Les dessous du printemps étudiant de Gérard Beaudet

Les dessous du printemps étudiant Gérard Beaudet

21 mars 2015, manifestation contre l’austérité et les hydrocarbures. Une nouvelle grève ou du moins, tentative de grève est lancée. Nombreux ont été les éditorialistes et commentateurs de l’actualité à critiquer cette grève et à se moquer de la contestation des hydrocarbures au même titre que l’austérité ou l’éducation (un article vient tout juste de paraître établissant des rapports entre les deux). Pourtant, comme tente de le prouver Beaudet dans un ouvrage précédant cette grève, les deux ne sont pas tant incompatibles et peuvent même être pensés ensemble.

L’ouvrage de Beaudet est divisé en trois chapitres très distincts. Le premier pose un contexte historique qui explique l’échec de la Révolution tranquille et, dans une moindre mesure, celui du rapport Parent. Le deuxième traite des dérives de l’université aujourd’hui et de conséquences concrètes notamment à l’Université de Montréal (c’est là qu’il enseigne), il le conclut en appelant à des États généraux sur l’Éducation. Le dernier se concentre sur des questions d’urbanisme et de relations au territoire et en appel à l’élaboration d’une stratégie collective pour le développement du territoire afin d’éviter que des individus ne s’approprient pour eux seuls l’exploitation des ressources. L’auteur réussit admirablement à inscrire la continuité des deux derniers chapitres avec le premier, soit que les échecs des réformes et révolutions culturelles québécoises ont mené à une mainmise d’une poignée d’individu sur la direction que prend le Québec en matière d’éducation et de territoire. Cependant, il n’arrive pas à tracer un lien entre ces deux sujets ce qui donne un essai rassemblé autour des échecs de l’histoire expliqués dans le premier chapitre et non concentré sur les liens entre l’éducation et le territoire malgré quelques similitudes.

« Tout se passe comme si la portée collective du projet éducatif mis en œuvre dans le sillage du dépôt du rapport Parent, il y a maintenant cinquante ans, n’avait pas été assumée. Nous serions certes plus éduqués, mais pas nécessairement moins perméables aux idées reçues. » (p.29)

Dans la première partie, l’auteur développe l’hypothèse que l’aisance avec laquelle certains groupes d’individus (dont les Lucides) arrivent à imposer leur vision des choses et de la juste part découlerait de notre inaptitude à débattre d’enjeux collectivement. Après un rappel historique qui parle de l’emprise de l’Église catholique sur le système scolaire et de son opposition à une loi sur l’éducation obligatoire qui sera enfin détrônée en 1964 avec la création du ministère de l’Éducation. Cette mainmise de l’Église sur l’éducation aura pour effet, l’auteur nous le présente chiffres à l’appui, que les québécois·es épargnent, donnent moins pour l’éducation et accusent des taux de décrochage plus haut que les autres provinces canadiennes. L’éducation ne serait en fait pas un enjeu collectif puisque la population n’est pas capable de saisir celle-ci autrement que par un type de rapport clientéliste (aller voir le médecin, le notaire, etc.) qui justifierait la mentalité de l’utilisateur-payeur. Malgré un certain succès du rapport Parent que l’auteur cite à profusion, un constat d’échec des réformes éducatives collectives (et non individuelles) à apporter existe pour lui et des auteurs comme Guy Rocher, Fernand Dumont et Jacques Grand’Maison.

La deuxième partie se concentre sur le système éducatif présent et débute sur l’idée que l’université, aujourd’hui, suit un modèle d’entreprise ; en font foi l’ampleur et le poids de l’appareil administratif universitaire. Il donne l’exemple qu’il connaît bien de l’Université de Montréal en révélant plusieurs abus de cette administration et du principe de rentabilité de l’université qui va en grandissant. Ses exemples sont très concrets et bien qu’il ne dévoile rien de nouveau, Beaudet arrive à tracer un récit très convaincant de la vision entrepreneuriale de l’UdeM. De plus, on ne peut qu’apprécier que ses réflexions soient différentes de celles avancées par Michel Seymour dans Une idée de l’Université bien que la pensée amène à des conclusions similaires (notamment en ce qui à trait à la dérive immobilière qui gaspille l’argent public qui était destiné à l’éducation). Il conclut, après avoir ouvert la réflexion sur l’université en général, à la nécessité d’états généraux puisque la question du devenir des universités est primordiale d’autant plus que, pour l’auteur, la réflexion est laissée aux administrateurs faute de temps pour les chercheurs de s’en préoccuper.

La troisième et dernière partie se concentre sur les questions de territoire. Après un bref historique sur l’évolution des considérations de l’aménagement et de l’urbanisme au Québec (qu’il fait débuter en 1961), on constate une très lente évolution dans la province de ces questions. Par la suite, il met en parallèle le rapport Parent et La Haye notamment en ce qui a trait aux recommandations que l’État joue un rôle dans le devenir social et la démocratisation des conséquences de ces deux rapports. Il n’hésite pas cependant à montrer en quoi le rapport La Haye se distingue de son homologue non plus. Le rapport La Haye se rapproche de considérations beaucoup plus encadrante que concrète. Ainsi, « [d]e ce point de vue, le territoire a été réduit à une ressource à exploiter » (pp.110-111), une mentalité que les projets territoriaux suivants n’auront fait que poursuivre (Plan Nord, gaz de schiste, etc.). Il rappelle cependant que le développement urbain et architectural n’est pas absent du Québec en donnant notamment 11 exemples de projets d’intérêt à ses yeux, mais mentionne que ces projets restent « à la carte », bref plus d’une impulsion du moment que d’une vision globale et, là encore, les contre-exemples affluent de projets insensés (de l’échangeur Turcot aux arrondissements historiques du Mont-Royal à l’avenir géré à la pièce en passant par le mont Orford dont la naissance était justifiée par l’aménagement d’un espace libre d’exploitation pécuniaire). L’exploitation des ressources naturelles aussi est évoquée pour, encore une fois, déplorer le manque de contrôle et des conséquences environnementales.

Bref, Les dessous du printemps étudiant est un essai dans les règles de l’art, la réflexion est suivie, pertinente, appuyée d’exemples concrets et la part de vulgarisation dans la première partie nous permet de saisir un nouveau regard sur l’éducation et le développement du territoire. Il ne s’agit pas du premier ouvrage sur l’aménagement ou le territoire que j’ai l’occasion de lire, mais c’est bien le premier à lier ces questions avec autant de pertinence aux politiques gouvernementales et à montrer en quoi ces questions sont importantes pour les citoyens.
Les rares bémols que j’ai eu à la lecture de cet ouvrage sont les oppositions toujours un peu trop binaires entre la raison des intellectuel·les universitaires et la passion des dogmatiques et lucides qui critiquaient la grève étudiante et préconisent la mentalité de l’utilisateur-payeur. Bien que le renversement est intéressant (durant la #ggi, les passionné·es étaient les grévistes et les gens raisonnables, ou lucides, les journalistes et chroniqueur·es), il est une commodité que l’auteur utilise et on n’a pas vraiment le droit à une véritable critique des concepts de juste-part ou d’une hausse des frais de scolarité par exemple. Nous y joindrons aussi la critique du manque de lien entre l’éducation et le territoire qui s’avère finalement être deux sujets très différents dans l’ouvrage bien que l’identification de la source des problèmes dans les deux secteurs est sensiblement la même.
Cet essai reste incontournable pour quiconque veut être introduit aux questions qui se posent sur l’avenir de l’université ou encore à «l’héritage» de la Révolution tranquille.

Ce billet fait partie d’une série sur la #ggi.
Cliquez ici pour plus d’ouvrages et de critiques.

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