À la découverte de quelques biographies de compositrices classiques

La présence des compositions de compositrices classiques dans les concerts est encore très rare, pour ne pas dire inexistante: en France, en musique classique 1% des pièces programmés en salle de concert sont l’œuvre de compositrices. Sans compter que dans les magasins de musique, les DCs de compositrices ne comptent même pas pour 1% de l’offre (quand il y en a!!) si j’en crois mes propres recherches dans trois succursales différentes d’Archambault/Renaud Bray et de quatre disquaires usagés à Montréal en 2020 (avant la pandémie). Dans les faits, seule la succursale Archambault de Berri proposait quelques titres de compositrices, mais sur les deux rangées de près de 100 compositeurs classé en ordre alphabétique par nom de famille de la succursale, pas une seule compositrice n’était mise de l’avant. Je dois donc souvent me tourner vers les achats en ligne pour pouvoir me les procurer.

De nombreuses initiatives se mettent toutefois en place pour les mettre de l’avant, que ce soit à travers des concepts théoriques expliqués par des compositions féminines, des podcasts et des suggestions hebdomadaires d’écoute, des ensembles qui mettent de l’avant cette musique, des maisons d’édition spécialisées dans la publication de partitions de femmes ou encore des bases de données avec plus de 1500 compositrices! Bref, il est tout naturel alors que des essais soient écrits pour faire (re)découvrir ces figures et les mettre de l’avant.

Je propose donc, dans l’esprit d’aider à la diffusion de la pensée et des compositions, une petite sélection de titres que j’ai lu avec la possibilité que ce billet s’élargisse au cours des années avec la sortie de nouvelles biographies ou au fil de mes lectures bien que mes recherches ne donne pas beaucoup plus d’essais sur des compositrices que celles qui sont présentées ici (plusieurs, notamment sur Clara Schumann ou Lili Boulanger, sont épuisées ou inaccessibles sur le marché québécois).

La majorité de ces biographies touchent à des thèmes concernant les conditions des droits des femmes à l’époque de la compositrice et de marginalisation et d’oppression. Ces essais ne sont pas nécessairement tous féministes, mais ils traitent définitivement d’enjeux qu’on peut considérer comme tel.

Les essais sont présentés dans un ordre chronologique de parution. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages en cliquant sur les couvertures (s’il n’y a pas de lien, il n’est pas ou plus distribué).

Piano music by Black women composers: a catalog of solo and ensemble works (1992)

Pour lire cet essai, il faut au moins se préparer plusieurs choses très importantes: prendre beaucoup de note, avoir une connexion Internet pour pouvoir écouter les compositions référencées dans l’essai et avoir une carte de crédit dans la main pour commander des biographies et des partitions des compositrices présentées. Ce n’est pas une blague du tout, après avoir lu l’essai, j’ai commandé trois essais et deux partitions fautes de n’avoir pas pu en commander plus!!! (j’y reviens)

Une superbe recension qui ne se contente pas de recenser des oeuvres pour piano de compositrices noires américaines (une tâche effectuée en 1992, pas une mince affaire du tout!!), d’écrire une petite biographie pour une cinquantaine de compositrices, non, la recherchiste a aussi fait un travail immense de:
– Indiquer la difficulté des pièces (vraiment génial pour les personnes qui seraient intéressées à les jouer)
– Décrire le style des pièces, en donner une appréciation générale
– Où pouvoir lire, se procurer ou pouvoir acheter les dites pièces (avec les adresses postales et le temps que ça peut prendre avant de les recevoir!!)
– Mettre une petite bibliographie lorsque possible

Cet immense travail est vraiment incroyable en soi, doublement incroyable quand on sait le temps que ça a du prendre pour juste compiler ces noms, biographies, témoignages, rechercher toutes ces compositions avant parce que personne n’avait vraiment fait cette recension aussi exhaustive avant (on peut tout de même mentionner But Some of Us Are Brave: All the Women Are White, All the Blacks Are Men: Black Women’s Studies, mais qui est beaucoup moins détaillé).

Cette recension est aussi très intéressante à l’effet qu’elle nous montre montre bien comment les compositrices noires ne pas isolées les unes des autres et savent s’inscrire en continuité avec les précédentes ou leurs contemporaines, notamment par les concerts qu’elles organisent, mais aussi les compositions, styles, ou hommages qu’elles rendent. Pour des biographies d’une demi-page à une page, c’est quand même beaucoup d’information qui est communiquée.

J’ai trouvé aussi intéressant de noter que plusieurs compositrices noires furent des élèves de Nadia Boulanger (au moins dès 1931 avec Nora Douglas Holt) ce qui nuance pas mal ce que l’article dans Nadia Boulanger and Her World disait sur son rapport avec les communautés afro-américaines par rapport aux étudiant·es internationaux (surtout les hommes étaient dépeints dans le livre). On note quand même 5 compositrices afro-américaines (sur une cinquantaine de compositrices ) qui ont étudié sous son égide y compris une gagnante du grand prix Boulanger quelque part entre 1951 et 1954.)

La seule immense déception ne vient pas de l’essai, mais des recherches que je faisais tout en lisant l’anthologie. Beaucoup des artistes n’avaient pas une seule composition sur Internet (des fois, avec juste 5 résultats sur Google et simplement dans des listes), et on parle de grande compositrice comme Avril Gwendolyn Coleridge-Taylor dont je n’ai réussi à retrouver aucune partition et une seule vidéo de 5 minutes alors qu’elle fut prolifique et qu’elle était la fille d’un autre grand compositeur connu (Samuel Coleridge-Taylor) qui, lui, ne manque pas d’être partout! Je lisais et je cherchais des biographies ou des partitions et je dois avouer avoir noté beaucoup trop de noms de compositrices dont je ne pourrais pas en apprendre ou en écouter davantage. 28 ans plus tard, même avec l’arrivé d’Internet et de WorldCat, ce n’est pas nécessairement plus simple de les découvrir malgré leurs immenses réalisations, mais c’est malheureusement trop souvent le cas encore dans l’histoire des femmes. C’est pour ça qu’on ne peut qu’essayer de pousser ce genre d’essai, qu’on aimerait beaucoup dire qu’il date, mais qui n’ont finalement jamais accumulé une once de poussière tant ils sont encore pertinents aujourd’hui et dont le travail n’a pas été continué depuis.

Elisabeth Jacquet de La Guerre: une femme compositeur sous le règne de Louis XIV (1995)

Une bonne biographie d’une compositrice classique sous Louis XIV (ce détail n’est pas à négliger puisqu’elle semble avoir joui de sa protection et de ses Privilèges pour l’édition de ses compositions en plus de lui avoir dédicacé tous ses ouvrages sauf un, même en fin de règne!). Le travail très complet de biographie est aussi accompagné d’analyses rapides de ses compositions, mis en parallèle avec les styles musicaux de l’époque et on voit très bien comment elle tentait de nouveaux genres italiens tout en les rattachant à la tradition musicale française et combien elle fut aussi pionnière à beaucoup d’égards musicaux!!! On a aussi droit à la transcription de plusieurs des dédicaces au roi de ses éditions ce qui ravit des littéraires comme moi qui ont étudiés ce genre d’envoi durant leurs études!

Je trouve assez intéressant certaines similarités avec Louise Farrenc, notamment (et même si ça n’étonnera personne pour qu’une femme puisse composer autant et pouvoir jouer ses œuvres) le support de son mari, musicien aussi, le fait de venir d’une famille de musiciens (d’artisans surtout pour Élisabeth, mais le potentiel et l’héritage était là), le fait d’avoir vu leur seul enfant mourir avant elles et d’une période beaucoup plus creuse en terme de composition qui suit durant plusieurs années. Les deux ont aussi été veuves, Jacquet de la Guerre a bénéficié de l’héritage de son mari, mais elle a aussi continué à composer et enseigner pour lui assurer des revenus ce qui la rendait d’autant plus indépendantes financièrement et contribuait probablement pour elle à pouvoir s’essayer dans de nouveaux genres peut-être un peu plus facilement que de s’attacher à toujours refaire le même travail ou le même type de composition.

Une biographie nécessaire sur une prodige, reconnue et louée en son temps (y compris par le roi), qui a laissé un héritage intéressant et souvent précurseur de ce qui suivra ou sinon, dans les premières à expérimenter de nouveaux styles de compositions et de pièces.

Louise Farrenc, compositrice du XIXe siècle ; Musique au féminin (2003)

Une fantastique biographie sur la compositrice, pianiste, professeure et éditrice de musique classique Louise Farrenc qui se divise en une moitié d’ouvrage consacrée à une biographie générale puis à des analyses plus poussées de ses divers compositions puis de ses travaux de compositions, de professeurs et de musicologues.

Très très très appréciée dans son temps (à l’exception de quelques critiques particulièrement plus misogynes que les autres) autant au niveau de ses compositions que de ses interprétations, c’est un véritable drame qu’elle soit tombée dans l’oubli peu après sa mort malgré les efforts immenses qu’elle a accomplis dans ses compositions, son enseignement et la diffusion de ses oeuvres (notamment par l’entremise de son mari Aristide Farrenc, toujours en support de son épouse et qui formait un véritable power couple dans le temps avec les deux collaborant et se relayant dans leur vie commune et professionnelle).
La biographie touche aussi les discriminations sexistes et obstacles que Farrenc a dû supporter comme femme, mais aussi comment elle en a renversé plusieurs (elle a notamment obtenu le même salaire que ses confrères masculins après s’être plaint auprès de son établissement).
Finalement, et bien qu’on semble avoir quand même peu de documentations ou lettres à ces égards, Legras analyse aussi comment la vie personnelle de la compositrice a pu affecter son travail professionnel, notamment suite à la mort de son unique enfant, Victorine, et l’arrêt de son travail de composition pendant plusieurs années.

Une biographie essentielle pour découvrir une femme aux très multiples talents, qui s’est distinguée et imposée d’une façon exceptionnelle pour son époque et les marques qu’elle a laissé dans l’histoire de la musique (notamment à travers son rôle d’éditrice et d’interprête de musique ancienne, ce qui n’était pas commun, vers la fin de sa vie). 

Les compositrices en France au XIXe siècle (2006)

Un des deux essais de la liste que je n’ai pas encore lu, ce panorama présente la biographie et la production d’une vingtaine de compositrices françaises : Julie Candeille, Sophie Gail, Hélène de Montgeroult, Pauline Duchambge, Pauline Viardot, Nadia Boulanger, Lili Boulanger, Henriette Renié, etc.

From spirituals to symphonies: African-American women composers and their music (2007)

Le deuxième livre que je n’ai pas encore lu: selon le résumé, l’essai fournit un examen de l’histoire et de la portée de la composition musicale des compositrices afro-américaines des XIXe et XXe siècles. Il se concentre notamment sur l’effet de la race, du sexe et de la classe des personnalités et des circonstances individuelles dans la formation de cette catégorie de l’art américain.

Partition pour femmes et orchestre: Ethel Stark et l’Orchestre symphonique des femmes de Montréal (2017)

Je triche un peu ici puisque l’orchestre jouais très peu de compositions de femmes (bien qu’on parle de quelques-unes de ses rares interprétations), mais vu qu’il s’agit d’un des rares ouvrage du genre sur le Québec, il vaut définitivement le détour.

Une fantastique biographie d’Ethel Stark qui s’intéresse surtout à la période de la fondation et la durée de la Symphonie féminine de Montréal.

Encore une fois, il s’agit d’une histoire des femmes qu’on ne nous raconte pas et qui devrait être absolument relaté à tou·tes!!! Un orchestre d’une 80aine de femmes dans les années ’40, du jamais vu en Amérique du Nord, une première chef d’orchestre, le premier orchestre canadien à jouer au Carnegie Hall, la première personne noire à jouer de manière permanente dans un orchestre, des expériences de musiciennes devenues professionnelles suite à l’entrée dans l’orchestre (alors que plusieurs n’avait pas nécessairement jouer de leur instrument avant), des critiques dans les médias unanimes qui célèbrent la qualité du jeu, etc. Un orchestre qui représentait ce que le Canada avait de mieux à offrir en terme de diversité, d’apprentissage, de leçon, de sagesse, de succès et de féministe (sans l’être ouvertement)!

Chaque page m’apprenait énormément, je devais noter le nom des interprètes pour pouvoir les chercher par la suite! C’est un essai beaucoup moins académique que ce qu’on a l’habitude de lire chez Remue-ménage (normal, il s’agit d’une traduction) et la narration s’approche beaucoup plus d’un récit épique par moment ou d’essais comme Le féminisme québécois raconté à Camille pour sa vulgarisation et son désir d’en faire connaître un maximum à son lectorat. On prend souvent des pauses d’Ethel Stark pour parler d’autres musiciennes comme Violet Louise Grant, Lyse Vézina, Violet Archer, etc.

Le récit de la symphonie féminine de Montréal se termine un peu tristement, délaissé complètement par les subventionnaires qui l’abandonne un par un, la ville de Montréal ou la province du Québec, vivant de mécènes donnant absolument tout pour qu’elles survivent, un cas classique de ces institutions qui voyaient cet orchestre une sorte de menace pour eux (ou de la concurrence, ce qu’elles n’étaient pas du tout, en fait fois le peu de représentations qu’elles donnaient et le public qu’elles visaient), ne le supportant que par parole et non pas monétairement malgré la réputation internationale de l’orchestre.

À lire pour tout fan de musique classique féministe, un pan de l’histoirE qu’il faut absolument remettre de l’avant!!

Chiquinha Gonzaga (2018)

Le seul ouvrage que je pouvais me permettre de lire sur la compositrice brésilienne (1847-1935) puisqu’il existe des biographies en portugais, mais qui n’ont pas connu de traduction en français ou en anglais. Il s’agit d’une courte (24 pages) biographie très joliment illustrée pour enfant en portugais.

Le livre raconte surtout l’enfance de la compositrice, son éducation, son rapport avec ses parents et comment elle est parvenue à devenir la première cheffe d’orchestre au Brésil. Je l’ai découvert suite à une de ses compositions, Suspiro. et aimerait beaucoup pouvoir en lire, ou en écouter davantage. C’est simplement dommage qu’il ne semble pas y avoir un intérêt suffisant pour à l’extérieur du pays.

The heart of a woman: the life and music of Florence B. Price (2020)

Une fantastique biographie sur Florence Beatrice Price par Rae Linda Brown qui aura consacrée une partie de sa vie à explorer cette compositrice, trouver les partitions à droite et à gauche, trouver une correspondance d’une personne qui aura laissé quand même assez peu de trace au final malgré son importance majeure dans l’histoire étatsunienne (il s’agit de la première compositrice classique afro-américaine « de renom » dans l’histoire).

La biographie compense pour les périodes moins connues dans la vie de Price par des explorations des figures qui l’entourent, mais aussi des analyses musicales (qui demande quand même de bonnes connaissances musicales pour comprendre, mais elles ne sont jamais très longues donc peuvent être sautées au besoin) et des observations des sociétés et mouvements importants à l’époque.

Cette biographie met de l’avant la participation de la vie de Price dans la culture afro-américaine, comment elle s’en est inspirée, mais aussi comment la compositrice elle-même a participé à créer une partie de cette culture. Les questions de métissage, de « passing » sont aussi abordées, impossible de les contourner, et on explore bien comment Price a pu se sentir face à ces enjeux.

J’apprécie beaucoup l’inclusion de partie de partitions et l’analyse qui en est faite (même si je n’ai pas la culture musicale suffisante pour tout comprendre), et de comment ces compositions s’inscrivent dans une continuité de la musique afro-américaine, cela permet vraiment de faire ressortir des éléments importants de l’inscription des américain·es noir·es dans la musique classique sans plaquer un héritage sur un autre, mais comment les deux s’informent et s’harmonisent dans les compositions de Price.

Je pense que toutes les personnes adorant la musique classique devraient connaître Price, à défaut de lire cette biographique, au moins écouter ses deux symphonies et quelques une de ses pièces. L’héritage de cette compositrice est brillamment mis de l’avant par Rae Linda Brown et on ne peut qu’admirer et apprécier l’immense travail de plusieurs décennies qui a été mis dans la rédaction de cette biographique. 

Nadia Boulanger and her world (2020)

Une série d’essais très intéressants autour de la pianiste, organiste, professeure et compositrice classique Nadia Boulanger et des cercles dans lesquels elle a évolué.

Il ne s’agit pas tant d’une biographie ou d’analyse de ses oeuvres (bien qu’on rencontre les deux dans la lecture), mais de regarder plutôt l’inscription de Boulanger dans ce qu’on appellerait en littérature une inscription intertextuel et hypertextuel, mais aussi des réseaux qu’elle a formé: en filiation avec ses propres professeurs et compositeurs favoris (et ceux et celles qu’elle met de l’avant lors de ses performances et enseignements), mais aussi l’héritage musical et intellectuel qu’elle a laissé à ceux à qui elle a enseigné au court de ses très nombreuses années de professorat. De nombreux textes s’attardent à tracer cette généalogie musical, ses inspirations et les personnes qu’elle a inspirées et les formes que cet héritage à pris sur les différentes personnes concernées.

J’ai été agréablement surpris· de découvrir un petit article de Black Studies sur Boulanger qui observait comment elle n’a pas approché (ou n’a pas été permis d’approcher) les cercles de compositeurs classiques afro-américains lors de ses déplacements aux États-Unis et ce que cela disait aussi de ses relations, de son héritage musical et du monde dans lequel elle évoluait.

Cet article doit quand même être nuancé un peu: dans Piano Music by Black Women Composers: A Catalog of Solo and Ensemble Works, on note tout de même plusieurs compositrices noires qui furent des élèves de Nadia Boulanger (au moins dès 1931 avec Nora Douglas Holt) ce qui nuance pas mal ce que l’article disait sur son rapport avec les communautés afro-américaines par rapport aux étudiant·es internationaux (surtout les hommes étaient dépeints dans le livre). On note quand même 5 compositrices afro-américaines (sur une petite cinquantaine dans la recension du livre) comme ayant étudié sous son égide y compris une gagnante du grand prix Boulanger quelque part dans les années ’50.

La recherche, toujours dépendamment des articles, se base souvent sur de la correspondance qu’elle a entretenu, les inscriptions dans ses classes, les textes et biographies qui ont été écrites sur elle, les programmes de musique auquel elle a contribué, mais aussi des analyses de ses notes de cours (des compositions qu’elle enseignait ou des notes de ses étudiants), donc plusieurs formes d’analyse de document que je n’avais jamais encore vu auparavant!

Une connaissance musicale théorique de base est demandé pour la plupart des textes, deux des articles nécessitent toutefois une meilleure connaissance que celle que j’ai pour pleinement comprendre ce qui est écrit (je comprenais l’idée générale, mais était incapable de comprendre les concepts évoqués). Ne pas du tout connaître la musique classique n’apportera aucun plaisir à la lecture, je le déconseille fortement à ce niveau. Autrement, il s’agit d’une exploration très intéressante de l’univers dans lequel Nadia Boulanger a nagé toute sa vie et l’influence qu’elle aura eu sur la musique classique.

Mes coups de cœur lus en 2020

Un aperçu de mes livres préférés lus en 2020. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrages publiés cette année là (je mets toutefois la date de publication à droite du titre), mais des ouvrages que j’ai lu cette année là. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages (ou vers l’éditeur lorsque pas distribué). Les livres sont présentés par genre (Essais, Romans, SFF, Drames audio, BDs et mangas), mais pas dans un ordre quelconque.

Essais

Partition pour femmes et orchestre ; Ethel Stark et la Symphonie féminine de Montréal (2017) par Maria Noriega Rachwal

Une fantastique biographie d’Ethel Stark qui s’intéresse surtout à la période de la fondation et la durée de la Symphonie féminine de Montréal.

Encore une fois, il s’agit d’une histoire des femmes qu’on ne nous raconte pas et qui devrait être absolument relaté à tou·tes!!! Un orchestre d’une 80aine de femmes dans les années ’40, du jamais vu en Amérique du Nord, une première chef d’orchestre, le premier orchestre canadien à jouer au Carnegie Hall, la première personne noire à jouer de manière permanente dans un orchestre, des expériences de musiciennes devenues professionnelles suite à l’entrée dans l’orchestre (alors que plusieurs n’avait pas nécessairement jouer de leur instrument avant), des critiques dans les médias unanimes qui célèbrent la qualité du jeu, etc. Un orchestre qui représentait ce que le Canada avait de mieux à offrir en terme de diversité, d’apprentissage, de leçon, de sagesse, de succès et de féministe (sans l’être ouvertement)!

Chaque page m’apprenait énormément, je devais noter le nom des interprètes pour pouvoir les chercher par la suite! C’est un essai beaucoup moins académique que ce qu’on a l’habitude de lire chez Remue-ménage (normal, il s’agit d’une traduction) et la narration s’approche beaucoup plus d’un récit épique par moment ou d’essais comme Le féminisme québécois raconté à Camille pour sa vulgarisation et son désir d’en faire connaître un maximum à son lectorat. On prend souvent des pauses d’Ethel Stark pour parler d’autres musiciennes comme Violet Louise Grant, Lyse Vézina, Violet Archer, etc.

Le récit de la symphonie féminine de Montréal se termine un peu tristement, délaissé complètement par les subventionnaires qui l’abandonne un par un, la ville de Montréal ou la province du Québec, vivant de mécènes donnant absolument tout pour qu’elles survivent, un cas classique de ces institutions qui voyaient cet orchestre une sorte de menace pour eux (ou de la concurrence, ce qu’elles n’étaient pas du tout, en fait fois le peu de représentations qu’elles donnaient et le public qu’elles visaient), ne le supportant que par parole et non pas monétairement malgré la réputation internationale de l’orchestre.

À lire pour tout fan de musique classique féministe, un pan de l’histoirE qu’il faut absolument remettre de l’avant!!

Mes bien chères sœurs (2019) par Chloé Delaume

Un livre d’une puissance rarement égalée, une dénonciation forte, colossale et mordante du patriarcat, un jeu d’intertexte féministe presque sans fin (tout particulièrement adoré celui avec le King Kong Théorie « j’écris de chez les », une réappropriation des textes masculins canoniques en les subvertissant sans retenu (la réécriture p.18 du Nuit Rhénane de Guillaume Apollinaire est un chef d’oeuvre en soi! « Tout l’or des coups de reins devient le chant d’un batelier, au creux des tables de nuit, le tiroir aux petites morts »).

À la fois poétique, essayistique, fictionnalisation de la pire dystopie imaginable pour les personnes friandes du bon vieux temps de la culture du viol ; un hommage aux plus jeunes générations, à cette quatrième vague de l’Internet à la parole et à l’écrit qui ne peut être réduit au silence malgré l’acharnement d’un backlash qui voit sa fin arriver.

Un ouvrage comme il est difficile d’en écrire et qui fonce droit vers ce qu’il a à dire avec une pluralité de style d’écriture, de figures de style et de force. J’ai eu l’impression de revivre les premières page de King Kong pendant toute ma lecture et de hurler ces mots dans le métro tellement ils sont beaux, énergiques et fermes. Un vrai cri du cœur.

You Look Like a Thing and I Love You: How Artificial Intelligence Works and Why It’s Making the World a Weirder Place (2019) par Janelle Shane

Hilarant, fascinant et éducatif. J’adore le blog de l’autrice, j’ai donc été super ravi· de pouvoir lire un livre entier sur le sujet et je n’ai pas été déçu une seule seconde! D’abord, bien que certaines très rares parties (surtout deux, trois listes) de ses listes se retrouvent dans l’essai, c’est vraiment majoritairement du nouveau contenu donc pas de risque de s’ennuyer ou de juste y retrouver un recyclage des billets avec un intro et conclusion voili-voilou, non, nous avons vraiment affaire à des descriptions détaillées de comment l’IA fonctionne, comment elle appréhende le monde (virtuel) dans laquelle elle évolue, ses très très nombreuses limitations et défauts, etc.

Il y a un grand nombre de sujets traités, des biais de l’IA reprises de contenu soumis (ou de sa programmation) qui perpétue des pratiques racistes ou sexistes (de ne pas faire fonctionner un distributeur à savon pour les peaux noires à la discrimination à l’embauche selon le genre ou la situation géographique). On y explique aussi comment l’IA ne dominera jamais le monde et ne remplacera jamais efficacement le travail humain ou si rarement et nécessite toujours une supervision humaine importante. On y détaille aussi comme l’IA pour les automobiles, ce n’est vraiment pas pour demain et sont plutôt dangereuse (même avec un·e conducteur·e au volant puisque cette personne risque souvent d’être inattentive).

L’essai est aussi très très très drôle. Pas un chapitre ne passe sans rire aux différentes listes que les IA produisent ou les solutions très originales qu’elles trouvent pour surmonter un problème. Dans l’ouvrage, l’autrice parle de ses propres expériences, mais aussi de celles de beaucoup d’autre

Si vous voulez lire un essai de vulgarisation scientifique qui combine un aspect éducatif avec le comique de vidéos de machines qui effectuent des tâches étranges, ce livre est pour vous.

Invisible Women: Data Bias in a World Designed for Men (2019) par Caroline Criado Pérez

Un essai féministe qui couvre très large, du déneigement aux élections américaines en passant par le Brexit, la représentation de l’univers, les foyers de cuisson, le syndrome de Yentl ou encore les crimes de guerre.

Un foisonnement de données (ou une analyse de leur manque flagrant en ce qui concerne les femmes et les conséquences mortelles que cela peut avoir), d’interprétation, de sources et d’information. Elle analyse de nombreux domaines, aussi différent que l’astronomie, l’urbanisme, la médecine, l’économie, l’architecture, l’agriculture, la politique, etc. à travers le prisme de la collecte et l’interprétation des données et statistiques.

Caroline Criado-Pérez démontre avec brio comment le manque de collecte de données réparties selon les genres conduits à l’invisibilisation des femmes pas seulement en théorie, mais comment ces negligence peuvent conduire jusqu’à la mort ou à tout le moins désavantage les femmes toujours aux profits des hommes.

Un essai qui montre comment nous devrions repenser les statistiques et la collecte de données de manière urgente à tous les niveaux ou à tout le moins, commencer à en tenir encore plus, mais de plus rigoureuse.

Le concept de couverture est aussi vraiment génial. Je n’avais jamais remarqué les pictogrammes de femmes du livre avant d’en débuter la lecture (et il était bien visible et en présentation dans la librairie donc je le voyais quand même souvent). Clairement une des meilleurs couvertures que j’ai pu admirer.

Piano Music by Black Women Composers: A Catalog of Solo and Ensemble Works (1992) par Helen Walker-Hill

Alors, pour lire cet essai, il faut au moins se préparer plusieurs choses très importantes: prendre beaucoup de note, avoir une connexion Internet pour pouvoir écouter les compositions référencées dans l’essai et avoir une carte de crédit dans la main pour commander des biographies et des partitions des compositrices présentées. Ce n’est pas une blague du tout, après avoir lu l’essai, j’ai commandé trois essais et deux partitions fautes de n’avoir pas pu en commander plus!!! (j’y reviens)

Une superbe recension qui ne se contente pas de recenser des oeuvres pour piano de compositrices noires américaines (une tâche effectuée en 1992, pas une mince affaire du tout!!), d’écrire une petite biographie pour une cinquantaine de compositrices, non, la recherchiste a aussi fait un travail immense de:
– Indiquer la difficulté des pièces (vraiment génial pour les personnes qui seraient intéressées à les jouer)
– Décrire le style des pièces, en donner une appréciation générale
– Où pouvoir lire, se procurer ou pouvoir acheter les dites pièces (avec les adresses postales et le temps que ça peut prendre avant de les recevoir!!)
– Mettre une petite bibliographie lorsque possible

Cet immense travail est vraiment incroyable en soi, doublement incroyable quand on sait le temps que ça a du prendre pour juste compiler ces noms, biographies, témoignages, rechercher toutes ces compositions avant parce que personne n’avait vraiment fait cette recension aussi exhaustive avant (on peut tout de même mentionner But Some of Us Are Brave: All the Women Are White, All the Blacks Are Men: Black Women’s Studies, mais qui est beaucoup moins détaillé).

Cette recension est aussi très intéressante à l’effet qu’elle nous montre montre bien comment les compositrices noires ne pas isolées les unes des autres et savent s’inscrire en continuité avec les précédentes ou leurs contemporaines, notamment par les concerts qu’elles organisent, mais aussi les compositions, styles, ou hommages qu’elles rendent. Pour des biographies d’une demi-page à une page, c’est quand même beaucoup d’information qui est communiquée.

J’ai trouvé aussi intéressant de noter que plusieurs compositrices noires furent des élèves de Nadia Boulanger (au moins dès 1931 avec Nora Douglas Holt) ce qui nuance pas mal ce que l’article dans Nadia Boulanger and Her World disait sur son rapport avec les communautés afro-américaines par rapport aux étudiant·es internationaux (surtout les hommes étaient dépeints dans le livre). On note quand même 5 compositrices afro-américaines (sur une cinquantaine de compositrices ) qui ont étudié sous son égide y compris une gagnante du grand prix Boulanger quelque part entre 1951 et 1954.)

La seule immense déception ne vient pas de l’essai, mais des recherches que je faisais tout en lisant l’anthologie. Beaucoup des artistes n’avaient pas une seule composition sur Internet (des fois, avec juste 5 résultats sur Google et simplement dans des listes), et on parle de grande compositrice comme Avril Gwendolyn Coleridge-Taylor dont je n’ai réussi à retrouver aucune partition et une seule vidéo de 5 minutes alors qu’elle a immensément composer et qu’elle était la fille d’un très grand compositeur (Samuel Coleridge-Taylor) qui, lui, ne manque pas d’être partout! Je lisais et je cherchais des biographies ou des partitions et je dois avouer avoir noté beaucoup trop de noms de compositrices dont je ne pourrais pas en apprendre ou en écouter davantage. 28 ans plus tard, même avec l’arrivé d’Internet et de WorldCat, ce n’est pas nécessairement plus simple de les découvrir malgré leurs immenses réalisations, mais c’est malheureusement trop souvent le cas encore dans l’histoire des femmes. C’est pour ça qu’on ne peut qu’essayer de pousser ce genre d’essai, qu’on aimerait beaucoup dire qu’il date, mais qui n’ont finalement jamais accumulé un gramme de poussière tant ils sont encore pertinents aujourd’hui et dont le travail n’a pas été continué depuis [je note tout de même que j’ai fait des recherches de base sur la question, peut-être existe-t-il des sites web et des livres consacrés à la question, mais je ne les trouve pas super facilement].

She Called Me Woman (2018, Collectif)

Une montagne russe d’émotions en lisant ce livre de témoignages de femmes nigérianes queer.
[Par queer, l’ouvrage entend la diversité des expériences des femmes qui en aiment d’autres, des lesbiennes aux genderfuck, en passant par les femmes queer, trans, butch, femme, tomboy, bisexuelles, etc.]

On a vraiment des témoignages de toutes sortes: des témoignages émouvants, qui donnent de l’espoir, heureux, qui finissent bien, mais aussi des témoignages tragiques, de violences (toutes les violences), d’abus, de peurs, de placards, etc. Dans ce qui est considéré comme un des pires pays en ce qui a trait aux droits LGBPT2QIA (notamment avec la loi qui prévoit une dizaine d’années de prison pour les homosexuel·les, sans compter les nombreux meurtres), ces témoignages offrent un portrait qui sort des statistiques nationales pour parler du quotidien des femmes qui le vivent, parfois très mal, mais souvent avec un grand bonheur d’aimer d’autres femmes.

Les témoignages sont des transcriptions orales anonymes. On sent parfois les questions qui sont posées par les éditrices une fois qu’on a lu une dizaine d’entrevue (genre: famille, religion, quand les premières fois, parcours, maintenant), mais le récit reste toujours très fluide à l’exception de deux, trois témoignages qui sont un peu plus fragmentés.

Je dois avouer que laisser la parole à celles qui le vivent dépoussière pas mal de préjugés que je pouvais avoir sur les droits des personnes LGBPT2QIA au Nigéria, souvent résultant de la propagande politique ou journalistique du pays ou encore d’organisations qui ne semblent pas toujours connaître la réalité du terrain. On y découvre des communautés queer vivantes, surtout dans certaines villes et certaines universités, mais aussi beaucoup de réseaux d’ami·es et l’importance des réseaux sociaux.
Tous les témoignages semblent, lorsqu’elles croient en un Dieu ou une religion, ne faire aucun cas du rapport conflictuel qui pourrait y émerger entre la religion et l’homosexualité, souvent dans une perspective où: Dieu m’a créé ainsi pour une raison et je n’ai pas à me renier ; ou encore: seul Dieu me jugera (toi aussi tu pêches, moi aussi je pêche, mais ce n’est pas à toi de porter jugement).

On parle évidemment aussi beaucoup de la famille, qui renie ou qui accepte, qui peut être de la pire violence à un refuge pour ces femmes. On parle aussi de mariage, pour passer inaperçu, pour ne pas risquer le rejet social, qui empêche des relations ou qui ne durent souvent jamais longtemps . On parle aussi énormément de violences, des avertissements sont placés en début de presque chaque témoignage puisqu’elles sont réelles et très difficiles à lire. La seule parole qui semble échapper au recueil serait celles de femmes prisonnières, mais on comprend aussi pourquoi c’est un peu impossible de les écouter.

Je pense que ce livre devrait être dans les témoignages importants à lire, pour toute personne qui désire lutter pour les droits qui ont trait à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre, pour toutes les personnes qui voudrait parler des réalités LGBTQ* du Nigéria. Après avoir lu Under the Udala Trees l’année dernière (le roman est d’ailleurs cité par une des femmes témoignant), je ne peux que réaliser encore plus la force de ce roman, son réalisme, son analyse tellement fine des réalités nigérianes avec ses religions toujours en conflit (musulmans et catholiques) et ses peuples aussi (Igbo, Hausa, Fulani, Yoruba surtout).

Un livre extrêmement touchant, brutal, choquant, qui fait autant pleurer de tristesse que de joie.

Femmes et littérature. Une histoire culturelle, tome 1 (2020, Collectif)

Aucun parcours de baccalauréat en littératures de langue française ne devrait pouvoir être complet sans avoir lu cette essai qui trace l’histoire et les fil(l)iations des littératures des femmes françaises. Il n’y avait aucun essai paru, à ma connaissance, aussi magistral et exhaustif que Histoire du féminisme français. Du moyen age a nos jours de Maïté Albistur et Daniel Armogathe (1977) et Femmes et littérature parvient à effectuer ce travail immense de présentation, de vulgarisation, d’explication, d’exposition de réseaux, de statistiques, de découverte (pour le lectorat), etc. avec toutes les avancées et découvertes effectuées depuis presque 50 ans maintenant.

Super complet et intéressant, un essai qui ne donne envie que d’en lire encore davantage (je dois avoir commandé une dizaine de livres suite à cette lecture et j’en aurais probablement noté davantage si je n’avais pas déjà suivi de nombreux cours consacrées aux femmes au Moyen-Âge et à la Renaissance).

Sinister Wisdom 118 ; 45 Years Tribute to the Lesbian Herstory Archives (2019, Collectif)

Une anthologie de court textes rendant admiration au centre d’archives lesbienne Lesbian Herstory Archives (LHA) de différentes manières: certains textes abordent leur première découverte du lieu, d’autres sur comment il a changé leurs vies, comment elles se sont impliquées à travers ce projet, des échanges de correspondance sur la LHA et même quelques poèmes dans l’anthologie!!

Ces textes traversent plusieurs générations et lesbiennes toutes très différentes et comment le projet d’archive les a traversées à différents moments de leur vie, quelles sont les découvertes qui y ont été faites (en terme d’archives, de textes, d’histoirE, de personnes ou même d’amours!) et c’est vraiment émouvant de lire ces textes et l’impact immense que ce centre a eu dans la vie de tant de personnes.

Les textes présentent aussi, souvent à travers leurs fondatrices, un peu la mission de la LHA, ses objectifs, ses ressources, ses personnalités, son influence et évidemment sa nécessité.

Une manière vraiment très belle et unique de découvrir ces archives à travers les personnes qui ont vécues ces transformations et ses évolutions de très près et qui ont contribué à les bâtir au court de ces 45 ans. Un must pour tous les fans d’archives et les membres des divers communautés LGBPT2QIA. 

Fictions et romans

Ru (2009) par Kim Thúy

J’ai pris le livre en me disant que je n’aimerais pas nécessairement: l’écriture en fragments ne m’a jamais interpellé et la déchronologie et le genre auto-fictionnel du récit allait simplement m’achever (en plus, je viens juste d’écouter un livre audio qui a ces mêmes ressorts). J’en sors toutefois à l’opposé de mon horizon d’attente et j’y ai trouvé un merveilleux récit avec des figures de styles fortes et percutantes, empli d’une grande compassion et d’une immense bonté dans son regard sur le monde malgré les horreurs qu’elle aura vues et subites (elle a quitté à 10 ans le Vietnam communiste avant d’atterrir au Québec.

Je crois, vu les grands écarts entre la réaction de lecture que j’ai pu constater et qui m’a certainement fait hésiter avant de lire du Kim Thúy, que c’est parce que ce récit est fondamentalement un texte qui sollicite beaucoup l’émotion pour sa lecture malgré un style omniprésent qui demande constamment des arrêts de lecture pour s’attarder à la force des images évoquées ; bref, la lecture demande quand même beaucoup à la fois.

Même si je ne suis pas une personne friande des récits familiaux, je suis vraiment tombé sous le charme de l’écriture de Thúy et vais clairement continuer à la lire.

Bonus de lecture: c’est vraiment le type de livre ID-É-AL pour le métro.

Drames audio

Torchwood: Fall to Earth (2015) par James Goss

Un épisode en huis clos tout simplement incroyable et époustouflante. À la fin de l’écoute, on est littéralement en pleure tellement les deux acteurs sont investis et la tension narrative est immense. Alors que Ianto est pris dans une navette à la dérive, son seul lien, et espoir, est une téléphoniste, Zeynep, qui tente de lui vendre des assurances et cette communication par téléphone est un moteur narratif immense et qui est utilisé à son plein potentiel, des mises en attentes à la confusion de ne pas se voir en personne, la narration et l’utilisation de ce motif est brillant.

Alternant entre l’humour et le drame, les revirements de situation (qui est le ou la protagoniste en danger notamment), cet épisode nous attrape émotivement et il est impossible de détourner l’oreille. La fin est tout simplement superbe.

Définitivement un des meilleurs audio de Big Finish Productions. Je vais clairement essayer de le ré-écouter dans quelques années (et ce n’est pas dans mes habitudes de relire ou réécouter!).

Torchwood: Torchwood_cascade_CDRIP.tor (2017) par Scott Handcock

Les drames audio Torchwood de Big Finish sont vraiment à leur meilleur lorsqu’il y a une tentative d’expérimentation sur la forme et le fond (avec un métadiscours, c’est la cerise sur le gâteau), Torchwood: Fall to Earth vient en tête avec l’utilisation de l’appel téléphone pour créer un huit-clos entre deux personnes, à distance, qui se communiquent de l’information.

Avec torchwood_cascade_CDRIP.tor on utilise le médium d’un fichier corrompu pour véhiculer une histoire ; histoire elle-même fragmentée (légèrement, on n’a pas affaire à une histoire complètement dé-chronologisée) et corrompue. Le travail d’ingénérie du son exploite toutes les ressources à sa portée: ralentissement, saccade, répétition, augmentation/diminution du volume, bruits perçants, prolepse/analepse, jeu sur les nuances, etc. Il y a a souvent des jeux sur la musique d’introduction et de conclusion dans cette série (TRÈS apprécié), les effets sonores n’y échappent pas ici, mais je trouve qui il y a une reconfiguration musicale très réussie et intéressante à entendre. Les effets ont aussi été très bien incorporé au point où bien que je savais que l’épisode jouais sur ces éléments, je ne pouvais m’empêcher d’angoisser à l’idée que c’était mon lecteur DC qui me jouait des tours (et il le fait parfois et étonnamment, il ne semble pas avoir planté avec cette lecture!).

L’histoire arrive à passer d’un impression de métadiscours (« stop listening ») à l’intégration de celui-ci dans la trame narrative (les bouts sur le piratage sont particulièrement amusant quand on a les deux discours en tête!) L’épisode est vraiment aussi très talentueux puisque les avertissements qui veulent nous empêcher de l’écouter ne fait que renforcer notre volonté de l’entendre. [Parmi d’autres commentaires méta-narratif, on a à la toute fin un MAGNIFIQUE glissement vers le « coming soon » auquel je ne m’attendais pas et qui m’a vraiment ravi.]

Sinon, au niveau de l’histoire en temps que telle, elle était définitivement bien racontée, superbement inscrite à au moins deux niveaux de chronologie de Torchwood (et de manière intelligente et qui font du sens pour l’intrigue et le canon en général). Le changement de la relation d’affection qu’a habituellement Toshiko entre elle et Stephen (souligné dans les commentaires de fin) était quand même très crédible et c’était super d’enfin entre Toshiko être dans cette autre position (autrement que dans l’épisode Adam qui ne faisait qu’une inversion de rôle au final).

Bref, un épisode très agréable à entendre (certains commentaires sur des sites de critique disent que les effets sonores sont gênants, je suis au contraire ravi· qu’ils le soient, qu’ils nous gênent et nous donnent de l’inconforts, un demi-effet ou une impression de… n’aurait pas donné un résultat aussi vivant), très riche au niveau de l’histoire et de son inscription et dont le potentiel de réécoute est quand même aussi assez grand.

Science-fiction et Fantasy

Maplecroft (2014) par Cherie Priest

De l’horreur cosmique comme on en voit rarement et avec une grande attention portée aux types de narration et d’explications des phénomènes.

Les récits des différents protagonistes sont tous portés par un genre différent: épistolaire, journal, narration à la première personne, rapport, article de journal… (parfois, plus d’un genre est utilisé) ce qui amène des voix uniques aux personnages et aux récits et des points de vue perpendiculaires sur certains événements. Combiné à l’horreur, ces genres permettent de mettre en valeur certaines explications plutôt que d’autres: amour, science, mythe, etc. pour expliquer les phénomènes autour de la ville de Fall River.

Cette hésitation sur la nature exacte des phénomènes (magiques, scientifiques, mythiques, une créature toute-puissante, des mutations, l’évolution, la possession, etc. ou même des mélanges de ceux-ci) rendait ce roman tout particulièrement vis à vis des genre de l’horreur et du fantastique de par les interrogations constantes sur la nature des phénomènes qui entoure les sœurs Borden et dont chaque protagoniste a ses pistes privilégiées. Cette absence totale d’explication est certainement une indication qui laisse à son lectorat la porte complètement ouverte à une ou des interprétations des éléments du récit.

Finalement, si je n’avais pas fait une petite recherche sur Internet après ma lecture, je n’aurais jamais découvert qu’il s’agit d’un roman inspiré de faits réels autour de la personne de Lizzie Borden, une américaine soupçonnée, mais acquittée, d’avoir tué ses parents à la hache. Il est intéressant de voir que certaines des interprétations des causes derrière la possibilité des meurtres était l’hypothèse de la découverte d’une relation lesbienne par ses parents (conservée dans le roman). Une autre hypothèse émise était un abus physique et/ou sexuel de son père qui, bien que pas émis dans ces termes dans Maplecroft, est tout de même abordé de front sous un angle légèrement différent en gardant en tête l’idée d’horreur cosmique du roman.

Bref, un roman intéressant à lire sous beaucoup de prisme, la découverte de l’inspiration d’un fait réel n’était que la cerise sur le gâteau! Le deuxième volume, Chapelwood, est aussi intéressant et aborde un renversement de l’horreur cosmique du côté des nationalistes blancs, des fascistes et des racistes alors que ses origines lovecraftiennes avaient plutôt tendances à être justement à l’opposé de ce récit (lié à une soi-disant dégénérescence raciale plutôt qu’à la pureté dogmatique et la recherche de la perfection comme dans ce roman).

The Future of Another Timeline (2019) par Annalee Newitz

Un livre de SF fascinant, combatif, plein d’idées intéressantes, qui ne prend pas les solutions faciles aux problèmes pour résoudre ses intrigues, plein de questionnements sur les mouvements sociaux et ce qui crée le changement dans le monde. Ça fait 4 ans que je planifiais d’écrire un livre sur des féministes qui voyagent dans le temps pour empêcher des masculinistes qui veulent ré-écrire l’histoire, je n’ai plus à le faire maintenant vu que ça été fait ici et 1 000 fois mieux que je l’aurais jamais fait avec un méchant central parfait pour le récit.

La recherche historique est fantastique et supporte le reste de l’intrigue avec des bases extrêmement solides, réalistes et qui permet à la fois des découvertes historiques, mais aussi de créer une narration impeccable et fascinante. Un roman rempli de bonnes idées partout, à chaque tour et détour, un triomphe sur le méchant principal tourné sur le ridicule qui donne lieu à une scène in-croyable, des enjeux personnels attachants et tragiques, des figures historiques oubliées mises de l’avant, des personnages queer à travers l’histoire, etc.

The Hole in the Moon and Other Tales by Margaret St. Clair (2019 bien que les nouvelles datent du milieu du XXème siècle) par Margaret St. Clair

Une autrice vraiment remarquable dont j’apprécie maintenant les nouvelles après avoir adoré le roman Sign of the Labrys. Ces nouvelles sont toutes très différentes, mais s’inscrivant définitivement dans un certain genre de « weird », de fantastique et de science-fiction en traitant de différents sujets de manière assez novatrice pour le genre et l’époque, notamment toutes ses questions autour de la sexualité, des droits des femmes, de l’intelligence, de cruauté envers les enfants, etc.

Son approche littéraire face à l’écriture des nouvelles est aussi remarquable: un récit à la deuxième personne, des constructions d’univers entiers en quelques pages qui nous présente toute une fiction en seulement une dizaine de page, un riche vocabulaire, des méta-réflexions, etc. Certes, j’ai deviné la fin de certaines nouvelles avant d’en arriver au bout (certaines idées sont quand même prévisibles), mais le voyage pour y arriver ne gâche pas du tout le récit puisqu’il y a plein d’autres éléments intéressants à regarder.

Avec ce recueil, Margaret St. Clair se catapulte définitivement dans mes autrices préférées, c’est exactement le genre de nouvelles que j’aime lire, une grande écriture et des récits weird à souhaits, c’est une tragédie de ne pas avoir plus accès que ça à ses écrits aujourd’hui (il semble avoir une autre anthologie de nouvelles que je vais me procurer, mais à part ce recueil et le Sign of the Labrys, ça semble être vraiment tout), ni qu’elle soit plus connue que ça aujourd’hui. J’imagine que c’est quelque chose qui devra changer dans les prochaines années!

Bandes dessinées et mangas

Les enquêtes de Sgoubidou (2020) par Cathon

Meilleure BD comique de l’année. De très très loin. C’est hilarant d’un bout à l’autre. Je ne peux honnêtement pas en demander plus à la littérature, mais j’en veux encore plus, toujours plus, toujours toujours toujours plus.

C’est vraiment un bijou unique.

La décalogie Descending Stories: Showa Genroku Rakugo Shinju (2010-2016) par Haruko Kumota

Une série vraiment exceptionnelle de manga qui travers près de 4 générations de conteurs de Rakugo dans un long récit tournant surtout autour de Bon (c’est tout de même avec son enfance qu’on débute et sa mort qu’on finit), mais donc chaque génération avant et après est observée avec une immense rigueur et dont on finit toujours par s’attacher.

Dès le premier volume, je suis déjà fasciné· par ce manga dont j’ai vu l’adaptation en anime avant de les lire et je n’ai pas cessé d’admirer la narration et les mises en scène et en abîme. Le manga a aussi l’énorme mérite de permettre une beaucoup plus grande compréhension des termes du rakugo, plusieurs choses semblaient m’avoir complètement échappé dans l’adaptation animée.

Les dessins des protagonistes en train de jouer sont vraiment sublime et le style de l’autrice réussit vraiment à montrer cette incarnation de personnage, tout en gardant l’essence des traits physiques des protagonistes. Superbes idées de mise en scène et de dessin.

La richesse des personnages vient entre-autre de leur complexité, ni bon, ni mauvais, parfois horrible, c’est notamment le cas du personnage principal qui oscille grandement dans ses attitudes et est souvent capable de cruauté autant que Miyokichi et comment ses comportements sont légués à Konatsu par ses parents biologiques et adoptifs et desquels elle (ainsi que Bon) ne se sauveront que grâce à l’amour et l’affection de Yotaro qui s’immiscera dans leurs vies.

J’apprécie beaucoup, à cet égard, le développement du personne de Konatsu où le fait d’être née femme et la restriction à l’accès au rakugo est montré d’emblée comme un problème (contrairement à l’adaptation), un obstacle, une frustration, un enjeu de discrimination, un enjeu narratif ainsi que la solution pour la vengeance envers Yakumo qu’elle prépare, mais une vengeance au final impossible.

Si ce n’était seulement que de la complexité des personnages et de leurs arcs de vie, ce serait déjà vraiment fascinant, mais il y a toute une présentation incroyable des traditions du Rakugo, art dont je ne connaissais vraiment avant de découvrir la série et par lequel je suis maintenant fasciné (même si je ne pourrais jamais en apprécier une performance ne comprenant pas le japonais). Il y a des très nombreux détails, des présentations de différentes traditions, les stratégies d’adaptation à travers les époques, les ressorts utilisés, etc. Les dessins et les polices de caractère unique rend presque vivant cette tradition orale dans un médium dessiné et écrit!! C’est définitivement une exploration à faire et qui n’est vraiment pas académique ou carré, elle s’inscrit fluidement à travers le récit général (et on a des appendices dessinés à la fin de chaque volume qui peuvent enrichir encore plus au besoin).

C’est aussi un récit définitivement féministe à sa manière. Tout le parcours que Konatsu aura à faire durant sa vie pour pouvoir performer le rakugo est un combat qui lui aura pris toute sa vie. Du refus de l’institution, au refus de maître à la prendre comme apprentie, à ses propres barrières qu’elle a intégré de la société, l’absence de corpus de rakugo pour les femmes, des immenses attentes qu’elle place sur elle-même et des attentes sociales. Il lui aura fallu une vie complète (et un allié incroyable) pour passer par dessus toutes ces réticences et barrières!

C’est un récit qui parle de changement, parfois de seconde chance, qui sans minimiser les actes passés commis, propose des pistes de solutions, d’améliorations, de nouvelles voies possible. C’est le cas pour Yotaro, Bon et Miyokichi qui voient tous les trois avoir une sorte de rédemption à différents moments de leur vie (ou de leur mort dépendant…). La réalisation de Miyokichi lorsqu’elle s’explique est particulièrement frappante et touchante, le dessin est juste parfait à ce moment: une femme aux cheveux noirs qui est présentée devant un décor blanc, le dessin où elle commence « I wish I’d been kinder… To you too, to everyone. » voit le décor arrière complètement noir et ses cheveux devenir blanc comme une inversion de couleur le temps d’une case (avant de revenir aux couleurs habituelles), mais dont la coloration des cheveux indiquent clairement aussi la sagesse acquise depuis. Cette demi-page à elle seul est magistrale et m’a complètement subjugué de par sa justesse dans son élaboration et son style.

On pourrait écrire plusieurs essais complets je crois sur cette série, elle est incroyable, super bien dessinée, remplis de joie, de rires et de tristesse. On suit des personnages complexes, qui grandissent, qui échouent, qui triomphent, qui changent aussi, souvent pour le mieux. C’est une « comédie humaine » de quatre générations de conteurs et conteuses en manga qui est à la fois une célébration de l’art du rakugo, de ses traditions, mais aussi de ses adaptations et des personnes qui le portent jusqu’à aujourd’hui. Une des meilleurs série que j’ai lu dans ma vie.

Wonder Woman: The Once and Future Story (1998) par Trina Robbins et Colleen Doran [ouvrage épuisé]

The Once and Future Story est ce qu’un comic de super-héro·ïne devrait aspirer à être. Raconté sous la forme de deux récits parallèles qui informent la narration de l’autre récit (le récit primaire par l’autrice Trina Robbins, le récit « secondaire » par Wonder Woman), la narration aborde les thèmes de la violence envers les femmes et celle dite « domestique » et d’esclavage sexuel depuis l’antiquité à aujourd’hui à l’aide de deux récits tragiques qui tentent d’expliquer pourquoi certaines femmes restent avec leur abuseur. C’est définitivement un récit dur sur le moral (surtout à lire depuis une semaine au Québec) et qui vient chercher les émotions de son lectorat.

Le récit primaire explore une découverte de tablette archéologique par une équipe en Irlande et l’arrivée de Wonder Woman chargée de traduire celle-ci du grec ancien. Le récit s’étire sur plusieurs jours et pendant ce temps, la super-héroïne remarque la violence infligée sur une des archéologues par son mari et se retrouve impuissante à agir à la demande de la femme battue de ne pas intervenir ce que la protagoniste n’arrive pas à comprendre.

Le second récit imagine une Alcippé (ce n’est pas clair exactement laquelle dans la mythologie grecque, mais le flou est assez intentionnel je pense) provenant d’une société matriarcale (différente de Themyscira) forcée de se marier à Thésée suite à sa défaite. Sa fille, Artémis d’Éphèse tente de se porter à son secours pour la délivrer de ce mariage forcé et de la violence qu’elle subit aux mains de Thésée.

Les deux récits mettront en scène des femmes qui restent avec leur mari plus ou moins malgré elle. Je pense que la quatrième de couverture explicite beaucoup mieux le problème au centre des narrations: « There are so many reasons why women stay in abusive relationships. Maybe she feels sorry for him, or thinks she can help him. Or maybe he really has her convinced it’s all her fault! ».

L’édition est complète avec une liste de ressources contre les violences à la fin. C’est vraiment juste désespérant de trouver une telle BD épuisée de nos jours alors qu’elle devrait clairement être parmi les classiques du genre et constamment ré-imprimée surtout avec une autrice connue comme Trina Robbins.

Un des meilleurs comic de super-héro·ïne que j’ai eu l’occasion de lire, de loin. L’échange entre les trames narratives, la mythologie, la narration, les thèmes abordés, tout est réussi.

Répartition F/H des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2018)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du genre (1920-2018) Cliquez pour agrandir

De 1920 à 2018, 1060 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce quatrième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

Comme toujours, les bases de données que j’ai montées pour effectuer cette recherche sont disponibles pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer comme auteur·)

Note sur 2018

La recherche cette année fut légèrement plus complexe que les années précédentes puisque le site Internet n’est plus vraiment à jour (les récipiendaires de 2017 ne sont même pas encore tous là!), tous les dhc ne sont pas référencés au même endroit dans les nouvelles de l’UdeM contrairement aux années précédentes où tous les dhc étaient regroupés par session (donc deux articles) plutôt qu’aujourd’hui où, des fois, ils sont groupés ensemble, des fois non et d’autres fois, ils sont répétés dans plusieurs articles.

Résultats

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1060 dhc remis, 945 ont été attribué à des hommes et 115 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 127 dhc ont été remis: 94 à des hommes, 33 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,5 dhc de remis à des hommes par année et 1,2 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,8% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,2%!

Au cours des 10 dernières années, cela monte à 9,4 pour les hommes et 3,3 pour les femmes. Il s’agit là de 26% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a augmenté de 2,4% pour les femmes.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 9,5 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées depuis 1920, mais a diminué de 0,5 pour les hommes par rapport à l’année dernière de nouveau dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarquée sous le rectorat de Guy Breton).

2018

Cette année fut la première année paritaire depuis 1983!

Quatre femmes (Julie Payette, Françoise David, Diana L. Eck et Michèle Audette) et quatre hommes (Louis Audet, Pierre Boucher, Jean Rochon et Marc Lalonde) ont reçu un dhc.

Cela inclut un dhc décerné à Michèle Audette (une métisse Innue qui fut présidente de Femmes autochtones du Québec).

Dans l’histoire

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observés dans le premier billet sur la question. Nous avons mis à jour quelques-uns d’entres-eux:

  • Le premier doctorat honoris causa remis à une femme le fut à «Mme L.-de-G. Beaubien» en 1931.
  • Une seule année comporte plus de femmes que d’hommes. Il s’agit de l’an 1942 avec 2 femmes et 1 homme.
  • Seules 2 années furent paritaires: 1983 avec 2 femmes et 2 hommes et cette année (2018) avec 4 femmes et 4 hommes.
  • Le maximum de dhc décernés à des femmes pendant une année fut de 6 (en 2007 et 2009). Pour les hommes, ça s’élève à 47.
  • À l’exception des années paritaires (1983 et 2018) et de 1942, les femmes n’ont JAMAIS constitué plus du tiers des doctorantes honorifiques. Seules 11 années comportent plus du quart des doctorants, mais quatre dans les 10 dernières années (2018, 2014, 2012, 2009, 1997, 1994, 1990, 1983, 1942, 1932).
  • La plus longue période sans remise de dhc à une femme, à l’exception des onze années avant 1931, fut de 6 ans (de 1969 à 1974).
  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 26% (27 dhc remis à des femmes)
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Et les autres universités?

Le collectif opposé au sexisme à l’UQÀM a effectué un travail similaire le 30 octobre 2017 est arrivé à la conclusion que 20,3% des dhc des 25 dernières années ont été décernés à des femmes. C’est un pourcentage très légèrement plus élevé que celui de l’UdeM (à 19,6% dans les 25 dernières années). Nous attendons avec impatience les résultats dans d’autres universités!

Critiques intersectionnelles

Le genre n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.

Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seul·es une femme des Premières nations, deux Innus, une femme noire, une Afghane et une Colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 9 personnes non-blanches (sur 127 dhc donc 7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.

Cette année, un dhc a été décerné à Michèle Audette (une métisse Innue qui fut présidente de Femmes autochtones du Québec).

Conclusions

Bref, avec, pour la première fois de l’histoire de l’UdeM un peu plus du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant trois années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre bien que cette année, pour la première fois, on atteint la parité pour l’année 2018.

Les personnes de couleur et autochtones restent cependant toujours largement sous-représentées avec une seule personne autochtone cette année ayant reçu un dhc.

Sources

L’UdeM décerne un doctorat honorifique à Diana L. Eck, 7 février 2018
L’Université de Montréal décernera des doctorats honorifiques à cinq personnalités inspirantes, 22 mai 2018
Michèle Audette est honorée par l’Université de Montréal, 29 août 2018
L’Université de Montréal décerne un doctorat honorifique à Marc Lalonde, 11 octobre 2018

Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM (1920-2013)
Liste des doctorats honoris causa avec photo (2009-2017)

Répartition F/H des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2017)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du genre (1920-2017)
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De 1920 à 2017, 1052 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce quatrième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

Comme toujours, les bases de données que j’ai montées pour effectuer cette recherche sont disponibles pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer comme auteur·).

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1052 dhc remis, 941 ont été attribué à des hommes et 111 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 140 dhc ont été remis: 107 à des hommes, 33 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,6 dhc de remis à des hommes par année et 1,1 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,6% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,2%! Au cours des 10 dernières années, cela monte à 10,7 pour les hommes et 3,3 pour les femmes. Il s’agit là de 23,6% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a diminué pour les femmes de 0,4%.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 10 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées depuis 1920, mais a diminué de 0,5 pour les hommes par rapport à l’année dernière de nouveau dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarqué sous le rectorat de Guy Breton).

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observés dans le premier billet sur la question. Nous avons mis à jour l’un d’entres-eux:

  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 24% (22 dhc remis à des femmes) [une diminution de 0,4% par rapport à l’année dernière dû à un dhc décerné de moins que l’année dernière]
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Et les autres universités?
Le collectif opposé au sexisme à l’UQÀM vient d’effectuer un travail similaire le 30 octobre est arrive au conclusion que 20,3% des dhc des 25 dernières années ont été décernés à des femmes. C’est un pourcentage très légèrement plus élevé que celui de l’UdeM (à 18,7% dans les 25 dernières années). Nous attendons avec impatience les résultats dans d’autres universités!

Critiques intersectionnelles
Le genre n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.
Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seul·es une femme des Premières nations, un Innu, une femme noire, une Afghane et une Colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 8 personnes non-blanches (sur 119 dhc donc 6,7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.
Un dhc a été décerné cette année à André Dudemaine (un Innu de Mashteuiatsh).

Conclusions:
Bref, avec toujours moins du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant deux années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre.

À venir, éventuellement:
Une approche par faculté ou domaine d’étude pour tenter de voir si la discrimination est la même partout.

Source:
Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM
Liste des doctorats honoris causa de 2017

Calculer l’absence de marginalités

Dans la prolifération des dénonciations, à juste titre, des all male panel (conférences composées uniquement d’hommes), regroupements de politiciens mâles et/ou blanc·hes seulement, etc. des commentaires sur la probabilité de telles occurrences ne cessent de se voir dans le paysage des commentaires sous les publications. Les pages qui dénoncent cet élitisme, ce sexisme ou ce racisme comme le Tumblr allmalepanel, les pages Facebook Décider entre hommes ou Décider entre blancs, etc. sont nombreuses et justifiées, mais qu’en est-il réellement au niveau statistique?

Outre le fait que ces commentaires semblent estimer que les femmes sont minoritaires dans la population, parce qu’on ne les voyait pas traditionnellement et que leur simple présence semble annoncer une invasion pour plusieurs commentateurs (et commentatrices). Pourtant, au Canada, les femmes constituent 50,4% de la population. Dans le monde, le pourcentage de femmes dans la population baisse légèrement (passant de plus de 50% en 1960 à 49,55% en 2016) [un chiffre notamment influencé par certains pays aux populations très nombreuses et à la faible proportion de femmes], mais reste très proche du 50%. Bref, l’invisibilité des femmes semblerait totalement improbable dans des conditions idéales d’opportunité des chances puisqu’elle constitue dans les faits et statistiques la moitié de l’humanité.

Ce ne sont pas que les femmes qui sont absentes des conférences, groupes politiques, du corps professoral, de certains emplois ou de l’espace public en général. Les populations racisées le sont aussi. Le terme souvent employé de « minorité visible » contribue certainement à cette absence d’attente dans la population. Dans les faits, il s’agit quand même d’une importante partie de la population. Par exemple, dans les sociétés autour desquelles je gravite, on compte 20,3% de « minorité visible » à Montréal, 1 personne sur 5, 11% au Québec et 19,1% au Canada (source). Aux États-Unis, ce chiffre monte à 27,6%. Leur absence dans une conférence d’une dizaine de personne devrait donc être une source de questionnement pour l’organisation d’une telle conférence.

Cependant, la question de « C’est juste une coïncidence, un hasard » ou « C’est quand même probable au nombre de conférences qu’il y a » revient constamment et en effet, c’est possible, improbable souvent, mais définitivement possible. J’ai donc décidé de créer un outil qui permettrait d’effectuer ce calcul et de montrer à quel point l’argument est fallacieux en montrant que les probabilités d’un tel événement sont tellement improbables qu’il s’agit manifestement de mauvaise foi (ou de politique identitaire blanche), de discrimination à l’embauche, de sexisme, de racisme, etc. de la part d’organisations, employeur·es, politicien·nes, etc.

Prenons simplement un exemple pour les départements de philosophie au Québec qui comptent 25% de femmes professeures à l’université, 28% au cégep (source), à l’université de Montréal, ça se traduit par 8 femmes sur 31 professeur·es (26%) (source, page consultée le 20 juillet 2017), un chiffre vraiment minuscule.

Aperçu du calculateur

Le calculateur

Un deuxième exemple: les formations politiques québécoises sont aussi aberrantes, le PLQ, le parti politique au pouvoir au moment de l’écriture du billet avait présenté 35 femmes à la dernière élection, soit 28% de toutes les candidatures; la CAQ fait encore plus piètre figure avec 27 candidatures (21,6%), seul QS avait présenté une égalité de candidats et candidates [le PQ avait 36,8% de candidature féminine] (source).

Avec l’outil créé, nous pouvons voir que les chances que cela se produise dans une société idéale sont quasi-impossible. Résultats : les probabilité pour que ça arrive pour le PLQ sont d’environ 0,000029%, la CAQ 3,31×10-9 % (8 zéros après la virgule!), pour le PQ c’est de 1,51%. Par comparaison, pour qu’un parti ait une représentation paritaire comme QS, la chance est de 50,02%.

Dans le cas du département de philosophie de l’UdeM, la probabilité d’avoir 8 femmes ou moins est de 4,7% (environ 1 chance sur 20). C’est en effet probable, mais le fait que toutes les universités du Québec accuse le même chiffre montre bien que la cause de l’absence de femmes n’est pas de cause probabiliste, mais bien ailleurs. Si les autres universités accusaient une présence paritaire de femmes et d’hommes ou même beaucoup plus de femmes dans certains départements, là, il serait en effet probable (pas certain, probable) qu’une anomalie statistique se soit causé, mais encore une fois, de l’ordre d’une chance sur 20.

Un dernier exemple sur l’impossibilité de certaines scènes avant de parler de l’outil en lui-même: la photo où Donald Trump est réuni avec des dirigeants républicains (le masculin est utilisé intentionnellement ici) pour célébrer la Chambre d’adopter un projet de loi visant à abroger et à remplacer l’Obamacare.

Cette photo qui a causé, avec raison, l’outrage un peu partout à travers les États-Unis et à l’international ne fait figurer que des hommes blancs (52 en tout) (et quelques femmes blanches qui n’était pas présentes sur la photo tronquée qui a plus largement circulé), mais les probabilité d’une telle chose dépasse l’entendement. Du côté des femmes (4), la probabilité est de 3,74×10^10% (8 zéros après la virgule). Du côté des personnes racisées, la probabilité est de 8,85×10^18% (16 zéros après la virgule). Bref, on peut conclure sans problème qu’il s’agit d’un parfaite exemplification des conséquences de politiques identitaires blanches, de telles probabilités sont pour ainsi dire tellement improbables qu’elles pourraient être aussi bien impossibles.

Comment fonctionne le calculateur et comment l’utiliser?

Le calculateur utilise une formule mathématique: P(k parmi n)=(n! / (k!(n-k)!))(pk)(qn-k) qui calcule (pour utiliser des mots savants) les probabilités exactes binomiales d’un événement k parmi n. Ce que ça veut dire, c’est que le calcul détermine quelle est la chance que la valeur k se produise dans n. En remplaçant les valeurs k et n par un chiffre, on détermine quelles sont les chances qu’une situation se produise réellement.

Il existe deux réponses dans mon calculateur : la première détermine quelles sont les probabilités qu’exactement k arrive sur n. Par exemple, quelle est la chance qu’exactement 10 conférencières soient présentes dans une conférence de 20 personnes. La valeur obtenu de ce calcul ne nous intéresse pas vraiment puisque la probabilité ne nous donne pas vraiment d’indications intéressantes pour une question de représentation. C’est pour ça qu’il y a une deuxième réponse juste en dessous qui nous offre une vraie probabilité intéressante.

La seconde réponse nous donne la probabilité que 10 conférencières ou moins soient présentes dans une conférence de 20 personnes, c’est à dire qu’il va additionner toutes les probabilité de 0 à 10 conférencières présentes à l’événement pour donner une estimation finale plus précise. Pour finir l’exemple, la probabilité dans ce cas très précis tournera autour de 50% puisque, grossièrement, la répartition homme/femme est sensiblement la même dans la population et que la moitié du panel serait au moins constitué de femmes. En bas de 10, les probabilité diminuent, en haut, elles augmentent (jusqu’à 100% lorsqu’on pose la question de quelle est la probabilité que 20 conférencières ou moins soient présentes). Sans être un excellent indicateur, il donne tout de même une bonne idée des probabilités d’un tel événement lorsque k est plus faible. Au moment où k est la moitié de n dans notre exemple, nous ne voyons pas trop la pertinence d’un tel outil puisque la parité est atteinte.

Dans un autre exemple avec une population marginalisée beaucoup plus minoritaire, le k devient de moins en moins pertinent au fur et à mesure qu’il atteint le ratio de base de sa présence dans la population. Par exemple, dans une proportion de personnes racisées de 0,11 (au Québec), le fait d’avoir 11 personnes racisées dans un événement de 100 personnes pourrait être correct (sa probabilité est de 57,9%) et le calcul ne serait pas trop nécessaire dans ce cas. Mais si on se donnait l’exemple du défilé de la Saint-Jean en 2016 et qu’on observait qu’il y avait 50 chanteurs et chanteuses, la probabilité qu’il n’y ait aucune personnes racisées n’est que de 0,3% (en fait, ça devrait même être de 0,001% puisqu’à Montréal, la proportion de personnes racisées est de 20,3%); bref, on constate bien un problème statistiquement.

Pourquoi je n’utiliserais pas ce calculateur?

Malgré le temps mis à créer cet outil et l’usage pertinent qu’on peut en faire, je ne l’utiliserais probablement jamais. Pourquoi? Ce n’est pas un outil objectif, il ne fait que calculer la probabilité qu’un tel événement survienne: il ne donne aucune information sur le sexisme, racisme, anti-capacitisme, etc. d’un groupe ni sur ses causes. Il mesure les conséquences de dynamiques et structures sans tenir compte des causes ou en proposant une ou des solutions adéquates (il ne suffit pas de constater : « ah!, il me manque une personne homosexuelle, allons donc en solliciter une » qui reviendrait à simplement faire du tokenisme et n’adresse nullement le problème initial qu’il soit structurel, volontaire ou autre).

Plusieurs solutions bien connues existent déjà pour adresser les inégalités, des CVs anonymes à la discrimination positive, et ne sont tout simplement pas mises en place parfois. D’autres, comme pour des soumissions de communications de colloques et de conférences, pourraient grandement s’inspirer des soumissions anonymes. Semblablement pour les prix littéraires encore trop souvent attribués aux hommes, les prix de nouvelles, récits, poésie, etc. dont les soumissions sont anonymes obtiennent des résultats favorisant beaucoup plus les femmes que les prix non anonymes qui favorisent les récipiendaires masculins.

Une simple sensibilité, prise de conscience, radicale à la question est aussi de mise. Alors que le Québec s’insurge (avec raison) contre l’absence de chanson en français dans une compilation de 6 DC pour le 150e anniversaire du Canada, on semble complètement mettre de côté l’absence de chanson dans une langue autochtone (tandis que quelques semaines plus tôt, on trouvait normal de voir une tonne de personnes blanches chanter pendant que des personnes noires poussaient un chariot ; outre la question de l’évocation de l’esclavage, reste qu’il est encore une fois très improbable/impossible que seules des personnes blanches se retrouvent en train de chanter).

La question de quelle probabilité obtenir pour être dans la marge acceptable est aussi une question sans réponse véritable. Je pourrais très bien dire complètement arbitrairement qu’à partir de 40% c’est acceptable, mais ça reste un jugement éthique sans fondement quelconque. Pour certaine personne, une probabilité en bas de 45% serait inacceptable, pour d’autre, nous n’aurions pas atteint la parité tant et aussi longtemps que les chances ne sont pas d’un moins 50%. Enfin, pour des événements récurrents nombreux et réguliers, abaisser les pourcentage à 25% pourrait se justifier puisque certains événements dépasseraient le 75% tandis que d’autres se situeraient autour du 50%.

Aussi, la non-mixité entre personnes marginalisées est aussi très importante (partage et mises en commun d’expériences et de savoir dans un espace plus sécuritaire que d’autres où cette expérience est complètement dévalorisées et moquées) et ainsi calculer la probabilité d’un nombre d’hommes dans un événement non-mixte de femmes s’avère absolument inutile et contre-productif.

Finalement, mon outil pourrait s’avérer un peu inutile à beaucoup d’endroits où on ne connaît pas la proportion de personnes marginalisées sur la population étudiée. Par exemple, pour vraiment savoir si les étudiantes sont absentes d’un colloque étudiant sur la géographie, il faudrait pouvoir connaître la proportion d’étudiantes en géographie et non la proportion de femmes à Montréal, au Québec ou dans le monde. Si cette dernière s’avérait être minuscule, hypothétiquement de 1%, notre calcul serait un peu inutile bien honnêtement, peu importe le chiffre qui sort, il y a un problème à régler en amont avant d’adresser spécifiquement le cas du colloque (bien qu’il pourrait aussi être adresser dans un contexte de discrimination positive, mais ce n’est pas le sujet de mon billet).

Dans quelques rares cas aussi, il serait possible d’utiliser cet outil pour justifier l’absence d’un groupe marginalisé en ne ramenant la chose qu’à une question de probabilité tout en évitant d’aller chercher des contributions de ces personnes et ne partageant l’événement qu’à travers nos groupes affinitaires.

Bref, il s’agit d’un outil intéressant, mais qui n’offre vraiment rien de plus qu’un constat mathématique qui se fait de toute manière à l’œil pour qui aura développé cette sensibilité. L’analyse de ratio d’une population marginalisée dans la population globale et du ratio dans un sous-groupe reste un outil beaucoup plus simple, accessible, évocateur et moins trompeur pour analyser des dynamiques oppressives dans un environnement précis.

Répartition hommes/femmes des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2016)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2016)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2016)
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De 1920 à 2016, 1038 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce troisième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

La base de données que j’ai montée pour effectuer cette recherche est disponible pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer).

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1038 dhc remis, 930 ont été attribué à des hommes et 108 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 150 dhc ont été remis: 114 à des hommes, 36 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,6 dhc de remis à des hommes par année et 1,1 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,4% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,1%! Au cours des 10 dernières années, cela monte à 11,4 pour les hommes et 3,6 pour les femmes. Il s’agit là de 24% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a augmenté pour les femmes de 0,7%.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 10,5 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées ont légèrement diminué pour les hommes et les femmes par rapport à l’année dernière dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarqué sous le rectorat de Guy Breton).

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observé le premier billet sur la question. Nous n’en avons pas trouvé de nouveaux, mais mis à jour l’un d’entres-eux:

  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 24,4% (20 dhc remis à des femmes) [une augmentation de 0,4% par rapport à l’année dernière dû à un dhc décerné de moins que l’année dernière]
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Critiques intersectionnelles qui peuvent être formulées:
Le sexe n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.
Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seules une femme autochtone, une femme noire et une colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 6 personnes non-caucasiennes (sur 105 dhc donc 5,7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.
Aucun dhc n’a été décerné à une personne non-blanche cette année.

Conclusions:
Bref, avec toujours moins du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant deux années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre. Malgré la publication du billet l’année dernière et mes tentatives de contacter l’UdeM à ce sujet sont restées lettre morte. L’année dernière, j’ai eu l’occasion de partager mes résultats avec le comité permanent sur le statut de la femme de l’UdeM, mais le seul changement de 2016? Un doctorat honoris causa de moins que l’année dernière et toujours autant de blancs (6 canadien·nes et 1 américain).

À venir éventuellement:
Une approche par faculté ou domaine d’étude pour tenter de voir si la discrimination est la même partout.

Source:
Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM
Liste des doctorats honoris causa de 2016

Le rire au féminin dans Little Bee et Your Madness not Mine

«We could not own or run the world,
but we owned our laughter and no one could
take that from us, unless… unless we let them.»
– Your Madness, Not Mine, p.27

Dans le recueil de nouvelles, Your Madness, Not Mine et le roman Little Bee, différentes protagonistes sont placées dans des situations périlleuses, voir tragiques. Il est possible que ces personnes s’extirpent de l’épreuve dans laquelle elles ont été placée, d’autres fois non. La confrontation de ces obstacles ne se fait cependant pas sans l’aide de d’autres personnages du texte ou bien, c’est notre propos, du rire. Nous nous demandons en quoi, dans les œuvres étudiées, le rire peut aider aux protagonistes à surmonter les barrières, et peut-être plus fondamentalement, si c’est bien sa seule fonction. La première lentille d’analyse concentrera son attention sur les mauvais rires, c’est-à-dire ceux qui sont nuisibles ou associés à des événements négatifs. La deuxième analysera le rire comme accompagnement à une épreuve et la troisième comme une réaction directe à un élément déclencheur.

La première observation se fera sur les mauvais types de rire. Nous en analyserons particulièrement trois, soit ceux des moqueries envers l’oncle Alienze ou envers Paul dans YM,NM (p.71 & p.96) et dans un second temps, le rire des tueurs dans Little Bee (pp.112 & 132).

L’oncle Alienze, dans Election Fever, semble être la risée de plusieurs personnes de son village, sans qu’il soit un être ridicule ou antipathique. En effet, il semble très apprécié des enfants qui le nomme «Uncle or Uncle Alienze» et il est «a very funny man» (p.60). Cependant, ce n’est pas cela qui fait rire les gens derrière son dos, il est fort possible que ce soit la perception sociale de ce personnage qui fait partir la risée. «That’s because Uncle is a strange man» (p.61) nous informe la narratrice qui précise ensuite qu’il est marié et a trois enfants (fait très peu étrange), elle continue cependant la description d’Alienze en nous renseignant sur ses départs longs et jamais compris par son entourage qui semble être très mal vu de la part de certaines personnes de la famille de la narratrice, voir même sujet de honte. L’absence de critique spécifique aux absences d’Alienze ne nous permet pas de comprendre où se dirige ce dernier, il est cependant possible de croire qu’il se cherche un travail à l’extérieur, temporaire, comme ce qu’il répond à sa nièce lorsqu’elle lui pose sa question, mais il est aussi possible qu’il dilapide son argent durant ces moments comme le suggère la grand-mère de la narratrice. Cette dernière songe, vers la fin de la nouvelle, à ce qui se passerait si elle donnait de l’argent à ses amis, et plus particulièrement à Alienze : les gens cesseraient de rire de lui. Cette idée qu’Alienze serait défavorisé confirme notre hypothèse comme quoi il peut partir essayer de s’enrichir, mais apporte aussi le fait que le rire ici est utilisé comme marque de pouvoir. Les gens arrêteraient de rire si Alienze était plus riche, ce qui signifie que la position serait soit inversée, soit égalisée entre les différents protagonistes. Le rire de l’entourage serait alors un marqueur de domination financière sur le prochain.

Le sort réservé à Paul, dans la nouvelle American Lottery, est similaire dans le sens où ce dernier se retrouve sans le sou, itinérant et plutôt dérangé à la fin de la nouvelle. La narratrice nous informe que «the children who run by, some shouting, some screaming, some laughing; […]» (p.96) bref, le rire des enfants est mis au même niveau que les cris d’horreurs et les vociférations. On peut douter que les enfants rient pour s’assurer de leur domination sur Paul, mais d’un autre côté, ce rire en reste un de supériorité. On se moque de quelqu’un de différent, le mot de la nouvelle est beaucoup plus parlant :«alien», afin de s’assurer de sa distance avec soi. Une autre phrase «whose manhood lies bare for all the children to ogle, giggle at, and mock» (p.96), confirme cette volonté de suprématie, est encore plus mâle l’enfant devant l’homme nu puisqu’il assoit sa domination sur lui en s’en moquant. Le rire des enfant est donc un rire de domination, mais aussi de peur devant l’aliénation qu’ils pourraient subir en se voyant ainsi nu de leur masculinité.

Le rire des tueurs dans Little Bee est aussi intéressant à observer. Le premier (p.112) «Not his affair, him say. Him say, this is black man business. Ha ha ha ha! The hunters laughed». Le rire est déclenché suite à une réplique, en plein milieu d’une situation très tendue où Andrew mentionne que les deux filles ne sont pas de ses affaires. Le tueur, toujours mentionné ainsi à l’opposé des autres qui portent la mention de chasseur, réalise alors que c’est la première fois qu’un blanc ne s’approprie pas de quelque chose qui lui appartient, il en ressent même une sorte de fierté qu’il n’hésite pas à partager avec ses chasseurs. À partir de ce moment, mon interprétation se divise, soit il effectue une mise en scène en écartant ses mains et on riant avec ses chasseurs comme pour rassurer les blancs, mais en prenant une face sérieuse juste après pour être encore plus menaçant. Soit il euphorise un instant sur le fait qu’il a pleinement contrôle sur la situation (et sur les blancs) et profite de ce moment avant de retourner aux choses qui le préoccupe. Notre idée participe un peu des deux, il aurait pleinement le contrôle de la situation : les bras étendus font allusion à une mise en scène où il inviterait la chorale à le suivre. C’est d’ailleurs pendant ce moment que les chiens entourent le couple (un peu comme s’ils refermaient le cercle que le tueur ouvrait avec ses bras). Son retour rapide au sérieux et sa maîtrise de la répartie témoigne amplement ce continuum de contrôle. Le second rire est celui des chasseurs juste avant la mort de Kindness en pages 131 et 132, c’est un rire entendue par la narratrice juste avant que les chasseurs ne brisent les os de sa sœur. La fonction du rire ici semble être la même que la précédente, il ne s’agit pas d’une réponse à une plaisanterie, mais à marquer une pause avant de faire retomber l’horreur de manière plus éclatante.

Bref, les rires mauvais sont assurés par des personnages qui se sentent supérieur dans une situation et n’hésite pas à en profiter. Ce rire est généralement de mauvais goût, voir feint, et montre qui s’est établit ou peut le faire dans une position de domination sur l’autre.

Le second type de rire réfère à l’accompagnement d’un obstacle ou d’une péripétie. Quatre extraits seront observés pour conclure à une même thèse, soit que le rire est une réaction naturelle visant à diminuer le stress ou à l’éviter. Le premier extrait, le rire de Sibora (pp.36-37 de Market Scene) juste avant sa mort est probablement le meilleur exemple. Un commentateur, Robert Ness, dira ceci de Sibora et de sa réaction face à sa mort :

«When the grieving cry “How could you, Sibora?” is reiterated throughout the story “Market Scene,” we know something melancholy is up. However, when the story concludes with the dropping dead of the said Sibora, the effect sought was not, at least for this reader, the effect achieved. In any case, the device is psychologically dishonest, for Mami-Joe, the narrator, knows what happened all along. Why keep the reader in the dark?1»

Notre opinion n’est pas, face à la situation, la même. Le rire de Sibora démontre au contraire qu’on peut presque s’attendre à une telle réaction. La narratrice nous informe, en page 35, que «Sibora suddenly felt the urge to talk about herself, to make us laugh. It was like that with Sidora» nous expliquant ainsi que cette dernière possède un tant soit peu d’humour et d’auto-dérision et que ses histoires sont racontées pour dédramatiser une situation (même si elles partent d’un désir de confession). Sa dernière histoire pourtant prend une tournure plus importante, au comble du stress, pas d’argent, pas d’espoir, et un besoin de médicament, elle éclate de rire et ce dernier devient rapidement contagieux. Bref, au paroxysme d’une dépression, elle parvient tout de même à être auto-dérisoire en transformant sa réaction devant le médecin en utilisant un rythme comique de répétitions : de la simple insistance sur sa personne «I, Sibora» à des segments de phrase plus longs : «He was just looking at me […] I said, Doctor, you look at me like this, me Sibora», «I do not have any money oooooo […] a not get me money oooooooo…» tout en décrivant l’air aberré du médecin : «The poor man just sat there» (p.36) et pourtant elle en meurt. Sa réaction peut cependant être prophétisée par des commerçantes des alentours «I will be suprised if one day you don’t die laughing» (p.37) signifiant ainsi qu’à la pointe de ses problèmes, la mort, elle en rirait et réciproquement, c’est ce rire qui causerait la mort (quiproquo rendu par le terme flou de «you don’t die laughing» qui permet les deux possibilités). Sibora n’a cependant plus le choix à la fin d’en mourir puisque son malheur à atteint son paroxysme et qu’il n’est plus vraiment possible d’en rire bien que les autres femmes peuvent encore se soulager de la mort par le rire à l’exception de Mami Joe qui hurlera puisqu’elle ne peut pas composer avec ce stress supplémentaire.

Le deuxième extrait, tiré de la nouvelle Slow Poison, se veut une interrogation sur la fonction du rire lors de ces moments là. Lorsqu’en page 145, la sœur plaisante légèrement sur la peine de Manoji, cette dernière se demande : «Sister, you know I lost the desire to laugh. Why are you making me laugh?» Sans jamais préciser autrement que par cette interrogation qu’elle est un peu en train de rire, Manoji nous demande pourquoi il y a ce désir de faire rire de sa part. Leftcourt et Thomas commentent dans leur introduction :

«Throughout history, a sense of humor has most often been described as a valuable personal asset with ramifications for health and well being. […] quotations from physicians and philosophers throughout several centuries were presented as testimonials to the value of humor for health. […] In some programs, nurses have even become actively involved in the delivery of humor […]2»

Il pourrait donc s’agit purement d’une tradition de la part de la sœur qui croirait aux vertus de la gélothérapie (utilisation thérapeutique de l’humour). Cette explication reste cependant insuffisante dans un contexte littéraire. Le rire produit est ici directement associé aux pleurs d’une « little girl who’s getting married», bref, alors qu’on devrait s’attendre à ce que la fille montre des signes de joie, Manoji renverse aussi ses propres attentes un riant un petit peu de la blague. Il s’effectue alors un renversement intéressant dans deux contextes de stress intense : le mariage et la mort mis côte à côte. Les deux permettent de diminuer le stress : les pleurs de la futur mariée vise à évacuer les émotions, penser à autre chose tandis que le rire de Manoji était censé faire la même chose. C’est un peu ce qui se passera lorsqu’elle posera une question à la sœur, changeant ainsi de sujet.

Dans le roman Little Bee, deux moments particuliers de stress (ce ne sont pas les seuls) sont aussi vécus en riant. Les deux observés ici surviennent peu après la libération des quatre femmes. Le premier survient alors que Little Bee observe la barrière qui les retenait prisonnières et se met à rire (p.51). Elle partage alors sa pensée avec Yevette qui va se mettre à rire aussi et à embellir l’histoire et les deux continuent de rire. Pourquoi nous n’associons pas ce rire avec un simple rire de celui d’après une plaisanterie, car le passage reste comique? Tout simplement parce que c’est un rire qui accompagne le stress, les deux autres filles ne semblent pas être en train de les suivre dans leur emportement et celle avec les documents brisent même la discussion : «I was laughing, but then the girl with the documents spoke.» (p.52) Little Bee utilise le passé et le fait cesser au moment où la fille parle. Un rire ordinaire ou une euphorie aurait laissé place à une certaine progression lors du retour au sérieux, mais les paroles marquent une rupture profonde «I was laughing, but then the girl […] spoke». Ce passage permet de croire que le rire est une méchanisme d’échappatoire à la situation, une manière d’échapper au stress en évitant d’aborder le sujet. Le second extrait de Little Bee survient juste après et confirme un peu notre analyse du passage précédent. Après une plaisanterie de Yevette «Some people, yu give em de inch, dey want de whole mile» (p.53), elle se met à rire, mais «her eyes looked desperate.» Bref, encore une fois, Yevette tente d’éviter le sujet, mais son rire ne convainc pas (il ne tient pas dans ses paroles suivantes) et son visage ne parvient pas à suivre ce qui trahira son sentiment d’impatience suivant.

Le rire dans ces extraits permettent donc à leur détentrice de pouvoir affronter le stress qui les entours, souvent faisant partie intégrante de leur personne, elles l’utilisent afin de pouvoir détourner l’attention d’une épreuve ou de l’accompagner en l’allégeant. Le retour à la réalité si elles décrochent de cette émotion, pourra cependant être brutal, voir mortel.

Le dernier type de rire sera présenté comme une réaction directe à une épreuve, plutôt qu’un accompagnement ou une tentative d’évitement d’affronter cette dernière.
Dans Little Bee, la protagoniste éponyme , après avoir été accueilli chez le fermier, se fait raconter par Yevette comme elle a réussi à faire sortir le groupe de prison. Cette dernière se met à pleurer et Little Bee aussi. S’en suit un procédé de rétroaction où plus elles pleurent, plus elle rient, et inversement jusqu’à ce que la fille au sari les interrompe. La rétroaction ainsi créée est une réponse directe aux stimulus qui continuent d’envoyer de l’information de plus en plus forte puisque les réponses sont aussi de plus en plus élevées. Little Bee semble se conformer ainsi à un type de personnalité qui peut supporter beaucoup mieux le stress en ayant un bon sens de l’humour qu’avec un mauvais qui pourrait lui faire perdre la prise avec le réel. «[T]he results support the suggestion that individuals with a good sense of humor more accurately and realistically appraise the stress in their lives than those with a poor sense of humor3.» Ainsi, l’humour et la capacité de rire de Little Bee est une stratégie d’adaptation qui lui permet de ne pas perdre les pédales. On pourrait l’opposer à la fille sans nom qui se parle toute seule.

Le second extrait est tiré de la fin de la nouvelle The Forest Will Claim You Too et pose la question de l’objectif du rire. Nous avons précédemment vu que le rire pouvait être une tentative d’échapper au stress, là, la question de l’échappatoire devra être évacué vu qu’on a affaire à un rire surnaturelle (celui d’une suicidée). Ce rire accompagne cependant les soldats qui s’enfuient de la forêt et il n’est pas faux de croire qu’ils fuient suite à la découverte du corps et de l’impossibilité d’affronter «such an abomination» (p. 57). La situation est donc renversée ici, c’est le rire qui produit le stress. Pour ajouter à la force du rire, on lui ajoute l’adjectif grating qui permet de voir beaucoup mieux un rire de dérision qu’un simple rire de vengeance.

«[L]’écriture ironique et parodique figure tout de même une  »alternative », à la fois revanche et processus de déconstruction. Le rire féministe, qui trouve dans la fiction des manières d’échapper un tant soit peu à l’oppression du réel, ou de lui répondre en différé, n’est donc pas désespéré. Il est la preuve que l’on peut continuer à vouloir affronter un système oppressif, même si souvent on ne peut qu’envisager le réel  »sans humour ». 4»

Le rire fait aussi résonance à l’étrange de la forêt. En effet, une sorte de zeugme se construit dans la dernière phrase : «accompanied by the eeriness of what lay cloaked in the tranquility of the forest and the grating laughter from the hollow cage of her emaciated body», si on essaie de retracer des correspondances, le rire remplace «the eeriness of what lay cloaked», la provenance du rire par «in the tranquility» et son corps émacié par la forêt (correspondance qui est secondé et clairement établi par le texte même). Bref, le rire est étrange et émane d’un secret et ce rire est probablement le meilleur écho de la phrase amplement repris par les commentateurs de l’œuvre : «We could not own or run the world, but we owned our laughter and no one could take that from us, unless… unless we let them.» (p.27) Le suicide serait, et nous lançons ici une réflexion glissante, une forme de (ré)appropriation du monde où, après des ravages, il est la seule forme de dissociation pour les futurs agresseurs.

Bref, le rire est aussi une stratégie de réappropriation d’une situation, que ce soit une épreuve avec laquelle on n’est pas à l’aise ou contre un ennemi dévastateur contre lequel on ne peut pas se battre à forces égales.

Nous avons ainsi pu voir plusieurs types de rire dans les récits analysés qui dépassent la fonction de la simple joie ou de l’hilarité. Dans un premier temps, nous avons remarqué que le rire pouvait être dominateur, foncièrement mauvais, ou encore établissait un rapport de pouvoir pour pouvoir assujettir l’autre à des standards auquel il ne pouvait pas prétendre à l’obtention. Puis, nous avons cherché un autre type de réactions, soit celui du rire qui permet d’affronter son stress (ou tout au moins le diminuer), de changer d’idée afin d’alléger la situation dans laquelle, ici, la femme est plongée. Enfin, nous aurons observé que le rire peut finalement être un bénéfice pour sa détentrice qui peut s’en servir comme remède immédiat afin d’échapper à un triste sort ou il peut se retourner contre l’oppresseur dans un souci de justice quasi-divine. C’est un peu sur cette sorte de rire que finissent deux des récits, Little Bee avec son hilarité générale devant les enfants qui s’amusent et sourient malgré la présence des soldats et The Forest avec le passage que nous avons analysé un peu plus haut. Ce ne sont pas des notes d’espoir pour le monde que les narrateurs nous offrent, mais un espoir que la personne qui l’emploit, elle, peut encore être sauvée.

Bibliographie

(2009) CLEAVE, Chris, Little Bee, Random House, coll. Anchor Canada, USA, 2012, 271 pages.

(1998) LEFTCOURT, Herbert M. & Stacy Thomas, «Humour and Stress revisited», pp.179-202, dans RUCH, Willibald, The Sense of Humour; Exploration of a Personnality Characteristic, Mouton de Gruyter, coll. Mouton select, Berlin, 2007, 498 pages.

MAKUCHI, Your Madness, not Mine; stories of Cameroon, Ohio University, coll. Africa n°70, Ohio, 1999, 150 pages.

MILLICENT H. Abel, «Humor, stress, and coping strategies», dans International Journal of Humor Research, vol.15, n°4, pp.365-381.

NESS, Robert, «Your Madness, Not Mine: Stories of Cameroon (review)» dans Africa Today, vol.47, n°3/4, Été/Automne 2000, pp.195-197.

SAUZON, Virginie, «Le rire comme enjeu féministe : une lecture de l’humour dans Les mouflettes d’Atropos de Chloé Delaume et Baise-moi de Virginie Despentes», dans Recherches féministes vol.25, n°2, 2012, pp.65-81.

Notes

1 NESS, Robert, Your Madness, Not Mine: Stories of Cameroon (review).

2 LEFTCOURT, Herbert M. & Stacy Thomas, «Humour and Stress revisited», p.179.

3 MILLICENT H. Abel, «Humor, stress, and coping strategies», p.377.

4 SAUZON, Virginie, «Le rire comme enjeu féministe : une lecture de l’humour dans Les mouflettes d’Atropos de Chloé Delaume et Baise-moi de Virginie Despentes», ¶ 30.

Ce billet est issu d’un travail présenté dans le cours ANG2404 Literature and Transnational Feminism donné par Andrea Beverley à l’Université de Montréal le 21 avril 2013.

Répartition hommes/femmes des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2015)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2014)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2015)
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De 1920 à 2015, 1031 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce second billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

La base de données que j’ai montée pour effectuer cette recherche est disponible pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez.

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1031 dhc remis, 925 ont été attribué à des hommes et 106 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 163 dhc ont été remis: 125 à des hommes, 38 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9 dhc de remis à des hommes par année et 1 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a diminué de 0,1%! Au cours des 10 dernières années, cela monte à 13,6 pour les hommes et 3,6 pour les femmes. Il s’agit là de 23,3% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a aussi diminué pour les femmes de 0,1%.

La médiane depuis 1920 est de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 12 pour les hommes et 3,5 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées par rapport à l’année dernière.

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observé l’année dernière. Nous n’en avons pas trouvé de nouveaux, mais mis à jour l’un d’entres-eux:

  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 24% (18 dhc remis à des femmes) [augmentation de 0,1% par rapport à l’année dernière]
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc.

Critiques intersectionnelles qui peuvent être observée:
Le sexe n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche. Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et une petite biographie des récipiendaires, seules une femme autochtone, une femme noire et une colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 6 personnes non-caucasiennes (sur 98 dhc) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, ce nombre nous paraît encore plus minuscule.

Conclusions:
Bref, avec moins du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant deux années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre. Malgré la publication du billet l’année dernière et mes tentatives de contacter l’UdeM à ce sujet sont restées lettre morte. Cette année, j’ai cependant eu l’occasion de partager mes résultats avec le comité permanent sur le statut de la femme de l’UdeM. Y aura-t-il enfin un changement en 2016?

Source:
Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM

Justice transformatrice (Dictionnaire personnel du féminisme)

La justice transformatrice est très similaire à la justice réparatrice, à la différence qu’elle porte son attention sur les survivantes et les agresseurs dans le cadre d’une transformation plus large (voir holistique) des comportements au sein de la société.

L’agresseur doit ainsi non seulement réparer ses torts, mais aussi reconnaître une gamme de comportements ayant pu mener au crime et tenter de les changer ainsi que de déceler ces comportements chez les autres et de les prévenir.


Voir aussi:
Justice réparatrice – Survivant·e – Victime

Lectures recommandées:
Commission du droit du Canada. De la justice réparatrice à la justice transformatrice.
Dennis Sullivan et Larry Tifft (éditeurs). Handbook of Restorative Justice.


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Justice réparatrice (Dictionnaire personnel du féminisme)

La justice réparatrice consiste à diriger l’attention sur les personnes survivantes d’une agression ou infraction dans une perspective de résolution des problèmes et à favoriser une réparation auprès de la victime plutôt que la pénalisation carcérale, pécuniaire ou la réhabilitation de l’agresseur sans nécessairement exclure ces conséquences du processus.

L’approche se concentre sur l’aide aux victimes en prenant notamment en compte l’aspect émotif du crime et offre l’opportunité aux agresseurs de tenter de réparer leurs torts et de prendre conscience de leurs actes, approche que la justice pénale n’aborde pas assez (ou pas du tout) selon les partisans de la justice réparatrice.

Le féminisme est lié à la justice réparatrice pour plusieurs raisons (pas toutes mentionnées ici):
– Une observation est souvent émise quant au fait que la justice pénale n’aide pas les victimes d’agressions sexuelles et que les procédures sont souvent trop lourdes à supporter et ajoutent au mal qui est fait à la personne ayant été agressée.
– Une autre observation est celle du désir de changement de mentalité de l’agresseur qui est porté par la justice réparatrice et veut faire prendre conscience à celui-ci de son comportement. La justice réparatrice tend ainsi à diminuer le nombre de récidives, bien que l’attention soit vraiment portée sur la réparation des torts.
– Le système de justice étant issu d’un système patriarcal peut tendre à reproduire des comportements problématiques et amène à des peines plus sévères ou défavorise les personnes issus de milieux non-privilégiés, ethniques ou non-normatifs (entre-autres). Par exemple, des approches intersectionnelles démontrent que les personnes noires ont des peines de prison plus élevées que les personnes blanches pour une même infraction.
– Une dernière observation est celle que les peines pénales peuvent être considérées comme trop lourdes pour les agresseurs et la victime peut hésiter à vouloir se servir du système judiciaire lorsqu’elle connaît personnellement son agresseur. Ces derniers peuvent aussi être amenés à se voir comme les victimes du système pénal et n’auront pas tendance à changer leurs comportements pouvant, quelquefois, entraîner la récidive.

Le concept est très similaire à celui de justice transformatrice et peut, parfois, être interchangeable avec lui. L’emploi du terme de « justice restauratrice » est fautif (c’est un anglicisme, de restorative justice).


Voir aussi:
Justice transformatrice – Survivant·e – Victime

Lectures recommandées:
Commission du droit du Canada. De la justice réparatrice à la justice transformatrice.
Dennis Sullivan et Larry Tifft (éditeurs). Handbook of Restorative Justice.


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