculinité et Sexualité au Maroc et à Hollywood, mais, outres de rares exceptions, on ne parle vraiment que d’un seul film et, plus spécifiquement, que de son scénario. Ce n’est certainement pas une défense d’Hollywood ou une manière de dire que ce film est une exception dans la production hollywoodienne, mais une importante nuance aurait dû être faite: on parle du scénario d’un film, pas d’un courant/mouvement dans son ensemble. Un tel projet aurait pris le double de pages et il aurait fallu refaire l’immense travail qu’elle a fait avec la littérature marocaine avec le cinéma hollywoodien et le soutenir avec un bagage théorique cinématographique. Le sous-titre de l’essai était donc, à mon avis, un peu trompeur et la comparaison peut-être trop tenue bien que l’analyse du film était convaincante et bien amenée.

Conclusion

Il s’agit toutefois d’un excellent essai qui vaut la peine d’être lu, j’ai l’impression que les quelques critiques que je lui adresse proviennent peut-être plus de bagages théoriques et de lectures très différentes que d’une quelconque remise en question de l’ouvrage et ces commentaires restent assez marginaux dans l’appréciation de l’ouvrage puisqu’ils ne remettent pas du tout en question les thèses et les conclusions qu’elle présente.

La conclusion de l’essai est aussi inspirée et très concrète (avec les besoins en éducation dans lequel le Maroc devrait largement investir) et rejoint les critiques que je vois habituellement sur l’absence de subventions et d’encouragements des milieux des arts, sciences humaines, éducation et dans la littérature de ce pays. Ainsi qu’après la lecture de son premier essai, Femmes, Islam et Occident, j’ai quand même hâte de voir quel essai suivra!

À la découverte de la peintre Oei Hokusai

C’est à la suite de l’écoute d’un podcast que j’ai découvert cette fantastique peintre japonaise. Dans ce billet, je propose deux oeuvres pour la découvrir soit un film d’animation et un roman.

Oei Hokusai est avant tout connue pour être la fille du peintre Katsushika Hokusai (ou plus simplement Hokusai, notoirement connu pour avoir peint La Grande Vague de Kanagawa) avant de l’être pour son propre travail. Malheureusement devrait-on dire puisque son travail artistique est aussi époustouflant, sinon plus, que celui de son père et elle a même peint une bonne partie des oeuvres signées du « maître ». Son travail, comme sa vie, est toutefois inséparable de celui de son père, autant de par le travail et la démarche artistique que par la passion pour la peinture, le partage de la maison et des commandes ainsi que leur réaction devant la censure (bien que les deux pouvaient réagir assez différemment face à celle-ci).

L'affiche dépeint le visage d'Oei Hokusai en avant plan et en arrière plan la peinture La grande Vague d'Hokanawa, une montagne japonaise et un lit de fleur en bas

Affiche française du film Miss Hokusai

Le film, Miss Hokusai, est une adaptation du manga historique du même nom de Hinako Sugiura (dont la traduction en français devrait paraître en mars, aucune traduction en anglais n’est prévue pour le moment toutefois). L’animation dépeint quelques semaines de la vie d’Oei Hokusai, dans la relation avec son père, la relation avec les autres apprentis (dont un qui lui mecsplique comment dessiner un dragon, mais dont elle a rien à faire de son explication et attend juste qu’il ait fini avant de pouvoir continuer à dessiner), avec des courtisanes, mais aussi avec sa famille élargie dont une nièce aveugle. Évidemment, on voit aussi la relation quasi-fusionnelle qu’elle a avec la peinture et l’importance que cette dernière a dans sa vie.

Miss Hokusai est une animation magnifique au niveau des images, pas seulement de par les allusions aux peintures ici et là, mais aussi de par toute la représentation de l’invisible (important pour les peintres Hokusai), et de ce qui est vu dans l’absence de vision (littérale ou métaphorique). Plusieurs scènes à la forme onirique balance le quotidien de la peintre et lui donne une importance tout aussi important qu’aux interactions « réelle ».

Le propos est aussi définitivement engagé au niveau social et culturel et la relation avec son père et le restant de sa famille, très certainement complexe, est très joliment exploré. On passe le temps nécessaire à parler du père qui fut définitivement important à plusieurs égards dans la vie d’Oei, mais on ne s’éternise pas non plus et les scènes avec le père permettent certainement de réfléchir sur Oei et pas juste d’être là pour parler de Katsushika Hokusai.

Le roman The Ghost Brush, lui, est une fiction historique sur la peintre par l’écrivaine canadienne Katherine Govier.

Couverture du livre The Ghost Brush de Katherine Govier

Ce livre est une fiction, c’est important de le souligner, il extrapole, imagine des tonnes de dialogues, de situations, de personnages, bien qu’il est définitivement ancrée dans une réalité dépeinte au possible, que ce soit les peintures qu’Oei peignait à la place de son père, la maladie, l’immense intérêt que portait l’occident au travail d’Hokusai qui les mettaient dans une dangereuse position sociale, etc.

L’autrice imagine aussi une Oei très féministe à plusieurs égards, non seulement quand aux réactions au milieu dans lequel elle évolue, mais aussi quand elle confronte les occidentaux sur leur conception de la femme alors qu’elle discute de Shakespeare avec eux et qu’elle s’imaginait que ce dernier avait une fille qui l’aidait dans l’écriture de ses pièces. Cette idée provoque l’hilarité chez les occidentaux et ils ridiculisent l’idée qu’une femme eut pu écrire aux côtés ou même avec Shakespeare, sans jamais réaliser le travail d’Oei dans les toiles signées Hokusai. (Cette discussion est clairement inspirée par la proposition de la sœur de Shakespeare de Virginia Woolf). Autre aspect très intéressant est l’exploration des bordels par Oei qui apparaît non seulement normal, mais dont les travailleuses vont faire intégralement parti de la vie et de l’oeuvre des artistes père et filles. Je crois que ce thème d’une jeune fille qui accompagne son père dans de tels lieux (pour peindre) est définitivement soit inexistant ou alors très très peu discuté et la, relative, banalité avec laquelle la fille en bas âge lors des premières visites est certainement intéressante en soi.

Évidemment, Govier aborde d’autres aspects dont la place des femmes à l’ère Edo, la jalousie/envie/incompréhension du reste de la famille quand au métier d’Oei, sa propre mise en danger à être artiste en tant que femmes, son refus de la domesticité, etc. Une de plus belle illustration de ces descriptions se déroule alors qu’Oei se fait demander d’accompagner un amateur d’art européen à sa résidence temporaire au risque d’être perçue comme une traître par sa communauté. L’artiste doit alors déployer toutes les méthodes de politesse japonaise qu’elle connait pour refuser (mon père est celui qui fait le « vrai » travail, est-ce que ma présence est bien nécessaire, etc.) sans afficher clairement son refus; le tout en ayant aussi un débat intérieur à savoir si elle veut elle-même y aller (est-ce que la reconnaissance internationale l’intéresse vraiment ou son art n’est-il pas plus important, les deux sont-ils mutuellement exclusifs?, etc.).

Il y a quelques longueurs, je ne le nierais pas, ça m’a certainement pris plus longtemps que d’habitude à lire, mais dans son ensemble, c’est un livre fascinant qu’il était souvent dur de poser et on a tellement l’impression de rentrer un monde, tout aussi fictif soit-il, fascinant, mais historique et philosophique à sa propre manière.

L’ajout d’une postface qui parle de la découverte de Oei Hokusai par l’autrice et l’état de la recherche et de l’authentification des toiles d’Hokusai à l’époque (un peu moins d’une dizaine d’année) apporte un éclairage très intéressant sur la fiction, les théories de l’autrice, ce qu’elle a essayé de mettre en scène, mais aussi la nécessité de s’interroger sur les oeuvres des grands maîtres ce que, pour certains, semblent s’aveugler à ne pas ôter à Hokusai (père) pour ne pas « ôter de la valeur » à certaines oeuvre. À lire avant ou après, les deux éclaireront l’oeuvre différemment.

Couverture française du manga à paraître en mars 2019

Oei Hokusai est définitivement une artiste à découvrir et à séparer de l’oeuvre de son père (bien que cette séparation est très complexe, et sera aussi définitivement artificielle que la fusion, à plusieurs niveau) pour pouvoir la célébrer à juste titre. Sa contribution à l’histoire de l’art international est définitivement invisibilisée par celle de son père alors que les deux devraient nourrir les oeuvres de l’une et l’autre.

Analyse de l’essai #balancetonporc de Sandra Muller

Le mot-clic #balancetonporc en noir répété plusieurs fois sur la couverture avec un bandeau titre où il est écrit "La peur doit changer de camp". Un des mots clic est en rose plutôt qu'en noir.
Introduction

Le plaisir d’un lecture d’un essai peut, pour moi, varier en fonction non pas seulement du style d’écriture, mais aussi des thèses qui y sont présentées. Autant je peux lire un essai avec lequel je suis d’accord, mais dont le style m’ennuie ou m’endort, autant d’autres peuvent être très intéressants à lire malgré des désaccords fondamentaux. De la même manière, dans la présentation des arguments, je peux complètement rejeter un essai et ses thèses s’il les basent sur ce que je pourrais considérer de fausses prémisses, d’autres fois, je peux simplement être en désaccord avec la conclusion qui se base sur des prémisses qu’on peut partager. D’autres fois encore, il se peut tout simplement que ce soit le propos ou les sujets abordés qui ne m’intéressent pas ou encore qui m’attire. Rarement, je vais rejeter un essai basés sur ma propre idée de comment le monde est constitué, il agit, il pense; je lis justement un essai pour apprendre, confronter mon propre monde, élargir mes horizons, approfondir mes connaissances.

#balancetonporc, écrit par la journaliste Sandra Muller ayant lancé le mot-clic éponyme, est un essai dans une catégorie à part dans les essais que je ne peux pas apprécier. Je suis très accord avec les prémisses, les idées et les conclusions, le style est correct (malgré une importante dose de lampshading, j’y reviendrais), le propos est correct, je considère l’autrice comme ayant accompli un travail extraordinaire et cet essai ne me prouve certainement pas le contraire, mais… il y a clairement non seulement des préjugés, des stéréotypes et des opinions complètement sidérantes, mais on dirait qu’il y a un immense fossé entre ce que la journaliste perçois effectuer comme travail et la réalité dans laquelle s’inscrit ce même travail.

Non pas que Muller fait une bonne action pour les mauvaises raisons. Au contraire, elle effectue définitivement un immense travail, pour les bonnes raisons, le texte nous le laisse entendre, mais ce travail est fait dans l’ignorance complète de ce qui l’a précédée, de ce qui se fait, des luttes des autres et de ce qu’elles signifient (quitte à les mésinterpréter et à les accuser à torts et à travers continuellement). Elle ne s’en cache d’ailleurs pas : elle écrit avoir littéralement « lancé un mouvement féministe » (p.88) toute seule bien qu’elle rejette viscéralement l’appellation de féministe (j’y reviendrais). Le tout en ignorant ou minimisant tout ce qui l’a précédé et l’accompagne, #metoo étant probablement le plus notable. Lire cet essai avec une idée de la lutte féministe en arrière-plan et son rejet total était excessivement frustrant. Je ne sais pas à qui s’adresse cet essai à part aux Raphaël Enthoven de ce monde (des hommes qui se disent pro-féministes, mais qui n’hésite pas à interrompre les femmes et à leur mecspliquer leurs luttes) et aux femmes et hommes profondément antiféministes qui auraient besoin de comprendre un peu pourquoi les femmes dénoncent leurs agresseurs et ne sont pas des victimes (ça ne réglera pas du tout leur antiféminisme ou leur misogynie, mais au moins, ces personnes ne devraient pas détester ce livre et le lire jusqu’au bout).

Résumé

Avant de plonger dans la critique, je me permets un résumé. #balancetonporc de Sandra Muller retrace la genèse du mot-clic que la journaliste française, vivant aux États-Unis depuis plusieurs années, a créé en réaction notamment à l’affaire Weinstein, mais aussi à ses expériences passées avec des agresseurs. À travers l’essai, on a droit, surtout dans les premiers chapitres, à une espèce d’archive des premières discussions, des partages, des réactions, des commentaires, des retweets, etc. du mot-clic ramassées de manières presque compulsives (on sent quand même énormément le genre de personne qui passe beaucoup, beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et ce, même avant la création de #balancetonporc). Cette partie est certainement intéressante puisqu’elle me fait questionner la place de l’archivage inexistant des gazouillis et comment on fait pour en parler. Il y a remise en contexte dans le livre, la journaliste parle autant des réactions au gazouillis initial que de gazouillis supprimés, de messages Twitter privés, de conversations hors numériques sur le numérique, etc. qui sont souvent très difficiles à bien cerner. Elle tente aussi de chiffrer l’importance du mot-clic à l’aide d’organismes qui suivent et recensent les chiffres et l’impact de ceux-ci. Puisqu’on parle souvent de chiffres dans les millions, on est souvent un peu largué, et bien qu’on le compare brièvement à d’autres mots-clic pour donner une idée du phénomène, on a une belle impression de la quantité, mais pas vraiment de la « qualité » des mots-clic (est-ce vraiment là tous des témoignages, ou y a-t-il des supports, des critiques, etc.?). Bref, la partie plus critique historique est intéressante, mais aurait bénéficiée de quelques éclaircissements et peut-être de meilleures analyses.

L’essai ne se concentre toutefois pas seulement là-dessus et tombe beaucoup plus dans le mémoire et le témoignage que dans l’essai érudit ou le travail d’archive. Dans un récit déchronologique qui invite souvent les répétitions dû à ce type de narration, la journaliste raconte son immense investissement en temps après la création du mot-clic, que ce soit dans les réponses aux commentaires, aux centaines d’entrevues auxquelles elle répondait (peu importe le pays), aux alliances avec les autres survivantes avec qui elles correspondaient, avec les personnes qu’elles tentaient de convaincre de l’importance du mouvement, parfois avec succès, parfois sans. Elle parle aussi de son métier et de sa vie, mais dans une plus moindre mesure, et surtout pour mentionner qu’avec tout le temps qu’elle mettait dans la cause, ses fins de mois étaient parfois difficiles (sans compter qu’elle payait plus souvent qu’autrement les avions afin de discuter du sujet en France ou aux États-Unis et que ses frais n’étaient donc pas défrayés, elle mettait du temps, souvent le soir, bénévole pour venir en aide aux victimes).

L’essai passe aussi beaucoup de temps à parler des autres acteurs et actrices (dans les deux sens du terme parfois) qui mettaient la main à la pâte pour fonder des associations, des regroupements, couvrir le sujet, venir en aide aux victimes, tenter de convaincre des personnes en pouvoir, ou encore déjouer des complots ourdis par des avocats qui tentaient de piéger des victimes d’agression! En lisant cet essai, j’ai certainement approfondis énormément mes connaissances concernant le vedettariat et qui étaient les victimes de certains agresseurs ou agresseuses. Muller semble déterminée à parler des hommes ET des femmes tout en reconnaissant que les femmes sont majoritairement victimes de ceux-ci; elle mentionne même avoir lancé le mot-clic #balancetaporcine, mais réalisa rapidement que ça ne porte pas les fruits escomptés.

Ceci étant résumé, on peut se demander alors pourquoi je ne suis pas capable d’aimer un essai qui semble balancé, intéressant et certainement pertinent dans le contexte actuel? Pour plusieurs raisons, mais la première est une impression de lecture qui peut paraître superficielle donc je l’aborde tout de suite pour mieux passer à la suite des choses.

Classe, lampshading et préjugés

Malgré de nombreux passages sur le relativement peu de moyens financiers que Muller possède, passages certainement surjoués par l’essayiste (quand tu peux te payer des billets d’avions et que ça fait juste en sorte que tes fins de mois sont difficiles, tu es définitivement très loin d’être pauvre), elle semble définitivement faire partie d’une espèce d’élite bourgeois et artistique hollywoodienne. En plus de pouvoir investir les espaces artistiques, les fêtes, et autres lieux du vedettariat, pas seulement en tant que journaliste, elle ne cesse de faire référence à certaines autres actrices et journalistes comme à ses ami·es et de proches connaissance. C’est certainement un peu frustrant de l’entendre se plaindre d’un manque de moyens pour voyager d’un pays à l’autre, mais ce n’est définitivement pas si problématique que ça (au pire, elle apparaît comme très élitiste ou inconsciente de ses privilèges). Les problèmes commencent à remonter quand elle témoigne de son agression verbale dans un party et de sa réaction face à celle-ci :

« Comment ose-t-il? Comment ose-t-il me parler ainsi, à moi qui ai repris un journal toute seule, […] qui dois diriger une équipe d’auteurs, un comptable, un webmanager, un community manager? À moi qui me lève à 7 heures le matin pour accompagner mes enfants à l’école et qui me couche parfois vers 3 heures du matin, épuisée de relire et corriger à l’envi un de mes articles litigieux par crainte d’un procès. [la liste continue] » (p.39). Évidemment, personne ne contrôle ses réactions face à une agression, aussi classiste soient-elles, et c’est définitivement très honnête et courageux de sa part de sa mettre à découvert comme ça. Cependant, tout l’argumentaire de pourquoi c’est scandaleux de recevoir de tels propos est basé sur le fait qu’elle n’est pas « inférieur » à son agresseur.

C’est là qu’entre en scène le lampshading, c’est-à-dire, une réponse à la critique avant même qu’elle ne se manifeste pour pouvoir s’innocenter de la critique. Par exemple, une personne qui voudrait insulter un groupe tout en se dédouanant parce qu’elle sait qu’elle va se le faire reprocher, elle pourrait dire par exemple : « Je ne suis pas raciste, mais [insérez le préjugé] », cela n’ôte pas du tout la charge raciste d’un propos, ça tente juste de le désamorcer en amont. C’est exactement ce que l’autrice va faire après avoir témoigné de sa réaction (je souligne) : « Non pas que son comportement serait plus supportable si j’étais chômeuse ou caissière, mais qu’il agisse ainsi avec une collaboratrice, dont il devrait pouvoir imaginer à la fois l’investissement professionnel et l’implication humaine dans son job me sidère […] » (p.40).

Encore une fois, il s’agit d’une impression de lecture, peut-être vague, probablement même très dure pour une agression dont elle ne peut pas mesurer la réaction, je le note toutefois parce qu’à plusieurs autres moments, elle utilisera le lampshading pour se prémunir d’attaques contre ses raccourcis argumentatifs et ses préjugés.

La propagande antiféministe de l’essai

Le gros de ma critique s’adresse toutefois à son rejet unilatérale du féminisme tout en, très paradoxalement, essayant de démontrer comment elle a réussi à elle seule à faire avancer la cause des femmes à pas de géante.

Tout d’abord, elle construit une caricature du féminisme tellement grossière, caricaturale et détachée de la réalité qu’on se demande comment son éditeur a laissé passer ça :

« j’ai toujours été contre la guerre des sexes. […] Je ne supporte pas plus qu’on m’affuble du terme de féministe, car pour moi il a participé à construire des armées de familles monoparentales comme la mienne » (p.46)

plus loin :

« Durant toute mon adolescence, ma mère m’a seriné : « Regarde où a conduit mai 1968. On doit se débrouiller seules, on est incapables d’avoir des salaires égaux à tâches égales, les hommes ne trouvent plus leur place à nos côtés et on les fait fuir. » » (p.46)

C’est tellement ridicule et grossier comme affirmation qu’on ne sait même pas par où commencer. Que le manque d’hommes dans sa vie dont elle se plaint (à plusieurs reprises) soit causé par le féminisme est non seulement mensonger, mais elle sert à bâtir une figure de bouc-émissaire. La journaliste n’explique évidemment jamais comment sa mère l’a eu comme enfant si les hommes la fuit et pourquoi elle n’a pas de père présentement, pas qu’elle a à l’expliquer, mais si sa mère était aussi antiféministe ou aussi anti-gauchiste que ça, on se demande vraiment ce qui aurait faire disparaître le père ou d’éventuels conjoints (ou comment se fait-il qu’il y a encore des mariages et des couples hétérosexuels, on se le demande). La journaliste décide donc de construire un féminisme bouc-émissaire de ce qui ne lui plaît pas dans sa vie. Peut-être y a-t-il une raison que l’on nous explique pas derrière, mais à quoi bon mettre de telles affirmations calomnieuses dans un essai si c’est pour simplement les lancer sans raison?

Son rapport avec le féminisme et la justification de la présence des hommes dans les luttes des femmes ne s’arrête pas là évidemment, elle prend souvent de très longs détours pour montrer comment certains hommes sont les meilleures personnes du monde quand vient le temps d’aider les victimes d’agressions sexuelles, des passages certainement plus longs que ceux consacrés aux femmes (dont elle n’hésite pas à soulever les problèmes à plusieurs reprises contrairement aux hommes), ou des passages certainement pas mérité comme celui réservé à Raphaël Enthoven dont elle se félicite de l’avoir convaincu de trouver la nécessité du mot-clic après des heures et des jours de conversation écrites et orales1.

Son dédain du féminisme ne l’empêche toutefois pas de se revendiquer du mouvement et de s’en faire créatrice :

« Sept mois après avoir personnellement lancé un mouvement féministe, je trouve enfin un terme qui me convient. Je souhaite défendre toutes les victimes, sans notion de couleur ni de classe social » (p.88) écrit-elle après avoir résumé, très grossièrement et s’appropriant le Black Feminism comme une analyse intersectionnelle (ce qu’elle peut être, mais elle confond les deux termes) « créée par les femmes noires, pour faire face au racisme du féminisme blanc et au sexisme du mouvement noir. » (p.88).

Tout d’abord, il est bon de préciser que Muller n’est pas noire, se revendiquer du féminisme noir semble donc à priori aberrant. Imaginons toutefois qu’elle dit juste vouloir s’inspirer de ses théories alors, et de l’intersectionnalité puisqu’elle aurait simplement entendu le terme et n’aurait pas vraiment fait des recherches approfondies à ce sujet (ce qui est un problème en soi, mais passons). Même avec cet effort d’imagination, on voit très mal en quoi elle s’adresse au racisme des féministes blanches (nul part elle ne parle de racisme ou d’oppressions des femmes noires sinon une très brève mention de son support aux droits civils, sans exemple, à la page 46) et encore moins du sexisme du mouvement noir (aucune trace).

Intersectionnalité alors? Si on exclue son classisme flagrant, sa vie de bourgeoise, les seules personnes qu’elle évoque sont blanches, aucune lesbienne (à notre connaissance), à peine fait-elle mention de la fondatrice originelle de #metoo qui elle est noire (mouvement dont elle ne cesse d’ailleurs de minimiser l’importance, y privilégiant le sien comme véritable déclencheur international, ça et le #bebrave de sa « bonne amie »). L’intersectionnalité demanderait un travail sur les oppressions cumulées, une approche basée sur la reconnaissance du travail, de comment le harcèlement, la violence et les agressions affecte de manière disproportionnelle les femmes noires, racisées, handicapées, etc. l’importance du militantisme (et pas seulement de la théorie) et de l’impact sur les personnes les plus marginalisées, mais rien là-dessus non plus. Elle parle des grandes artistes et actrices qui en sont victimes, elle évoque que oui tout le monde peut utiliser le mot-clic et évoque, très très brièvement le procès de DSK, mais ça s’arrête là. On repassera donc pour l’intersectionnalité de l’approche. Nous n’aurons évidemment rien non plus sur le point de vue situé, le racisme, les structures pouvoir oppressantes, etc. chères au féminisme noir.

La seule véritable action concrète en faveur de toutes les femmes, mise à part le mot-clic, est vraiment l’aide à la mise sur pied d’une association de lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles qui donne des ressources contre ce phénomène, mais elle n’en parle pas tant et préfère parler de comment les milieux communautaires sont toxiques et se battent entres eux sans en évoquer des causes [manque de fonds donc elles sont obligés de compétitionner pour les obtenir] et privilégiant l’explication de son dédain pour les associations.

La dernière pièce de propagande contre le féminisme est l’utilisation de l’horrible tribune antiféministe, misogyne et manipulatrice publiée dans Le Monde en réaction à #metoo. L’essayiste s’en indigne à juste titre et passe plusieurs pages à démonter leur argumentaire et même à les accuser de chercher à se faire du capital politique et culturel sur le dos des agressions. On pourrait donc penser, « ah! Voilà une chose sur laquelle on est fondamentalement d’accord », et je le suis, mais elle associe directement cette tribune à des féministes (!) :
« Déjà pas disposée à l’utiliser, je rejetterai le terme « féminisme », en réaction à cette prose nauséabonde puisque le mot peut être associé à ces signataires. » (p.146). Tout ça parce que Catherine Deneuve avait signé le manifeste des 343 à l’époque et que dans la tête de l’essayiste, signer le manifeste contre l’avortement en 1971 = féminisme (ce qui est déjà une généralisation grossière, les signataires du manifeste avait justement évité un tel vocabulaire à l’époque par éviter l’amalgame) et que (nécessairement) féministe en 1971, Deneuve l’est encore aujourd’hui, et que par extension toutes les femmes ayant signé la tribune le sont.

C’est un mensonge digne d’un argumentaire de propagande tout simplement. C’est créer un épouvantail pour servir ses propres intérêts. C’est non seulement mensonger, et pour une fois que les féministes à travers le monde étaient d’accord sur une chose (que cette tribune n’avait pas sa raison d’être et était profondément contre les femmes), mais Muller vient tout de même forcer une connexion entre deux choses on ne peut plus à l’opposé de l’une et l’autre ensemble. Je ne croyais honnêtement pas ça possible (surtout que le passage est écrit après s’être revendiquée du Black Feminism…). C’est là que je pense que son autrice a définitivement une thèse à défendre : une qui la propulse en avant des autres tout en écrasant toutes les femmes, toutes les luttes qui l’ont précédée, pour privilégier son combat, son mot-clic, celui de ses ami·es et connaissances dont elle fait 100 fois l’éloge. Son aveuglement n’a de limite que l’arrogance avec laquelle elle se fait l’héroïne d’une lutte millénaire qui l’a précédée et l’a menée où elle est en ce moment. Je suis sincèrement dans l’incapacité de comprendre comment une personne qui parle d’agressions sexuelles, de harcèlements, de ressources, etc. soit incapable non seulement de reconnaître le travail des centres et refuges de femmes (qu’elle ne mentionne jamais), mais le combat qui se poursuit en amont, en aval et en parallèle à son travail. Plutôt que de s’inscrire dans une continuité, elle crée une coupure complètement imaginaire et une dissonance cognitive complète en effaçant les contributions des autres femmes pour la montrer comme presque la seule, elle et son réseau, qui peut accomplir un tel travail. Sa fondation d’une énième association de défense contre les agressions plutôt que de bonifier celles déjà existantes et qui accomplissent un travail déjà magistral avec peu de moyens en est un parfait exemple. Ce n’est d’ailleurs, peut-être pas, un hasard qu’elle ne détaillera jamais vraiment les actions que cette association entreprendra (juridique, financière, sensibilisation, etc.?) ni qui elle vise (elle mentionne elle-même la difficulté de savoir qui aider en premier).

Ces autres passages étranges

Il y a évidemment plein d’autres passages bizarres, comme celui, sorti vraiment de nul part, où elle mentionne que « La liberté d’expression est le fondement de notre société » (p.80) sans, on dirait, avoir conscience que c’est justement cette liberté d’expression dont se revendique les signataires de la tribune dans Le Monde ou encore les nombreux harceleurs. C’est juste laissé là comme une vérité universelle sans développement ni rien.

Un autre passage encore où elle parle de Cannes, Muller se plaint avec raison de l’absence de certaines personnes concernées dans les discussions durant le festival, de comment elle a peur que Cannes ne fasse que capitaliser sur le mouvement sans effectuer de geste concret, mais de conclure ainsi sa réflexion :

« Pourtant, si je jette un œil critique sur le Festival de Canne 2018, le bilan n’est finalement pas si négatif et la nouvelle équipe a bien travaillé : Pierre Lescure, son président, a tenté de départir Cannes de son image sulfureuse. » (p.206). Tout ça donc pour redorer son image? Qu’en est-il des réflexions de fonds, des changements de structure, des réels changements ou des projets de changement tout court?

Tout au long du texte, elle ne cesse pas non plus d’écrire « les hommes, les femmes, les trans » comme s’il s’agissait d’un troisième genre plutôt que de simplement les hommes ou les femmes et de préciser cis ou trans. Pas que la précision sur les personnes trans soient réellement effective puisqu’il s’agit d’une autre absence de l’essai, l’énumération est là simplement pour tenter de les inclure, complètement de travers, ce qui montre qu’elle ne sait pas vraiment de quoi elle parle encore une fois. C’est, très probablement, un ajout de dernière minute pour donner un vernis d’inclusion.

Brève conclusion

On pourrait malheureusement continuer longuement à soulever les aberrations de l’essai qui pourtant, à tellement d’égard est prometteur et pertinent, sans compter son aspect un peu archivistique sur la genèse du mot-clic! Je n’en tire malheureusement qu’un constat d’échec, non pas du mouvement, mais de l’auteure à pouvoir faire la part des choses, à réfléchir sur les enjeux de pouvoir qui la traverse, à effacer les luttes, à créer des épouvantails (et pas seulement des agresseurs), à s’enfoncer dans des stéréotypes sans fin (je n’ai même pas mentionné comment elle caricature les États-Unis et la France sans nuances au point où on croit lire les théories de déterminismes nationaux du 18ème siècle!) et à s’enfoncer dans une tour d’ivoire aux briques de vedettes et au ciment d’autocongratulations qui peuvent certainement être méritées, mais elle n’a pas fondé un mouvement, le mouvement le précède et l’accompagne, mais ça, elle n’a pas été capable de le réaliser.

Notes

1 Grossièrement, le pro-féministe Enthoven doit se faire convaincre pendant des mois de la nécessité du mouvement, épuisant les ressources et le temps des femmes qui doivent effectuer le labeur de l’instruire (alors qu’il existe pas mal de livres sur le sujet et qu’il aurait pu les consulter de lui-même puisqu’il devrait savoir comment faire une telle recherche). C’est, dans les faits, une tactique antiféministe bien implantée que de faire perdre le temps des femmes de cette manière quand tu connais très bien les enjeux et la nécessité, ce dont je sais très bien Enthoven capable de faire. On ne s’étonnera pas, après ses nombreuses interventions, qu’il s’agit d’un masculiniste trollant les féministes en se faisant ami-ami avec des personnalités bien en vue. J’attends une telle révélation dans moins de 3 ans.

Répartition F/H des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2018)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du genre (1920-2018) Cliquez pour agrandir

De 1920 à 2018, 1060 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce quatrième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

Comme toujours, les bases de données que j’ai montées pour effectuer cette recherche sont disponibles pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer comme auteur·)

Note sur 2018

La recherche cette année fut légèrement plus complexe que les années précédentes puisque le site Internet n’est plus vraiment à jour (les récipiendaires de 2017 ne sont même pas encore tous là!), tous les dhc ne sont pas référencés au même endroit dans les nouvelles de l’UdeM contrairement aux années précédentes où tous les dhc étaient regroupés par session (donc deux articles) plutôt qu’aujourd’hui où, des fois, ils sont groupés ensemble, des fois non et d’autres fois, ils sont répétés dans plusieurs articles.

Résultats

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1060 dhc remis, 945 ont été attribué à des hommes et 115 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 127 dhc ont été remis: 94 à des hommes, 33 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,5 dhc de remis à des hommes par année et 1,2 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,8% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,2%!

Au cours des 10 dernières années, cela monte à 9,4 pour les hommes et 3,3 pour les femmes. Il s’agit là de 26% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a augmenté de 2,4% pour les femmes.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 9,5 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées depuis 1920, mais a diminué de 0,5 pour les hommes par rapport à l’année dernière de nouveau dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarquée sous le rectorat de Guy Breton).

2018

Cette année fut la première année paritaire depuis 1983!

Quatre femmes (Julie Payette, Françoise David, Diana L. Eck et Michèle Audette) et quatre hommes (Louis Audet, Pierre Boucher, Jean Rochon et Marc Lalonde) ont reçu un dhc.

Cela inclut un dhc décerné à Michèle Audette (une métisse Innue qui fut présidente de Femmes autochtones du Québec).

Dans l’histoire

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observés dans le premier billet sur la question. Nous avons mis à jour quelques-uns d’entres-eux:

  • Le premier doctorat honoris causa remis à une femme le fut à «Mme L.-de-G. Beaubien» en 1931.
  • Une seule année comporte plus de femmes que d’hommes. Il s’agit de l’an 1942 avec 2 femmes et 1 homme.
  • Seules 2 années furent paritaires: 1983 avec 2 femmes et 2 hommes et cette année (2018) avec 4 femmes et 4 hommes.
  • Le maximum de dhc décernés à des femmes pendant une année fut de 6 (en 2007 et 2009). Pour les hommes, ça s’élève à 47.
  • À l’exception des années paritaires (1983 et 2018) et de 1942, les femmes n’ont JAMAIS constitué plus du tiers des doctorantes honorifiques. Seules 11 années comportent plus du quart des doctorants, mais quatre dans les 10 dernières années (2018, 2014, 2012, 2009, 1997, 1994, 1990, 1983, 1942, 1932).
  • La plus longue période sans remise de dhc à une femme, à l’exception des onze années avant 1931, fut de 6 ans (de 1969 à 1974).
  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 26% (27 dhc remis à des femmes)
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Et les autres universités?

Le collectif opposé au sexisme à l’UQÀM a effectué un travail similaire le 30 octobre 2017 est arrivé à la conclusion que 20,3% des dhc des 25 dernières années ont été décernés à des femmes. C’est un pourcentage très légèrement plus élevé que celui de l’UdeM (à 19,6% dans les 25 dernières années). Nous attendons avec impatience les résultats dans d’autres universités!

Critiques intersectionnelles

Le genre n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.

Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seul·es une femme des Premières nations, deux Innus, une femme noire, une Afghane et une Colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 9 personnes non-blanches (sur 127 dhc donc 7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.

Cette année, un dhc a été décerné à Michèle Audette (une métisse Innue qui fut présidente de Femmes autochtones du Québec).

Conclusions

Bref, avec, pour la première fois de l’histoire de l’UdeM un peu plus du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant trois années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre bien que cette année, pour la première fois, on atteint la parité pour l’année 2018.

Les personnes de couleur et autochtones restent cependant toujours largement sous-représentées avec une seule personne autochtone cette année ayant reçu un dhc.

Sources

L’UdeM décerne un doctorat honorifique à Diana L. Eck, 7 février 2018
L’Université de Montréal décernera des doctorats honorifiques à cinq personnalités inspirantes, 22 mai 2018
Michèle Audette est honorée par l’Université de Montréal, 29 août 2018
L’Université de Montréal décerne un doctorat honorifique à Marc Lalonde, 11 octobre 2018

Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM (1920-2013)
Liste des doctorats honoris causa avec photo (2009-2017)

Mini-critique: Femmes et filles Mai 68

Couverture du livre Femmes et filles Mai 68

Rares sont les essais et mémoires, même avec plusieurs auteur·es qui m’ont autant donné de sentiments parfois complètement opposés. Ce livre propose le témoignage de 29 femmes d’origines assez différentes (reste qu’elles sont toutes blanches, je parle vraiment plus en terme de classe, d’opinions, de familles et de régions) liées par un événement: Mai 68. À travers les différents textes, nous voyons cependant plusieurs similarités: c’était presque toutes des femmes aux cycles supérieurs ou déjà professeures (je crois qu’il n’y a qu’une exception), qui en ont aussi toutes pas mal arrachées ou n’étaient pas écoutées parce qu’elles étaient des femmes, et évidemment toujours, au moment de Mai 68, dans et autour de Paris.

Après, le livre donne la parole à des personnes très très différentes et chacune n’hésite pas à déborder du témoignage pour livrer leur programme politique (souvent les femmes très conservatrices qui le font) parfois sur plusieurs pages avec des opinions pour le moins très surprenantes. Françoise Chandernagor en est probablement l’exemple le plus probant avec des énonciations de contradictions parfois complètement aberrantes. Je ne peux pas ne pas citer ce passage juste après la dénonciation d’absence dans les prix littéraires:
«Mais pour ma part, j’avais refusé il y a longtemps d’y [au prix Femina] siéger parce que je ne crois qu’à la mixité: j’avais dit à ces dames que j’irais chez elles lorsqu’il y aurait des hommes… Je n’aime pas plus les ambiances où il n’y a que des femmes que celles où il n’y a que des hommes: les couvents, les pensionnats de jeunes filles, et les casernes, c’est l’horreur! Les hommes sont des brutes, mais les femmes sont des chipies, et la mixité seule peut rendre les uns et les autres meilleurs…» (p.40) Le reste de son texte aussi est aussi très étrange.

Un des gros problèmes de l’ouvrage est l’aveuglement (à escient ou non; probablement pas de la part des éditrices toutefois) quant au fait qu’Antoinette Fouque aurait fondée à (presqu’)elle toute seule le MLF, une des conséquences de mai 68 (et probablement la plus mentionnée par les autrices et la plus positive à leurs avis). Le texte d’Antoinette Fouque (un collage de d’autres textes déjà publiés précédé d’une introduction de son collectif) tombe dans une espèce d’auto-hagiographie où elle est la quasi-unique responsable de la plus grande révolution de l’histoire humaine depuis l’invention de l’imprimerie (je n’exagère pas) en plus d’être mensonger quant à la soi-disante « création » du MLF (voir le dernier livre de Marie-Jo Bonnet Mon MLF ou encore l’histoire des éditions des femmes de Bibia Parvard dans Les éditions des femmes : Histoire des premières années 1972-1979, etc.)

La pluralité des discours face à mai 68 est cependant très intéressante et c’est ce qui fait la force (et c’est sincèrement un euphémisme) de l’ouvrage, on est loin du point de vue unique sur un événement et l’approche face à cette histoire est véritablement polysémique et permet vraiment de l’appréhender sous plusieurs angles. Les éditrices ont définitivement fait un travail admirable à cet égard. Même si je n’étais pas du tout d’accord avec la vision de plusieurs sur la politique en général, sur leur point de vue; au moins, j’ai pu les écouter et je suis certainement d’accord avec certains des points qu’elles évoquent et est très reconnaissant aussi de l’admission de certaines d’entre-elles à en voir les bienfaits et les méfaits même quand la prise de position semblait complètement polarisée.
Il est simplement dommage que certaines n’aient tout simplement pas été capable de comprendre qu’elles n’étaient pas réellement observatrices ou neutres dans un mouvement lorsqu’il s’est déroulé: «Mai 68, je l’ai vécu en spectatrice un peu comme une entomologiste regarde les insectes!» (p.169), mais bel et bien participante d’un mouvement, peut-être juste pas dans le « camp » qu’elle penserait être. « Je n’ai jamais aimé les « manifs ». Je ne suis pas de nature révoltée. J’aime la liberté, mais pour tout le monde!» (p.171) Catherine Salviat essaie de rapporter de manière neutre les événements et son opinion dessus alors qu’elle a été partie prenante de ces événements, ce n’est pas parce qu’elle n’a pas fait la grève qu’elle est neutre! Bien au contraire, ça reste une prise de position surtout lorsque tu forges ces événements!

Certains textes m’ont évidemment marqué·, bien que très peu au début de l’ouvrage au point où j’avais l’impression que j’allais en laisser tomber la lecture tellement je voyais un parti-pris très conservateur et pro-Fouque au début (qui s’est modifié par la suite). Une des surprises est probablement l’intérêt des lettres de refus de contribuer à l’ouvrages qui m’ont vraiment fasciné· et intéressé· de par leur réponse. Celui d’Annette Messager qui avoue humblement être « inutile dans [le] débat » explique qu’on l’a refusée aux Beaux-Arts pour faire des affiches (parce qu’il n’y avais pas de femmes) et qu’elle ne s’est donc pas impliquée plus par la suite (durant Mai 68) citant l’absence de la contribution, de l’apport et de la reconnaissance des femmes durant Mai 68, mais reconnaissant aussi l’impact important de cet événement. Ce témoignage trouve écho dans pas mal tous les textes cités qui parlaient souvent des barrières de l’époque (dont la hauteur variait selon l’auteure) qui tombaient ou au moins diminuaient (toujours selon l’auteure) dans les années suivant Mai 68 et certainement en conséquences de cet événement et de l’avènement du mouvement de libération des femmes en France.

Ce n’est pas une période sur laquelle j’ai beaucoup lu. Ce fut donc certainement très intéressant d’en apprendre énormément sur la période et le Paris auto-géré qu’il eu lieu un mois durant avec ses conflits, ses dialogues (qui émergeaient apparemment souvent en plein rue avec des gens qui ne se connaissaient pas!), de la multiplicité des points de vue, ses tours de garde, ses prises de conscience, ses contradictions parfois connues, parfois reproduites (et de l’importance des vélos à ce moment!!!!!!). Ainsi que de toute cette histoire importante et influente racontée par les personnes qui en ont été exclues (encore une fois, parfois sciemment) alors qu’elles l’ont très certainement bâtie et maintenant, elle la raconte.

40+ essais féministes incontournables

Une liste non-exhaustive d’essais féministes incontournables (à mon humble avis). Chaque essai est accompagné d’une très courte description qui annonce les éléments importants du texte. Les titres et couvertures sont en français lorsque l’ouvrage est, encore aujourd’hui, disponible dans cette langue. Il est aussi possible de cliquer sur la couverture pour commander le livre à L’Euguélionne, une librairie féministe à Montréal.

Cette liste ne reflète qu’une partie de mon parcours de lectures (bref, exclu, pour l’instant, des classiques comme Davis, Delphy, Dworkin, etc. que je n’ai pas encore lues). Elle tente cependant de ratisser un large éventail d’approches féministes et tenir compte des essais qui ont marqué l’histoire du féminisme. Notez aussi qu’il s’agit là seulement de livres de féministes très majoritairement occidentales.

Introduction aux féminismes

Nous sommes tous des féministes (2014) par Chimamanda Ngozi Adichi Nigéria

Vous n’avez aucune idée de ce qu’est le féminisme ou seulement une très vague impression? Vous êtes encore réticent·e face au mouvement? Ce tout petit livre est pour vous!

Le féminisme québécois raconté à Camille (2008) par Micheline Dumont Canada

HistoirE du féminisme au Québec. Ouvrage de vulgarisation. Recommandé pour les jeunes adultes ou personnes nouvellement initiées au féminisme et désireuses de connaître son histoirE dans la Belle Province.

Premiers ouvrages sur les revendications des droits des femmes

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) par Olympes de Gouges France

Défense des droits des femmes (1792) par Mary Wollstonecraft Royaume-Uni

HistoirE des femmes et du féminisme

Le féminisme (Histoire et actualité) (1972) par Françoise d’Eaubonne France

Une histoire du féminisme (depuis la nuit des temps) et du patriarcat en plus d’un survol et résumé d’ouvrages importants pour le féminisme.

Amazones, guerrières et gaillardes (1975) par Pierre Samuel France

Un bon panorama qui analyse les représentations des femmes «fortes». C’est vraiment un panorama de femmes historiques à partir duquel on peut partir d’autres recherches si on a envie.

Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours (1977) par Maïté Albistur France et Daniel Armogathe France

Un livre d’histoire qui s’attarde beaucoup à la production de discours proto-féministes à l’écrit par les femmes et les hommes et l’évolution de ces discours. S’attarde régulièrement sur certain·es auteur·es et un beau panorama de la littérature féministe.

L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles (1982) par le collectif Clio Canada

Où vous apprendrez entre autres que les femmes avaient le droit de vote au XIXe siècle au Québec, mais qu’on leur a retiré. Pas une histoire qui se concentre exclusivement sur le féminisme, mais on l’aborde de plusieurs manières.

Femmes de la rive gauche; Paris, 1900-1940 (1987) par Shari Benstock États-Unis

Un ouvrage extrêmement fascinant sur la vie littéraire, artistique et social de plusieurs femmes lesbiennes de la Belle Époque très différentes l’une de l’autre. D’Anna de Noailles à Colette et Gertrude Stein en passant par Renée Vivien, Anaïs Nin et Nathalie Barney (et tellement tellement plus).

Naissance d’une liberté (Contraception, avortement: le grand combat des femmes au XXe siècle) (2001) par Xavière Gauthier France

Histoire de l’avortement et de la contraception en France. Vers la fin, elle élargie cette recherche à l’Europe.

Brève histoire des femmes au Québec (2012) par Denyse Baillargeon Canada

Si quelqu’un·e pense que le Québec fut un matriarcat, lisez ce livre. Bien que très bref (on reste sur notre faim), l’ouvrage aborde surtout l’histoire des femmes sous l’angle de la démographie, du travail des femmes, de la religion et des lois gouvernementales.

La bataille de l’avortement; Chroniques québécoises (2016) par Louise Desmarais Canada

Histoire de l’avortement et un peu de la contraception au Québec. Deux manières de lire le livre, par le récit historique et/ou la lecture des dates et événements important·es disposé·es dans une chronologie.

Ni vues ni connues : Panthéon, histoire, mémoire : où sont les femmes ? (2018) par le collectif Georgette Sand France

Ce panorama se pose la question de comment ont été exclues et invisibilisées les femmes dans l’histoire à l’aide de 75 entrées de 2 pages (+ une illustration) qui s’attardent sur des aspects biographiques de la personne survolée, tout en la célébrant et lui redonnant la place qu’elle avait dans l’histoire.

Les essentiElles

Herland (1915) par Charlotte Perkins Gilman États-Unis

Une fiction que j’inclus car l’écrivaine, sociologue et féministe culturelle élabore une utopie où elle propose sa vision idéale du monde et critique le monde patriarcal. On voit pointer des considérations écoféministes avant la lettre: un respect de la nature et de l’agriculture, une spiritualité matriarcale entourée d’une imaginaire de non-violence prônant l’égalité sans divinité. Aussi, une proposition d’éducation des enfants alliant jeux, développement et apprentissage à son grès et ses intérêts ainsi qu’une conception intéressante de la maternité (incluant la prise en charge de l’éducation par les pères).

Un lieu à soi (1929) par Virginia Woolf Royaume-Uni

Un très bel essai sur la fiction des femmes, avec une profonde recherche historique, qui démontre la nécessité pour une femme d’avoir un lieu à soi et un revenu à elle pour pouvoir écrire.

Le Deuxième Sexe (1949) par Simone de Beauvoir France

Peu importe ce qui vous intéresse dans le féminisme, le Deuxième Sexe est définitivement un incontournable. C’est un des classiques de la littérature occidentale qui remet en question un bon nombre de présupposés de la société sur les femmes et développe le concept de l’altérité.

The Feminine Mystique (1963) par Betty Friedan États-Unis

Une vaste enquête sociologique recensant autant des témoignages de ménagères que des analyses de la littérature, la publicité et la psychologie qui véhiculent l’idée que la ménagère est le rôle ultime de la femme américaine ainsi que des répercussions dévastatrice que cette « mystique » a sur les femmes. D’immense points aveugles toutefois: limite homophobe et porte uniquement sur les femmes blanches.

SCUM Manifesto (1967) par Valerie Solanas États-Unis

Manifeste pour l’extermination de la moitié de la planète.

Sexual politics : La politique du mâle (1970) par Kate Millett États-Unis

Essai portant sur la représentation d’hommes et de femmes dans des romans et des pièces de théâtre (incluant Jean Genet, D. H. Lawrence et Freud). C’est un des premiers ouvrages du genre et offre une analyse littéraire féministe impeccable à mon humble avis. Il y a aussi une partie du livre consacré à l’explication de la société patriarcal. Lecture attentive ou niveau universitaire recommandé.

The Dialectic of Sex  (1970) par Shulamith Firestone Canada

Analyse sur les femmes comme classe sociale (ou non?) et les rapports de dominations entre les sexes et ethnies. Un des livres fondateurs du féminisme radical matérialiste. Réfléxions très intéressantes sur les progrès technologiques et la cybernétique et ce que ça peut apporter aux femmes. Niveau universitaire recommandé.

Sorcières, sages-femmes et infirmières (1972) par Barbara Ehrenreich États-Unis et Deirdre English États-Unis

Réflexion sur les femmes et le métier d’infirmière, de la chasse aux sorcières à aujourd’hui, et de l’accaparement de la médecine par les hommes et la violence.

Le Féminisme ou la Mort (1974) par Françoise d’Eaubonne France

Sur l’écoféminisme (Françoise d’Eaubonne forgea probablement le terme dans cet essai) et le patriarcat.

Naître d’une femme; la maternité en tant qu’expérience et institution (1976) par Adrienne Rich États-Unis

Réflexion approfondie sur l’enfantement, la maternité et la femme, sociologique, historique, mais aussi personnelle. À la suite des réflexions anthropologiques de Mead et Bachofen sur les sociétés matriarcales, mais aussi d’English et Ehrenreich où Rich suit un parcours historiques et juridiques de la prise en charge de l’enfantement et de la théorie, des méthodes de travail par le patriarcat et les hommes et la dépossession de l’enfantement au corps médical reléguant le statut de sage-femme à celui de sorcière. Elle parle aussi des violences obstétricales.

Les femmes avant le patriarcat (1977) par Françoise d’Eaubonne France

Qu’est-ce que le patriarcat et analyse de mythes fondateurs de nos sociétés.

Ne suis-je pas une femme? (1981) par bell hooks États-Unis

Essai très accessible qui parle des difficultés, de l’oppression et de la marginalisation des femmes noires en critiquant un féminisme «blanc» qui peine à reconnaître l’intersectionnalité des oppressions.

Rêver l’obscur: femmes, magie et politique (1982) par Starhawk États-Unis

Sur une spiritualité (éco)féministe. Aussi, un essentiel pour penser et agir les dynamiques de groupes féministes.

In Search of Our Mothers’ Gardens (1983) par Alice Walker États-Unis

Un recueil de textes et articles, un peu en réponse à Kate Millett et Elaine Showalter sur les écrivaines de littérature afro-américaine et des répercussions et de son importance sur le vécu, mais aussi la société américaine en générale. Grande considération aussi pour l’écriture des femmes noires lesbiennes.

De la marge au centre : Théorie féministe (1984) par bell hooks États-Unis

Des solutions à mettre en place pour rendre le féminisme plus « inclusif » pour les personnes qui ont été historiquement exclues du féminisme de par leur marginalité, leur mécompréhension du mouvement ou encore à cause d’un certain « gate-keeping » de féministes bourgeoises aux réflexions sur plusieurs sujets plus pointus comme la place des hommes dans le mouvement, la (non-)violence, la libération sexuelle, le militantisme vs la théorie, etc.

Manifeste Cyborg (1984) par Donna Haraway États-Unis

Très petit, mais très intéressant. Repense le genre, les corps et formes d’oppressions. Niveau universitaire fortement recommandé.

La pensée féministe noire (1990) par Patricia Hill Collins États-Unis

Analyse des oppressions enchevêtrées que subissent les femmes noires. Collins parle d’emploi, de pauvreté, du regard sur la femmes noires à travers les archétypes ou la pornographie, de maternité, de travail de communauté, de care pour finir sur l’élaboration d’une pensée féministe noire non plus seulement afro-américaine, mais aussi transnationale (en quoi le combat entre les femmes noires américaines et à l’international, à défaut d’être identique, peut recouper plusieurs angles et s’informer l’une l’autre).

Backlash : la guerre froide contre les femmes (1991) par Susan Faludi États-Unis

Essai sur le backlash après les mouvements de libération des femmes des années ’70 (c’est encore excessivement instructif aujourd’hui). Elle analyse les manifestions antiféministes dans les médias, au cinéma, à la télévision, dans la mode, en politique, en littérature, dans les milieux et conditions de travail et dans les campagnes contre l’avortement.

La pensée straight (1992) par Monique Wittig France

Contre l’hétéronormativité et sa naturalité supposée. Pour une valorisation du lesbianisme et un dépassement des catégories hommes-femmes, normatives et aliénantes.

Peau (1994) par Dorothy Allison États-Unis

Un recueil d’articles et essais sur les expériences, le militantisme et la vie de l’auteure, ses engagements et batailles. Très belles réflexions sur le lesbianisme, les «sex wars», l’identité et l’intime.

Caliban et la sorcière : femmes, corps et accumulation primitive (2004) par Silvia Federici Italie

Une analyse matérialiste incroyable entre la croissance du capitalisme et l’oppression des femmes à tous les niveaux (corps, avortement, travail, sexualité, etc.). Absolument essentiel pour comprendre les chasses aux sorcières passées et présentes. Niveau universitaire recommandé.

King Kong théorie (2006) par Virginie Despentes France

Un excellent ouvrage sur la prostitution et le regard masculin. Je pense souvent qu’il s’agit, en terme d’impact et d’effet, du Deuxième Sexe de cette génération.

Black feminism: Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000 (2008) États-Unis

Traduction de textes importants du Black feminism. Pluralité d’approches et vraiment une excellente sélection. Je m’y réfère et le recommande régulièrement.

Linguistique et féminisme

L’Euguélionne (1976) par Louky Bersianik Canada

Ce n’est pas un essai, mais ce récit (hybride) est une des premières réflexions sur la féminisation des noms (de métier entre autres) et les double standards et présente une réflexion très étoffée encore d’actualité.

Les mots ont un sexe (1995) par Marina Yaguello France

Une sorte de mini-dictionnaire avec une centaine de mots. L’auteure regarde les raisons qui motive les choix du genre de tel ou tel mot à travers son histoire et/ou sa sociologie. Un essentiel pour tout linguiste (féministe ou pas) à mon humble avis.

Classiques qui peuvent avoir vieilli un peu

The Female Eunuch (1970) par Germaine Greer Australie

Un des classiques de la représentation des femmes et des stéréotypes dont il faut se départir. Elle y traite un peu de tous les sujets (de l’histoire aux revues féminines en passant par les mythes sur les femmes et les chevaux).

Du côté des petites filles (1973) par Elena Gianini Belotti Italie

Sur l’éducation des rôles sexués chez les enfants et l’importance des modèles dès l’enfance.

Speculum de l’autre femme (1974) par Luce Irigaray France

Réflexion sur la psychanalytique des femmes et remise en question des concepts psychanalytiques mis de l’avant par les fondateurs masculins du mouvement.

Gyn/Ecology The Metaethics of Radical Feminism (1978) par Mary Daly États-Unis

Ouvrage qui propose des discussions importantes et très détaillées (et amplement référencées! pour en savoir davantage) sur différent sujet  : patriarcat, misogynie, sadisme, religions et mythes anti-féministe, mutilation des femmes (pieds bandés, , …), gynocide de sorcières, «thérapies» offerts aux femmes, tokenism, etc. Les introductions au début de l’ouvrage sont complexes et pourrait décourager son lectorat, alors que le reste de l’ouvrage reste accessible.

Autres suggestions notables

La Domination masculine (1998) par Pierre Bourdieu France

Explique, d’un point de vue sociologique, les raisons derrière la perpétuation de la culture patriarcale et la domination masculine. [Pour un homme qui a pris conscience de la domination masculine, il ne cite pas beaucoup de femmes…]

Dictionnaire critique du féminisme (2000) France

Une explication de quelques pages sur une cinquantaine de termes reliés au féminisme. On est plus proche de la forme de l’article que de la définition ce qui rend cet ouvrage intéressant. On reste cependant sur notre faim et certaines définitions sont parfois très surprenantes. Plusieurs partis pris évidents.

Mettre la hache (2015) par Pattie O’Green Canada

Sur l’inceste (témoignage personnel et élargie). Incontournable sur le sujet.

Mini-critique: With Her in Ourland de Charlotte Perkins Gilman

Couverture du livre With Her in Ourland de Charlotte Perkins Gilman

Autant la présentation d’une société utopique féministe peut paraître un beau et excellent modèle pour l’humanité à atteindre et sa description émerveillant pour son lectorat, autant les moyens pour y parvenir ne sont malheureusement déroulés comme un tapis rouge devant nos pieds.

Après Herland, une utopie féministe où trois hommes découvrent cette société utopique et partagent leur impression sur cette dernière à travers « leur découverte » de la société, mais surtout à travers l’éducation que les femmes leur prodiguent, Charlotte Perkins Gilman raconte la suite de cette utopie: le voyage de retour où Van le sociologue revient avec Ellador, une habitante de Herland et lui fait découvrir « son » monde, imparfait, en guerre perpétuelle (notamment avec la première guerre mondiale en court à l’époque), d’inégalités, de discriminations, de pauvreté, d’hypocrisie, etc. Passé le premier choc psychologique pour Ellador (choc qui ressemble beaucoup à un choc post-traumatique, venant d’une société utopique, notre monde est certainement reçu comme traumatisant), elle finit par critiquer notre monde de la tête aux pieds, mais apporte aussi des pistes de solutions pour pouvoir atteindre un monde beaucoup plus utopique, ou à tout le moins égalitaire, et propose de partager ses notes afin qu’on en bénéficie tou·tes.

Le projet est définitivement hyper ambitieux, le prologue/essai de mon édition du livre qui explique le parcours de l’autrice, sa conception sociologique du monde, ses influences, etc. était vraiment bénéfique pour comprendre un peu le projet du livre. Comme le souligne toutefois la critique, ces idées peuvent parfois beaucoup refléter les préjugés de son temps (malgré de très nombreuses nuances, heureusement) comme celles de notions de races, de nations qui partagent les mêmes caractéristiques pour tou·tes ses citoyen·nes, la vue du sexe (l’acte) comme uniquement reproductrice (on semble ignorer encore la contraception) ou encore mettre beaucoup d’accent sur la maternité/parentalité comme solution aux problèmes du monde (bien que la notion de maternité de Herland reste très particulière au livre, relève d’une éducation collective et où le père est tout aussi présent que la mère que la simple maternité au sens où on l’entendrait aujourd’hui).

La suite à l’utopie féministe, j’ai encore beaucoup de mal à qualifier son hybridité (on quitte la forme de l’utopie féministe pour observer notre monde qui apparaît comme complètement dystopique aux yeux d’Ellador), est aussi définitivement unique et révolutionnaire à sa manière; puisant énormément dans le féminisme culturel (un féministe plutôt essentialiste qui à cette particularité que l’essence féminine (maternité, care, etc.) serait meilleure et plus bénéfique pour l’humanité que l’essence masculine [la définition que je donnerais du terme pour l’autrice; c’est un peu plus complexe que ça]) pour élaborer sur plusieurs théories.
Notons, entre-autres, la théorie malthusienne de réduction des naissances qui ne servent qu’à faire la guerre pour agrandir les territoires pour héberger plus de gens pour faire la guerre. Cette élaboration me faisait penser à Louky Bersianik qui écrivait la même chose cinquante ans plus tard, et qui rejoint un peu l’idée de Françoise d’Eaubonne de grève des naissances par les femmes dans le Féminisme ou la Mort (aussi cinquante ans après With Her in Ourland). L’espèce d’écoféminisme, bien avant la lettre, de l’autrice ne s’arrête évidemment pas là, mais amène aussi une réflexion sur le gaspillage alimentaire et l’importance de la diversité d’une diète, mais aussi des critiques de la déforestation et du pillage des terres.

Je pourrais continuer très longtemps à parler des points et solutions que l’autrice, à travers Ellador, soulève: elle parle de l’importance de la démocratie et de l’implication citoyenne, de la perversion des théories du marché qui s’«autorégulerait» tout seul, de l’importance du gouvernement dans la mise en place d’infrastructure et d’organisation sociale, de socialisme évidemment, des droits des femmes, du gaspillage alimentaire, mais aussi du gaspillage financier (dans l’idée de profit indécent, mais aussi dans celui du vêtement), de l’importance encore et encore et encore de l’éducation de toute sorte, mais aussi d’une éducation citoyenne autant pour les enfants que les migrants, etc. With Her in Ourland est définitivement un roman/essai qui aimerait tout aborder, un de ces essais que j’aime appeler «total» puisqu’ils touchent à tout et articule tout ensemble. L’autrice connaît aussi ses limites, il est impossible de dénoncer les travers de notre société et de tous les corriger dans un seul livre et elle nous remet en mains quelques pistes (l’éducation, encore et toujours) et espoirs (selon la protagoniste, nous pourrions régler la majorité des problèmes dans une très grand partie en trois générations), mais aussi l’impérative nécessité des réformes avec un avertissement retentit: la protagoniste ne peut tout simplement pas concevoir d’enfanter dans « notre » monde (et l’enfantement dans la société d’Herland est LA chose à laquelle toutes les citoyennes aspirent et passent à travers).

Les idées et propositions de l’autrice sont définitivement fascinantes et si certains progrès technologiques (contraception, Internet, etc.) existent aujourd’hui et pourraient remettre en question certains pistes de solutions ou fondement de l’essai, d’autres sont certainement toujours d’actualité et le roman reflète cette importance et cette histoire de la pensée et des solutions à apporter qui résonne encore aujourd’hui.

Ce livre est aussi une illustration majeure de l’effacement de l’apport des femmes dans la théorie enseignée dans les universités (on vise tout particulièrement la sociologie ici). Charlotte Perkins Gilman, avec ce livre, ainsi que le restant de son oeuvre, mérite définitivement sa place comme mère de la sociologie avec d’autres comme Flora Tristan et Jane Addams et son influence, encore ressenti aujourd’hui, devrait définitivement (re)trouver sa place dans les cursus universitaires.

Mini-critique: Herland de Charlotte Perkins Gilman

Herland est une utopie féministe dans le premier sens du terme: il s’agit d’un non-lieu, d’un lieu qui n’existe et n’existera pas, peuplé de femmes dont la constitution physique et psychologique tient d’une illusion et non d’une réalité à venir. C’est un rêve à atteindre, un lieu qui ne peut qu’inspirer le reste du monde comme il inspire, au final, les trois hommes qui le découvre. En ce sens, Herland tient beaucoup plus des utopies comme celles de Thomas More que des récits de SFF (d’Eaubonne, Tiptree, Vonarburg, Bersianik, etc.) dans lequels les femmes prennent le pouvoir ou sont les seules survivantes sur Terre.

C’est un magnifique récit présentant une société parfaite de femmes et on ne peut que déplorer l’état du notre monde et son manque de volonté pour s’améliorer. La critique du monde patriarcal n’est toutefois pas faite en relation avec la perfection de Herland, mais bien sur ses propres bases: ses oppressions qui sont perpétuées en toute connaissance de causes (violence, guerre, préjugés, etc.) et non celles pour lesquelles des efforts sont fait, mais restent insuffisants faute de moyens ou de volonté (faim dans le monde, maladies, etc.). C’est ce qui fait de cette utopie une critique excessivement bien aiguisée et ciblée du patriarcat et du monde dans lequel on vit et qui rend ce récit assez intemporel.

Il y aurait vraiment long à dire sur ce récit (je me suis toujours promis que si je faisais un doctorat, ce serait sur les utopies et eutopies féministes), notamment comment s’articule les différentes critiques, mais aussi les moyens proposés pour améliorer notre société.

Certains thèmes sont certainement partagés par d’autres: on voit pointer quelques considérations écoféministes, un respect certain de la nature et de l’agriculture, une spiritualité matriarcale entourée d’une imaginaire de non-violence prônant l’égalité sans divinité qui intervient auprès des mortelles, mais qui valorise plutôt l’action des individus qui la compose; aussi, une certaine priorisation de la collectivité sans négliger la liberté individuelle. D’autres thèmes sont moins courants et rappellent plus certaines considérations d’essayistes, notamment tout ce qui à trait à l’éducation: de très longs passages proposent des modes d’instruction, pas si utopique que ça, pour les enfants, qui allient jeux, développement et apprentissage au grès de l’enfant et de ses intérêts.

Un autre thème exploré par Herland est une conception de la Maternité (avec un M majuscule) différente de la maternité (patriarcale) où ce n’est pas le but d’avoir un enfant et de l’élever soi-même qui est important (la plupart des mères n’élèvent et n’instruisent d’ailleurs pas leur propre enfant dans cette société, cela est réservé à des éducatrices qui sont plus « capable » que la « mère » de faire ressortir le meilleur chez l’enfant), mais plutôt une considération de la génération suivante comme un bien précieux et de tout faire pour que son développement se fasse dans les meilleures des conditions (qu’elles soient environnementales ou éducatives). Ce souci s’exprime notamment par un intérêt moins marqué pour le passé et l’histoire qu’à préparer un futur pour les prochaines générations (un trait certainement absent de la société au sein duquel j’évolue).

C’est certainement une utopie qui donne à réfléchir longuement et sur soi-même, et sur la société. Je n’ai certainement pas fini d’y voir une excellente critique du patriarcat tout en proposant des solutions pratiques et accessibles. Plusieurs idées comme celle de la maternité (et la paternité) ne sont pas rejetées complètement, mais réinventées et repensées d’une manière beaucoup plus holistique et inspirante. L’amour aussi est exploré de manière très intéressante comme un lien affectif et intellectuel excessivement profond unissant des êtres en excluant les concepts de possession ou de besoin de prouver à l’aide de cadeaux ou de marques d’affections physique [sans les exclure totalement au besoin, Ellador est une femme utopique (encore une fois: non-lieu, elle n’existe pas réellement) qui demande simplement du temps pour s’habituer aux interactions physiques plus intimes (et pose certainement de belles bases de réflexions sur le consentement et les limites que son partenaire, bien que provenant du monde patriarcal très imparfait, est à même de comprendre et de respecter), je suis persuadé· que l’auteure ne rejette pas du tout les relations sexuelles ou le désir entre les deux partenaires].

Bref, bref, bref, certainement une utopie excessivement riche en thèmes et en réflexion. Le récit du protagoniste est certainement beaucoup plus porté sur l’action au début (cela me faisait pensait un peu aux récit d’archéo-fiction d’Abraham Merritt où des protagonistes découvrent des sociétés perdus, sans évidemment tous les stéréotypes, sauf ceux des « aventuriers », eux-mêmes qu’on retrouvait dans ses livres) et diminue petit à petit pour vraiment laissé place à la description et l’exploration de Herland et des fondements de la société.

Une magnifique lecture à la croisée entre la fiction et l’essai, la critique et l’optimisme d’un monde bien meilleur.

Critique du film La Bolduc (2018): Féministe ou branding féministe?

Je dois avouer ne jamais regarder de film dans un cinéma depuis plusieurs années. Les films ne m’intéressent généralement pas. Des exceptions ont été faites pour les films Star Wars (jusqu’au 7ème seulement) et pour Black Panther il y a deux semaines, mais aujourd’hui, le jour de sa sortie, je suis allé· voir La Bolduc, intrigué· par ce film qui tente, selon sa bande-annonce, de tracer des liens entre la chanteuse Mary Travers (interprétée brillamment par Debbie Lynch-White qui joue et chante magnifiquement bien) et Thérèse Casgrain (jouée par Mylène Mackay).

Je ne connais pas l’histoire de Mary Travers autrement qu’à travers une biographie pour la jeunesse que j’ai lu d’elle aux éditions de l’Isatis (j’en fait une mini-critique ici) qui elle aussi tente dans un chapitre, tant bien que mal, de tracer un lien entre le féminisme et Mary Travers à travers l’analyse d’un paragraphe d’une de ses chansons; analyse intéressante, mais une seule occurrence d’un thème féministe n’est pas suffisante pour extrapoler un féminisme sur l’ensemble de son œuvre. Ce n’est cependant pas pour dire que le parcours de Travers fut exempté d’obstacles dressés par la société patriarcale, bien au contraire, et cela, le film et le livre les soulignent à de nombreuses reprises. Il est à noter que je ne désignerais pas Mary Travers sous le nom de la Bolduc: non seulement elle ne s’en accommodait pas, mais en plus, c’est le nom de son mari, on l’appelait Madame Édouard Bolduc, surnom qui survit malheureusement encore aujourd’hui.

Mary Travers accusait certainement beaucoup de la mentalité conservatrice de l’époque et on l’observe dans ses réflexions sur le fait de devenir une chanteuse dans l’espace publique et que le fait que gagner plus d’argent que son mari est certainement facilitée par le fait qu’il est malade et incapable de subvenir aux besoins de sa famille. Elle doit toutefois souffrir des conséquences de ce (non-)choix (le regard et la violence de son mari qui, lui, ne le supporte pas et se réfugie dans l’alcool). Le film, seulement au début toutefois, insiste aussi beaucoup sur la violence du clergé à travers deux scènes : l’une où le prêtre sermonne la chanteuse de jouer au lieu de s’occuper de ses enfants, juste avant de se faire offrir une partie des recettes de la soirée; l’autre lors d’une soirée dansante où un jeune vicaire ouvre la soirée avec un discours sur l’importance d’avoir le plus d’enfants possible pour aussi longtemps que les femmes seront capables d’en enfanter.

Passé outre le clergé, le drame patriarcal se situe surtout au sein de la famille avec le mari, qui partenaire musical de Mary Travers au début, devient peu à peu celui qui décide et contrôle ce qu’elle, et ses enfants, doivent faire; sans grand succès souvent, mais jamais sans conséquences. Une des scènes montre la chanteuse, d’abord obligée de passer par son mari afin de récolter les recettes de ses records (et se dernier se servir allégrement dans celles-ci pour la boisson), ruser en lui faisant signer un contrat lui autorisant à gérer elle-même ses revenus de ventes, ruse qu’il découvrira plus tard et ne digérera pas. C’est plusieurs scènes comme ça, parsemées à travers le film, qui veulent dénoncer la condition des femmes et réussissent plutôt bien à montrer comment l’absence d’autonomie se manifeste dans le quotidien des femmes.

Il y a aussi ces trois scènes avec Mary Travers et Thérèse Casgrain pour le moins étranges. Évidemment, jamais elles ne se croisent, ni ne se voient. La première scène, elle manque de peu Casgrain qui venait distribuer des dépliants pour une réunion à une amie de Travers. Dans la deuxième scène, la fille (Denise Bolduc) de Mary Travers assiste à une réunion de suffragette (tenue par Casgrain) juste avant que sa mère ne vienne la sortir de là horrifiée à l’idée qu’elle ait compris les propos de l’oratrice. Dans la dernière, la chanteuse, très proche de mourir, voit à travers une vitre les suffragettes manifester leur victoire de l’obtention du droit de vote au Québec (avec en tête toujours Thérèse Casgrain). Une autre scène doit aussi être nommée: celle où Denise Bolduc sort d’un studio d’enregistrement et croise Thérèse Casgrain (qui était bien connue pour souvent prendre le micro en faveur des droits des femmes et qui aura même eu une émission radio intitulée «Féminia»!) qui tient à lui faire le message que sa mère en fait autant qu’elle, à sa manière, pour les droits des femmes et qu’elle l’admire immensément (paroles que sa fille répétera à sa mère incrédule, on la comprend, un peu avant sa mort). Je regrette de ne pas me souvenir des mots exacts, mais ces mots semblaient aussi forcés que les autres scènes. On aura voulu plaquer un message explicitement féministe au film qui arrivait très bien autrement à dénoncer les conditions des femmes et ça tombe un peu à plat (N’empêche, ça me fait regretter qu’il n’existe pas un super film sur le droit de vote des femmes au Québec avec un all-star cast de féministes dans les rôles de Casgrain, Circé-Côté, Idola Saint-Jean, etc. puis une suite au film avec Mary Two-Axe Earley, mais on rêve là…).

Une note importante sur une des techniques employée par le film pour faire ressortir ses idées comme ses tragédies, c’est de toujours fonctionner par un contraste accentué. Les parties dramatiques du film sont toujours précédées de scènes humoristiques ou joyeuses pour que l’effet soit encore plus prenant (une fête de Noël, une victoire des suffragettes, un show, un nouvel emploi, etc.).

Le contraste aussi entre la mère Mary et la fille Denise (contraste générationnel) sert aussi à soulever les aspirations que l’on croit cachée dans la mère qui sert un discours moraliste et chrétien à sa fille chaque fois qu’elle aspire à mieux. Sa présence comme pianiste dans les enregistrements de disques de sa mère, son accompagnement dans l’écriture des chansons, ainsi que la poursuite de la carrière artistique de sa fille permet de vraiment la présenter dans la continuité de la chanteuse qui aurait prit une voix résolument plus engagée, féministe ou contemporaine malgré les obstacles qui se dressent toujours sur son chemin et permet de réfléchir plus profondément sur les choix pris par la mère.

Les discours féministes ou à teneur féministe sont évidemment toujours contrebalancé par une réalité patriarcale qui empêchent leur exécution, mais de moins en moins au fur et à mesure du film et c’est le contraire qui finit par se produire.

Finalement, les classes sociales sont aussi marquées fortement, au début du film par le choix d’époux, un notaire, d’une amie de Mary qui deviendra suffragette alors qu’elle-même vit dans la misère et les chemins différents qu’elles emprunteront, ainsi que leurs habits très contrastés. Plus tard, c’est Mary Travers qui incarne cet écart de richesse alors qu’elle voit son quartier sombrer dans la faillite à travers la vitrine d’une voiture alors qu’elle-même est parée de superbes habits de scène. Cette scène du vêtement se poursuit jusqu’au rangement de ses habits distingués alors qu’elle ressort sa robe de mariage qui reflétait sa condition beaucoup plus modeste.

Une deuxième technique employée par le film est évidemment celle du choix de chanson pour accompagner le film qui, fortement facilitée par l’aspect auto-biographique de l’écriture de celles-ci par la chanteuse, permettent d’accompagner le film et d’explorer la condition de travailleuse et de pauvreté dans laquelle la famille Travers-Bolduc évolue. Une des richesses du film est d’en avoir choisie plusieurs et de ne pas simplement en montrer des extraits, mais vraiment de les laisser jouer au complet.

Le visionnement de la Bolduc est intéressant : nous avons le droit à une forte critique de la pauvreté, du clergé (uniquement au début du film cependant) et du patriarcat à travers un jeu de contraste et d’un choix musical qui accompagne le film. Les scènes avec Thérèse Casgrain sont cependant surprenantes et, à part marquer le conservatisme concernant les droits des femmes à travers les idées de Mary Travers, ne servent en rien au film et manque définitivement des subtilités qui sont pourtant bien saupoudrées ailleurs. J’en viens personnellement à croire que c’était pour élargir le public cible du film malgré un échec probable à ce niveau : j’étais la personne la plus jeune, d’assez loin, dans l’amphithéâtre où jouait le film et la salle ne réagissait pas aux scènes explicitement féministes comme elle réagissait aux chansons et aux épreuves de Mary Travers. L’insistance du film à toujours nommer Thérèse Casgrain et son importance chaque fois qu’elle apparaissait, comme si on ne s’en souvenait pas!, était aussi pour le moins malaisante. C’est cependant probablement les seules miettes féministes de films historiques québécois qu’on aura pour plusieurs années encore. Nous devrons donc nous en contenter encore une fois.

Conseil de lecture supplémentaire pour approfondir la question:
Châtelaine.  » La Bolduc et Thérèse Casgrain, même combat? Pas sûr… » de Josée Boileau, 9 avril 2018. En ligne.