Critique du film La Bolduc (2018): Féministe ou branding féministe?

Je dois avouer ne jamais regarder de film dans un cinéma depuis plusieurs années. Les films ne m’intéressent généralement pas. Des exceptions ont été faites pour les films Star Wars (jusqu’au 7ème seulement) et pour Black Panther il y a deux semaines, mais aujourd’hui, le jour de sa sortie, je suis allé· voir La Bolduc, intrigué· par ce film qui tente, selon sa bande-annonce, de tracer des liens entre la chanteuse Mary Travers (interprétée brillamment par Debbie Lynch-White qui joue et chante magnifiquement bien) et Thérèse Casgrain (jouée par Mylène Mackay).

Je ne connais pas l’histoire de Mary Travers autrement qu’à travers une biographie pour la jeunesse que j’ai lu d’elle aux éditions de l’Isatis (j’en fait une mini-critique ici) qui elle aussi tente dans un chapitre, tant bien que mal, de tracer un lien entre le féminisme et Mary Travers à travers l’analyse d’un paragraphe d’une de ses chansons; analyse intéressante, mais une seule occurrence d’un thème féministe n’est pas suffisante pour extrapoler un féminisme sur l’ensemble de son œuvre. Ce n’est cependant pas pour dire que le parcours de Travers fut exempté d’obstacles dressés par la société patriarcale, bien au contraire, et cela, le film et le livre les soulignent à de nombreuses reprises. Il est à noter que je ne désignerais pas Mary Travers sous le nom de la Bolduc: non seulement elle ne s’en accommodait pas, mais en plus, c’est le nom de son mari, on l’appelait Madame Édouard Bolduc, surnom qui survit malheureusement encore aujourd’hui.

Mary Travers accusait certainement beaucoup de la mentalité conservatrice de l’époque et on l’observe dans ses réflexions sur le fait de devenir une chanteuse dans l’espace publique et que le fait que gagner plus d’argent que son mari est certainement facilitée par le fait qu’il est malade et incapable de subvenir aux besoins de sa famille. Elle doit toutefois souffrir des conséquences de ce (non-)choix (le regard et la violence de son mari qui, lui, ne le supporte pas et se réfugie dans l’alcool). Le film, seulement au début toutefois, insiste aussi beaucoup sur la violence du clergé à travers deux scènes : l’une où le prêtre sermonne la chanteuse de jouer au lieu de s’occuper de ses enfants, juste avant de se faire offrir une partie des recettes de la soirée; l’autre lors d’une soirée dansante où un jeune vicaire ouvre la soirée avec un discours sur l’importance d’avoir le plus d’enfants possible pour aussi longtemps que les femmes seront capables d’en enfanter.

Passé outre le clergé, le drame patriarcal se situe surtout au sein de la famille avec le mari, qui partenaire musical de Mary Travers au début, devient peu à peu celui qui décide et contrôle ce qu’elle, et ses enfants, doivent faire; sans grand succès souvent, mais jamais sans conséquences. Une des scènes montre la chanteuse, d’abord obligée de passer par son mari afin de récolter les recettes de ses records (et se dernier se servir allégrement dans celles-ci pour la boisson), ruser en lui faisant signer un contrat lui autorisant à gérer elle-même ses revenus de ventes, ruse qu’il découvrira plus tard et ne digérera pas. C’est plusieurs scènes comme ça, parsemées à travers le film, qui veulent dénoncer la condition des femmes et réussissent plutôt bien à montrer comment l’absence d’autonomie se manifeste dans le quotidien des femmes.

Il y a aussi ces trois scènes avec Mary Travers et Thérèse Casgrain pour le moins étranges. Évidemment, jamais elles ne se croisent, ni ne se voient. La première scène, elle manque de peu Casgrain qui venait distribuer des dépliants pour une réunion à une amie de Travers. Dans la deuxième scène, la fille (Denise Bolduc) de Mary Travers assiste à une réunion de suffragette (tenue par Casgrain) juste avant que sa mère ne vienne la sortir de là horrifiée à l’idée qu’elle ait compris les propos de l’oratrice. Dans la dernière, la chanteuse, très proche de mourir, voit à travers une vitre les suffragettes manifester leur victoire de l’obtention du droit de vote au Québec (avec en tête toujours Thérèse Casgrain). Une autre scène doit aussi être nommée: celle où Denise Bolduc sort d’un studio d’enregistrement et croise Thérèse Casgrain (qui était bien connue pour souvent prendre le micro en faveur des droits des femmes et qui aura même eu une émission radio intitulée «Féminia»!) qui tient à lui faire le message que sa mère en fait autant qu’elle, à sa manière, pour les droits des femmes et qu’elle l’admire immensément (paroles que sa fille répétera à sa mère incrédule, on la comprend, un peu avant sa mort). Je regrette de ne pas me souvenir des mots exacts, mais ces mots semblaient aussi forcés que les autres scènes. On aura voulu plaquer un message explicitement féministe au film qui arrivait très bien autrement à dénoncer les conditions des femmes et ça tombe un peu à plat (N’empêche, ça me fait regretter qu’il n’existe pas un super film sur le droit de vote des femmes au Québec avec un all-star cast de féministes dans les rôles de Casgrain, Circé-Côté, Idola Saint-Jean, etc. puis une suite au film avec Mary Two-Axe Earley, mais on rêve là…).

Une note importante sur une des techniques employée par le film pour faire ressortir ses idées comme ses tragédies, c’est de toujours fonctionner par un contraste accentué. Les parties dramatiques du film sont toujours précédées de scènes humoristiques ou joyeuses pour que l’effet soit encore plus prenant (une fête de Noël, une victoire des suffragettes, un show, un nouvel emploi, etc.).

Le contraste aussi entre la mère Mary et la fille Denise (contraste générationnel) sert aussi à soulever les aspirations que l’on croit cachée dans la mère qui sert un discours moraliste et chrétien à sa fille chaque fois qu’elle aspire à mieux. Sa présence comme pianiste dans les enregistrements de disques de sa mère, son accompagnement dans l’écriture des chansons, ainsi que la poursuite de la carrière artistique de sa fille permet de vraiment la présenter dans la continuité de la chanteuse qui aurait prit une voix résolument plus engagée, féministe ou contemporaine malgré les obstacles qui se dressent toujours sur son chemin et permet de réfléchir plus profondément sur les choix pris par la mère.

Les discours féministes ou à teneur féministe sont évidemment toujours contrebalancé par une réalité patriarcale qui empêchent leur exécution, mais de moins en moins au fur et à mesure du film et c’est le contraire qui finit par se produire.

Finalement, les classes sociales sont aussi marquées fortement, au début du film par le choix d’époux, un notaire, d’une amie de Mary qui deviendra suffragette alors qu’elle-même vit dans la misère et les chemins différents qu’elles emprunteront, ainsi que leurs habits très contrastés. Plus tard, c’est Mary Travers qui incarne cet écart de richesse alors qu’elle voit son quartier sombrer dans la faillite à travers la vitrine d’une voiture alors qu’elle-même est parée de superbes habits de scène. Cette scène du vêtement se poursuit jusqu’au rangement de ses habits distingués alors qu’elle ressort sa robe de mariage qui reflétait sa condition beaucoup plus modeste.

Une deuxième technique employée par le film est évidemment celle du choix de chanson pour accompagner le film qui, fortement facilitée par l’aspect auto-biographique de l’écriture de celles-ci par la chanteuse, permettent d’accompagner le film et d’explorer la condition de travailleuse et de pauvreté dans laquelle la famille Travers-Bolduc évolue. Une des richesses du film est d’en avoir choisie plusieurs et de ne pas simplement en montrer des extraits, mais vraiment de les laisser jouer au complet.

Le visionnement de la Bolduc est intéressant : nous avons le droit à une forte critique de la pauvreté, du clergé (uniquement au début du film cependant) et du patriarcat à travers un jeu de contraste et d’un choix musical qui accompagne le film. Les scènes avec Thérèse Casgrain sont cependant surprenantes et, à part marquer le conservatisme concernant les droits des femmes à travers les idées de Mary Travers, ne servent en rien au film et manque définitivement des subtilités qui sont pourtant bien saupoudrées ailleurs. J’en viens personnellement à croire que c’était pour élargir le public cible du film malgré un échec probable à ce niveau : j’étais la personne la plus jeune, d’assez loin, dans l’amphithéâtre où jouait le film et la salle ne réagissait pas aux scènes explicitement féministes comme elle réagissait aux chansons et aux épreuves de Mary Travers. L’insistance du film à toujours nommer Thérèse Casgrain et son importance chaque fois qu’elle apparaissait, comme si on ne s’en souvenait pas!, était aussi pour le moins malaisante. C’est cependant probablement les seules miettes féministes de films historiques québécois qu’on aura pour plusieurs années encore. Nous devrons donc nous en contenter encore une fois.

The Suffering de Jacqueline Rayner

The Suffering, Jacqueline Rayner

(L’intégralité de l’intrigue est dévoilée)

Depuis quelque temps, on assiste à une augmentation de critiques sur Doctor Who qui en dénonce le sexisme: très brièvement l’émission a un homme comme personnage principal qui s’entoure de compagnes (plus rarement des hommes) sur lesquelles il a une supériorité certaine (âge, autorité, expérience, intelligence, etc. Romana exceptée [de 1978 à 1981]); bref, d’importantes dynamiques de pouvoir sont en jeu sans qu’elles ne soient jamais adressées dans l’émission. Ce n’est cependant pas que le contenu de l’émission qui est sexiste, une seule scénariste, Helen Raynor, a écrit pour la nouvelle série et pas une depuis 2008 bien que la neuvième saison devrait enfin voir une nouvelle scénariste (une, pas plus).

On pourrait s’attendre à un peu plus d’écrivaines dans les audio produits par la compagnie Big Finish Productions, mais dans la série mensuelle, sur plus de 200 titres enregistrés, on ne compte que quatre femmes (Jacqueline Rayner, Emma Beeby, Catherine Harvey et Una McCormack) et dans la série qui nous intéresse, on ne compte qu’une femme, Jacqueline Rayner, sur 80 titres. On argumentera que la directrice de la majorité des titres de la série est Lisa Bowerman, mais nous nous imaginons quand même mal que sur près de 30 scénaristes, la compagnie n’ait trouvé qu’une seule femme pour écrire.

Présentation de la série et de l’audio
Un mot sur la série, The Companion Chronicles. Il s’agit d’épisodes audio lu à deux voix, l’une narrée par une compagne (ou un compagnon) du Docteur, l’autre par une autre personne. La proportion de voix féminines est donc largement supérieure à celles masculines. On s’étonne donc de la présence de seulement trois titres écrits par Jacqueline Rayner sur les 80 puisque c’est tout de même, en un sens, la parole féminine qui est mise de l’avant dans cette série: l’héroïne est la narratrice et le Docteur est, au mieux, une commodité narrative duquel on se sépare assez rapidement pour que l’héroïne ait sa propre aventure de son côté.

C’est évidemment le cas de The Suffering. Big Finish a beaucoup mis l’accent dans la promotion du DC sur le fait que c’était le premier de la série à faire 2 heures plutôt qu’une (donc 2 DCs) et à être narré par deux compagnons plutôt qu’un (Vicki et Steven). La période dans laquelle s’inscrit l’audio nous intéresse cependant beaucoup plus puisqu’on y raconte une partie du combat des suffragettes en Angleterre, en 1912 pour être plus précis. Le choix de Vicki (narrée par Maureen O’Brien) et Steven (Peter Purves) pour cet épisode est tout indiqué puisque les épisodes du premier Docteur sont généralement associés à une recherche historique plus poussée que les thèmes narratifs, ce qu’on retrouvera dans l’épisode audio. Le film Suffragette sortant bientôt, il était nécessaire pour nous de voir une autre vision de cet événement historique par la fiction.

Pour résumer brièvement, The Suffering est un récit à deux voix, dans la première heure celle de Steven, dans la seconde celle de Vicki, de l’arrivée des trois personnages en Angleterre et de la découverte d’un crâne mystérieux qui fait entendre des hallucinations aux deux compagnons. Dans le premier DC, Steven et le Docteur vivent des aventures plutôt amusantes et rocambolesques à Piltdown et Londres qui vont d’un cambriolage d’une maison de campagne à la tentative de vol d’un crâne dans le British Museum pendant que Vicki reste à la maison d’une connaissance dont la fille est suffragette. Cette commodité narrative pour faire entendre la voix de Steven durant toute la première partie est justifiée par le fait que Vicki s’est évanouie… Outre ce lieu trop commun, le deuxième DC nous offre enfin le récit de Vicki qui, lui, s’attache à raconter les raisons derrières la volonté d’obtenir le droit de vote des femmes, narre un épisode de cassage de vitre par les suffragettes, mais révèle aussi l’histoire d’une extraterrestre dont la planète était dominée par les hommes et qu’une révolte des femmes eût bon d’y mettre fin. L’entité ne s’arrête cependant pas à son combat en rétablissant une égalité morale entre les sexes, son projet est plutôt l’extermination de tous les mâles sur la planète outre ceux qu’on garde pour la reproduction avant la possibilité de trouver un moyen de se reproduire sans eux.

Un mot sur la première partie
Elle est intéressante et comique à souhait, mais on voit trop les ficelles narratives. On débute avec les deux protagonistes qui se disputent amicalement pour prendre la parole, élément important puisque c’est la parole qui permet de raconter le récit. Ce procédé aurait été intéressant s’il n’avait pas déjà été utilisé, trop souvent, dans la série d’audio. On arrive tout de même à glisser un petit commentaire méta-narratif, « Are you going to talk like you are a character in a novel », dans une discussion sur comment raconter un récit. L’intérêt pour le mouvement des suffragettes n’est cependant encore pas là. On présente simplement la fille, Constance, d’un personnage qu’illes rencontrent au début de l’histoire comme étant une suffragette très impliquée dans le mouvement et le seul argument est perdue par Constance qui à la démonstration qu’elle ne devrait pas être la garde-malade de service parce qu’elle est une femme, le Docteur répond qu’elle doit tout de même se soucier, «care», des autres en tant qu’être humain. On ne comprends l’argument que pour des raisons narratives: le Docteur et Steven ne peuvent pas rester auprès de Vicki puisqu’ils doivent retrouver le crâne et on en vient à craindre fort pour le féminisme dans cet épisode audio. Une dernière remarque cependant sur ce qui semble être une blague sexiste dans l’épisode: peu après avoir découvert le crâne, Steven se met à hurler en entendant des voix, Vicki le taquine en lui disant qu’il crie comme une fille « Yelling like a girl ». Nous ne tenterons pas de justifier la blague, mais plutôt de faire remarquer qu’elle se joue en fait sur un deuxième niveau. En effet, le cri de Steven n’était pas son cri, mais celui de l’extraterrestre donc d’une véritable femme. Cela est doublement vrai en ce sens que l’extraterrestre emprunte la voix de Vicki pour s’exprimer (ce n’est pas simplement une contrainte d’actrices, l’utilisation de la même voix est justifiée dans la narration).

Vote for women!
Nous sommes cependant plus agréablement surpris par la seconde partie qui est vraiment le cœur de l’histoire. Elle s’ouvre sur le désir de Vicki d’aller rejoindre ses amis au musée suite à la réception d’un télégramme du Steven. Constance n’est pas de cet avis et tente plutôt de convaincre Vicki d’aller rejoindre un grand rassemblement de suffragettes cette journée là. Née au XXVe siècle, Vicki tente de se faire expliquer le combat pour le droit de vote des femmes par sa nouvelle alliée et de comprendre les raisons derrière le refus des hommes pour le donner aux femmes. Constance lui cite un nombre assez important de raisons toutes aussi amusantes, à notre époque, et qui sont évidemment illogiques pour certaines comme l’argument qui fait valoir que les femmes ne seraient pas assez éduquées pour voter, mais un autre qui mentionne que si elles pouvaient voter, elles demanderaient à avoir droit à une éducation. Les autres arguments sont aussi navrants : elles sont faibles d’esprit, c’est contre leur nature, les femmes ne sont contentes qui si commandées par les hommes, elles ont de plus petits cerveaux, elles n’ont pas le courage pour la guerre, le pays se ferait donc envahir, etc. La réponse de Vicki est simplement : « Surely not all men believe that, it’s rubbish ».

Une première scène marquante est celle des vitres cassées par les suffragettes qui lancent des pierres. Comme l’explique Constance, un des objectifs du mouvement est d’attirer l’attention sur la brutalité des hommes envers les femmes. Pour ce faire, des actes de vandalisme sont commis et les policiers et marchands brutalisent les femmes ce qui a pour but d’indigner et de rallier les femmes à la cause. Cette tactique a cependant pour effet que des femmes doivent se faire brutaliser et aller en prison « pour la cause » ce dont plusieurs n’hésitent pas à proclamer haut et fort, mais ne va pas de soi pour d’autres comme Vicki qui, interceptée par un policier, tente de coopérer sans réussir. Suite à la découverte de roches dans sa veste, le policier prend plaisir à l’arrêter de force en la serrant plus fort encore lorsqu’elle demande de ne pas lui faire mal. C’est à ce moment qu’elle réalise que

« It wasn’t enough that the men of this time had power over women in politcal and legal ways. It seems that they felt the need to exercice physical power over them too. »

Vicki aura aussi plus tard une belle réflexion sur le fait qu’on dénonce les émeutes des femmes, mais pas la violence policière qui les cause.

Après s’être enfuie de la police, elle finit par retrouver le Docteur et Steven au musée et le Docteur lui conseille de ne pas les accompagner puisque le crâne a des pouvoirs télépathiques et peut contrôler les femmes. Ce à quoi Vicki rétorque : « If it wants to kill all men, it might be safer for you to stay away too. But I don’t expect you are going to so I won’t either. »

Apocalypse au féminin
Les trois personnages finissent par retrouver le crâne qui a pris possession du corps de Constance. L’extraterrestre entame alors un long monologue sur le pourquoi de sa présence sur Terre et des rapports sociaux de sexe sur sa planète. Ce moment, la plus longue scène de l’audio, est excessivement intéressant à plusieurs niveaux : nous avons l’occasion d’entendre parler d’une autre société où les hommes dominent sur les femmes et où les mâles de l’espèce peuvent communiquer télépathiquement avec les autres « Communion made them strong », mais où les femmes ne peuvent pas ce qui poussent les hommes à considérer comme inférieur l’autre sexe. Les femmes étaient réduites à l’esclavage et des sévices multiples. La narratrice raconte alors une expérience plus personnelle où l’un des mots d’ordre donné aux femelles de l’espèce était de ne jamais lever la tête ce qu’elle faisait dès que les mâles avaient le dos tourné car, dans cette société, les femmes avaient un avantage sur les hommes : elles pouvaient garder des secrets. C’est grâce à cette discrétion que la narratrice découvre un moyen de faire communiquer les souffrances des femmes aux hommes en les joignant dans le réseau télépathique pensant pouvoir leur faire réaliser leurs erreurs. Cependant, la tentative échoue et plutôt que de ressentir de la culpabilité ou de l’empathie, les hommes expriment du dédain devant elles. Ils coupent le lien et torturent la narratrice en lui infligeant un réseau télépathique centré sur elle constitué de la souffrance de toutes les femmes.

Les mâles finissent par tuer la narratrice, mais, coup de théâtre, cela fait en sorte qu’elle contrôle maintenant le réseau télépathique des femmes et en profite pour commencer à tuer tous les hommes tout en gardant une certaine partie pour un besoin de reproduction en attendant le clonage. Ce motif, de garder une poignée de mâles en attendant de pouvoir se reproduire autrement, est très courant dans les récits apocalyptiques au féminin. Des Bergères de l’Apocalypse (de Françoise d’Eaubonne où les femmes découvrent très tôt l’ectogénèse et peuvent donc se débarrasser de tous les homes) à Chroniques du pays des Mères (Vonarburg) en passant par l’essai de Valérie Solanas, le SCUM Manifesto où le clonage est aussi abordé. Un autre audio de Doctor Who l’aborde aussi très très brièvement, il s’agit de Voyage to Venus où les mâles sont minuscules, regardés avec aucune estime et gardés uniquement pour des besoins reproductifs.

Malgré ses efforts d’asservissement des mâles, sa tête finit par être envoyée dans l’espace par, la fin de l’audio nous l’apprends, des femmes et non des hommes comme elle le croyait. Comme le souligne Steven, la libération des femmes de sa planète ne passait pas nécessairement par l’extermination des hommes, mais par l’expulsion des pouvoirs qui contrôlent et asservissent, c’est-à-dire l’extraterrestre qui contrôlait les femmes à exécuter sa volonté. Nous avons donc l’illustration d’un monde qui tente de s’affranchir de l’esclavage en rejoignant la société des hommes, constatant son échec, on renverse les dynamiques de pouvoir en rendant les femmes maîtresses et les hommes esclaves. Échec de nouveau puisque les femmes se rendent compte que ce n’est pas une question de faire triompher un sexe ou l’autre, mais de faire triompher des valeurs. En effet, c’est le secret, valeur attribuée aux femmes de l’audio, qui permet à la narratrice de s’évader de l’oppression, mais aussi d’y faire face en créant un premier réseau pour faire réaliser la condition commune. Suite au double échec, c’est en secret que l’espèce réussit de nouveau à de débarrasser de sa dictature en ne partageant pas ses plans. La narratrice conclût en mentionnant que « My work was not finish. Not work, pleasure. I had to rebuilt the planet. […] We might have won, but in the end I lost » [je souligne]. Bref, on souligne bien que les désirs d’une entité sont capables d’opprimer des individus si cette entité n’est pas capable d’écouter son entourage. Le passage du pluriel «we» au singulier «I» démontre bien que le désir d’ouvrage individuel «my work» «I had to rebuilt» n’étant pas celui de la collectivité.

L’expérience et le témoignage
Je rebondis sur cette importance de l’écoute des autres. Dans les théories du Black Feminism, une d’entre-elle est particulièrement intéressante pour notre analyse, il s’agit du principe de l’expérience. Pour résumer rapidement, l’expérience d’une personne ou d’un groupe est ainsi importante qu’elle se distingue du concept ou du savoir dit «neutre» alors qu’il ne l’est pas et permet une prise de parole située à partir de son expérience. Il ne s’agit pas de dire que l’individu a toujours raison, mais que les concepts et idées effectuent une généralisation qui peut être oppressante pour des individus ou des groupes. Je citerai pour exemples les mêmes que ceux d’Hazel Carby dans son texte « Femme blanche écoute! » :

« Trois concepts centraux dans la théorie féministe deviennent problématiques lorsqu’ils sont appliqués aux vies des femmes noires :  » la famille  »,  » le patriarcat  » et  » la reproduction  ». Lorsque ces concepts sont utilisés, ils sont adaptés au contexte de l’histoirE des femmes blanches (le plus souvent bourgeoises). Or, ils deviennent contradictoires dès lors qu’ils sont appliqués aux vies et aux expériences des femmes noires. »

Ce concept d’expérience nous intéresse tout particulièrement puisque vers la fin de l’audio, lors d’un grand rassemblement des suffragettes, l’extraterrestre réussit à prendre contrôle des femmes présentes et à créer un lien télépathique entre elles ce qui les amènent à prendre conscience des expériences déplaisantes qu’elles ont subies les unes et les autres. Ce moment (plage 12 du deuxième DC), extrêmement difficile à écouter parce qu’il aborde des sujets assez graves et sont lus avec des voix relativement neutres (un violon accompagne les témoignages dans le but de rendre le tout plus touchant). C’est ce partage d’expériences qui permet à Steven de réaliser de ne pas se défendre contre les femmes qui l’agressent, mais c’est aussi en partageant son expérience que Vicki réussit à faire prendre conscience que l’extraterrestre est en situation d’oppresseur. Je copie ce passage d’Elsa Dorlin dans l’introduction (p.29) de l’anthologie Black Feminism Anthologie du féminisme africain-américain qui s’applique très bien à la situation, l’extraterrestre a

« […] été non seulement contraintes de repenser ce qui jusqu’ici semblait évident (ce « Nous » de « Nous, les femmes »), mais aussi, et plus fondamentalement, de se décentrer de leur position dominante, et partant de leur position de référence «neutre», en élucidant la position depuis laquelle elles ont pris ou prennent la parole, au nom de qui elles ont pris ou prennent la parole, comme les silences que leurs paroles ont recouverts. »

Ce sont donc les partages d’expériences et de témoignages qui permettent de prendre conscience d’une situation d’oppression dans l’audio et non pas un renversement de valeur ou des actions de vandalisme (ce désir que mentionne Constance à la fin d’arrêter de casser des vitres et de trouver d’autres moyens de lutter pour la cause des femmes en dit long à ce chapitre).

En ce sens, il fut intéressant d’entendre le récit de la jeunesse de Vicki, de ce qu’elle a perdu et de ses attentes en la compagnie du Docteur et de Steven.

Quelques notes supplémentaires
Quelques symboles des suffragettes sont présents dans l’audio. On décrit relativement bien leurs habits au début du second DC, on mentionne les pierres et les vitres cassées, on entend aussi une chanson lors d’un rassemblement, mais la qualité est tellement faible (cela nous étonne pour une compagnie qui produit généralement des enregistrements sonores de qualité) qu’on est incapable d’entendre ce qui est chanté, on dirait même des voix synthétisées. Finalement, on fait une brève allusion aux parapluies qui permettent aux femmes de se défendre.

Nous avons aussi crû voir une allusion à une création radiophonique de Delia Derbyshire. En effet, au début de la seconde partie, Vicki rêve qu’elle tombe et mentionne « I was falling » à deux reprises, le tout accompagné d’une musique assez étrange. Il se peut que ce soit une allusion à la pièce « Falling » de la série The Dreams où les mêmes mots sont prononcés dans des contextes assez similaires. Cet intertexte n’est pas négligeable puisque c’est Derbyshire qui a créé la musique thème de Doctor Who.

Finir sur une mauvaise note
La fin de l’épisode est assez déplaisante. Alors qu’on assiste à une discussion privée entre Vicki et Steven, les deux parlent de partage d’expérience et tente de deviner ce que l’autre pense. Au tour de Vicki, elle mentionne qu’elle s’imagine que Steven voudra arriver sur une planète calme et tranquille ce à quoi Steven répond que c’est exact, mais qu’il ne veut pas y voir de « bossy women ». Non content d’en finir là, la narration continue et après le tour de Steven, Vicki lui répond qu’elle aimerait surtout pouvoir faire une coupe de cheveux à Steven (une allusion à l’épisode Galaxy 4). Steven conclût l’épisode avec une mention qu’il a déjà dit qu’il ne voulait pas de « bossy women ». Cette fin nous a vraiment laissé un goût amer surtout pour un épisode qui s’attardait à montrer une lutte des femmes. La normalité a un étrange goût de sexisme surtout quand on finit un tel épisode en laissant le dernier mot à Steven.

Enfin, l’audio est assez fascinant, en plus de jeter un regard sur une partie du mouvement des suffragettes et explorer une société où une révolte des femmes a lieu, on réussit à proposer des solutions aux problèmes de l’oppression, c’est-à-dire le témoignage et le partage d’expérience. Les quelques blagues sexistes, la résolution du conflit par Steven (et non Vicki) en plus de laisser le dernier mot à ce dernier ne fait pas de The Suffering un audio nécessairement féministe. En effet, à part quelques réparties bien placées de la part de Vicki, Constance est montrée comme quelqu’un qui s’égare complètement dans ses convictions et qui est incapable de répondre à un argument (alors que c’est quand même elle qui représente la figure de la féministe). Peut-être est-ce une volonté de vraiment mettre de l’avant les expériences et témoignages que de ne jamais avancer d’arguments de la part des suffragettes (tandis qu’on mentionne ceux des hommes), mais nous restons quand même sur notre faim quant au traitement des enjeux féministes de l’audio.