Un aperçu de mes livres préférés lus en 2022 et 2023. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrages publiés ces années-là (je mets la date de publication du livre à droite du titre), mais des ouvrages que j’ai lu ces années-là. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages (ou vers l’éditeur lorsque pas distribué). Les livres sont présentés par genre (Essais, Romans, Théâtre, Drames audio, Livres jeunesse, BDs et mangas), mais pas dans un ordre quelconque.
Essais
The Patriarchs: The Origins of Inequality (2023) par Angela Saini
Ma première lecture d’un essai d’Angela Saini et je ne suis pas du tout déçu malgré les hautes attentes – bien au contraire – je pense que c’est probablement un essais féministes les plus importants parus en 2023.
L’essai tente de répondre à la question qui se pose depuis plus d’un siècle déjà: d’où vient le patriarcat, l’oppression des femmes a-t-elle toujours existée (et son corolaire: existait-il un matriarcat originel ou une société égalitaire avant l’arrivée du patriarcat?). Et la réponse est… c’est un peu plus complexe qu’on y pense d’y répondre!! Enfin une personne qui n’hésites pas à aller au-delà des questions de binarité, des « certitudes » qui reflètent plus les idées de la société dans laquelle on vit que des réelles preuves empiriques. La preuve est que, oui, aujourd’hui, il existe moins de sociétés matriarcales que patriarcales, historiquement, (et jusqu’où on peut aller), c’est un peu plus complexe, il y a des aller et retours (et dépendamment de la région du monde dans laquelle on vit), les preuves archéologiques ne permettent pas toujours de conclure quoi que ce soit et il est fort possible que dépendamment des sociétés, d’autres facteurs aient été plus important que le genre (la classe, la caste, la famille, l’ethnie, etc.) malgré des égalités présumées.
L’essai tire autant des réflexions de l’anthropologie, de l’archéologie, de la sociologie, de la politique locale et internationale, de l’histoire (et l’histoire des religions), des entrevues avec des expert·es, des réflexions sur la littérature féministe des dernières années, etc.
Honnêtement, je pourrais parler très longuement de l’essai, des subtilités, des apports intéressants et subtiles qu’il apporte, des réponses qu’il apporte (au-delà du « on ne sait pas » sur lequel je plaisante un peu, il y a vraiment des réponses plus concrètes), je note que cet essai se distingue d’une large production sur l’origine du patriarcat sur les points suivants:
- Un portrait vraiment international de l’histoire et de la situation et une bonne connaissance des différentes réalités (entre-autres à l’aide d’entrevues avec des expert·es du coin).
- Une réflexion qui va au-delà de la binarité homme-femme et réfléchit plus largement aux questions de non-binarité, de construction du genre (et de sa possible non-existence dans certaines sociétés), des personnes trans, bispirituée et hijras.
- Un essai qui se base sur des réalités archéologiques fondées et pas spéculées et qui se méfie quand même un peu des sources écrites historiques et des biais qu’elles pouvaient induire. Oui, on réfléchit à ce que certains symboles et écrits peuvent signifier, mais vu qu’on manque de contexte, on souligne que certaines interprétations restent spéculatives et non définitives (et on montre plusieurs exemples de changement d’interprétations aux courants des dernières décennies et des désaccords entre spécialistes).
Un essai féministe qui couvre très large, pose des questions sur de très larges structures, qui remet à jour une réflexion très à la mode dans les années ’70 et ’80, mais dont les connaissances ont progressées de pas de géants.
On m’entends parfois regretter que peu d’essais féministes aujourd’hui, contrairement aux années ’70 et ’80, ont encore l’audace d’aborder de front de très larges questions en mobilisant un très large éventails de connaissances, de domaine et de littérature. The Patriarchs: The Origins of Inequality, lui, fait revivre cette effervescence scientifique et féministe de la plus belle façon qui soit: à travers la science, à travers les témoignages et à travers la littérature qui la précède.
Pédés (2023) ; collectif dirigé par Florent Manelli
Une très bonne anthologie de textes de pédés qui mettent de l’avant leurs vécus et expériences pour (re)politiser le terme, les luttes et l’histoire pédée en France. Agréablement surpris· par la diversité d’expérience et de textes qui sont livrés, même si certains abordent des questions extrêmement similaires au point où on a l’impression de relire le même texte deux fois (« les pédés ne sont pas des hommes » ; l’importance, mais aussi les problèmes d’Hocquenghem, etc.). Bien content· de pouvoir lire cette pluralité d’approches aujourd’hui, de voir ces combats et réflexions d’actualités.
La révolution écoféministe : les idées, les luttes et les pistes pour changer (2022) par Sidonie Sigrist
Une FAN TA STIQUE introduction à l’écoféminisme, je ne m’attendais pas à un ouvrage d’une aussi grande qualité, mise en page, super bien construit, large, s’attardant à vraiment presque tous les aspects de l’écoféminisme du travail de terrain à la spiritualité en passant par le véganisme, l’herboristerie, les différentes idéologies, la militance anti-nucléaire, la non-mixité, l’urbanisme, les luttes internationales, l’alimentation, les inégalités, etc. avec toujours une description de deux à quatre pages, parfois plus, d’une grande qualité écrite et résumant, à mon avis, le propos avec brio, de manière accessible et sans prendre le public de haut ou de bas. C’est entre le 101 et le 102 en terme d’exploration de la matière (ça va plus loin que la base, mais on n’a pas besoin du tout de connaître le féminisme ou l’écoféminisme pour le lire) et les illustrations qui accompagnent les rubriques et portraits sont toujours complexes, en lien avec le sujet, complète le texte plutôt que de simplement illustrer une petite partie.
Je vais être honnête, je n’avais aucune attente pour cet ouvrage, je ne connaissais pas la journaliste autrice du livre, je l’avais pris simplement pour juger voir s’il était intéressant ou non à garder en librairie, mais en terme d’introductions aux féminismes, c’est un des meilleurs ouvrages que j’ai pu lire et de très loin et j’ai bien l’intention de l’offrir et de le conseiller amplement.
C’est sûr qu’il y aurait toujours des choses à rajouter dans un tel ouvrage, mais je pense que les choix finaux et le temps mis à chaque sujet, le fait que l’ouvrage couvre de manière excellente de large pans, parfois moins discutés, de l’écoféminisme avec un bon soucis de représenter un large éventail de pratiques et de sujets avec les nuances et subtilités nécessaires.
Lettres de prison (édition de 2022, lettres datant d’entre 1915 et 1919) de Rosa Luxemburg
Une sélection de lettre de Luxembourg à Sophia Liebknecht. D’une très grande beauté et sensibilité, elle raconte ses lectures et son quotidien en prison tout en prenant soin de prendre de nouvelles et soins des gens avec qui elle a été proche. On y trouve notamment de belles réflexions sur la nature et une grande attention aux animaux et la souffrance qu’ils endurent des mains des humains. On y trouve des thèmes politiques, liés au pacifisme, mais aussi des idées d’écoféminisme avant la lettre. Une incroyable lecture qui donne des larmes aux yeux et offre un beau portrait de Luxembourg, il va vraiment falloir que je lise une biographie d’elle ou de ses textes s’ils existent.
Set Fear on Fire: The Feminist Call That Set the Americas Ablaze (2021) par le collectif LASTESIS
Un excellent court manifeste par le collectif de Valparaiso derrière de nombreuses actions et performances militantes dont le plus connu, à mon avis, est probablement Un violador en tu camino.
L’essai, rédigé par quatre militantes, aborde de très nombreux sujets dont le harcèlement de rue, les agressions sexuelles, les mouvements anti-avortements, le patriarcat, la police, la corruption gouvernementale, la sexualité, les droits LGBTQ, etc. et s’inscrit dans un féministe militant et en lignée avec les travaux de Federici, mais aussi dans la pratique militante, engagée et artistique féministe.
Set fear on fire va droit au but dans ses dénonciations, sa colère se fait sentir d’un bout à l’autre du livre et on allie avec brio militantisme, réflexions intellectuelles, résistance à l’oppression et performance dans un appel féministe local et international.
Plaidoirie pour l’avortement (édition de 2023, plaidoirie de 1972) par Gisèle Halimi
La plaidoirie de clôture que Gisèle Halimi à donné aux procès de Bobigny.
Non seulement, c’est très accessible, même si on fait référence à plusieurs lois françaises et on évoque plusieurs des témoins du procès (mais TOUT est expliqué en référence), mais c’est aussi très d’actualité, ça se tient toujours aussi bien et c’est vraiment intéressant à lire.
Je ne m’attendais toutefois pas à deux des angles d’analyse de la plaidoirie:
La première est l’analyse de classe des personnes qu’on juge, etc. Halimi présente statistiquement que les riches ne sont pas du tout inquiétées par l’avortement (p.17-19), elle cite non seulement le manifeste des 343 dont aucune des femmes signataires n’a été enquêtée suite à la signature, mais aussi les statistiques des personnes condamnées pour avortement qui sont toutes, sans exception, issue de milieu modeste.
La seconde est cette analyse anti-coloniale (p.34-35) où elle compare la France à la Réunion est montre bien le double discours de l’État où en Réunion, l’avortement est non seulement encouragé (avec des publicités), mais aussi forcés sur des femmes, sans compter les stérilisations aussi forcées qui en découle. Halimi montre bien cette violence coloniale sur certaines femmes tandis que les femmes qui sont « désirables » pour l’état français sont contrôlées pour justement avoir un maximum d’enfant.
Un excellent plaidoyer que tout le monde devrait lire. Il fait 65 petites pages, facile à lire et toujours aussi pertinent.
Four Lost Cities: A Secret History of the Urban Age (2021) par Annalee Newitz
Une exploration fantastique de quatre villes (Angkor, Cahokia, Çatalhöyük et Pompéi) à travers un style entre le reportage archéologique, l’essai académique et la vulgarisation scientifique.
Annalee Newitz nous présente un portrait complexe et nuancé de l’état des lieux concernant quatre villes dites perdues et dont les fouilles archéologiques et la documentation scientifique a considérablement varié dans les dernières décennies (ou siècles pour certaines d’entres elle!). Newitz nous présente ces villes d’abord dans ce qu’on imaginait historiquement qu’elles étaient pour nous réorienter par la suite avec les nouvelles théories, nouvelles découvertes et nouvelles manières de penser les territoires et fouilles et ainsi remettre en question les premières préconception des lieux.
Iel croise la documentation historique, le reportage terrain, les entrevues avec les archéologues et les spécialistes pour nous faire découvrir ces lieux à travers plusieurs visions qui parfois ne donnera pas un état exact des lieux, mais en fera ressortir sa complexité et l’impossibilité, parfois, de savoir exactement ce qu’il se passait, quelle était les structures de pouvoir, etc. mais ce qui rend d’autant plus fascinant les nouvelles découvertes, ce que l’on sait de ces lieux et ce qu’on peut en déduire.
Un ouvrage extraordinaire pour tous les fans d’archéologie ou d’urbanisme pour découvrir des villes qui ont duré des décennies voir des siècles sous différentes formes, à travers différentes politiques et approches face au territoire.
The Women’s War of 1929: Gender and Violence in Colonial Nigeria (2013) par Marc Matera, Misty L Bastian et Susan Kingsley Kent
Une fantastique lecture remplie de réflexions historiques, sur le genre et la colonisation, témoignages, documents, revendications et recherches sur les événements ayant mené à la « guerre des femmes » de 1929 ou l’Ogu Umunwanyi (en igbo).
On réalise à la lecture de l’essai qu’en terme de « guerre des femmes », c’est définitivement une appellation qui est imposée et qui rejette le blâme et la violence sur les femmes: il y a un soulèvement des femmes, des manifestations, des occupations de lieux, etc., mais en terme de violence, ce sont les colonisateurs qui ont tués des dizaines et dizaines de femmes, ont infligé des punitions comme l’incarcération, les amendes et ont aussi procédés à brûler des habitations et des dizaines de villages entiers qui étaient soupçonnés de participer aux actions de protestation.
Ce serait très long de résumer un par un tous les événements et sujets qui sont traités dans l’essai, mais je soulignerais deux, trois choses qui ont particulièrement attirés mon attention.
L’essai prend le temps de lister les différentes demandes des femmes soumises aux administrateurs anglais (pp.116-118) et de les expliquer. Cela permet de souligner et explorer plus en profondeur la place des femmes dans la société igbo et de l’impact que la colonisation a sur l’imaginaire social. En plus de l’introduction de structures de pouvoir horizontal qui amène des hommes à diriger (et se faire corrompre) des territoires, l’introduction de nouveaux marchés amène la perte de pouvoir économique des femmes qui avaient la mainmise sur les marchés quand les hommes réalisent qu’ils peuvent investir ce secteur pour faire plus d’argent. On retrouve aussi des demandes concrètes et économiques qui concernent le prix des aliments ou encore ceux des travailleuses du sexe (ainsi que l’abolition complète des valeurs monétaires anglaises sur le territoire), des enjeux sur l’établissement des routes, sur la propreté, et, en filigrane, des questions environnementales et écologiques (mais on ne développe pas là-dessus).
On retrouve aussi de nombreux témoignages par les tribunaux d’enquête ou dans des journaux et mémoires des administrateurs anglais impliqués dans les fusillades contre les femmes et ceux qui ont pris certaines décisions menant au mouvement de contestation. Cela permet aux essayistes non seulement de montrer les différences de présupposés sur le genre entre les Anglais et les Igbos, mais aussi comment l’imaginaire coloniale informe (et déforme) la perception des femmes igbos et de leurs revendications. On montre comment des occupations de lieux et des manifestations de femmes (avec des bâtons de bois pour certaines) deviennent, à travers le racisme, des attaques menaçantes de femmes ivres, désordonnées grosses et vieilles pour justifier une réponse des Anglais soi-disant « cool », pensée, calme et ordonné qui est de tirer en masse dans la foule (et plus tard de brûler des villages).
J’ai apprécié l’ajout d’un dernier chapitre sur l’héritage de la guerre des femmes de 1929 par les communautés africaines et afro-américaines qui n’hésitent pas à désigner la réponse anglaise aux revendications comme du fascisme et à les rapprocher d’autres horreurs coloniales et esclavagistes.
Un ouvrage extrêmement pertinent, qui aborde une panoplie de sujet qui va du genre au racisme (tout en traitant aussi des deux ensemble) en passant par des questions économiques, sociales, sur la colonisation et les effets de celle-ci sur la dynamique et la destruction des rapports entre hommes et femmes igbos. Il y a de nombreuses réflexions sur les masculinités igbos qui se transforment avec l’arrivé d’une économie anglaise et qui cantonne et tente d’enfermer une fémininité dans une conception victorienne et à l’anti-thèse des valeurs et de l’imaginaire igbo. On aurait aimé terminer sur des notes un peu plus positive, mais l’essai illustre avec brio la résistance des femmes, des techniques et méthodes qu’elles ont employées (qui vont des occupations de lieux aux danses en passant par des humiliations publiques et des rassemblements massifs), tout ça en non-mixité, sans concession sur les demandes, face à la colonisation britannique et la corruption d’un nouveau système imposé aux Igbos.
À mon avis, un ouvrage qui devrait être incontournable sur l’histoire des femmes.
Flowers of Fire: The Inside Story of South Korea’s Feminist Movement and What It Means for Women’ s Rights Worldwide (2023) par Hawon Jung
Flowers of Fire est un des essais les plus difficiles que j’ai eu à lire de ma vie. Pas difficile dans le sens d’un texte hermétique ou qui demande de comprendre toutes les références qui sont nommées, difficile dans le sens de la dureté des sujets abordés, son accumulation et le peu d’espoir qui est offert dans l’essai (bien qu’on en a des bribes ça et là). Parallèlement à cet essai, je lis aussi un Bonheur viril de Françoise d’Eaubonne qui semble être presqu’une illustration fictive de ce que je lis dans l’essai. Je pense que c’est la première fois que j’ai dû arrêter de lire un essai pendant quelques jours avant d’y revenir parce que c’était beaucoup trop violent à prendre tout d’un coup.
Contrairement à ce que je pensais initialement, ce n’est pas vraiment une histoire du féminisme en Corée du Sud, on passe deux chapitres de 4-5 pages dessus, mais c’est surtout un résumé des luttes et manifestations des dernières années (disons depuis 2010 environ). Ces luttes sont montré à travers les témoignages de différentes activistes, militantes, etc. qui raconte toutes leurs histoires en lien avec un ou plusieurs événements d’importance en Corée du Sud. Ce qui rend l’essai difficile à lire, c’est cette accumulation de témoignages qui dure deux, trois chapitres, avant de passer à un prochain, qui traite tous de violences, et pas simplement d’une ou deux formes de violence, on parle vraiment de toutes les violences possibles et imaginables, mais aussi de violence que je n’aurais honnêtement jamais crû possible. Il y a tellement de sujets traités dans ces témoignages que j’ai battu mon record de « tag » dans Zotero avec 51 marqueurs qui vont de #metoo aux violences envers les femmes en passant par les avortement sexo-sélectif, les caméra espion, les stérilisations forcée, la transphobie ou encore la torture.
Beaucoup des témoignages ne se finissent pas nécessairement bien non plus, plusieurs laissent entrevoir une belle solidarité entre les femmes et la nécessité de poursuivre les luttes et de trouver un espace de sororité intéressante pour la suite des choses (ce qui m’a beaucoup fait réfléchir à l’épisode 12 de Woo, l’avocate extraordinaire où l’avocate perd son procès, mais pas espoir et continue sa lutte avec des femmes qui ont trouvé un espace de solidarité et d’accueil. C’est assez réaliste sur justement le peu de gains des femmes dans le système de justice sud-coréen).
Je pense que des gens qui s’intéressent aux mouvements et manifestations féministes à travers le monde aurait avantage à lire ce livre, s’intéresser un petit peu à l’anti-féminisme et la misogynie et les formes extrêmes qu’elles peuvent prendre si on n’est pas vigilant·es. Ça peut aussi être une lecture choc pour faire réaliser des choses à certaines personnes qui pensent que ce n’est pas si pire ou qu’on a fait beaucoup de progrès depuis.
Ace: What Asexuality Reveals About Desire, Society, and the Meaning of Sex (2021) par Angela Chen
Ça, c’est exactement l’essai « parfait » sur le spectre de l’asexualité et qui fait à la fois introduction, panorama, présente la diversité des communautés, questionne les présomptions (y compris parfois féministes) sur la société et la sexualités, survole assez rapidement les « représentations » culturelles et leurs problèmes, traite de dimension assez intersectionnelle (malgré le fait, et elle le souligne, que les personnes interviewés restent majoritairement blanche) et tout ça de manière accessible et vulgarisée malgré l’appareil de notes (reportés à la fin) qui pourrait peut-être rebutter une ou deux personnes.
Impeccable. On a même la présence d’une petite bibliographie d’une page à la fin pour en lire davantage.
Let the Record Show: A Political History of ACT UP New York, 1987-1993 (2021) par Sarah Schulman
Un de ces essais qu’il faut lire au moins une fois dans sa vie qu’on s’intéresse à l’activisme, au VIH, à l’histoire de l’homosexualité, aux dynamiques de groupe ou à tout ça, c’est une somme d’informations, de témoignages, d’actions, d’histoires, de récits intimes et politiques, d’histoire médicale, etc.
Grâce à plus de 200 entrevues échelonnées sur plusieurs années (voir décennies) et des documents d’archive du projet ACT UP, Sarah Schulman raconte et propose une histoire d’ACT UP qui couvre très largement un peu toutes les périodes et projets du groupe et présente plusieurs centaines d’activistes et de noms qui ont traversé le groupe et autour de ce dernier. Schulman présente autant des témoignages intimes, des récits d’actions politiques (souvent racontées par plusieurs personnes), des souvenirs des morts et des deuils qui ont suivi, une histoire de l’implication d’ACT UP dans la reconnaissance du VIH et dans la fondation de nouvelles pratiques médicales (consentement, groupe témoin, implication des patient·es dans les processus médicaux), des forces réactionnaires, du rôle +/- positifs des médias dans l’épidémie, etc.
C’est aussi une histoire qui ne s’attache pas à quelques figures seulement et qui couvre vraiment ce qu’on aurait pu appeler les « marges » d’ACT UP, mais dont on voit vraiment l’implication et l’importance des actions effectuées tout au long. On n’hésite pas à parler des problèmes et tensions au sein d’ACT UP, comment ils ont été réglés (parfois, d’autres fois, c’était mis sous le tapis), du rôle des femmes, des personnes dites racisées, des itinérants, des utilisateurs de drogue, etc. et de l’importance de leurs paroles, souvent ignorées, dans la lutte contre le VIH alors qu’elle a énormément contribué à non seulement réaliser qu’il y avait un problème, mais aussi à proposer des pistes de solutions révolutionnaires et qui n’aidaient pas seulement une petite partie de la population touchées.
L’essai a l’air assez immense, mais il ne fait « que » 650 pages dans les faits et vu qu’il s’agit de plein d’entrevues, témoignages, histoires, etc. regroupés plus par thématique que d’un quelconque ordre chronologique, il est possible de laisser l’essai quelques temps et de le reprendre plus tard, la cohérence n’est pas perdue (je l’ai lu sur une période de trois semaines et je n’ai pas eu de problème).
Retour à La Hague : féminisme et nucléaire (2022) par Xavière Gauthier, Sophie Houdart et Isabelle Cambourakis
Un autre incroyable entrée dans la collection Sorcières chez Cambourakis! J’avais adoré les textes de Xavière Gauthier dans la revue Sorcières, son texte Rose saignée et son essai Naissance d’une liberté : Contraception, avortement : le grand combat des femmes au XXe siècle, j’attendais donc avec impatience de pouvoir mettre la main sur la réédition de ce texte publié en 1981.
Quel ne fut pas ma surprise de voir dans une partie un peu préface intitulée « Tressage (2021) » une correspondance entre Xavière Gauthier, Isabelle Cambourakis et Sophie Houdart qui portait non seulement sur le texte lui-même, les conditions d’écriture, sur les souvenirs de la Hague, mais aussi les projets d’y retourner et d’en constater les changements (ou non), mais qui portait aussi sur la revue Sorcière que Gauthier co-dirigea, sur l’écoféminisme, sur Françoise d’Eaubonne, sur le nucléaire et les mouvements sociaux, etc. Bref, un important échange de courriels entre trois penseuses de l’anti-nucléaire avec leurs réseaux intertextuels, leur expérience propre (et parfois similaire) de la Hague et leurs regards uniques sur le territoire et le nucléaire. C’était un vrai délice que de pouvoir lire cette correspondance.
Dans le texte central, « La Hague, ma terre violentée », on reconnaît un peu le style de Gauthier qui oscille entre la présentation de documents, d’articles de journaux, de témoignages, etc. et une partie un peu plus libre, plus proche de la fiction, de l’imagination, de la projection (je n’irais pas dire jusqu’à la science-fiction ici), d’une prose beaucoup plus libre que la seule forme de l’essai. Il y a une recherche poétique de la description d’un futur possible pour le territoire, mais aussi l’humanité qui permet des envolées lyriques intéressantes. Je pense que certaines formulations datent un peu, dans l’échange de la préface Xavière mentionne qu’elle n’a pas l’intention de retravailler le texte (et on la comprends), mais comme document historique et comme vision anti-nucléaire, le texte n’a pas perdu de sa pertinence.
Le dernier texte du recueil est une courte lettre à Greta Thunberg de Xavière Gauthier que j’ai trouvé un peu plus faible par rapport aux deux autres textes pour être bien honnête. C’était intéressant, mais j’ai moins accroché.
Une anthologie extrêmement pertinente encore aujourd’hui et qui vaut définitivement le détour!!
Entretiens avec Madeleine Parent et Léa Roback (2005) par Nicole Lacelle
D’inspirants entretiens avec Madeleine Parent et Léa Roback qui raconte leur parcours de vie et les luttes ouvrières au Québec en détails. Les deux femmes ont militées sans relâche chacune à leur façon et on a le droit à un portrait à la fois intime de ce qu’elles ont vécue comme militantes, comme femmes, comme ouvrières, comme syndicaliste et un plus large portrait politique et historique du Québec avec ses dirigeants changeant et ses périodes plus sombres. On parle autant de grèves spécifiques, du rôle des femmes dans les grèves que des sujets plus large comme l’arrivée du nazisme, la judéité, le patronat, les répressions policières, etc.
On en tire des leçons importantes et intéressantes sur la nécessité de la solidarité, le besoin de travailler ensemble vers un objectif, de prendre soin de ses proches et ami·es et de ne pas oublier de rêver, de militer et de regarder réalistement ce qu’il se passe autour de nous.
K-pop, soft power et culture globale (2022) par Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre
Un essai extrêmement bien développé, conçu, écrit, qui explore de multiples facettes critiques de la Hallyu (histoires, sociologiques, féministes, économiques, politiques, de réception, etc.) à travers des analyses non seulement poussées, intéressantes, référencées et divers, mais aussi à travers le regard des fans et amateur·es des productions coréennes, peu importe le médium.
Ce que j’ai trouvé fascinant dans cet essai, c’est le regard extrêmement vaste et précis qui est porté sur le sujet du divertissement coréen, non seulement on couvre un grand nombre de productions contemporaines précises, qu’elles soient musicales, télévisuelles, cinématiques, graphiques, etc., mais on inscrit aussi ces productions dans des mouvements plus larges, historiques et on n’hésite pas à en critiquer le contenu (scientifiquement, mais aussi au niveau de sa réception et de l’affect auprès des fans).
On va aborder en détails plusieurs conditions historiques dans lesquelles les contenus multi-médiatiques émergent et on explique notamment l’avis du ministre coréen autour d’un Jurassic Park coréen qui rapporterait plus d’argent au pays que le nombre de voitures qui s’exportent chaque année et l’idée suivante de se lancer dans une vaste campagne de diffusion culturelle pour surfer sur la vague de la demande croissante en divertissement est très intéressante. On analyse comment les politiques publiques se mettent en place pour favoriser l’émergence de cette culture avec un « branding » coréen qui doit répondre à certaines normes et comment les productions culturelles qui en résultent s’inscrivent dans un capitalisme global, en quoi cela relève d’un soft power (et même d’un sweet power selon les auteur·es) et la portée non seulement culturelle, mais aussi le tourisme qui découle de cette diffusion internationale.
Il y a de très intéressantes analyses d’esthétiques, de points communs, de stratégies, de politiques, des réflexions sur la mise en avant de la culture historique coréenne et une culture inspirée de d’autres, la distinction des productions coréennes de celles américaines, européennes ou indiennes par exemple, bref, plein plein de critères d’analyses tous très intéressants et pertinents dans un regard global sur le sujet.
On va, dans les deux derniers chapitres, se consacrer un peu plus sur les théories de la réception (en France) en interrogeant de nombreux fans, jeunes et moins jeunes, depuis longtemps ou non (plusieurs sont fans depuis une dizaine d’années) avec des angles d’analyses auquel je ne m’attendais pas d’un essai français comme l’influence des origines du fan, son statut migratoire, mais aussi d’autres plus attendues (niveau d’étude, métier, genre, etc.). Les témoignages des fans sont extrêmement pertinents, soulèvent eux-mêmes des points intéressants face aux choix esthétique, aux politiques, à la réception des œuvres, etc., mais touchent aussi des enjeux plus personnels, comment ça les a accompagnés, influencés leur vie, etc.
Un must, définitivement, pour non seulement tout fan des productions multi-médiatiques coréennes, mais aussi des intéressé·es par la politique internationale, les formes que prennent le divertissement dans un monde capitaliste, mais aussi les personnes qui se demandent qui sont tous ces groupes de K-pop et ces K-drama qui apparaissent sur Netflix (mais qui sont là depuis plusieurs plusieurs années). C’est non seulement très intéressant à la lecture, mais on apprend énormément. Chapeau aux essayistes, vraiment, c’est beaucoup d’analyses très condensées et superbement expliquées.
Les grandes oubliées : pourquoi l’histoire a effacé les femmes (2022) par Titiou Lecoq
Un autre super essai de (re)découverte, remise de l’avant de figures de femmes marginalisées, oubliées, invisibilisées à escient ou par « négligence » misogyne à l’aide d’un récit historique chronologique (contrairement à par exemple Ni vues ni connues cité dans l’essai qui le fait de manière panoramique) qui s’attarde de la place des femmes de la préhistoire au droit de vote et la lutte pour l’avortement et la contraception en France (oui, d’ailleurs, c’est écrit l’Histoire en couverture, mais on traite juste du contexte français avec un peu de Grèce Antique et d’une préhistoire plus large).
Titiou Lecoq fait un beau travail de récit de l’invisibilisation des femmes en s’attardant à une histoire et des figures (sans tomber dans l’histoire uniquement accès autour de certains grands personnages) qui sont un peu moins connues que celles qui ressortent souvent pour parler de l’Histoire avec un grand H ou de l’histoire des femmes (exit par exemple Jeanne d’Arc, Marie-Antoinette, George Sand, Simone de Beauvoir pour se concentrer sur d’autres figures de guerrières, de reines et régentes mérovingiennes, d’écrivaines, journalistes, activistes et penseuses; je vous laisse les découvrir 😉 ).
L’essai aborde aussi la question de la « disparition » de ces femmes de l’Histoire en s’appuyant beaucoup sur le travail de Eliane Viennot et d’autres sans nécessairement en constituer un inventaire complet ou uniquement articuler son récit autour comme le travail de Joanna Russ dans How to Suppress Women’s Writing. C’est plutôt un travail de déterrer – et on parle amplement d’archéologie et des limites et méprises à travers son histoire qui a souvent plus confirmé les biais d’une société que tenter de les ré-évaluer – les femmes dans l’histoire et leurs rôles. On souligne l’importance de ne pas penser l’histoire de manière téléologique où les femmes gagnent toujours en droit au fil des siècles puisque, on les démontre clairement, ce n’est pas le cas et il s’agit d’une lecture fausse de l’histoire et des sociétés humaines, même contemporaines.
Je dois avouer lire beaucoup beaucoup de livres d’histoire, mais j’ai fait de nouveau plein plein de découvertes de noms et de faits historiques que je ne connaissais pas: j’ai été très surpris· de découvrir les réclusoirs (et le lien rapide qui est établit et corrèle leur disparition avec l’arrivée de la prison [p.114]), Charlotte Delbo (dont je n’avais que vu ses livres se vendent très rarement sans savoir de quoi ils traitaient) ou encore la politicienne Eugénie Éboué-Tell.
Un bel essai donc qui sert à la fois de super introduction à une histoire des femmes, à la réflexion sur leur invisibilisation dans l’histoire et une super proposition féministe en prime qui suggère de nombreuses lectures et découvertes.
Wandering Games (2022) par Melissa Kagen
Un excellent essai sur les Wandering Games, nom dépréciatif donné à des genres de jeu de marche, d’exploration, d’errance où la contemplation et la narration est plus importante que d’autres dynamiques généralement imaginées par les jeux vidéos.
En analysant ce genre de jeu, l’autrice aborde des questions de design et d’impact sur le jeu, mais aborde aussi des questions de performance et de travail au sein du vidéoludisme dans un monde capitaliste et comment ce genre de jeu peut offrir un espace de résistance. Kagen explore aussi des questions de genres, de sexisme, de colonialisme, de capitalisme, de handicap à travers l’analyse de quelques jeux (80 Days, Death Stranding, Heaven’s Vault, Return of the Obra Dinn, Ritual of the Moon, The Legend of Zelda, etc. ; on mentionne aussi quelques jeux de table dont un très intéressant développement sur le jeu de l’oie) et de prise en compte historique du concept de l’errance et du flâneur (et de son pendant féminin) à travers un large bagage théorique et érudit.
L’essai reste, sans perdre jamais son rythme à un chapitre ou à un autre, un ouvrage extrêmement bien vulgarisé qui tire toujours de nouveaux éléments de ses analyses pointues des jeux explorées, mais tout en gardant toujours en tête l’édifice théorique sur les Wandering Games qui poursuit son élaboration tout au long de l’essai. Un petit bijou dans les livres de théorie vidéoludique, l’autrice peut être vraiment fière du travail accompli ici.
Fiction
Convenience Store Woman (2019) par Sayaka Murata
Lire ce récit était très surprenant pour moi puisque c’est la première fois de ma vie qu’en lisant les pensées d’un·e protagoniste que je comprenais parfaitement toutes les décisions, même que j’ai des schèmes de pensées extrêmement similaires. Lire un roman a toujours été pour moi des découvertes de nouvelles réflexions, de nouvelles aventures, des personnages complètement différent de moi, mais là, à part certains raisonnements de la protagoniste (et son inclination à accepter d’être humaine, d’accepter son genre et les attentes qui lui sont imposées bien qu’elle pourrait très bien s’en affranchir et juste embrasser le métier au-delà du genre), ce n’est pas très différent de comment je vois le monde et je n’avais pas l’impression de découvrir quelque chose de nouveau et les décisions me paraissaient absolument toutes très raisonnables (ce qui ne semble pas être la réaction à avoir manifestement…) et des fois, j’avais l’impression que c’est moi qui écrivait l’histoire (!!). C’était une des expériences les plus bizarres de lecture de ma vie, mais apparemment pas pour les mêmes raisons que le restant du lectorat.
Sinon, c’est un récit très bien écrit, j’ai adoré (et craint), l’arrivée de l’espèce de masculiniste préhistorique et j’ai adoré son traitement par la protagoniste (l’enfermer dans la salle de bain, comme un animal qu’on garde, mais dont on ne sait pas s’occuper). Tellement de scènes m’ont rappelé des réflexions ou actions que j’avais eues plus jeune, c’était juste vraiment spécial.
La mémoire délavée (2023) par Nathacha Appanah
Nathacha Appanah ouvre son récit avec une photo et une explication de la murmuration des oiseaux, elle le termine aussi avec une petite métaphore entre la murmuration et l’histoire familiale qu’elle vient de raconter avant de terminer sur une dernière photo de murmuration (il y a plusieurs photos dans le livre, ce que j’ai assez apprécié!).
La métaphore est assez subtil, mais adéquate, en effet, le récit d’histoire familial qu’Appanah propose est fait de murmures, de petits détails et d’archives, qui forment un tout gigantesque, mais dans l’autrice doit quand même imaginer les formes et les détails faute de pouvoir connaître l’entiereté de l’histoire, c’est pour ça qu’il ne s’agit pas vraiment d’un mémoire – ni d’un roman – , mais d’un récit familial morcelé, narré, imaginé par moment et fragmenté de par les indices, les récits, les non-dits et les anecdotes, parfois +/- fiables ou qui diffèrent légèrement.
On apprend qu’il s’agit d’un projet qu’elle a depuis près d’une vingtaine d’année, c’est Appanah (et sa famille), l’histoire coloniale n’est jamais bien loin et explique la trajectoire familiale et du récit qui est élaboré.
Parmi les forces du roman, autre que cette « reconstitution » fragmentée, est le style d’Appanah qui est là en force, autant de par les images que les métaphores, les indices laissés dans le texte pour mieux y retourner, revoir des mêmes scènes sous différents angles, narratifs, fragmentaires, poétiques, etc. On mélange autant les styles que les images (et photos) pour tracer une histoire aux contours difficiles à cerner et le texte et la narration rendent très bien ces limites et les questionnent élégamment.
Un des très bons récits d’Appanah, à lire absolument si on aime moindrement un peu à l’autrice à mon avis.
The Daughter of Doctor Moreau (2022) par Silvia Moreno-Garcia
Une fantastique adaptation de The Island of Doctor Moreau par Silvia Moreno-Garcia qui réimagine l’histoire se déroulant dans un coin isolé du Sud du Mexique en pleine tension coloniale et raciale et menaçant la tranquillité des expériences du docteur. C’est vraiment une réécriture du roman et non un prequel comme je me l’imaginais au début du récit.
Beaucoup plus politique que son inspiration, les hybrides étant évidemment une métaphore très claire de l’exploitation du labeur des Mayas et des Noir·es puisque le contrat passé entre le docteur Moreau et son financeur est celui de la création d’une main d’oeuvre efficace, soumise et pas chère rappelant quand même beaucoup les métaphores jamais subtile de l’oeuvre de Karel Čapek dans la création des robots ou des hommes lézards pour remplacer la main d’oeuvre. À la différence de Čapek, il n’y a pas une révolte de classe à la fin toutefois, mais plutôt on envisage de créer un lieu de repos et d’isolation pour les expériences du docteur Moreau pour que les hybrides puissent vivre le restant de leur existence en paix. La grosse différence entre les hybrides et d’autres révoltes de classes est qu’il n’y aura pas de descendance aux hybrides ce qui en fait une métaphore très bancale pour d’autres peuples. Ça et le fait qu’ils sont réellement à moitié des animaux donc je n’ai aucune envie de tracer des comparaisons à ce niveau, l’autrice non plus, elle souligne très bien comment les rebelles mayas sont exploités, chassés, criblés de dettes et maltraités sur des terres qu’on leur a volé et qu’ils doivent cultiver pour un propriétaire colon.
L’existence d’une fille, Carlotta, au docteur rend l’histoire intéressante d’un nouveau point de vue (dans le récit, c’est révélé assez tard, mais c’est très évident que Carlotta est une hydride) qui alterne avec celui de Montgomery qui reste assez similaire à sa description dans l’oeuvre originale. Sa fille, par exemple, doit jongler avec les attentes sociales de sa condition: mariage, sexisme, etc. en plus de jongler avec une famille complexe puisqu’élevée et éduquée avec les autres hybrides qui ont d’autres aspirations que de rester enfermé autour du laboratoire de Moreau.
On suit aussi deux époques +/- distinctes: la première est l’enfance de Carlotta, la seconde est l’arrivée à la majorité (presque 21 ans) de Carlotta. La première époque est relativement calme en terme d’action, on établit beaucoup plus le monde, ses règles, l’embauche de Montgomery et les dynamiques entre Carlotta, son père et les hybrides.
La deuxième partie, elle, a beaucoup plus d’actions puisque le propriétaire du terrain et prêteur de l’argent à Moreau désire obtenir des résultats, un de ses fils désire marier sa fille, mais son frère s’y oppose et Montgomery voit aussi d’un mauvais oeil jaloux cette attention envers Carlotta.
Il y a quand même beaucoup d’exploration de thèmes autour du désir (de Carlotta), de la famille choisi, de la religion, de la colonisation, de l’exploitation, des origines (Moreau est français, Montgomery britannique, Carlotta issue d’un Français et d’une Mexicaine, les hybrides n’ayant pas vraiment d’origine autre qu’un laboratoire et des parents animaux), etc.
J’ai écouté ce livre en livre audio et j’ai vraiment adoré pouvoir entendre la narratrice du roman, Gisela Chípe, utiliser le vocabulaire espagnol pour les bâtiments, plantes (qui d’ailleurs, dans leurs énumération faisant quand même très récit scientifique), etc. et utiliser le plein potentiel des accents des différents personnages.
Deviens celle que tu es (1894, édition de 2023) par Hedwig Dohm
Une découverte assez incroyable que ce récit et cette autrice! Mise en abime d’un journal intime d’une femme âgée enfermée dans un asile parce qu’elle serait « folle » ou « dérangée », mais la lecture du journal révèle évidemment que cette folie n’est perçu que parce qu’elle refuse de se conformer aux attentes sociales réservées aux femmes de son âge.
Je dois avouer qu’à la lecture, j’avais un peu de mal à croire que le roman a été écrit au XIXe siècle puisque la lecture ne semble pas vieillotte (peut-être grâce à la traduction) et les pensées et actions du personnages, à part à quelques rares endroits, s’inscrivent parfaitement dans nos sociétés. Une femme qui toute sa vie a travaillé pour sa famille proche (ses parents, son mari, ses enfants, ses petits-enfants) en leur donnant tout son temps et qu’après la mort de son mari, elle réalise qu’elle a enfin la liberté de lire et de s’instruire comme elle en a toujours rêvée. Elle prend aussi conscience de l’attitude qu’à la société de toujours la renvoyer à son rôle, attendre sa mort, refuser de répondre à ses aspirations et à la traiter de tous les noms lorsqu’elle sort des attentes sociales.
C’est à la fois une critique de l’âgisme envers les femmes âgées, mais aussi de la reproduction d’un modèle social qui n’offre pas d’échappatoir faute d’éducation ou de simple possibilité d’être. C’est aussi une charge féministe pour l’éducation des jeunes filles et femmes, de la possession d’un salaire et de la possibilité d’écrire et de rêver à la liberté.
Drôle de meurtre (1971) par Nadine de Longueval (pseudonyme de Françoise d’Eaubonne)
Un des romans les plus émouvants de Françoise d’Eaubonne, je ne m’attendais 1- pas du tout à une histoire pareille (je ne lis pas les quatrième de couverture, ça m’évite beaucoup de divulgâcheurs), 2- un livre aussi proche de l’autofiction 3- un aussi bel amour et « rétablissement » de la réputation d’une femme dite folle.
L’essentiel de la critique n’aura pas le choix de divulger un peu l’intrigue (je vais éviter la finale, mais quand même). Ce roman est vraiment très proche thématique et psychologiquement de The Yellow Wallpaper à beaucoup d’égards: la protagoniste, Judith, du livre, celle qui écrira le carnet retrouvé par sa fille dans les premiers chapitres, se fait utiliser de par et d’autre, perd toute agentivité lorsqu’elle se marie à un homme qui n’a absolument aucun intérêt pour elle sauf pour sa fortune d’un million de dollars: pas de contacts affectifs, pas de loisirs, pas de bons mots, uniquement une protagoniste avec une belle-famille qui lui tombe sur les nerfs, un mari qui ne parle que de lui et de son roman qu’on devine ne sera jamais publié, qui l’interrompt tout le temps, ne la laisse jamais parler et la déconsidère à absolument toutes les occasions en l’humiliant par moment et se faisant servir par elle tout le temps. Tout au long du livre, on la voit sombrer peu à peu dans la dépression et la folie, avec tous ses espoirs s’effondrer un par un. Il n’est pas étonnant alors que le regard de la société (et de sa fille avant de la connaître) la considère alors comme folle, vu qu’elle ne peut s’exprimer, ne peut être heureuse, et est agressée en continu par tout ce qui l’entoure n’ayant comme seul refuge un petit chien.
Il y a pourtant un lueur d’espoir parce que l’intrigue se déroule durant la deuxième guerre mondiale et Judith s’enrôle à l’abri des soupçons de son mari dans la résistance en transportant des colis (personne ne la soupçonne) ; cela rejoins définitivement le rôle qu’Eaubonne elle-même aura à cette même période, les parallèles entre sa vie et celle du roman étant aussi, probablement (je ne suis pas la meilleure personne pour les tracer à ce niveau) dans la description de ce mari arrogant, passionné par ses propres intérêts et déconsidérant sa femme comme un simple meuble pendant que lui joue les génies (ou se pense comme tel) dans des salons dont il a privé sa femme. Bref, retour à la résistance puisque Judith rencontre Josie, une autre résistante, qui lui parle des horreurs de la guerre et l’accompagne dans la lutte. Il est assez clairement sous-entendu que Judith tombera amoureux de Josie (et possiblement réciproquement) malgré un mari, mais la relation ne pourra pas durer puisqu’elle se suicidera plutôt que de se faire envoyer dans les camps par les nazis.
Nous n’avons malheureusement pas une finale pour le personnage bisexuel où elle finirait avec une autre femme à la fin du livre (elle finira avec un autre homme) ce qui est commun pour les nombreux personnages bisexuels d’Eaubonne dans ses romans écrits sous un pseudonyme (c’est le cas d’Eros 1900 ou de La maîtresse de paille), mais le texte est quand même très explicite, sans jamais le nommer « bisexualité » qu’elle l’est.
Dans le roman, d’Eaubonne s’attarde donc à expliquer ce qui se cacher derrière cette « folie » d’une femme vue à travers les yeux des autres qui peut enfin livrer son récit sans un regard extérieur ou un mari qui tente d’expliquer ses comportements. C’est une exploration psychologique extrêmement fine, qui nous amène dans le quotidien d’une femme privée de tout, mais surtout de reconnaissance de son existence, obligée de vivre pour les autres et même comme monnaie d’échange. Même si ça finit un peu en histoire d’amour hétéro (le genre de la collection oblige) juste avant le dernier chapitre, tout est crédible, finement décrit et justifié.
Le dernier paragraphe du livre est assez magnifique à mon avis puisqu’il marque la reprise du récit par sa fille, comme à la fois une manière d’inscrire le récit dans le sien, en héritage, mais aussi en souvenir, dans le but de réhabiliter, ressortir, faire exister l’histoire d’une femme sorti du regard et avec, finalement, une justice pour tous les torts qui lui ont été commis.
Probablement un des meilleurs romans d’Eaubonne.
Lady Tan’s Circle of Women (2023) par Lisa See
Une captivante lecture de fiction historique basée sur une véritable figure d’une médecin dans la Chine du XVe siècle qui a certainement demandé des recherches importantes dans sa rédaction.
Les points forts du roman:
– Sa défense des droits des femmes et sa critique de classe: Une dénonciation de la condition des femmes bourgeoises enfermées dans des gynécées, forcées de faire des enfants (de très forte préférence des hommes) et sous l’autorité d’autres hommes ou d’autres autorités (royales, familiales, etc.). Une critique forte de la pratique du bandage de pieds et les conséquences multiples que celle-ci avait sur les femmes et des exigence de soins nécessaires. Les femmes pauvres sont aussi dépeintes (un peu moins toutefois) avec une dénonciation de leur condition (illettrée, devant répondre à l’autorité de leur mari, pas moins soustraites à l’obligation de faire des garçons, aux prises avec leurs conditions matérielles et l’absence de soin abordables, etc.).
– Sa description de la possibilité de sororité malgré le patriarcat et les classes: Malgré d’importantes exceptions, les femmes font preuve d’une grande solidarité et développent des techniques de survie dans un monde qui les opprime. Le choix de mettre en pair dès le début une femme issue d’une condition aisée et d’une femme beaucoup moins fortunée permet non seulement d’avoir deux regards différents sur différentes situations, mais aussi d’observer comment un lien peut se tisser à travers deux réalités très distinctes.
– La recherche et les longues descriptions de la médecine chinoise du XVe siècle: Beaucoup de temps est passé à expliquer en long et en large les différentes philosophies, principes, techniques et remèdes de la médecine chinoise, leurs effets, leurs tenants et aboutissants. L’autrice prend un bon soin à avoir des opinions aussi un peu contradictoire entre les différents métiers ou personnages très crédibles (selon ce qu’on nous donne comme information, je ne m’y connais pas du tout en médecine). Autant de descriptions qui ne sont pas dénuées d’intérêts pour les herboristes en herbe (haha).
– Un récit complexe: Outre la fiction historique, on a aussi un petit peu de mystère avec une enquête irrésolue, un récit de haillons à la richesse déconstruit, plusieurs sous-récits médicaux, des intrigues politiques/de cour (dans un milieu quand même un peu plus modeste)… Bref, il y a un peu de tout pour tout le monde.
La frontière des oubliés (2023) par Aliyeh Ataei
Des récits personnels sur la question des frontières (ici sur Darmian, une région frontalière entre la province iranienne du Khorassan et la province afghane de Farah) et des gens qui les composent, des questions d’identité, de migration, d’exil et malheureusement aussi de guerres et de conflits aussi.
L’écriture est vraiment somptueuse, on lit ces récits comme des nouvelles littéraires écrites avec brio, les figures, les évocations, les réflexions sont vraiment incroyables et on citerait la moitié du livre pour la beauté de la prose qui nous est livrée (félicitations beaucoup à la traductrice Sabrina Nouri pour ça). On raconte des enjeux complexes, des humain·es complexes avec leurs problèmes, leurs contradictions et les problèmes que les politiques internationales amènent dans leurs rapports avec leurs semblables. La question d’une région frontalière entre l’Iran et l’Afghanistan n’est pas du tout quelque chose que je connaissais et on découvre ce lieu et les personnes qui y vivent à travers ces quelques récits qui nous apprennent aussi beaucoup sur l’histoire des deux pays.
Théâtre
Tryptique lesbien (1980) par Jovette Marchessault
Un autre livre que ça faisait très longtemps que je voulais découvrir et que j’ai enfin pu lire! Je n’ai pas été déçu de la qualité, du traitement des thèmes du lesbianisme, de la solidarité féminine, de l’avortement, du lien mère-fille, de l’oppression patriarcale, de la violence, etc. Les métaphores sont solides et très saisissante (le « choke » est une trouvaille vraiment incroyable), on a le droit à un paquet de jeux de mot très bien.
Le texte Les vaches de nuit est tout ce que je pouvais espérer de bien (j’adore beaucoup les vaches et je dois dire que je me suis surtout procurer ce livre pour pouvoir lire ce texte en particulier), je suis très content· du traitement littéraire des vaches dans le monologue et c’est un beau monologue en soi.
Les faiseuses d’anges était aussi très bien écrit, raconté, bien que la métaphore était un peu bizarre par moment, ça tenait la route.
Ce tryptique est vraiment une réussite d’écriture à la fois de monologue et de poétique qui manie justesse et rythme. Il est malheureusement encore trop d’actualité (malheureusement parce que la société ne semble pas avoir changé à beaucoup de niveau) et à part une ou deux questions de vocabulaire ici et là, on ne changerait pas une ligne pour le rééditer aujourd’hui.
Le voyage sans fin (1985, édition de 2022) par Monique Wittig
Une superbe pièce, trop courte (mais une mise en scène au théâtre ajouterait définitivement tant d’éléments supplémentaires et permettrait de vraiment prendre son temps), mais du grand Wittig accessible, complexe, jouant sur la réinterprétation de mythe au sein d’une réinterprétation de mythe, en s’inscrivant de multiples façons en fil(l)iation avec ses prédécesseurs (comme le souligne bien Wendy Delorme dans la préface.
Une lettre d’amour aux femmes, à la littérature, qui souligne avec brio, au sein d’une fiction éclatée, les stratégies d’invisibilisation des femmes, leur oubli intentionnel au sein d’un canon masculin imposé et écrasant les femmes et leurs richesses.
Drames audio
Torchwood ; God Among Us, Part 2 (2019) par Lou Morgan, Ash Darby, Tim Foley et David Llewellyn
Une saison excellente et ambitieuse avec l’épisode Hostile Environment se démarquant des autres épisodes (incluant un épisode un peu comique d’échange de corps) par la dureté et le réalisme des thèmes abordés et sa possibilité bien réelle (l’entrevue après l’audio va dans plus de détail sur une application qui a réellement été développée à Londres pour identifier les itinérants). Le dernier épisode avance beaucoup plus dans la narration et offre des développements auxquels je ne m’attendais pas du tout donc compliment pour ça aussi.
On n’est plus dans des questions de deuils dans ce coffret (contrairement à God Among Us, Part 1), mais si ce coffret a un thème, ce serait probablement celui de l’exploration de la marginalisation. Beaucoup beaucoup au niveau de l’homosexualité, mais un peu aussi au niveau de l’itinérance (avec Hostile Environment).
Torchwood ; God Among Us, Part 3 (2019) par Alexandria Riley, Robin Bell, Tim Foley et James Goss
Une série d’épisodes qui prennent des proportions assez épiques, même pour Torchwood, avec la ville de Cardiff à la merci de catastrophes qui arrivent l’une après l’autre, après l’inondation, le perte d’eau potable, à la fin, le ciel leur tombe sur la tête et toute la ville est sans espoir et prête à se retourner l’un contre l’autre.
Oui, les épisodes touchent des sujets « torchwoodiens » comme la mort, le deuil évidemment, on explore assez intensément ces émotions avec le premier récit, mais on réfléchit aussi beaucoup plus profondément aux questions de désirs (au sens très large du terme), d’espoir et de désespoir, mais aussi beaucoup d’amour (avec Dieu et Orr, ça prend des proportions assez titanesques).
Ce sont des très bons épisodes qu’on entend, qui réussit à aller dans le plus profond de l’intime des gens, et pas seulement de Torchwood, tout en prenant des proportions mondiales par moment. On passe beaucoup de temps sur tout le monde et j’ai même l’impression que le Captain Jack Harckness est presque sous-utilisé ou peu intéressant dans cette série aux profits des autres personnages (ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose) puisqu’il ne sauve pas vraiment personne en fin de compte et joue un rôle très minimal.
J’aimerais toutefois montrer un bémol important avec le personnage d’Orr auquel je me suis énormément attaché·, l’actrice derrière le personnage joue incroyablement bien et les scénaristes ont définitivement fait un travail d’écriture intéressant, mais que le seul personnage non-binaire de la série passe son temps à se faire torturer de la sorte parce qu’iel est faite d’amour et veut simplement répondre aux désirs des gens, rendu au quatrième épisode du coffret, ça commençait à être très douloureux de l’entendre toujours toujours souffrir constamment et d’avoir à peine des bons moments pour iel. Je pense que l’argument de répondre aux désirs étaient déjà très bien adressé dans le premier épisode du coffret, rendu au dernier, ça semblait plus relever de la cruauté envers le personnage qu’un véritable développement ou réflexion sur le sujet de l’amour et des sacrifices effectués en son nom. J’espère sincèrement que ce n’est pas le début d’une tendance à la « Bury Your Gays » ou « kill the lesbian » que les personnages non-binaires doivent passer constamment à travers des souffrances inimaginables tout au long de leur parcours. Peut-être était-ce bien écrit ou interprété, parce que j’ai définitivement pleuré en entendant plusieurs scènes de Orr, mais peut-être aussi est-ce parce que j’étais assez sensible à entendre cette souffrance répétée un peu ad nauseam à la fin (même si j’ai écouté chaque épisode sur plusieurs jours), peut-être est-ce un mélange des deux, mais pitié, passons à autre chose.
Presqu’à l’opposé, Colchester et son partenaire sont toujours aussi remarquables et on sent vraiment l’amour qui est mis dans leur représentation et même si des obstacles importants sont dressés dans leur couple tout au long de l’aventure, on garde vraiment un grand respect de ne pas les faire souffrir inutilement par des contraintes scénaristiques.
Orr et Colchester sont vraiment de nouveaux personnages incroyables pensés pour cette suite de la série télévisée et j’espère sincèrement pouvoir entendre leurs personnages dans d’autres aventures.
Dans l’ensemble, une très belle continuation de Torchwood, ce qui se fait de meilleur ou presque en terme d’écriture, des enjeux interstellaires, mais avec une dimension extrêmement humaine et le besoin de se confronter à des émotions difficiles.
I Am The Master (2018) par Geoffrey Beevers
Écrit et lu par l’auteur, cette nouvelle légèrement méta-narrative offre un timbre unique et délicieux à l’écoute: l’auteur sait qu’il peut pousser l’inflexion de sa voix à des endroits intéressants et pertinents pour les besoins du récit et n’hésite pas à exploiter son potentiel à son meilleur. Le fait qu’on écoute seulement sa voix pendant une trentaine de minute sans musique ni effet sonore (ou à peine, surtout vers la fin) aide vraiment à la concentration de lecture et d’effets vocaux nécessité par le scénario.
En plus de l’excellente narration, je dois avouer avoir été très agréablement surpris par le scénario simple, mais efficace et l’idée de « simplification » détournée à l’oeuvre dans le récit. Il y a un bel échange tout le temps, facilité par l’idée que le Master est dans un studio d’enregistrement, entre le récit et le méta-récit et donne une belle complexité à l’ensemble sans devenir fatiguant ou simplement méta-narratif pour le plaisir de l’être, les deux fonctionnent vraiment main dans la main comme on entend assez rarement.
Une belle écoute dans l’ensemble!
Livres jeunesse
La comète (2023) par Joe Todd-Stanton
Un album jeunesse absolument magnifique au niveau de l’illustration et du récit qui tourne autour d’une relation entre une fille et son père, un débordement d’imagination et de peinture qui fait presque un commentaire méta-narratif sur le pouvoir de l’illustration dans les livres jeunesses et un père qui apprend à regarder d’une autre manière, sous un autre angle, les dessins qui l’entoure. J’ai versé une larme en lisant le récit jusqu’à la fin.
Alerte : culottes meurtrières! : Fausses nouvelles, désinformation et théories du complot (2023) par Élise Gravel
Un livre très important à faire lire aux plus jeunes (et certains plus vieux). Un très bon outil pour développer la pensée critique et qui a le mérite d’être aussi très drôle.
Pour les adultes, je ne sais pas si c’est très intentionnel (si les situations comiques étaient aussi des références à de vraies situations), mais j’imaginais très bien à qui ou à quoi Elise Gravel faisait allusion la plupart du temps dans les illustrations et commentaires.
Bandes dessinées et mangas
Gender Queer (2019) par Maia Kobabe
J’aurais définitivement dû lire ce livre un peu plus tôt!
Beaucoup beaucoup de questions que des jeunes queer se posent et qui leurs feraient sauver du temps, trouver des modèles et de la représentation de leurs réalités, le livre éclaircirait aussi certains questionnements concernant le genre et la sexualité. Ce n’est vraiment pas un ouvrage de vulgarisation, ça relève vraiment du mémoire, bien qu’on adresse de manière assez accessible plusieurs des discussions, mais on parle de l’expérience (très) personnelle de Maia Kobabe.
Ça peut être un bon livre à donner aux parents et allié·es qui cherchent des ressources aussi.
Shadow Life (2021) par Hiromi Goto et Ann Xu
Ça ne semble pas être les critiques positives qui manquent sur cette BD et je ne peux qu’ajouter la mienne à la pile déjà présente. Plutôt que d’insister sur le choix d’une protagoniste peu représentée dans nos sociétés (ce n’est toutefois pas une rareté pour les livres de l’autrice Hiromi Goto) avec une femme très âgée bisexuelle qui décide de vivre seule et de déménager pour ne pas aller dans une maison de retraite, j’aimerais plutôt souligner le choix du genre du fantastique/fantasy pour parler de la maladie et de la mort. On n’est vraiment pas dans le domaine d’un réalisme magique ici, on a des petits démons qui circulent, qui sont observables et dont les actions sont concrètes, on rend visite au Sanzu-no-kawa, on nourrit un des petits démons qui peut faire des tâches simples que la protagoniste n’était pas en mesure d’effectuer, la protagoniste ressuscite après avoir combattu un des démons, etc.
Le choix d’une esthétique de l’ombre et de tâches pour représenter la maladie et la mort fonctionne très bien avec la présence des petits démons et de la « marque » de la mort qui est plus ou moins observable selon le point de vue de la personne qui regarde.
Le tout ancré dans un quotidien d’une personne âgée qui est posé assez longuement (sans être ennuyant) qui permet de vivre un peu la vie de la protagoniste, ses difficultés quotidiennes, sa vie avec la maladie, ses douleurs, la difficulté d’accomplaire plusieurs tâches essentielles par jour, etc.
Une excellente BD qui vaut définitivement le détour!
Le clan des Poe, Vol. 1 (1972-1976, édition de 2023) par Moto Hagio
Un des mangas les plus somptueux qu’il m’ait été donné de lire, ce n’est pas étonnant qu’il est considéré comme ayant influencé le genre du shōjo pour les décennies à suivre.
À travers plusieurs histoires dessinées tournant autour du personnage d’Edgar (et parfois, de Marybelle sa sœur et du clan des Poe, sa famille adoptive) présentée dans un désordre chronologique (ce qui n’est pas mauvais ici) et dans une Europe un peu romantisée, on découvre peu à peu l’univers des familles de vampanella (des vampires) qui doivent constamment changer de lieu et se retrouvent souvent isolés et seuls dans leurs incessants déplacement et désir de survie.
Plusieurs des personnages sont très queer, sans jamais être nommée comme tel, mais c’est vraiment pas du sous-texte, c’est assez explicite et on ne peut pas s’empêcher de penser que Le Clan des Poe est un héritier spirituel à Carmilla et explore beaucoup plus l’idée des passions, du désir, des incessants voyages, etc. que sont prédécesseurs. Ce qui fait le charme de ce manga, ce sont les dessins absolument époustouflant souvent remplis de fleurs, de chevelure, qui tombe parfois dans l’onirisme quand les scènes le demande avec juste un petit soupçon d’horreur (avec de nombreux clair obscur) quand le scénario demande d’être un peu plus sombre.
J’apprécie aussi les récits de durée très varié et dont les sujets le sont tout autant, cela permet de multiplier les points de vue narratifs, donner de la place à différents personnages pour qu’ils soient beaucoup plus sujets que personnages secondaires et comprendre un peu mieux l’articulation des liens et leurs psychologie.
Il existe peu de manga parfait, mais celui-là en est un, aucune fausse note, dessin et narration incroyable, j’attends avec impatience la suite de ces histoires.
Les lettres d’Hilda Dajč (2021) par Aleksandar Zograf
Très belle et poignante courte BD biographique qui nous livre la correspondance d’Hilda Dajč avant et pendant son internement dans les camps de concentration nazis. L’ajout de la photographie de Dajč à la toute fin est une touche à la fois horriblement déchirante, mais qui laisse aussi place à la célébration de la vie.
Monologue Woven For You Vol. 1 (2022) par Syu Yasaka
J’ai beaucoup apprécié ce manga qui sort de plusieurs lieux communs du média (de ce que j’ai pu en lire pour le moment en tout cas) pour proposer un récit plutôt salutaire dans ce premier volume. Ça aurait honnêtement pu se terminer à la fin de ce tome et ça aurait été un très bel ouvrage en soi.
Le récit offre assez rapidement la mise en commun du couple lesbien (plutôt que d’allonger l’intrigue amoureuse) tout en laissant amplement le temps de permettre l’exploration des besoins, envies, questionnements du couple une fois formé. Il y a évidemment quand même une question non résolue à la fin du premier volume qui concerne le traumatisme d’Haruka qui, on le sent, sera adressé plus frontalement dans le deuxième volume, mais ça permet de se concentrer sur les deux protagonistes, leurs amies, leur relation en développement et bien que le traumatisme est central au récit, ultimement, on ressent bien le travail qui est effectué par Haruka dessus, mais que bien des barrières restent encore présentes et devront être affrontées.
Je dois avouer ne pas avoir relevé de choix poétiques ou esthétiques signifiant. Oui, il y a une opposition de couleur chaude et froide assez commune avec le chaud de Hayama qui aime les fraises et qui représente la passion par opposition à Haruka aux cheveux noirs et dont les souvenirs traumatiques sont en noir et blanc. J’ai beaucoup de questionnement au sujet de la deuxième image de la couverture par exemple: Haruka, une figure plutôt sobre encerclé par des fleurs représente bien la découverte d’une passion de son côté. Toutefois, Hayama, coupée du monde avec l’idée des écouteurs comme coupure de son environnement accentué par un air pensif sur un fond plus « criard » avec de nombreuses signalisations qu’on imagine bruyantes, posée sur un fond urbain représente très mal l’esprit du personnage qu’on découvre. Peut-être y a-t-il une petite allusion à la coupure qui lui manque du récit d’Haruka, mais ce n’est pas par manque d’attention ou de repli que ce récit n’est pas livré. Malgré l’absence d’éléments narratifs ou visuels que j’aurais pu analyser, ou que je n’ai simplement pas relevé, j’ai néanmoins très apprécié ma lecture qui a passé extrêmement rapidement.
Je suis aussi ravi· de lire en manga en couleur, il y a un beau choix esthétique et c’est un changement que j’accueille chaleureusement dans l’immense production en noir et blanc.
Wonder Woman Historia: The Amazons #1 (2021) par Kelly Sue DeConnick et Phil Jimenez
Une histoire qui s’annonce assez fantastique puisqu’on raconte la genèse des Amazones en s’appuyant très fortement sur la mythologie avec la présences des Déesses Héra, Hestia, Artémis, Démeter, Hécate, Aphrodite et Athéna qui créent les Amazones suite à leur indignation face aux violences envers les femmes. Ce n’est qu’un premier volume, mais le récit est vraiment incroyable, beaucoup beaucoup d’attention est déjà mis sur les différents personnages et les illustrations sont vraiment vraiment incroyables, épiques et rendent vraiment bien l’aspect mythologique et cosmologique de l’entreprise.
En fait, je peux difficilement rendre justice au travail du dessin (et la version papier aussi puisqu’il y a de nombreuses double pages et le centre de l’image s’avère souvent un peu perdu même en aplatissant au maximum la BD). Les premières pages rendent bien comptent de l’ambition du projet et l’idée d’utiliser les vases (et de les multiplier) pour rendre compte du récit des violences envers les femmes inscrit non seulement la BD dans un contexte historique/mythologique, mais donne une superbe mise en abyme aussi. Autant les parties excessivement colorées se situant dans l’Olympe que les parties du mondes humains plus sombres et ternes sont très bien rendues et on n’échappe pas à une belle utilisation des cases et des possibilités qu’elles offrent tout au long de ce premier volume.
Une lecture qui s’avère fascinante pour tous les fans de mythologie grecques et des Amazones.
Wonder Woman Historia: The Amazons #2 (2022) par Kelly Sue DeConnick et Gene Ha
Une autre superbe entrée dans cette série: superbement illustré et superbement écrit, c’est vraiment incroyable.
On est un peu plus dans la narration d’une histoire concrète ici, plus que dans la construction d’univers et des personnages du premier volume, avec de la mise en place des personnes, des dynamiques entre-eux, d’actions posées (et des conséquences). La critique du patriarcat ne s’estompe pas du tout, toujours aussi affirmée et montrant sa cruauté et son autoritarisme dans tous les recoins.
Les notes à la fin du volume m’ont fait relire certains passages qui contenaient des images et des illustrations que je n’avais pas remarqués au départ (j’en avais vu certaines, mais les illusions et les formes forcent à s’attarder encore plus au décor peint, il y a toujours de nouvelles découvertes à faire!!!). Je suis content· aussi que pour le personnage d’Hyppolite, la présence/absence d’un cheval est symbolique presque tout au long du récit.
La page finale qui montre la superposition verticale des hommes et des Dieux, sous une forme hiérarchique, par opposition à une horizontalité toujours continue entre les femmes (par exemple, dans la présentation des Déesses au début ou encore dans tous les rapports sociaux qu’elles entretiennent avec les Amazones) est une franchement incroyable illustration qui montre le pouvoir de l’image dans cette critique sociale.
Le pavillon des hommes, Vol. 17 (2021) par Fumi Yoshinaga
Tout ce qui fait de cette série un délice à lire jusqu’à présent semble se retrouver dans ce volume 17: des intrigues politiques complexes, dont on comprend la perspective de tous les partis et dont la résolution est tout aussi complexe voir impossible, une attention au vêtement et aux symboles que ça renvoi, des questions sur les rôles de genre, les attentes, les discriminations, des drames personnels qui affectent les personnages, un « vilain » qui prend conscience progressivement de ses actions et qui sans s’en excuser, en prend acte et agit en connaissance, deux, trois excellents retournements de situation, des mises en danger complexes des personnages, toujours sans extrême cruauté, des personnes dont les intrigues politiques les dépassent complètement, des personnes mis en rapport les uns avec les autres de manière subtile (ici, grâce à un chat), des bons et tendres moments, des réflexions pertinentes sur la maternité et l’adoption (un peu nouveau comme thématique, mais en continuité avec les précédents), etc.
Un volume qu’il fait plaisir à lire, surtout pour un antépénultième volume, le souffle créatif et narratif n’arrête pas et nous propose encore des situations et intrigues intéressantes et nous laisse juste assez sur notre faim pour poursuivre encore la lecture.
Le pavillon des hommes, Vol. 19 (2022) par Fumi Yoshinaga
Une superbe finale à cette série qui réussit le pari multiple de terminer une saga en rendant hommage aux volumes et personnages qui ont précédés, offrir des narrations nouvelles, intéressantes, qui ne font pas uniquement office de clôture et de poursuivre les poétiques précédentes et d’interroger le récit lui-même.
En effet, dès les premiers pages, je remarquais qu’au moins depuis le volume précédent et dans le premier récit de ce volume, la présence des femmes s’estompaient jusqu’à presque disparaître complètement, justifié par un « retour à la normal » et des développements de politiques internationales qui devaient prendre en considération la misogynie des interlocuteurs dans les relations. J’ai été toutefois très rapidement rassuré par une adresse directe de ces changements par les personnages à l’intérieur du récit et de comment ces transformations découlent des structures et des individus qui avaient avantage à effacer les femmes de l’espace public.
Cet effacement passe aussi par des actes très concrets: le contenu du pavillon des hommes est brûlé par le nouveau gouvernement qui promet d’effacer la présence de femmes shoguns dans l’histoire pour consolider sa présence internationale et ne pas apparaître « faible » dans ses relations avec les autres pays. Cela inclut les archives et notes complète de l’histoire du pavillon, un clin d’oeil à cette réécriture et dissimulation de l’histoire qu’on avait déjà exploré au début de la série quand on avait dévoilé l’histoire de la création du pavillon. Cette destruction ne passe toutefois pas avant par une admiration des lieux et des vêtements, une sorte de démonstration de la puissance des récits et une belle touche de monter l’histoire dans toute sa splendeur, y compris esthétique et comme une oeuvre d’art en soi (comme cette série de volume) .
Il y a aussi de très beaux moments qui sont offerts aux personnages malgré la fermeture du pavillon, comme cette journée à l’extérieur qui est passée à admirer les floraisons et à bien manger, un dernier beau moment passé pour les derniers hommes du pavillon et qui permet aussi à plusieurs personnages de se montrer et s’admirer comme ils sont pour une dernière fois. C’était un moment assez émouvant et inattendu, pour moi, du récit qui permettait un lieu de grande beauté parmi les nombreuses tragédies et clôturent qui secouaient ce volume.
Les dernières pages du manga sont aussi tout autant émouvante et est un dernier récit un peu sous la forme d’un épilogue, ancre l’arrivée du Japon dans la modernité, un nouveau régime politique et international qui rejoint « notre monde » dans toute sa misogynie, mais ouvre la porte pour une nouvelle lutte féministe et pour l’éducation des femmes tout en reconnaissant le travail accompli et les volumes précédents, comme un dernier hommage discret à cette uchronie qui converge à nouveau vers un cycle temporel plus « réaliste » qui est le nôtre.
Ce dernier volume n’échappe pas à son lot de tragédie, de mort, de luttes politiques meurtrières et guerres entre clans qui n’ont pas toujours de belles résolutions, et c’est assez incroyable que tous les récits proposés rentre dans un seul volume qui se lit vraiment d’un coup, sans longueur, ni dialogues interminables pour pouvoir exposer tous les changements politiques en cours.
Un dernier volume qui fait hommage au travail accompli jusqu’ici et clôt magnifiquement, au niveau narratif et esthétique, la série a pris 16 ans pour être publiés (entre 2004 et 2020), j’ai pris 5 ans pour la lire apparemment (j’ai lu le premier volume en mars 2018). Il n’y a pas un volume que je n’ai pas trouvé intéressant (les pires critiques que je faisais concernait certaines longueurs parfois où des moments avec des personnages qui m’intéressaient moins) et j’ai vraiment adoré adoré 8 des volumes de la série ce qui est assez extraordinaire et j’ai effectivement des souvenirs vifs de certains personnages ou moments dans l’histoire qui m’ont marqué. Ce tome-ci m’a fait versé des petites larmes à deux reprises et j’ai même dû prendre un bon moment après ma lecture pour m’en remettre. Je conseille donc définitivement cette série, mon seul regret de lecture est de ne pas connaître mieux cette période historique du Japon qui m’aurait clairement fait réalisé beaucoup de correspondance et clins d’oeil à la véritable histoire et aurait pu enrichir ma lecture considérablement.
Origins (2023) par Jody Houser et Roberta Ingranata
Un tour de force que réussit ici Jody Houser au niveau du scénario que de réussir à présenter la complexité de la Fugitive Doctor avec une histoire complète, les nécessaires allusions aux Time Lords, Division, etc. qui permettent de camper le scénario et les actions des personnages.
Une réussite aussi au niveau de la caractérisation du Docteur qui est à la fois très curieuse (mais ne le fait pas sentir), très mature (mais sans connaître trop ce qu’il se passe), très intéressée à voir ce qui va se passer avec une plus grande flexibilité sur les agissements des gens qui l’entourent (la présence d’arme), mais avec la même intransigeance sur leur utilisation ou les comportements qui nuisent aux autres.
Les dessins sont aussi magnifiques et rendent vraiment la caractérisation de Jo Martin et sa sévérité.
Ce comic fait vraiment regretter de ne pas avoir eu plusieurs saisons de consacrée à cette Docteur, on attends quelque chose du côté de Big Finish avec The Fugitive Doctor donc on se croise les doigts, mais j’espère sincèrement plus de développement parce que c’est une Docteur certainement qui à le pouvoir de révolutionner la manière dont on pense le personnage à plusieurs égards avec des nouvelles dynamiques, une personnalité suffisamment neuve et curieuse et tout un univers de possibilité.
« We’re supposed to be so much more. I don’t want to be nearly that small. Not when the universe is so big. Not when there’s so much out there to see… » (citation tirée de la BD)
Skull-face Bookseller Honda-san, Vol. 1 (2019) par Honda
Un manga inspiré de la vie de l’autrice, Honda, comme commis BD dans une librairie au Japon. Avec des personnages de libraires, représentant·es et éditeur·es dont le design des visages est chaque fois unique et contraste avec le visage « naturel » des client·es. Honda raconte son métier de manière humoristique avec de nombreuses scènes de malaise pour la libraire, notamment lorsque des client·es cherchent des titres érotiques, des client·es qui viennent de l’international pour rechercher certains titres ou lorsque les interactions sociales sont difficiles.
La complexité des communications est central dans le manga et reflète l’immense anxiété et la difficulté de la narratrice à interagir avec d’autres personnes qui sont régulièrement soulevées. L’humour est souvent contrebalancé par le stress des commandes, des titres manquants ou épuisés, et joue un beau rôle d’alternance entre le sérieux et le comique quand l’un n’alimente pas l’autre. Il est aussi parfois plus difficile de voir si le stress est surjoué dans le comic à des fins comiques ou s’il est raconté à refléter comment le personnage le vie ; je pense que les deux lectures sont possibles et peuvent en fait bien se complimenter dans un objectif d’auto-dérision. Il y a quand même des nombreuses réflexions méta-narrative sur l’angoisse d’Honda qui dénote une bonne connaissance de ce qui est vécu.
C’est une excellente lecture, très très réaliste à beaucoup d’endroit, j’avais l’impression de reconnaître une collègue libraire dans plusieurs des scènes, tout en restant très drôle (je sais, je me répète, mais j’ai beaucoup rit en lisant le manga). L’appareil de notes, « translation notes », à la fin ajoute une très bonne touche d’édition au livre qui explique plusieurs des termes, références, et contextualise beaucoup de chose ce qui est excessivement apprécié.
Kobané calling (2015, édition de 2019) par Zerocalcare
Une très belle et bonne BD entre le témoignage, la vulgarisation et le reportage d’un dessinateur BD au Rojava à qui on raconte les luttes et les guerres qui se déroulent dans la région et la résistance des Kurdes contre Daech (et bien d’autres groupes). Le point de vue part de l’auteur, Zerocalcare, qui montre combien il peine parfois à savoir certaines choses et toujours en train de poser des questions aux différentes personnes avec qui il prend du temps, que ce soit des soldat·es à des compagnons de militants, il y a beaucoup d’attention porté à essayer de rendre la parole à celles qui les ont mentionnées et à bien contextualiser leurs expériences et savoirs. On voit aussi les difficultés de la guerre, des frontières, mais aussi de la circulation, des douanes, des horreurs presque quotidienne sans perdre de vue le projet de société et d’égalité en action, avec ses difficultés, mais aussi ses merveilles de collaborations et cohabitions ainsi que les dangers de l’apathie pour ce projet social.
C’est quand même une grosse brique, 320 pages de BD, fragmenté en plusieurs parties (plusieurs BDs forment l’anthologie, écrite à différents moments), mais c’est une excellente introduction au conflit, qui part d’un point de vue de ne pas connaître du tout le conflit et de comprendre ce qui se déroule à travers des questions, des déplacements et l’illustration des lieux et de la guerre. C’est vraiment très réussi et bien orchestré.
Ducks: Two Years in the Oil Sands (2022) par Kate Beaton
Un mémoire en BD impressionnant qui raconte les différents emplois que Kate Beaton à tenue dans des camps de sables bitumineux dans l’espoir de pouvoir rembourser la dette de son prêt étudiant. Pour avoir connu l’autrice à travers son blog et ses comics humoristiques, on est très loin de cette esthétique ou de ce genre ici, le mémoire est grave, aborde des sujets troublants et parle de la faible place des femmes dans ces industries (1 femme pour 50 hommes) et des conséquences que cette disproportion à sur les femmes.
On n’hésites pas non plus à aborder d’autres questions comme celle de l’isolement, la santé mentale, les changements climatiques, la faune locale ou encore l’exploitation des terres des Premières Nations du territoire dont les conséquences sont immense sur leur environnement, leur santé et leur vie.
Un récit très dur, bien que les moments de solidarité féminine sont touchants, et quelques camaraderies et blagues persistent malgré tout dans ce climat austère et morbide.










































