Les androgynes d’Andromède de Françoise d’Eaubonne; Lutte des sexes, apocalypse et écoféminisme

Ce billet de blog poursuit une réflexion laissée de côté dans mon mémoire par manque de place et d’intérêt vis-à-vis du sujet principal de ma thèse qui porte sur le roman les Bergères de l’apocalypse. Bien que je vulgariserai les notions pour la lecture du blog sans que vous ayez besoin de vous référer à mon mémoire, j’encourage fortement, si certaines réflexions vous intéressent, de le lire pour l’approfondissement des notions (découpages narratifs, jeu des référentiels géographiques, récit apocalyptique, écoféminisme, etc.) discutées ici.

Je travaillais, dans mon mémoire, sur la mise en place de l’intertexte et de la généricité dans le roman les Bergères de l’apocalypse de Françoise d’Eaubonne. Le texte, encore inédit, Les androgynes d’Andromède, dont nous n’avons pas pu retrouver la date de rédaction, propose une réflexion relativement similaire à celle que nous avons pu voir dans le mémoire sur la lutte des sexes et l’écoféminisme, mais s’en distingue aussi ce sens qu’elle n’est pas basé sur la création d’une société gynocentrique ni d’une division binaire des sexes.

Présenté sous la forme d’un rapport scientifique de l’exploration d’une nouvelle planète comportant une introduction et une préface, le texte est en fait une sorte de recueil de nouvelles qui retrace l’histoire de la planète Andromède. On peut diviser le texte en trois parties assez similaires aux Bergères : la première partie, composée de l’introduction, du rapport Lecomtois-Steinhoff et d’une lettre de Geronimo Ukewé, permet de situer spatialement et temporellement le recueil de textes intitulé « Les androgynes d’Andromède », qui forme le deuxième volet de l’ouvrage et qui propose des contes et récits datant de différentes périodes de l’histoire de la planète. Finalement, la dernière partie, l’épilogue, est en vérité une histoire d’amour sur la planète Terre qui fait suite à l’expédition et laisse présager une nouvelle à venir. Bref, le livre est constitué d’une structure en trois parties, dont les fonctions sont très similaires aux Bergères et où il ne manquerait que l’appendice bibliographique. La deuxième partie du texte est semblable en ce sens qu’il s’agit de retranscriptions de différents documents dans le but de comprendre l’histoire de la planète des Andromédiens et d’en faire un récit suivi.

Table des matières:

Introduction p.I
Rapport Lecomtois-Steinhoff p.3
De Geronimo Ukewé p.26 bis

LES ANDROGYNES D’ANDROMÈDE p.27
Préface de Mitsou Sonamoto p.28
Les tables du voyageur, par Herbe de Cuivre p.28 bis
Histoire de Violet Pâle des Roches p.38
Crime dans la Forêt des Chants, par Arbre des Vents Salés p.43
CHRONIQUES du temps lourd, par Mirésol p.77
Par la force invincible, la plus pure des maisons, par Lafaré p.93
INFORMATIONS du premier jour p.103
Fin du prince non troué, par Rapidité des Brumes p.106

ÉPILOGUE p.124

Le contenu du texte est cependant très différent des Bergères : il s’agit d’une planète aux prises avec des luttes entre trois sexes, qui ne sont jamais désignés ainsi dans le texte; on y parle d’espèces ou de catégories seulement. Il y a d’abord la catégorie A, la plus courante, qui peut signifier autant androgyne qu’Andromédien selon le texte. Le A se décline en Am (A «mâle») et Af (A «femelle). Le A change d’état en fonction d’un cycle biologique. La catégorie Mt est plus rare : « Le Mt ne compte qu’un représentant pour huit ou dix A » (p.12), signifie Mâle troué; on les nomme aussi « zabmbagn ». Le Mt est stérile à l’exception de trois jours par an. Pour se reproduire, il possède un canal spermatique qui peut être rempli par un Am puis vidé quelques minutes après dans une Af. Bref, il faut qu’un mâle en sodomise un autre, lui stérile, pour qu’une femelle tombe enceinte. Finalement, il y a la catégorie F dont les appellations diffèrent : perpétuelle, femelle ou encore femelle intégrale. Peu nombreuses (il existe une F pour près de 10 Mt), ces F sont extrêmement marginalisées sur le plan social. Elles se divisent en deux catégories : les chasseresses (ou Archères) qui symbolisent assez fortement une société amazone et les « Connaissantes  » qui disposent de pouvoirs de divination. Une dernière catégorie, très rare, se doit d’être soulignée :, le M(nt) qui est un mâle non troué ou un mâle intégral, et qui est considéré comme une horreur dans la société d’Andromède. Ces nouvelles catégories sexuelles permettent de penser de nouvelles relations entre les sexes, libérés de la binarité habituelle, qu’un texte de science-fiction situé sur Terre ne permettrait pas.

C’est avec ces nouveaux sexes qu’Eaubonne tente de penser un programme écoféministe sans femmes. En effet, au fur et à mesure des nouvelles, on découvre d’abord une société violente et qui reproduit des structures d’oppression (les minorités catégorielles sont des esclaves sexuels, des abominations ou tout simplement exclues de la société), mais qui se transformera petit à petit en une sorte de société parfaite. Le parallèle entre la meilleure société et les valeurs écoféministe est tracé assez rapidement dans le texte : à la page 23, on nous parle des conséquences de la venue d’un mystique appelé Errigane qui est le fondateur de préceptes et d’une sorte de religion au début des temps d’Andromède : « La venue d’Errigane ne leur [les magiciennes] retira pas la puissance. Cependant, elles ne furent pas reléguées dans l’esclavage sur terre comme les femmes après l’avènement du patriarcat; le cycle androgynique des Andromédiens dut s’y opposer, mais surtout les ex-magiciennes réagirent par l’isolement volontaire et une longue résistance à l’erriganisme. » La société se base alors sur des valeurs dites masculines, de la violence et de la compétition, comme le souligne le rapport : « divisé en deux branches ennemies qui contrôlaient l’une le nord, l’autre le sud. Ce fut, semble-t-il, une époque de massacres et de terreur où l’industrie se développa aux dépens de l’agriculture et des arts » (p. 24). Cette organisation sociale prendra fin cependant après plusieurs siècles pour laisser place à une nouvelle société où « les A renoncèrent au pouvoir centralisé et s’auto-administrèrent par des Conseils des Secteurs […] » (p. 24). Remplacée par les Conseils d’Édiles, cette organisation sociale représente la forme de gouvernement la plus adaptée aux principes écoféministes, voire une forme d’organisation politique que Françoise d’Eaubonne pourrait désirer voir mise de l’avant. Cette organisation offre une solution aux problèmes de la société décrite dans les Bergères de l’Apocalypse qui, elle, est centralisatrice et tire son origine d’Animus en décentralisant et laissant la résolution de conflits et les cas particuliers « au soin des initiatives individuelles et communautaires » (p. 103) plutôt que d’un système fédérateur. Bref, nous voyons émerger une société anarchique, décentralisée et basée sur les liens communautaires. Les 16 articles qui figurent à la fin du livre soulignent bien la similarité du programme écoféministe d’Eaubonne et celui de la nouvelle société. Les articles 1 et 2 tentent d’éviter guerre et conflits, l’article 3 supprime les gouvernements centralisateurs et les articles 5, 6 et 7 abolissent l’argent pour le remplacer par une rétribution basée sur le travail effectué. Plusieurs passages témoignent aussi de l’importance du contrôle des naissances (« et de limiter la population pour vivre en paix » (p. 22)) ou d’une corrélation entre une société violente et un taux de natalité élevé : « La population compte environ, d’après nos calculs, trois cent à trois cent cinquante millions d’habitants, ce qui semble peu pour une telle superficie. Il semblerait qu’elle ait atteint autrefois, et même un peu dépassé, le milliard; ce qui aurait créé de graves conflits et des guerres dont le souvenir horrifie encore la génération présente » (p.5). Cette énumération d’articles n’est évidemment pas sans rappeler le programme en six grands points de Marie-Ève dans les Bergères (lBda pp.321-322) qui demande le remplacement des énergies polluantes, la diminution du temps de travail, la fin du capitalisme par l’abolition du cycle de production-consommation et la restructuration sociale autour d’une agriculture verte écologique.

Ce programme d’une société idéale pour les Andromédiens n’est évidemment pas le seul aspect science-fictionnel du texte qui le rapproche des Bergères. On y sent également des liens avec le récit apocalyptique. En effet, nous retrouvons des motifs, thèmes et procédés narratifs similaires aux Bergères. La religion, loin d’être omniprésente, y figure à travers certains mythes et personnages que l’on retrouve au fil des différentes nouvelles du recueil. Ainsi, la figure d’Errigane est assez semblable à un prophète en ce sens qu’il a dicté des préceptes qui seront suivis à la lettre par les générations suivantes, notamment en ce qui a trait aux tabous sexuels. Cette sexualité, extrêmement contrôlée et codifiée dans la société andromédienne, a banni plusieurs formes de relations sexuelles dont celle de Am et Af après leur changement de sexe en Af et Am, respectivement. Le sexe est un excellent indicateur du niveau d’émancipation sociale dans les différentes nouvelles et permettent de parler de la société en général en mettant en scène des relations taboues entre les différents protagonistes dans plusieurs textes. Plusieurs nouvelles mettent aussi en scène le découpage narratif

(I) the experience or discovery of the cataclysm ; (2) the journey through the wasteland created by the cataclysm ; (3) settlement and establishment of a new community ; (4) the re-emergence of the wilderness as antagonist ; and (5) a final, decisive battle or struggle to determine which values shall prevail in the new world. While this formula describes specifically works which begin with the cataclysm itself, elements of it may also be found in narratives that begin before the holocaust or in ones that begin long after [1]

propre à l’apocalypse. Nous avons ainsi plusieurs fins du monde où l’établissement d’une communauté doit faire face à la résurgence de l’antagonisme et la lutte pour les valeurs du nouveau monde. Ces scénarios apocalyptiques valent aussi pour la Terre qui voit sa conception du monde et ses récits religieux mis en doute par la présence d’une autre vie extraterrestre ou même possiblement plus, comme l’indique la prise de conscience qu’Errigane ne proviendrait possiblement pas d’Andromède, mais d’Alpha du Centaure I.

Les nouveaux référents géographiques et les sexualectes (« all spoken and written language created within a gender dominant framework [2]») sont plutôt absents du texte cependant, puisqu’on a affaire à une société extraterrestre. Cependant, ça n’empêche pas la création d’une géographie unique comme en témoigne l’illustration des deux versants de la planète par d’Eaubonne avec les indications des principaux lieux géographiques et villes. Les référents géographiques sont aussi nommés en l’honneur des référents propre à la civilisation andromédienne (comme le nom du mont Errigane). Des néologismes sont cependant développés par les scientifiques terriens pour essayer de saisir la réalité andromédienne. C’est ainsi qu’on voit l’apparition du terme de catégorie plutôt que sexe, mais aussi de lettres et de plusieurs synonymes pour désigner les Andromédiens (A, Mt, F, etc.). Ces termes ne sont pas nécessairement toujours traduits et se calquent autant que possible sur les noms originaux. C’est le cas notamment des lieux géographiques ou des noms de personnages. La planète ayant deux sociolectes principaux, le texte nous explique les clefs pour les comprendre. Dans le Sud, on utilise les voyelles a, o ou i au hasard, mais chanté sur trois notes. Par exemples, dans le texte, les noms de Domisol, rédofa, mirédo, etc.). En cas d’homonymie, on ajoute une quatrième note à bouche fermée (un dièze ou un bémol). Au Nord, on utilise deux couleurs pour le nom: vert d’eau-bleu d’argent. En cas homonymie, on ajoute un nom de matériau qui fait allusion à son clan (ex : jade, bois, etc.). La description des animaux contribue beaucoup à la distance culturelle qui s’établit avec la réalité décrite. En effet, on utilise une combinaison de référents terriens pour décrire une réalité extraterrestre :

Le cheval bossu qu’on appelle zébulon n’a pas la grâce de Pégase, mais deux ailes membranneuses [sic] qui ne le portent ni très haut ni très loin, lui permettant seulement de franchir les ravins et de se poser dans les vallons; les mammifères à lactation qui servent de bétail et que nous avons appelés, faute de mieux, rhinovaches, n’ont pas de pelage mais une carapace dure comme du métal et une seule corne sur le front; mais ils sont très pacifiques, comme ces espèces de chèvres au pelage réduit à une seule collerette et à quatre bottillons, le reste recouvert de la même peau épaisse et dure, que nous avons surnommées « cabres ». (p.21, je souligne)

Dernier petit détail : contrairement aux Bergères, les Androgynes d’Andromède jouent assez peu avec l’intertextualité. Bien qu’on puisse associer Errigane à un prophète (possiblement Mahomet ou encore le Jésus des Mormons), rares sont les autres références précises. Notons simplement le nom du professeur Andreas Steinhoff, « spatio-archéologue Docteur en topographie extra-terrestre », qui est clairement inspiré de la contraction des noms d’Andreas Baader et de Ulrike Meinhof, personnages qui fascinaient d’Eaubonne et avec laquelle, dans le cas de Meinhof, elle correspondra, militera pour que celle-ci bénéficie d’un procès équitable et réagira à sa mort avec, entre-autres, un texte dans la revue Sorcières n°6.

Les Androgynes d’Andromède poursuivent (ou précèdent??) donc la réflexion entamée dans le cycle des Bergères sur l’importance de l’écoféminisme et du matriarcat eaubonnien dans la politique planétaire à l’aide d’une allégorie apocalyptique extraterrestre qui, comme dans toutes les allégories, renvoie à nos politiques et réalités de manière détournée. Bien que les réalités historiques et sexuelles diffèrent, il reste que des groupes sont opprimés par d’autres et les solutions ne passent pas par la prévalence d’un groupe sur un autre, mais par l’acceptation des identités et le rejet des tabous pour fonder une société où la diversité fait l’union puisqu’elle ne concentre pas le maximum de pouvoir aux mains d’un seul groupe. Ainsi, un gouvernement central ne peut fonctionner puisqu’il s’assure de choisir à la place des individus, en remettant le pouvoir au sein des communautés, les individus peuvent être assurés avoir un contrôle sur leurs besoins et mode d’existence. Les différents récits apocalyptiques permettent de confronter les valeurs de manière directes et vives et de les exposer comme elles sont, c’est-à-dire des récits ainsi créés pour commodifier des réalités qui assurent la domination d’un groupe de personne sur les autres ainsi qu’on peut le voir dans chaque nouvelle. Finalement, les niveaux de langage utilisés par les Andromédiens permettent à ces derniers de pouvoir décrire leurs réalités dans leurs termes plutôt que de se référer aux binarités réductrices terriennes en ce qui concerne le sexe.

Notes:

[1]

Gary K. WOLFE, Gary K., « The Remaking of Zero : Beginning at the End », dans The End of the World, p. 8.

[2]

Sharon C. TAYLOR, « « Sexualects » in Vonarburg’s In the Mother’s Land », dans Femspec vol. 11 n° 2, 2011, p. 86.

Bibliographie:
Archives Eaubonne, Françoise (d’) (1920-2005) de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC): ABN 1.1 Les androgynes d’Andromède 20ème siècle.
D’EAUBONNE, Françoise. Les bergères de l’Apocalypse. Paris, Jean-Claude Simoën, 1978, 412 pages.
RABKIN, Eric S., GREENBERG, Martin Harry, et OLANDER, Joseph D. (Éd.). The End of the world. Carbondale, Southern Illinois University Press, 1983, 204 pages.
TAYLOR, Sharon C. « « Sexualects » in Vonarburg’s In the Mother’s Land », pp.99-114 dans Femspec vol. 11 n° 2, 2011.

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