Mesure de l’interaction sociale à travers les aspects du sexe, de l’intimité et du mariage dans Parable of the Sower d’Octavia Butler

Notes: Toutes les citations suivies d’un renvoi au texte se réfèrent à Parable of the Sower dans un souci d’alléger le texte à moins d’indication contraire. S’il y a soulignement dans les citations, c’est de notre part.

« I was thinking of travelling as a man » (p.171) annonce la narratrice à ses deux compagnons peu après la destruction de leur communauté. Ce travestissement ne sera cependant qu’un masque pour les personnes qui se lieront à Earthseed tout au long de la traversée vers le Nord, mais une réalité pour les gens de l’extérieur. Qu’est-ce qui forme cependant une communauté dans le roman Parable of the Sower? Et, plus précisément, comment un individu se lie-t-il à la communauté? Un indice précis nous indique-t-il lorsqu’un personnage se rattache à cette dernière? Nous explorerons l’idée selon laquelle le type de relation sexuelle et intime que le personnage a avec son entourage nous informe sur les liens entre l’individu, son prochain et la communauté. Nous analyserons ainsi la communauté initiale du roman et nous verrons comment elle limite sa population de celle de l’extérieur et quelle est la place de l’individu dans son ensemble. Nous verrons ensuite la composition de la communauté Earthseed, en partant de ses débuts fragiles où ses membres visualisaient mal l’ensemble dans lequel ils vivent, pour poursuivre en la comparant brièvement avec une société qui incarne l’antithèse de leur valeur et enfin de l’intégration des nouveaux individus à leur communauté.

Une des premières interrogations de la narratrice reliées à notre propos est : « My point is -my question- how in the world can anyone get married and make babies with things the way they are now? » (p.87). Décrivant précédemment Bianca Montoya comme « 17, unmarried and out of her mind about Jorge Iturbe » (p.86), elle s’insurge contre cette fille (« it matters to [her] somehow » (p.86)) qui semble avoir effectué une décision irrationnelle puisqu’elle n’est pas encore mariée : « I don’t know why they didn’t just get maried before everything got so public » (p.86). Cette absence de mariage sera pourtant immédiatement remédié ainsi que, il semble, la situation : « they’re going to get married now » (p.86). Dans ce passage, plusieurs éléments importants peuvent être relevés : le premier étant que Lauren ne se fâche pas contre Bianca pour être enceinte avant d’être officiellement adulte, ce serait d’ailleurs une certaine aberration bien que la première caractéristique employée pour décrire Bianca est son âge, mais plutôt parce qu’elle est enceinte sans être mariée (« unmarried », la seconde caractéristique). Ce manquement à l’éthique social amène d’ailleurs les deux familles à se disputer pendant plus d’une semaine sur le sujet. Cet affrontement aboutie cependant puisque les deux familles sont Latino et un mélange dans la même ethnie forme apparemment un liant assez fort pour trouver une éventuelle réconciliation dont le pansement sera le mariage. Cette communauté n’est cependant pas assez bien formée pour liéer deux ethnies différentes comme se souvient Lauren au sujet de Craig Dunn et Siti Moss qui, respectivement Blanc et Noir, ont réussi à faire penser à la narratrice que quelqu’un aller se faire tuer. Deux remarques peuvent en être retirées, la première est que le couple Latino va enfanter donc créer un nouveau membre de la communauté; il semble important donc que les deux personnes concernées officialisent leurs relations afin d’expliciter à la communauté la nature de leur relation sexuelle soit celle de la procréation. La seconde est que le couple « mixte » utilise la relation sexuelle pour leur plaisir, et non pas dans un but de procréation, inconcevable pour la communauté, leur descendance n’aurait pas une place fixe dans celle-ci (ni Blanc, ni Noir, ni Latino,…). Il est à noter de ces constatations que le plaisir sexuel individuel de Craig et Siti n’a pas sa place puisqu’il ne contribue pas à la communauté, mais uniquement à leur individu tandis que l’enfant qui résultera de Bianca et Jorge aura une place puisqu’il amoindrira les tensions entre les deux familles et servira de liant communautaire « everyone’s cooking and getting ready for a party as though these were the good old days » (p.87). Cet état de fait amène Lauren à questionner sa relation avec Curtis Talcott. Celle-ci se base sur un apparent amour réciproque et le fait que les deux proviennent de la même ethnie, mais pour la narratrice se marier, puis avoir des enfants, et vivre de pauvreté est hors de question. Leur relation ne pourra donc pas aboutir dans cette communauté, comme ses projets de la quitter avec ou sans Curtis le démontre. Leurs rapports sexuels sont d’ailleurs cachés et se caractérisent par l’emploi de condoms (pp.112, 204) ce qui empêchera tout enfantement; ce n’est d’ailleurs pas Lauren qui fourni les condoms, mais Curtis un signe que tous deux ont consenti au même genre de rapport.

Dans la communauté initiale, le sexe reflète donc bien les tensions qui y règnent : le plaisir sexuel individuel y est mal vu car il ne profite pas à l’ensemble, mais l’enfantement et le mariage y sont connotés très positivement puisqu’il rappele un bon vieux temps. Ce type de relation est d’ailleurs tourné en ridicule par Keith lorsqu’il rit en disant : « You better marry Curtis and make babies […] Out there, outside, you wouldn’t last a day » (p.110) appliquant ainsi la vision que la communauté attendrait de Lauren et l’opposant à un extérieur, sans préciser exactement comment ces autres types de relation fonctionnent. Pour répondre à la question de la narratrice, -pourquoi faire des enfants maintenant?-, ils servent à maintenir l’illusion que le décalage avec l’extérieur n’a jamais été réalisé, qu’ils peuvent toujours se permettre de continuer leur vie comme si les changements n’avaient jamais eu lieu et entretenir ainsi une forme de sécurité psychologique face à l’inconnu. Le mariage et l’enfantement sont deux des rites ayant été conservés de l’ancienne société et ainsi sur-valorisés dans leur exécution pour permettre un certain confort d’esprit et une stabilité sociale.

Dans les débuts de la nouvelle communauté Earthseed, une relation met en péril la société par son caractère individualiste : la première relation sexuelle entre Zahra et Harry. La narratrice remarque tout de suite qu’ils étaient trop occupés « with each other to notice [her] » (p.200) et conclut juste après que « no one was on watch » (p.200). La petite société que compose ces trois individus est menacée par le désir individualiste de deux d’entre-eux et bien que Lauren eu pu succombé à ce désir elle aussi, elle reste rigide afin de maintenir la société en place et rester vigilante face à d’éventuelles menaces. Cette recherche de plaisir se transformera aussi pour Harry en un relâchement individualiste total (dormir, et même ronfler!, pendant son tour de veille) où Lauren se devra d’intervenir afin d’éviter une catastrophe. Afin de faire prendre conscience à Harry de l’importance des devoirs collectifs, elle fera référence aux événements de la veille et montrera comment un relâchement de la part d’un individu peut causer la perte de leur petite communauté : « If you care about her at all, if you want her to live, remember last night » (p.201). Ici, le plaisir sexuel individuel est directement mis face à la mort. Le plaisir de sa partenaire ne va pas de pair avec sa sécurité; la société se doit de tracer des limites afin d’éviter les abus de la part de ses membres au risque de se mettre en péril. Il ne s’agit pas de freiner les relations comme dans la première partie du livre, Lauren ne considère pas de ses affaires leurs relations privées à juste titre, mais plutôt de savoir situer son plaisir individuel dans une société. Cette relation sexuelle s’effectue dans un cadre d’une société encore en recherche de soi, non-exposée à Earthseed c’est aussi que les comportements décalés ou fautifs peuvent encore être présents contrairement à ce qui se passera par la suite (les couples se retirent par tour, laissant toujours quelqu’un de garde).

Un autre type de relation sexuelle est mis de l’avant pour faire prendre conscience des conséquences d’un relâchement moral. Cette relation se situe dans le passage où trois membres du groupe aperçoivent la petite fille anthropophage et enceinte. Cette petite communauté d’enfants de douze à quatorze ans rappelle à Lauren l’âge de ses frères bien que ce groupe incarne à peu près tous les tabous que la communauté initiale possédait. Le sexe y est directement associé à la procréation « it was obvious she would be giving birth any day » (p.271). Le groupe les évite aussi vite que possible, ne mentionnant pas la scène avant de s’en être suffisamment éloigné. La communauté est ainsi invitée à réfléchir à ses limites.

D’un autre côté, la sexualité est utilisée dans le roman comme une mesure de l’acceptation d’individu dans la communauté. C’est ainsi que l’incorporation de membres dans la communauté passe par la connaissance du genre véritable de Lauren. Dans le roman, la protagoniste principale masque son véritable genre aux yeux de l’extérieur afin d’être plus menaçante face à d’éventuels agresseurs, la masque tombe cependant chaque fois que de nouveaux arrivants s’intègrent. Ainsi, lorsque Travis et Natividad Douglas joignent le groupe, Harry révèle accidentellement le véritable sexe de Lauren en utilisant le pronom elle, cela se traduit par une certaine colère camouflée par une plaisanterie pour Lauren : « Damn it, Harry […] We forgot to buy that tape for your mouth » (p.212). Ce dévoilement un peu prémédité se fera autrement quelques pages plus loin lorsque la communauté atteint un point d’eau et décide de s’y laver. À se moment, la communauté se fait suffisamment confiance pour mettre en commun leurs bien. C’est ainsi que le groupe décide de laver leurs vêtements et leur corps dans des cabinets répartis en fonction du sexe et c’est là que « That settled the question of my sex for any of the new people who hadn’t already figured it out » (p.241). Ces deux passages indiquent que l’identité genrée véritable peut être voilée face à l’extérieur et qu’une des mesures qui permet de connaître sa position, intérieur ou extérieur, face à une communauté est la révélation des secrets de cette communauté.

Ces secrets peuvent autant être ceux d’un groupe que ceux d’un particulier, c’est ainsi que le personnage de Bankole ne s’intègre pas aussi rapidement que les autres et fait douter la narratrice à plusieurs moments surtout aux débuts de leurs rencontres « I didn’t quite believe him » (p.243). Cependant, au fur et à mesure qu’elle découvre l’homme, ses rapports intimes avec lui évoluent (un baiser, une discussion, une relation, des relations,…) pour ultimement le considérer comme un partenaire « à temps plein » peu après.

C’est ainsi que, dans un des moments de relative sécurité que la communauté arrive à obtenir, la relation entre Lauren et Bankole se dévoile entièrement et c’est la relation sexuelle qui nous indique que la confiance entre l’un et l’autre s’est établie et ultimement que la communauté s’est consolidée. Ce type de relation est clairement explicité avant même leur discussion par la blague d’Harry : « Be careful […] Don’t give the poor old guy a heart attack » (p.260). La relation entre la narratrice et le vieil homme est donc acceptée par la communauté malgré l’écart d’âge et le fait que Lauren ait 18 ans (rappelons nous que Bianca Montoya avait 17 ans et que le fait qu’elle soit enceinte a causé un scandale au début). La discussion s’amorce par l’échange de propos sur Earthseed qui semble être un liant communautaire fort (toute personne faisant partie de la communauté finit par accepter Earthseed naturellement) puis, la discussion s’enchaîne sur la mort de la femme de Bankole, un autre aspect extrêmement privé de sa vie, mais Lauren décide à la fin de cette discussion qu’il « had told [her] at least one lie » (p.265), ainsi aucune relation sexuelle ne s’effectue bien que l’amorce avait pu faire penser le contraire. Après avoir rejoint le restant du groupe et effectué quelques petites choses, ils décident tout de même d’avoir une relation sexuelle, mais protégée. D’ailleurs, au moment de sortir les condoms, la situation est qualifiée de « unromantic » (p.266), adjectif généralement connoté positivement dans sa forme « romantic ». La cohésion dont il fait preuve en partageant ses amandes avec le restant du groupe (p.269) montre aussi que la communauté a atteint un point pivot d’entraide bien que certaines disparités restent (sur la question de l’acceptation d’Earthseed notamment).

Ce n’est que plus tard lorsque Bankole dévoile son secret et propose à Lauren de quitter le groupe afin de vivre avec lui que tout s’intensifie. Lors de sa proposition, extrêmement égoïste comme le souligne le caractère de Bankole qui varie de la colère à l’amusement selon la réponse, Lauren ne peut s’empêcher de lier la communauté et Earthseed à elle et de mentionner que sa vie avec elle devait passer par cette vie communautaire : « That or nothing » (p.276). Le fait que Bankole veuille que Lauren quitte sa communauté cause plusieurs moment de colère chez elle, signe qu’un accroc a été fait au groupe. Après qu’il ait accepté ce mode de vie communautaire, il propose Lauren en mariage après avoir échappé involontairement son projet de concrétisation : « I intend to marry you once we’ve settled » (p.277). Pourtant, avant d’accepter son offre, elle lui révèle l’aspect le plus intime de sa personnalité, soit son hyper empathie. Beaucoup plus tôt, elle songeait à la raison du pourquoi elle ne révélait pas sa condition à Zahra et Harry et en était venu à la conclusion : « We’re together, the three of us, but we’re not a unit yet » (p.178). Lorsqu’elle est sûr que ce dernier serait capable de l’accepter elle, Earthseed, la communauté et son hyper empathie, elle réitère de manière plaisante sa demande en mariage. Nous pouvons donc en venir à la conclusion, sans risque de surinterpréter le passage, que le mariage entre Lauren et Bankole n’est pas seulement un liant intime, mais aussi communautaire. C’est ainsi qu’on peut ajouter que leurs relations ne sont pas seulement d’ordre sexuel, mais social et que la communauté n’est pas juste un groupe, mais peut être une famille:

« Families do not need to include children [or] blood kin. Families need not be based on [traditional/legal] marriage. Families can be collections of persons who are committed to the physical, moral, spiritual, social and intellectual development of other members of the collective unit […] in an ongoing way. »1

Bref, la finalité des relations sexuelles se lie directement au bien-être communautaire dans le roman. Que ce soit dans un but de réitérer une tradition pour une communauté qui s’illusionne d’un temps passé, dans un but purement individualiste pour une société fracturée, dans un but de procréation comme le petit groupe d’enfants qui sont comparables à des animaux procréant sans vraiment comprendre pourquoi ou encore dans un but de partage du plaisir dans la société Earthseed; tous ces types de relations nous informent sur les gens qui l’effectuent et sur leur groupe. Ces interactions sociales passent aussi par des révélations de secrets qui relèvent de la vie privée, intime ou encore simplement celle du genre de l’individu. Il serait aussi intéressant de remettre les interactions qui se déroulent à l’intérieur de la communauté Earthseed dans un autre ordre, celui de l’hyper empathie. En effet, pour que la communauté parvienne à s’actualiser suffisamment, il faut qu’elle arrive à considérer les besoins et devoir de l’un et l’autre. Lauren parvient facilement à comprendre tout cela dès le début, mais Harry nécessite qu’on lui rappelle incessamment ses devoirs, de son assoupissement lors de son tour de garde à l’idée qui le répugne de conduire des esclaves d’un maître à l’autre à la fin du récit. Earthseed pourrait être ainsi une société hyper empathique.

Notes:

1 CLARK, « Queering the Apocalypse, II: Skirting Eco-Apocalypse by Reconstructing Sexual Ethics »

Bibliographie
Textes cités:
(1993) BUTLER, Octavia E., Parable of the Sower, Grand central Publishing, USA, 2007, 345 pages.

CLARK, J. Michael, « Queering the Apocalypse, II: Skirting Eco-Apocalypse by Reconstructing Sexual Ethics »,Journal of Men’s Studies, Harriman, vol. 8., n°3 (30 avril 2000), 277 pages [consulté en ligne].

Textes consultés:
HILL, Leslie, « Marguerite Duras: Sexual Difference and Tales of Apocalypse », Modern Language Review, vol. 84, n°3 (Juillet 1989) pp.601-614 [consulté en ligne].

MOISSEEFF, Marika, « La procréation dans les mythes contemporains : une histoire de science-fiction »,Anthropologie et Sociétés, vol. 29, n° 2, 2005, pp.69-94 [consulté en ligne].

SHRIVER, Lionel, « Population in Literature », Population and Development Review, vol. 29, n°2 (Juin 2003), pp.153-162 [consulté en ligne].

Ce billet est issu d’un travail présenté dans le cours ANG 1750 Science fiction and Fantasy donné par Taiwo Adetunji Osinubi à l’Université de Montréal le 6 avril 2013.

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