Mini-critique: With Her in Ourland de Charlotte Perkins Gilman

Couverture du livre With Her in Ourland de Charlotte Perkins Gilman

Autant la présentation d’une société utopique féministe peut paraître un beau et excellent modèle pour l’humanité à atteindre et sa description émerveillant pour son lectorat, autant les moyens pour y parvenir ne sont malheureusement déroulés comme un tapis rouge devant nos pieds.

Après Herland, une utopie féministe où trois hommes découvrent cette société utopique et partagent leur impression sur cette dernière à travers « leur découverte » de la société, mais surtout à travers l’éducation que les femmes leur prodigent, Charlotte Perkins Gilman raconte la suite de cette utopie: le voyage de retour où Van le sociologue revient avec Ellador, une habitante de Herland et lui fait découvrir « son » monde, imparfait, en guerre perpétuelle (notamment avec la première guerre mondiale en court à l’époque), d’inégalités, de discriminations, de pauvreté, d’hypocrisie, etc. Passé le premier choc psychologique pour Ellador (choc qui pourrait ressembler à un choc post-traumatique, venant d’un monde utopique, notre monde est certainement reçu comme tel), elle finit par critiquer notre monde de la tête aux pieds, mais apporte aussi des pistes de solutions pour pouvoir atteindre un monde beaucoup plus utopique, ou à tout le moins égalitaire, et propose de partager ses notes afin qu’on en bénéficie tou·tes.

Le projet est définitivement hyper ambitieux, le prologue/essai de mon édition du livre qui explique le parcours de l’auteure, sa conception sociologique du monde, ses influences, etc. était vraiment bénéfique pour comprendre un peu le projet du livre. Comme le souligne toutefois la critique, ces idées peuvent parfois beaucoup refléter les préjugés de son temps (malgré de très nombreuses nuances, heureusement) comme celles de notions de races, de nations qui partagent les mêmes caractéristiques pour tou·tes ses citoyen·nes, la vue du sexe (l’acte) comme uniquement reproductrice (on semble ignorer encore la contraception) ou encore mettre beaucoup d’accent sur la maternité/parentalité comme solution aux problèmes du monde (bien que la notion de maternité de Herland reste très particulière au livre, relève d’une éducation collective et où le père est tout aussi présent que la mère que la simple maternité au sens où on l’entendrait aujourd’hui).

La suite à l’utopie féministe, j’ai encore beaucoup de mal à qualifier son hybridité (on quitte la forme de l’utopie féministe pour observer notre monde qui apparaît complètement dystopique aux yeux d’Ellador), est aussi définitivement unique et révolutionnaire à sa manière; puisant énormément dans le féminisme culturel (un féministe plutôt essentialiste qui à cette particularité que l’essence féminine (maternité, care, etc.) serait meilleure et plus bénéfique pour l’humanité que l’essence masculine [la définition que je donnerais du terme pour l’auteure; c’est un peu plus complexe que ça]) pour élaborer sur plusieurs théories.
Notons notamment la théorie malthusienne de réduction des naissances, qui ne servent qu’à faire la guerre pour agrandir les territoires pour héberger plus de gens pour faire la guerre ce qui ne me faisait que penser à Louky Bersianik qui disait la même chose cinquante ans plus tard, et qui rejoint un peu l’idée de Françoise d’Eaubonne de grève des naissances par les femmes dans le Féminisme ou la Mort (aussi cinquante ans après With Her in Ourland). L’espèce d’écoféminisme, bien avant la lettre, de l’auteure ne s’arrête évidemment pas là, mais amène aussi une réflexion sur le gaspillage alimentaire et l’importance de la diversité d’une diète, mais aussi des critiques de la déforestation et du pillage des terres.

Je pourrais continuer très longtemps à parler des points et solutions que l’auteure, à travers Ellador, soulève: elle parle de l’importance de la démocratie et de l’implication citoyenne, de la perversion des théories du marché qui s’«autorégulerait» tout seul, de l’importance du gouvernement dans la mise en place d’infrastructure et d’organisation sociale, de socialisme évidemment, des droits des femmes, du gaspillage alimentaire, mais aussi du gaspillage financier (dans l’idée de profit indécent, mais aussi dans celui du vêtement), de l’importance encore et encore et encore de l’éducation de toute sorte, mais aussi d’une éducation citoyenne autant pour les enfants que les migrants, etc. With Her in Ourland est définitivement un roman/essai qui aimerait tout aborder, un de ces essais que j’aime appeler «total» puisqu’ils touchent à tout et articulent tout ensemble. L’auteure connaît aussi ses limites, il est impossible de dénoncer les travers de notre société et de tous les corriger dans un seul livre et elle nous remet en mains quelques pistes (l’éducation, encore et toujours) et espoirs (selon la protagoniste, nous pourrions régler la majorité des problèmes dans une très grand partie en trois générations), mais aussi l’impérative nécessité des réformes avec un avertissement retentit: la protagoniste ne peut tout simplement pas concevoir d’enfanter dans « notre » monde (et l’enfantement dans la société d’Herland est LA chose à laquelle toutes les citoyennes aspirent et passent à travers).

Les idées et propositions de l’auteure sont définitivement fascinantes et si certains progrès technologiques (contraception, Internet, etc.) existent aujourd’hui et pourraient remettre en question certains pistes de solutions ou fondement de l’essai, d’autres sont certainement toujours d’actualité et le roman reflète cette importance et cette histoire de la pensée et des solutions à apporter qui résonne encore aujourd’hui.

Ce livre est aussi une illustration majeure de l’effacement de l’apport des femmes dans la théorie enseignée dans les universités (on vise tout particulièrement la sociologie ici). Charlotte Perkins Gilman, avec ce livre, ainsi que le restant de son oeuvre, mérite définitivement sa place comme mère de la sociologie avec d’autres comme Flora Tristan et Jane Addams et son influence, encore ressenti aujourd’hui, devrait définitivement (re)trouver sa place dans les cursus universitaires.

Mini-critique: Herland de Charlotte Perkins Gilman

Herland est une utopie féministe dans le premier sens du terme: il s’agit d’un non-lieu, d’un lieu qui n’existe et n’existera pas, peuplé de femmes dont la constitution physique et psychologique tient d’une illusion et non d’une réalité à venir. C’est un rêve à atteindre, un lieu qui ne peut qu’inspirer le reste du monde comme il inspire, au final, les trois hommes qui le découvre. En ce sens, Herland tient beaucoup plus des utopies comme celles de Thomas More que des récits de SFF (d’Eaubonne, Tiptree, Vonarburg, Bersianik, etc.) dans lequels les femmes prennent le pouvoir ou sont les seules survivantes sur Terre.

C’est un magnifique récit présentant une société parfaite de femmes et on ne peut que déplorer l’état du notre monde et son manque de volonté pour s’améliorer. La critique du monde patriarcal n’est toutefois pas faite en relation avec la perfection de Herland, mais bien sur ses propres bases: ses oppressions qui sont perpétuées en toute connaissance de causes (violence, guerre, préjugés, etc.) et non celles pour lesquelles des efforts sont fait, mais restent insuffisants faute de moyens ou de volonté (faim dans le monde, maladies, etc.). C’est ce qui fait de cette utopie une critique excessivement bien aiguisée et ciblée du patriarcat et du monde dans lequel on vit et qui rend ce récit assez intemporel.

Il y aurait vraiment long à dire sur ce récit (je me suis toujours promis que si je faisais un doctorat, ce serait sur les utopies et eutopies féministes), notamment comment s’articule les différentes critiques, mais aussi les moyens proposés pour améliorer notre société.

Certains thèmes sont certainement partagés par d’autres: on voit pointer quelques considérations écoféministes, un respect certain de la nature et de l’agriculture, une spiritualité matriarcale entourée d’une imaginaire de non-violence prônant l’égalité sans divinité qui intervient auprès des mortelles, mais qui valorise plutôt l’action des individus qui la compose; aussi, une certaine priorisation de la collectivité sans négliger la liberté individuelle. D’autres thèmes sont moins courants et rappellent plus certaines considérations d’essayistes, notamment tout ce qui à trait à l’éducation: de très longs passages proposent des modes d’instruction, pas si utopique que ça, pour les enfants, qui allient jeux, développement et apprentissage au grès de l’enfant et de ses intérêts.

Un autre thème exploré par Herland est une conception de la Maternité (avec un M majuscule) différente de la maternité (patriarcale) où ce n’est pas le but d’avoir un enfant et de l’élever soi-même qui est important (la plupart des mères n’élèvent et n’instruisent d’ailleurs pas leur propre enfant dans cette société, cela est réservé à des éducatrices qui sont plus « capable » que la « mère » de faire ressortir le meilleur chez l’enfant), mais plutôt une considération de la génération suivante comme un bien précieux et de tout faire pour que son développement se fasse dans les meilleures des conditions (qu’elles soient environnementales ou éducatives). Ce souci s’exprime notamment par un intérêt moins marqué pour le passé et l’histoire qu’à préparer un futur pour les prochaines générations (un trait certainement absent de la société au sein duquel j’évolue).

C’est certainement une utopie qui donne à réfléchir longuement et sur soi-même, et sur la société. Je n’ai certainement pas fini d’y voir une excellente critique du patriarcat tout en proposant des solutions pratiques et accessibles. Plusieurs idées comme celle de la maternité (et la paternité) ne sont pas rejetées complètement, mais réinventées et repensées d’une manière beaucoup plus holistique et inspirante. L’amour aussi est exploré de manière très intéressante comme un lien affectif et intellectuel excessivement profond unissant des êtres en excluant les concepts de possession ou de besoin de prouver à l’aide de cadeaux ou de marques d’affections physique [sans les exclure totalement au besoin, Ellador est une femme utopique (encore une fois: non-lieu, elle n’existe pas réellement) qui demande simplement du temps pour s’habituer aux interactions physiques plus intimes (et pose certainement de belles bases de réflexions sur le consentement et les limites que son partenaire, bien que provenant du monde patriarcal très imparfait, est à même de comprendre et de respecter), je suis persuadé· que l’auteure ne rejette pas du tout les relations sexuelles ou le désir entre les deux partenaires].

Bref, bref, bref, certainement une utopie excessivement riche en thèmes et en réflexion. Le récit du protagoniste est certainement beaucoup plus porté sur l’action au début (cela me faisait pensait un peu aux récit d’archéo-fiction d’Abraham Merritt où des protagonistes découvrent des sociétés perdus, sans évidemment tous les stéréotypes, sauf ceux des « aventuriers », eux-mêmes qu’on retrouvait dans ses livres) et diminue petit à petit pour vraiment laissé place à la description et l’exploration de Herland et des fondements de la société.

Une magnifique lecture à la croisée entre la fiction et l’essai, la critique et l’optimisme d’un monde bien meilleur.

The Feminist Utopia Project (Collectif)

The Feminist Utopia Project

The Feminist Utopia Project; Fifty-Seven Visions of a Wildly Better Future est une anthologie de 57 nouvelles, entrevues et courts essais sur un monde meilleur, devenu égalitaire sans être pour autant devenir un lieu «post-féministe» puisque c’est le féminisme qui permet l’élaboration de cet endroit favorable. 57 courts textes qui touchent des sujets différents et variés incluant le handicap, le sport, le genre, la mode, le travail, la maternité, la justice, les prisons, etc. par des personnes qui œuvrent dans des domaines touchant à ces sujets.

Le fait que les éditrices aient décidé de rejoindre des journalistes, célébrités, chroniqueuses, blogueuses, activistes pour l’élaboration du collectif plutôt que des écrivaines (il y en a tout de même!) aurait pu être intéressant, comme pour l’excellent ouvrage Octavia’s Brood qui effectue une sélection similaire, mais les textes ne semblent pas avoir édités ou relus du tout, plusieurs textes se ressemblent terriblement et on fait difficilement face à des nouvelles très attrayantes ou même originales.

Les personnes amatrices de science-fiction et d’utopies pourraient aussi être déçues par les nouvelles, extrêmement courtes qui peuvent presque toutes être résumées en une même formule narrative:
Protagoniste dans un futur comparant son existence à notre époque pour une raison X (souvent dans un cadre de recherches), ne comprend pas comment notre époque pouvait être aussi anti-féministe, anti-trans, sexiste, misogyne, etc. Décrit la réalité de son époque et comment, sans être un monde nécessairement parfait, il n’y a plus de problème pour les femmes/personnes trans/personnes handicapées/etc.

Dès le début de l’ouvrage, on rencontre un exemple de cette formule avec deux textes presqu’identiques mis côte-à-côte « Dispatch from the post-rape future » et « Dispatch from a body perfect world ». Deux mondes post-discriminatoire où, dans l’un, la discrimination corporel et, dans l’autre, le viol n’existent plus. Cela ne fait pas de ces nouvelles des textes intéressants surtout lorsque la chute du premier est de mentionner que le mannequin que l’on suit dans la nouvelle (à travers de courts articles journalistiques) est dans la quarantaine.

Il ne s’agit cependant pas que de nouvelles fictives situées dans le futur, plusieurs sont plus personnelles « My Own Sound », se passent au présent « Reproductive Supporters ; Our bodies, Us », certaines sont des essais quasi-académique « Finding an Erotic Transcendance; Sex in a Feminist Utopia ». Ces essais détonnent fortement au sein des fictions présentes ou des entrevues qui mettent plus l’accent sur l’utopie possible que les utopies déjà testées. C’est le cas de l’essai très théorique de Madeleine Schwartz qui parle des bénéfices de l’obtention de plus de temps (et moins de travail). L’anthologie comprend aussi une douzaine d’entrevues entre les éditrices et des célébrités/personnalités féministes et plusieurs illustrations.

Le petit format du livre n’est cependant pas adapté aux dessins qui sont souvent beaucoup trop réduits. En plus de la maigreur du format, les marges de plus d’1cm de chaque côté n’aident vraiment pas à mettre l’image en valeur. On aurait aimé voir disparaître les numéros de page et les indications concernant l’œuvre afin que l’illustration puisse prendre toute la page et perdre un peu moins de ses détails. L’œuvre « Renouncing Reality » perd, à cause de ces contraintes, presque tout son charme et ses détails. Chapeau cependant à « What will children play with in Utopia » qui réussit à intégrer le paratexte au sein de l’image.

La quatrième de couverture qui promet une « groundbreaking collection, cutting-edge voices » est donc plus vendeuse que réelle, les techniques narratives sont les mêmes, les sujets abordés l’ont déjà été dans d’autres romans, nouvelles, etc. avec beaucoup plus de style. La seule originalité de l’ouvrage est peut-être l’inclusion de quelques dessins, illustrations, images et bandes-dessinées, mais encore là, rien de révolutionnaire. Bref, on a plus affaire à une pâle imitation d’ouvrages comme Octavia’s Brood qu’un livre inusité avec des récits neufs. La collection s’adresse probablement donc plus à de nouvelles lectrices ou nouvellement initiées au féminisme (pour découvrir une panoplie de champs de réflexions différents) qu’à la lectrice de science-fiction ou la féministe académique. C’est pourtant le genre de livre qui pourrait être très intéressant à donner à l’étude dans des cours de secondaire: les nouvelles sont accessibles et abordent de manière assez détournée certains thèmes et sujets pour en rendre la lecture intéressante.

Avant d’aborder certains textes plus directement, un mot sur le type d’utopie qui est projetée dans ce collectif. Il ne s’agit pas tant d’utopie au sens de non-lieu, mais d’eutopie au sens de bon-lieu. En effet, ce sont toutes des utopies désirables et possibles pour les auteures des textes; il s’agit d’imaginer ce que le futur serait très concrètement (parfois trop), et quels seront les changements pour les femmes dans ces lieux futurs. Il ne s’agit pas non-plus de ne plus avoir de «struggle» comme le souligne Melissa Harris-Perry puisqu’un monde sans lutte est un monde inintéressant, elle fait d’ailleurs allusion au film Matrix à ce sujet.

Les textes notables
« My Own Sound » de Christine Sun Kim est le premier texte qui retient mon attention. Elle introduit à travers une (auto)fiction à la première personne le rejet du blâme du «handicap» sur le reste de la société, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de considérer la «personne handicapée» comme la personne avec un problème, mais plutôt la société comme «société handicapée» qui est incapable de s’ajuster aux personnes qui vivent en son sein. Elle y parle de comment elle peut obtenir une véritable disposition de son corps si le ton de sa voix (qu’elle ne peut entendre) n’est pas constamment policée, jugée et condamnée. Cette libération du corps permet aussi la libération de nouvelles formes d’expression qui ne sont probablement pas étrangères à son travail d’artiste.

« A List of Thirty-Three Beautiful Things to Wear on Your Breasts » de Sarah Matthes est une parodie des listicles interminables de site Internet comme Buzzfeed (on y fait d’ailleurs référence). Bien faite, bien écrite et très drôle, on est content qu’il n’y en ait qu’une dans le recueil.

« The New Word Order » d’Amy Jean Porter, œuvre composée d’illustrations de définitions, est la seule, étrangement, à adopter un nouveau langage où les connotations négatives sont supprimées des mots ou encore fortement transformées dans le futur. Par exemple, le mot «princesse» désignerait un niveau post-doctoral. Le seul reproche que l’on peut faire à ce petit dictionnaire de termes illustrés est qu’il aurait pu être beaucoup plus long.

« Justice » de Mariam Kaba est une de ces nouvelles réussies avec un beau style d’écriture. Une application remarquable du principe de justice transformatrice qu’elle vulgarise très bien au sein de sa fiction en même temps qu’une très bonne critique des prisons au sein d’une intrigue accrochante. On trouve cependant dommage que la formule de l’incompréhension d’une époque (ici d’une autre planète, c’est qui est déjà plus original) est reprise pour comparer les deux sociétés.

L’entrevue avec Lauren Chief Elf est très intéressante en ce sens qu’elle permet, à travers la notion d’utopie, de penser les changements dans les structures, mais aussi ce qui se transforme quand les gens ne changent pas. Elle imagine dans l’entrevue un système de justice réparatrice institutionnalisé et pense en détails les structures et institutions judiciaires futurs, réfléchit à leurs défauts, mais regarde aussi quels sont les avantages à garder des institutions présentes. Cela lui permet de penser un système qui met l’accent sur la personne victime d’une agression, et de centrer les institutions sur elles dans ces cas particuliers.

On appréciera finalement le dernier texte, une entrevue avec un groupe de musique de femmes d’une dizaine d’année, qui donne la parole aux enfants/ado sur le monde dans lequel elles grandissent et le monde qu’elles désirent voir. C’est une manière de voir l’utopie en développement et les nouveaux défis qui attendent la prochaine génération.