Mes coups de cœur lus en 2018

Un aperçu de mes livres préférés cette année. Ce ne sont pas nécessairement des livres publiés cette année. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages en français. Les livres sont présentés par genre (Essais, SFF, BDs et mangas et des ouvrages qui m’ont très agréablement surpris), mais pas dans un ordre quelconque.

Essais

Québec

Le droit du plus fort : nos dommages, leurs intérêts (2018) par Anne-Marie Voisard

Beaucoup de critiques ont déjà tracé les nombreux liens qui existent entre la parution cette année de Le droit du plus fort et L’affaire Maillé : l’éthique de la recherche devant les tribunaux, je ne m’y attarderais pas plus qu’il ne faut là-dessus, sinon que de souligner que l’essai de Marie-Ève Maillé s’attarde beaucoup plus à l’expérience personnelle du système de justice face au système lui-même, mais aussi de l’entreprise qui essaie d’avoir accès à ses données de recherches confidentielles.

Le droit du plus fort, lui, ratisse beaucoup plus large, en prenant ancrage certes dans le procès entourant Noir Canada par la minière Barrick Gold qui poursuivit Écosociété pour 11 millions de dollars à travers deux poursuites. Le droit du plus fort va toutefois beaucoup plus loin, en terme de critique du système judiciaire en soit, mais aussi en réflexions approfondies sur nos institutions, le système de justice, en réflexions philosophiques et sociologiques. C’est un essai puissant et rentre-dedans, où la force vient à la fois de l’horrible expérience subit, mais aussi de sa réflexion très approfondie et vaste.

On réfère à Kafka comme Giorgio Agamben, Butler comme Foucault et Bourdieu, on parle de l’histoire de l’accès à la justice, ses transformations, ainsi que ce qui motive les politiques gouvernementales sur la justice. On parle autant du système que des personnes qui doivent le subir, de l’utilisation du système judiciaire comme détournement du débat publique et de ses détriments.

Probablement un des meilleurs essais québécois de l’année, une incroyable critique du système judiciaire et de ses travers, des multinationales qui phagocytent les institutions, ainsi qu’une immense réflexion philosophique sur la justice et de son accès tout en restant ancré dans le réel et ses conséquences, retraçant, bien que ce ne soit pas son objectif, l’histoire d’un procès d’une multinationale contre un petit éditeur, de ce que ça a coûté, en temps, en stress, en argent, aux auteur·es du livre (contrairement à la multinationale qui a simplement envoyé ses avocats).

Les hijras ; Portrait socioreligieux d’une communauté transgenre sud-asiatique (2018) par Mathieu Boisvert

Un très beau, complexe et très large portrait des communautés hijras en Inde (pas toute, certaines) à travers les témoignages de ces personnes ainsi qu’un suivi des communautés dans certaines de leurs pratiques et cérémonies.

On y couvre autant les cérémonies, les difficultés familiales (au sein de la famille biologique ou adoptive hijra), les rapports de pouvoir et d’autorité entre la guru et la cela (ainsi que les autres membres), les religions des hijras, le travail que peuvent effectuer les hijras, des bénédictions au travail du sexe en passant par l’implication dans des ONG, les différentes communautés, la perception sociale, le rapport au vieillissement, le cadre légal, la résolution de conflit, les rapports avec les autres membres de la société indienne, leur propre perception sur tout ça, etc. etc. etc.

La balance entre le témoignage, l’observation et le recours à d’autres sources (ou leur propre idée sur certaines interprétations) est très bien balancés (avec une nette préférence pour supporter les témoignages, il s’agit d’un portrait qui leur donne la parole avant d’être un travail d’interprétation qui est tout de même fait à certains moments).

On en apprend certainement autant sur la communauté en tant que telle que sur la société indienne de manière plus générale (l’importance de la famille, le rôle de la police, système juridique, pauvreté, etc. bien qu’une personne connaissant bien l’Inde n’apprendra peut-être pas autant sur ce plan) .

Définitivement un must pour toute personne qui s’intéresse aux formes que prennent les troisième genre et transgenres dans d’autres pays et autant leur histoire (qui est un petit peu mentionnée), mais surtout leur situation actuelle comparée à l’intérieur de deux, trois générations (et ayant évidemment déjà des changements qui semblent s’effectuer).

On fait clairement face à des communautés ou des individus très différent·es, que ce soit sur le plan de leur pratique, de leur religion, de leur attachement à la communauté ou à leur guru, de leur propre perception sur leur corps et cet essai le reflète très bien.

Policing Black Lives: State Violence in Canada from Slavery to the Present (2017) par Robyn Maynard

Excellente revue, hyper référencée, qui analyse, historiquement et sociologiquement, de très nombreuses statistiques à l’appui, le policage des corps noirs au Canada avec une bonne représentation de toutes les provinces et de (malheureusement) très nombreux cas à l’appui. Ce policage s’effectue autant dans l’espace publique par la police, mais aussi dans les prisons, le système d’adoption, à l’école, etc.

On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Je n’ai rien d’autre à rajouter, c’est aussi parfait que The New Jim Crow de Michelle Alexander qui était aussi impeccable sur un sujet très similaire (mais aux É-U celui-là).

À lire, tout le monde devrait le lire.

International

Rencontres radicales : pour des dialogues féministes décoloniaux (2018)

Je n’aurais pas imaginer lire un essai aussi stimulant depuis des mois, mais la collection Sorcières de Cambourakis ne cesse de m’épater et au-delà. Dans ce recueil de textes, on parle de conflit, de résolution de conflit ou simplement de quête de changement et de prises de conscience chez les groupes opprimés comme chez les groupes dominants. Que ce soit entre Noirs et Blancs, Juifs et Palestiniens, Kanak et Français, le recueil de textes couvrent des textes de toutes les perspectives, de rencontre, d’échange, de fonctionnement, de mixité et non-mixité, de stratégie, mais aussi des récits d’échecs, de statut quo. Moi qui il y a peine un mois désirait en lire davantage sur le conflit israëlo-palestinien, une perspective plus genrée sur la question et comment s’y posait la question de la colonialité, ce livre y a répondu au-delà de mes attentes. Il me laisse aussi avec plein de pistes et de réflexions à explorer. J’ai adoré, cela a confronté certains de mes à priori (notamment l’idée du groupe ou de la nation qui l’emporterait sur l’individu, même s’il est bien explicité qu’il s’agit d’une perspective sur la question et non d’un fait scientifique impossible à se détacher). Certainement mon essai préféré de l’année pour le moment et je ne cesse d’en parler à tout le monde (et tout le monde veut aussi le lire!).

La traduction est aussi vraiment remarquable à plusieurs niveau. Qu’on choisisse de traduire « affirmative action » par « action positive » plutôt que la « discrimination positive » ou encore « standpoint feminism » par « féminisme du positionnement » (ou « positionnement féministe »); chaque terme est réexaminé et réévalué pour vraiment tenir compte de, non seulement l’histoire du mot et de sa traduction habituelle, mais aussi de la réception que son lectorat peut en faire et de ses connotations. On souligne aussi lorsque les traductions s’éloignent de celles habituellement utilisés ou pouvant porter question à interrogation. Alors, juste bravo.

À lire absolument.

Ni vues ni connues (2018) par le collectif Georgette Sand

Et juste quand je critique un auteur qui justifie l’absence de femmes dans son corpus par leur inexistence (« Prenons l’époque de Platon. Est-ce qu’il y avait des femmes ? Sûrement, mais on ne les connaît pas. » WTF???!?!?! Ce monsieur semble « oublier » les philosophes et écrivaines comme Hypathie, Aspasie, Psappho, Théano, Hipparchia, Aspasie, Eudocie, Diotime, Porcia, Cléobuline, etc); je tombe sur cet essai panoramique qui JUSTEMENT se pose la question de où sont les femmes? et propose, dans 75 entrées de 2 pages (+ une illustration) de les redécouvrir, de connaître parfois la raison derrière leur invisibilisation, mais aussi de les célébrer!

Un peu à la manière des Culottées de Pénélope Bagieu (elle signe d’ailleurs la postface et plusieurs des femmes du recueil on clairement été choisie suite à la lecture de ses BDs), on présente rapidement une panoplie de femmes de différents pays, différents métiers, différents background avec humour souvent « Les femmes au sommet de l’organigramme des fonctions religieuses pourraient être le sujet d’une nouvelle d’anticipation où une société aux idées évoluées réussit à faire exploser le plafond de kryptonite qui les empêchait de devenir cheffes religieuses» et beaucoup beaucoup de concision (deux pages, c’est peu). Au plan de la concision, c’est vraiment réussi. En matière de découvertes, j’ai beau avoir l’arrogance de connaître beaucoup de ces femmes invisibilisées qui réapparaissent d’ouvrages en ouvrages, j’en apprends toujours de nouvelles et j’ai clairement noté de nouvelles lectures: Alice Guy-Blaché, Fanny Mendelssohn, Lotte Reiniger, Kâhina, Zaynab Fawwâz, Paulette Nardal, etc.; et j’ai toujours un grand plaisir quand mes préfs obscures apparaissent (Delia Derbyshire ❤ ❤ <3).

Bref, un super ouvrage très tout public qui permet de découvrir et d’approfondir cette véritable histoire effacée, de réhabiliter certaines figures démonisées à escient, d’en découvrir de nouvelles, de connaître l’importance de l’influence qu’elles ont jouée, et de rétablir l’histoire, la vraiE.

How to Suppress Women’s Writing (1983) par Joanna Russ

Fascinante analyse sur les techniques utilisées par les hommes (et plusieurs femmes) pour délégitimer et minimiser l’importance de l’écriture des femmes dans l’histoire en invoquant toutes sortes d’arguments et de raisons (incluant: elle écrit comme un homme, c’est un homme qui a écrit son livre (ou l’a très fortement aidé), un homme l’a aidé, ce n’est pas bon, c’est l’exception à la règle, ce n’est pas de la littérature, c’est de l’intime (pas de la littérature), c’est indécent, l’auteure est folle/hystérique/stupide/malade/etc., etc. etc. etc.).

En plus d’être un essai bien intéressant, c’est aussi un petit panorama sur plusieurs femmes écrivaines qu’elle veut mettre de l’avant (on a évidemment droit aux classiques Austen, Brontë, Sand, Zora Neale Hurston mais aussi des écrivaines de SF et quelques écrivaines moins connues). Le prologue de l’essai sous forme d’entrée encyclopédique de dictionnaire du futur m’a aussi beaucoup ravi·, moi qui a connu Russ surtout comme écrivaine de SF (avec notamment l’excellent The Female Man).

Il y a beaucoup de limites à l’ouvrage, sa portée, sa longueur, etc. Elle les souligne, mais il s’agit vraiment d’un classique sur l’effacement, à escient, de la littérature des femmes dans l’histoire.

Trigger Warnings: History, Theory, Context (2017) dirigé par Emily J.M. Knox

Un essai collectif fascinant qui explore l’utilisation des Trigger Warning (TW) en profondeur au-delà des débats superficiels de « liberté d’expression/académique vs protection des étudiant·es ».

Tous les articles sont aussi intéressants les uns que les autres et apportent TOUS des points de vue nouveau et intéressant sur la question (qu’ils soient pour ou contre), je n’ai cessé de prendre des notes (j’ai bien l’intention d’écrire un article sur le sujet des TW).

En plus de témoignages d’utilisation ou non, on en apprend un peu sur l’historique des TW, sur la psychologie du TSPT, de réflexion plus large sur la société, sur des outils/alternatives aux TW, etc.

Un ouvrage presque complet sur la question, une lecture fascinante et très instructive autant pour des professeurs, que des bibliothécaires, des étudiant·es, des écrivain·es ou encore n’importe qui! On en ressort beaucoup plus outillé, instruit et on aimerait vraiment poursuivre la discussion encore plus longtemps.

Définitivement l’incontournable sur le sujet, le seul problème est son prix, mais demander à vos bibliothécaires de le commander pour la bibliothèque de l’institution; il est bien possible qu’elle en ait besoin très bientôt.

Problematic: How Toxic Callout Culture Is Destroying Feminism (2018) par Dianna E. Anderson

Problematic est un recueil de courts articles (une dizaine de pages) sur plusieurs objets de la culture populaires vu à travers les critiques (entendre critique dans le sens négatif du terme) qui qualifient certains de ces objets comme « problematic » ou néfastes. De Jessica Jones à Polanski en passant par Beyoncé ou le sport masculin, Dianna E Anderson connait très bien et en profondeur et les objets culturels dont elles parlent, mais aussi les critiques qui leurs sont adressés et est capable de parler d’un côté de leur aspect néfaste quand il y en a, mais aussi de relativiser les critiques les plus dures qui leurs sont adressées, parfois de mauvaise fois, surtout quand l’objet est mal interprétés ou il s’agit d’un enjeu de pouvoir d’une personne sur l’objet.

L’introduction est probablement le maillon le plus faible de l’essai, j’ai honnêtement crû que j’allais être très déçu· du livre, mais le premier chapitre, le deuxième etc. ne m’ont jamais laissé tombé par la suite. Anderson réussit à parler, mettre en contexte, faire intervenir un bagage autour de l’objet d’analyse qu’elle observe et adresser les critiques qui lui sont faits, certaines fois avec raison, certaines fois à tort, d’autres par incompréhension de l’objet. Surtout, elle nous apprends que les critiques en rafale, qui vise un élément très précis de l’objet, qui ne le remet pas en contexte, ne regarde pas autour, conduit à plus de mal (parfois jusqu’au harcèlement ciblé intensif en force et en durée), mais sert aussi à des dynamiques de pouvoir qui servent souvent celles et ceux qui en ont déjà beaucoup.

Anderson réfléchit aussi au fait que des séries comme Jessica Jones ou Parks and recreation qui sont des réussites féministes à plusieurs égards, ont souvent un immense horizon d’attente parfait et impossible à atteindre pour des nombreuses féministes qui s’attendent à de la perfection et même s’ils réussissent à le franchir, il y aura toujours un élément (des fois, c’est le personnage principal qui agit mal, qu’on sait qu’il agit mal, mais qui sera tout de même critiqué…). Ce double standard n’est souvent pas là lorsqu’il s’agit de films non-féministes qui ne s’en prennent souvent pas autant la gueule alors qu’ils peuvent être très ouvertement misogyne et anti-féministe.

Ce n’est pas quelque chose qu’Anderson mentionne, mais ça m’a rappelé beaucoup l’immense pression qui était exercé sur des séries comme Steven Universe que des fans attendaient de voir tel et tel et tel chose se produire dans une émission qui célèbre un vaste pan d’orientation et d’expression de genre, alors que, concurremment, tout le monde faisait un immense hype pour une bromance entre Iron Man et Captain America alors qu’aucun sous-texte ne permettait même de le laisser entrevoir (et on a laissé ça passé dans le beurre). Les fans de ces objets culturels sont aussi abordés dans cet essai ainsi que les marques que ces séries « problematic » peuvent avoir eu et de la difficulté de critiquer parfois des séries puisque chaque personne peut avoir eu une expérience différente de l’objet et de l’impact immense qu’aimer une série dite « problematic » peut avoir sur une personne, la conduisant peut-être même à préférer se séparer d’un impossible standard de féministe plutôt que d’avoir à se justifier constamment d’aimer X ou Y objet.

À plusieurs égards, cette réflexion sur les attentes plus élevés pour les objets féministes, écrits par des femmes ou encore envers nous-même rejoint celle de Roxane Gay dans son essai Bad Feminist et vient approfondir la réflexion avec un bagage critique plus académique et théorique que celui de Gay surtout situé au plan de l’expérience.

Anderson couvre un large éventail de sujets comme mentionnés plus haut et cela lui permet de toucher plusieurs questions parfois différentes, parfois surprenante dont celui sur le sport masculin qui est probablement celui qui m’a le plus fait réfléchir (j’étais, bien honnêtement, déjà très d’accord avec ce qu’elle avançait, au courant des critiques faites, et des critiques qui pouvaient être adressés aux critiques). J’aurais pensé être un peu plus « challengé » dans ce livre, mais je crois que beaucoup pourront l’être.

Je crois que ce livre devrait être lu assez tôt dans les parcours de féministes. Comme j’ai souvent vu dans des témoignages ou discussion, cette idée de la pureté féministe, de la culture du call-out, est souvent une phase de début, associé à une certaine radicalité idéologique (qui n’a pas à être abandonnée! mais qui peut prendre d’autres voix), mais qui amène beaucoup de personne à rejeter rapidement le féminisme ou à ne vraiment pas se décider d’y entrer en premier lieu. Ce livre n’empêchera pas de commettre des erreurs (et tant mieux!) ou de poser des questions qui peut nous attirer leur lot de critiques, mais il devrait nous rendre conscient qu’il y a une différence entre se faire critiquer entre ami·es ou finir par se faire harceler par des milliers de personnes en ligne, aussi féministes peuvent-elles se prétendre, des années encore après le fait. C’est aussi un petit manifeste pour un droit à l’erreur, avec une réparation évidemment, une reconnaissance de ces erreurs, mais à l’erreur tout de même pour pouvoir grandir et apprendre ensemble.

Je crois, j’espère enfin, que ce livre pourrait devenir un classique au même titre que Bad Feminist, il en a tous les mérites.

Histoire mondiale des féminismes (2018) par Florence Rochefort

C’est un pari très risqué tout le temps que d’écrire un Que sais-je? qui doit intégrer des siècles d’histoire, des centaines d’angles et de mouvements, de personnalités et de réflexions en un seul ouvrage de 116 pages (excluant la bibliographie). Florence Rochefort relève le pari haut la main en réussissant à résumer et synthétiser souvent des pans entiers du féminisme en un paragraphe ou deux afin d’en survoler un maximum.

Divisé en trois parties qui ne correspondent pas aux « vagues » aux contours flous et créant une histoire souvent très linéaire et excluant d’autres mouvements parallèles (par exemple le Black feminism émergeant dans les années ’70 ou les mouvements féministes lesbiens), ce sont trois périodes couvrant un proto-féminisme (Revendication de l’égalité des sexes et l’affranchissement des femmes 1789-1860), les luttes collectives pour l’émancipation (« Le temps de l’internationalisation » 1860-1945) et un dernier qui s’efforce de couvrir tous les mouvements au sein des féminismes (pour l’égalité et la libération des femmes 1945-2000).

J’ai craint un peu pour la partie « mondiale » de l’essai, mais Rochefort couvre bel et bien les féminismes ayant émergés au Japon, en Chine, en Inde, au Moyen-Orient, en Afrique; certes, un peu moins qu’en Europe ou aux États-Unis, mais ce n’était pas non plus une histoire occidentale avec un ou deux name dropping d’Afrique juste pour dire, c’est vraiment ancré dans la trame de l’essai, c’est donc un bel exploit que d’avoir un tel essai couvrant vraiment l’aspect mondial, et pas juste une idée de féministes blanches qui exportent leurs idées partout dans le monde. On parle autant des féminismes décoloniaux, féminismes noirs ou encore des personnalités comme Gisèle Halimi, Vandana Shiva, Gayatri Chakravorty Spivak, Nazik Abid, etc.

Un excellent Que sais-je? d’introduction sur le sujet qui donnera certainement envie d’en lire plus sur les mouvements ou personnes évoquées, la bibliographie et les quelques notes de bas de pages pouvant aider à cette recherche. Je recommande définitivement.

(C’est moi où il n’y avait pas une seule Canadienne de mentionnée? Ni même n’a-t-on parlé du Canada… Bah! C’est pas trop grave, ce n’est pas le seul pays qu’il manquait et il faut bien couper quelque part si on veut aborder surtout les mouvements plutôt que les pays où ils se sont déroulés)

Science-fiction et Fantasy

Starless (2018) par Jacqueline Carey

Un des meilleurs roman de cette année que j’ai eu le privilège de lire.

Une épopée de fantasy avec des personnages super attachants, réalistes, complexes dans un monde fabuleux où les Dieux, Déesses et Divinités se sont faits bannir sur Terre et côtoient, de temps à autre, des mortel·les en leur offrant des prophéties ou des pouvoirs. Notre protagoniste a le pouvoir de canaliser les vents de Parkhum qui lui donne de pouvoir d’effectuer ses actions très rapidement que ce soit au combat ou dans déceler la réaction des gens.

Je ne suis vraiment pas fan des héro·ïnes qui réalisent une prophétie (l’idée de l’Élu·e, ça me dérange toujours en plus de poser une question du libre-arbitre qui est rarement posée dans les fictions que je lis), mais ici, l’autrice réussit à donner brillamment toute l’agentivité aux personnages d’effectuer leurs propres choix en plus de donner d’autres raisons que la prophétie pour l’action des personnages.

Je n’ose pas vraiment en dire trop parce que chaque chose que je dis, c’est un peu un spoil (et il y a tellement de chose). Juste mentionner que Jacqueline Carey arrive à se tenir loin des lieux communs dits « problématiques » face à ses personnages dont j’avais vraiment peur qu’illes empruntent une voie plutôt qu’une autre, mais elle a réussi, dans cet univers, a rendre vraiment bien leur décision et des choix vraiment éclairés au plan narratif.

Je ne peux vraiment pas en dire plus sans spoiler, mais si vous aimez les romans de formation de fantasy dans lequel un·e protagoniste s’entraîne dans un désert en compagnie de d’autres compagnons d’armes, qui doit éventuellement les quitter pour aller protéger quelqu’un·e, mais qui se retrouve catapulté·e dans une quête prophétique avec d’autres personnages tout aussi puissants et dotés de pouvoirs intéressants. Il faut lire ce livre.

La fin était parfaite, très belle ouverture, très belle manière de remonter simultanément le cours du récit et repartir de nouveau.

Trail of Lightning (2018) par Rebecca Roanhorse

Une nouvelle se déroulant dans un monde post-apocalyptique (post-apocalypse écologique avec une bonne partie des terres submergées par l’eau et plusieurs émeutes de classe aussi) et avec un univers mythologique tiré en grande partie des Premières Nations. On y retrouve la figure du Coyote qui surgit ça et là, mais aussi l’idée de pouvoirs de Clans, de divinités, etc. et de monstres qui ressemblent un peu à des Wendigo sans jamais être nommé comme tel, mais le précipice moral que les protagonistes évoquent souvent qui pourrait les transformer en monstre rappelle définitivement ce mythe. Le lieu géographie se situe sur une ancienne réserve Navajo qui retrouve son nom de Dinétah.

On suit une chasseuse de monstre possédant un pouvoir supernaturel de tuer , Maggie, envoyée en mission de tuer une Sorcière qui créerait des monstres selon Coyote avec l’aide d’un homme médecine (Kai).

Les premiers chapitres m’ont définitivement accroché, mais le séjour à travers le wasteland et les différentes péripéties m’ont fait décrochés à plusieurs reprises avant d’être vraiment de nouveau super accroché par la fin (genre 75-100 dernières pages), bref, probablement seulement le tiers du livre qui ne m’intéressait pas trop.

Cela dit, il faut s’attendre à être déçu en lisant ce roman, on jette plusieurs pistes et beaucoup de hareng rouge pour un très brusque retournement dans les dernières pages; je suis évidemment tombé dans plusieurs des pièges (pas tous toutefois, certains étaient plus évidents que d’autres surtout quand on s’attarde à certaines phrases dites 😉 ). Sans en dire trop, je crois que ça peut dire quelque chose sur les attentes qu’on place, l’auto-réalisation de prophétie ou encore toute l’idée binaire et erronée qu’on se fait du « Bien » et du « Mal » qui est brièvement discuté et qui prend définitivement tout son sens quand on sort de cette discussion dans le cadre de l’anti-héroïne (dans laquelle on présume cette discussion tenue).

C’est honnêtement un bon roman et il vaut définitivement le détour pour l’exploitation de la mythologie des Premières Nations dans un roman de fantasy (par une autrice Ohkay Owingeh Pueblo et afro-américaine). Je vais définitivement lire le deuxième de la série, mais je verrais vraiment avec mon appréciation du prochain pour voir si je continue la série.

Humain·e·s, trop humain·e·s (2017) par Jeanne-A Debats

Ah enfin! Le dernier tome de la trilogie, mais aussi le premier de la trilogie acheté uniquement dans le but de lire ce livre qui avait une féminisation dans son titre, une première à mon avis et je ne pouvais clairement pas passer à côté (d’autant plus que c’était de la SFF d’une auteure dont j’avais adoré le recueil de nouvelles La Vieille Anglaise et le continent ). Après deux tomes que je trouvais quand même bons, le troisième est définitivement excellent et son titre accrocheur se justifie très bien à l’intérieur du récit (et le bonifie à mon avis).

Il y aurait beaucoup beaucoup de chose à dire du roman: son humour débordant et hilarant, son militantisme qui se glisse de manière plus ou moins subtile dans le récit (vraiment dans les deux pôles ici), les quelques bris du quatrième mur qui vont en s’accentuant vers la fin, toutes l’action complètement épique, baroque, enlevant.

De quoi à dire aussi sur le traitement de l’objectification d’Agnès à travers les différents protagonistes (que ce soit Herfanges qui utilise son regard, son oncle qui ne lui dit jamais rien, son insertion dans un convent, le fait qu’elle sent toujours ses émotions et réactions observées.

Aussi, l’introduction de nouvelles espèces fantastiques (sans spoiler) des gargouilles aux possédé·es en passant par des forces surnaturelles plus puissantes encore que les instances majeures, etc. etc. etc.

Jeanne-A Debats met définitivement le paquet dans ce dernier tome, le paquet d’humour, d’action, de personnages, de drames familiaux, d’explorations de personnages, de mythes, et de trame narrative épique. Ça valait définitivement le coût d’acheter les deux tomes précédents pour voir cette explosion narrative.

J’en oubliait presque un mini résumé: ça ressemble, au début et sans spoiler, beaucoup aux tomes précédents: des êtres fantastiques viennent dans l’Étude demander les services de Géraud pour un héritage cette fois-ci dont toutes les autres créatures semblent vouloir s’en emparer, y compris une espèce de pieuvre extraterrestre géante surpuissante.

Space Opera (2018) par Catherynne M. Valente

Si Douglas Adams & l’Eurovision avait un bébé qui passait son temps à écouter du glam rock et à qui on avait appris uniquement des adjectifs, ce bébé ressemblerait comme deux gouttes d’eau à ce fantastique roman de science-fiction drôle, absurde et tout simplement brillant.

La scène littéraire a été attristé après le départ de Douglas Adams de ce monde pendant trop longtemps, nous ayant laissé « uniquement » 7 romans et 1 essai (sans oublier plusieurs émissions télévisuelles et radiophoniques), mais réjouissez-vous, son héritière spirituelle vient de publier le roman qui reprend la lourde tâche de rendre ce monde si beau et stupide (pour reprendre l’idée du livre) complètement absurde.

Dans un concours universel (littéralement) de musique, toutes les espèces intelligentes doivent obligatoirement participer à une sorte d’Eurovision cosmique et l’espèce perdante se fera complètement anéantir sa planète! La lourde tâche de représenter la Terre pour la première fois revient au groupe Decibel Jones and the Absolute Zeroes, un espèce de groupe de glam rock punk electro nihiliste qui était le seul groupe encore vivant qui avait des chances de ne pas perdre (essayer de gagner n’est pas même envisageable). S’en suit une compétition complètement loufoque, mais surtout la préparation à cette compétition, avec des personnages que un rockeur avec une faible estime de soi qui perd toujours les arguments qu’il a avec sa grand mère, un flamand rose bleu imprésario, un panda roux («qui n’est ni un panda, ni roux, mais ça c’est le langage pour vous») ingénieur et toutes une brochette d’extraterrestres et d’espèces qui vous fera pleurer tellement l’humour de Douglas Adams vous manquait.

J’ai passé mon temps à rire grâce au livre:

– dans le métro

– chez moi

– en librairie

– dans la rue (en y pensant)

– encore chez moi

– dans mon lit

– dans le métro

– tout seul chaque fois que je pensais à ce livre

Lisez-le, l’univers en dépend.

The Calculating Stars (2018) par Mary Robinette Kowal

Il s’agit du premier texte de l’auteure que je lis et je dois dire que je suis vraiment tombé sous le charme!!

Il s’agit d’un roman légèrement dystopique où une météorite s’écrase, durant la guerre au Vietnam, sur la capitale américaine (Washington) tuant tous les sénateurs d’un coup et les retombées de la météorite cause d’importants changements climatiques qui fait réaliser à la protagoniste que l’humanité n’en a plus pour longtemps. Commence alors une course (mais où tous les pays collaborent) vers l’espace contre le réchauffement climatique qui tuera une bonne partie des formes de vie sur Terre.

La protagoniste est une calculatrice, une des mathématicienne/ingénieure qui s’occupe de calculer les trajectoires, vérifier les maths, etc. avant l’arrivée des ordinateurs tels qu’on les connaît aujourd’hui. À la suite de la participation à une émission télé pour enfant, on lui accole le titre de « Lady Astronaut » et cela la poussera à vouloir devenir astronaute, et à la pousser à promouvoir le droit des femmes de le devenir surtout s’il faut coloniser une autre planète!

Le roman parle donc beaucoup de la discrimination envers les femmes, mais aussi envers les juifs et la population racisée aux États-Unis. Plusieurs scènes montrent des personnages ouvertement sexistes ou ne sachant tout simplement pas quel comportement adopté dans une période (années ’50) où la ségrégation se fait encore terriblement sentir (et cela encore aujourd’hui, mais passons). La protagoniste doit donc redoubler d’effort, malgré d’immense talents « naturels » pour se faire accepter comme astronaute et doit aussi lutter contre son anxiété qui lui cause son propre lot de souci.

L’attention aux détails est vraiment fascinante (j’ai envie de redevenir astronaute comme quand je voulais le devenir dans mon jeune temps, mais c’est trop tard 😦 ), l’auteure explique dans ses remerciements d’où la plupart viennent (se mettre dans la peau d’une ordinateur/astronaute n’est pas un simple exercice de projection), mais certaines descriptions en valent vraiment la peine et donne vraiment l’effet d’y être parfois. Le jargon est parfois utilisé, mais on comprend toujours ce qu’il se passe donc l’effet et le message passent très bien côte à côte.

La description du mari parfait est légèrement un peu over the top, mais ça reste un beau modèle (supportive, caring & understanding). L’autre mini-détail qui m’a accroché sont les dialogues en français qui ne semble pas avoir été relus, j’espère que la version finale (j’ai reçu un service de presse) aura corrigé ces erreurs parce que je ne comprenais même pas ce qu’il se disait…

Le roman pourrait évoquer un peu les véritables personnages de Hidden Figures (que je n’ai pas lu ou vu), l’auteure évoque son influence positive pour vraiment aller de l’avant avec ces figures, mais la rédaction du roman pré-date la sortie du livre, ce n’est donc vraiment pas une copie ou une tentative de s’approprier du succès; c’est dans l’ère du temps.

N’importe qui d’intéressé·e par l’espace, les fusées, l’expérience d’une ordinateur, ce livre est définitivement pour vous. Je recommande toutefois un 14-15 ans (?) à cause du contenu sexuel à la fin de quelques chapitres (et honnêtement, c’est un peu répétitif, on aurait facilement pu en couper la moitié).

Herland (1915) par Charlotte Perkins Gilman

Ma critique complète sur mon blog

Lagoon (2014) par Nnedi Okorafor

Par un·e de mes auteur·es préféré·es, mais pas nécessairement mon roman préféré.

On suit le parcours de plusieurs habitants de Lagos qui ont tous leurs défauts, leurs qualités aussi parfois, qui se retrouvent au cœur de l’arrivée d’extraterrestres dans la ville. Ceux-ci ont-ils des intentions pacifiques ou non, je ne gâcherais pas, mais ça dépend vraiment de qui les voit et de ce que les différents personnages pensent que les aliens peuvent apporter à la ville ou à eux-même.

Un roman donc avec une pluralité assez importante de point de vue sur un même événement.

C’est aussi un peu un roman d’origine de super-héro·ïnes, je ne nommerais évidemment pas lesquels, ça devient assez rapidement une évidence, mais plusieurs personnages se découvrent des pouvoirs ou surtout, apprennent à composer avec les pouvoirs qu’illes savaient avoir, mais n’oser pas utiliser souvent par peur.

Assez clairement un petit hommage à O. Butler (série Parable) avec toutes les discussions autour du changement, d’embrasser le changement, d’accepter le changement et qu’il est inévitable. Autant chez les humains, que chez les animaux (leur traitement est vraiment intéressant dans ce roman!!).

Finalement, le dernier chapitre est juste vraiment très intéressant comme réflexion sur la figure auctoriale et son implication dans le monde, en plus de faire vraiment sourire quand même.

Bref, un roman qui prend beaucoup beaucoup de perspective (ce qui peut rendre la narration parfois un peu complexe), tourne énormément autour de la ville de Lagos, de ses lieux et ses habitants, plusieurs clins d’œil à droite à gauche, bref, un bon roman d’une excellente auteure.

Bandes dessinées et mangas

My Lesbian Experience with Loneliness (2017) par Kabi Nagata

Lire ce manga était définitivement une expérience en soi, une expérience que je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir avant. L’entrée dans l’intimité, la maladie mentale, la dépression, la peur, la solitude, etc. de la protagoniste était vraiment bouleversante, profonde et transformatrice pour moi. Oui, j’ai souvent lu des courtes BD, des nouvelles, voir des émissions TV, etc. sur le sujet, mais je dois avouer qu’un manga complet sur le sujet, dans toute l’intimité de l’autrice, c’est une expérience complètement différente.

Dans ce manga, l’autrice raconte les difficultés qui vont en grandissant de socialiser, de trouver sa place dans la société et de se conformer à des normes sociales (et énormément familiale) et sa descente dans une dépression qui lui fera tout perdre. Elle changera progressivement et se tirera de sa dépression très lentement lorsqu’elle décidera d’avoir une relation sexuelle avec une travailleuse de sexe et de coucher sur papier ses sentiments et expérience. Devant le succès et de la relation sexuelle (plutôt mitigée tout de même), mais aussi surtout de son manga, elle tirera des leçons et poursuivra son travail de mangaka avec une nouvelle perspective sur sa vie et le désir de détruire les attentes familiales qui pesaient sur elle et sa santé mentale.

Outre ce cheminement de la protagoniste et auteure, il y a aussi une énorme critique des attentes sociales et familiales qu’elle met complètement en morceau à travers la narration (et sans faire la critique directement) et accuse à sa manière d’être responsable de sa dépression. Il y a aussi une autre grande critique du système éducatif japonais, mais aussi de l’énorme manque d’éducation sexuelle qui pousse à tellement de mésinformations et de problèmes lors des rapports sexuels pour les femmes qui ne connaissent au final même pas leur vulve, vagin ou système reproductif, ni leur corps et ce qu’il est capable de faire et d’expérimenter. J’ai trouvé les critiques extrêmement justes, précises et incisifs sans être moralisante ou sortir du cadre narratif ce qui est un grand exploit en soi.

La seule critique que je fais du manga et qui vient tout de même teinter ma lecture est la description un peu naïve de deux relations sexuelles avec des travailleuses du sexe. Oui, elle en tirera énormément de plaisirs et d’apprentissage, mais elle détaille et portraitise les travailleuses comme des gens qui désirent fondamentalement prendre soin d’elle et de son corps. Peu importe que cela soit véritable ou non, il y a un détachement à avoir quant au fait qu’il s’agit de leur travail de donner une telle impression et je crois que l’auteure est un peu tomber dans le piège justement d’une certaine fictivité du rapport sexuel perçu comme authentique (ça l’était certainement pour elle toutefois). En contrepartie à tout ça, il y a cependant une critique des médias yuri qui dépeignent de manière beaucoup trop fictives les relations sexuelles entre même genre (mais surtout les hommes) et qui crée des attentes disproportionnées.

Définitivement un grand manga au plan stylistique et de grande importance aujourd’hui. Profondément féministe et critique d’une société hétéro-patriarcale qui ne laisse pas la place aux femmes de connaître leur corps et leur sexualité au point de les rendre malades.

Le pavillon des hommes, Tome 1 (2005) par Fumi Yoshinaga

Excellent manga uchronique qui imagine une période Edo où 1 homme sur 20 survivent suite à une épidémie et où le shogunat est maintenant dirigé par une femme.

Se situant dans un « pavillon des hommes », littéralement un harem constitué d’homme, on suit d’abord l’arrivé d’un nouveau venu pris au milieu d’intrigues politiques assez élaborée puis, vers la deuxième moitié du livre, l’arrivée de la nouvelle shogun, très économe en temps de crise qui va tenter de couper le plus possible dans ce pavillon d’hommes dont elle semble vouloir se départir (entendre réduire le nombre d’hommes dans le harem pour économiser), imaginant aussi ce pavillon comme un reliquat d’une période plus patriarcale (la fin, un à suivre, nous laisse cependant présager que c’est loin d’être aussi simple) tout en se méfiant de ne pas trop se brusquer contre les traditions qui pourraient bien lui coûter dans un jeu politique plus large.

Ma seule est unique critique, et parfois un peu de confusion, est lié au très important nombre de personnages qui, pour le moment, semble venir et partir assez facilement.

Plusieurs idées et thèmes sont explorés dont évidemment les discriminations dont sont victimes les femmes et qui semblent tout de même perdurer, sous une autre forme, même après la disparition de la majorité des hommes et des remises en cause qui peuvent être effectuées.

La gestion administrative, et de ses avantages/inconvénients lors d’un grand bouleversement est aussi amplement exploré dans ce manga.

Mon intérêt s’est cependant particulièrement porté sur la mode et la couture, élément signifiant et progressant du récit qui permette de réfléchir aux personnages, à l’intrigue, mais aussi aux images qui veulent être envoyées, ce que son ignorance apporte pour les personnages ainsi qu’une belle exploration de ses différentes formes à l’ère Edo (plusieurs notes de bas de pages, sincèrement très appréciées, nous permettent d’apprécier encore plus cette exploration).

Anthologie (De la rêverie, De l’humain) (2013) par Moto Hagio

Cette anthologie de 9 mangas de Moto Hagio est divisée en deux tomes: le premier « De la rêverie » avec des mangas plus fantaisiste et de SF (incluant «Nous sommes onze» et sa suite) et l’autre « De l’humain » de facture plus réaliste et souvent beaucoup plus tragique.

Je dois dire avoir été très très agréablement surpris· par cette lecture fascinante, si certains mangas sont beaucoup plus intéressant que d’autres (« La princesse Iguane » étant mon préféré), aucun d’entres-eux n’étaient inintéressants même si l’intrigue se devinait assez facilement (« Le petit flûtiste de la forêt blanche), son style de dessin est vraiment très beau, on voit le temps mis à créer et des univers, et le scénario et le dessin.

Les thèmes de cette anthologie couvre vraiment une large portion de son oeuvre, l’édition a clairement privilégié de mettre de l’avant une variété de thèmes et de styles de l’auteure plutôt que tous ses classiques (ex: « Poe no Ichizoku » n’est pas dans cette anthologie). Cette lecture toujours très fluide, elle prend souvent le temps d’expliquer ce qu’il se passe à travers ses personnages surtout dans ses récits de SF, ses récits plus réalistes sont cependant plus durs à lire puisqu’ils abordent souvent des tabous profonds (matricide, pédophilie) et des thèmes qui n’étaient pas nécessairement facile à aborder pour certains contextes: homosexualité enfantine, mariage arrangé, hermaphrodisme (dans la nouvelle de SF, un personnage d’une planète peut « choisir » son genre après un certain âge bien que la société le lui impose plus souvent qu’autrement). Son écriture est définitivement féministe et engagé et critique de beaucoup de relation de pouvoir (mariage arrangé, métiers réservés aux hommes, répression de l’homosexualité, désir, parents n’aimant pas leurs enfants, etc.); certaines idées peuvent parfois nous surprendre cependant, et on se demande si c’est l’auteure qui le pense ou non pas plutôt certains de ses personnages qu’on pourrait penser plus conservateurs.

Quoi qu’il en soit, je n’hésiterais pas du tout à recommander amplement cette anthologie (vraiment pas chère en terme de qualité et quantité bien honnêtement) à quiconque désire s’introduire au manga en général: la variété de thèmes et histoires abordées (d’une histoire durant la seconde guerre mondiale en France avec un enfant assassin « Le coquetier » à un space opéra mettant en scène des personnes hermaphrodites, un roi, et tout un assemblage de personnage « Nous sommes onze ») ainsi qui le style de l’auteure est certainement une magnifique porte d’entrée au genre.

L’art de la vulve, une obscénité ? (2016) par Rokudenashiko

Rokudenashiko est l’artiste derrière la numérisation de sa vulve qui a organisé une campagne de sociofinancement pour financer la réalisation d’un canot en forme de vulve, de plusieurs expositions ainsi que de plusieurs objets dérivés en forme de vulve. Elle ne se cache pas de tenter banaliser le mot Manko (vulve) qui, contrairement au pénis, est considéré comme vulgaire au Japon et les gens (surtout les vieux schnocks pour l’artiste) s’offusquent à l’entendre prononcer, encore plus à le voir.

Dans ce livre (composé de trois mangas +/- distincts, de capsules info, d’une entrevue entre elle et Sion Sono et de plusieurs courts textes), Rokudenashiko raconte son emprisonnement et son jugement pour « obscénité » par la police japonaise à cause d’une loi contre l’obscénité tellement vieille qu’elle avait, lors de sa dernière utilisation, censurée, brièvement, L’Amant de lady Chatterley (de D.H. Lawrence), un roman qui se retrouve dorénavant dans les librairies japonaises.

L’artiste et mangaka raconte dans le premier manga l’immense surprise lors de son arrestation qui semblait complètement irréel au point où elle ne pouvait que penser à quel point ça ferait un excellent manga. Elle commence toutefois a déchanté en prison alors qu’elle réalise les horribles conditions de détention (espace, nourriture, mensonges, déshumanisation [appelée par un numéro], hygiène, etc.) et l’obsession de la police à son égard. Tout ça est raconté toutefois avec un grand humour qui se reflète même dans les moments les moins joyeux pour l’artiste qui arrive à soulever l’absurdité de la situation et à en rire plutôt que de se laisser avoir. Le manga est divisé en court chapitres entrecoupé de textes et photos d’une page chaque précisant parfois des éléments évoqués dans un chapitre qui pourrait être moins connu pour un public non-japonais (par exemple, la légende d’Urashima Taro ou la chanson Say Yes) ou plus informatif (le système de justice japonais, la pétition demandant la libération de l’artiste, le travail de Rokudenashiko, etc.).

Le deuxième manga s’attarde sur le parcours de l’artiste depuis sa jeunesse, et comment elle est devenue l’artiste qu’elle est aujourd’hui. Beaucoup plus proche d’une autofiction (autobio)graphique, plusieurs critiques sont tout de même adressée à la société japonaise, à la compétitivité dans le milieu de l’édition qui ne semble pas intéressé par le sort de leurs auteur·es, mais aussi les bons moments qu’elle a vécu notamment à travers la découverte par un public de son travail et la nécessité de celui-ci pour beaucoup de femmes.

Le troisième et dernier manga est plutôt sous la forme d’une allégorie avec une manko personnifiée qui repasse à travers les étapes de la narratrice des deux autres mangas, d’une jeunesse refoulée où elle ne peut s’exprimer à une vie adulte où elle s’affirme, avec les mêmes charges politiques et militantes.

J’ai découvert l’artiste peu avant son arrestation, mais après sa campagne de sociofinancement pour son manko-kayak et j’ai suivi quelques moments de sa vie par la suite, mais ce livre m’a définitivement beaucoup appris et sur le tabou associé à la vulve au Japon (elle est flouée dans toutes ses représentations en plus d’être considérée comme un mot vulgaire), mais aussi les conditions de détentions dans ce pays (quelques capsules informatives complètes le portrait graphique de l’autrice). Outre le politique du texte, le récit est aussi très maîtrisé, balançant l’informatif, le comique, le drame et les dénonciations au sein parfois d’une même page. C’est définitivement drôle, mais on ne peut s’empêcher d’être horrifié·e par le traitement qui lui est réservé.

En plus d’être un livre essentiel dans la banalisation de la vulve dans l’espace publique, c’est aussi un super manga qui raconte le parcours d’une artiste qu’on a tenté de censurer pour justement vouloir lever les tabous entourant le corps des femmes. À lire!

Ouvrages qui m’ont très agréablement surpris

Québec

La formation d’une culture élitaire dans une ville en essor : Joliette, 1860-1910 (2018) par Lysandre St-Pierre

J’ai pris cet essai aux Les éditions du Septentrion surtout pour en apprendre un peu plus sur un sujet dont je connaissais absolument rien (le titre évoque très bien son contenu), pensant très honnêtement qu’au mieux j’en apprendrais un peu sur Joliette et le développement urbain. J’avoue que cet essai a vraiment dépassé mes à priori sur le livre.

À travers quatre chapitres (comment l’élite se forme et quelles lieux elle investit, sur l’éducation de l’élite et la (re)production de rôle hyper genrés, la maison et l’aménagement, et finalement la création d’une honorabilité et de lieux « publics » où la jouer), Lysandre St-Pierre effectue un fascinant tour d’horizon critique de cette élite bourgeoise dont le seul objectif semble être de reproduire ses propres codes d’une génération à l’autre (tout en s’assurant évidemment de dominer sur des classes « inférieures »). Le chapitre sur l’éducation m’a évidemment beaucoup plus interpellé que les autres, notamment en ce qui a trait aux différences de genres, au cantonnement des femmes dans un rôle de mère et d’hôte de soirée (bien que vers la fin, on voit émerger une association de femme, mais elle est créé pour que les rencontres soient vraiment fixes juste avant le souper familial). L’homme est aussi élevé dans ces carcans très serrés et des milliers de conseils viennent le « guider » dans le choix d’une épouse qui doit évidemment correspondre parfaitement à cet idéal bourgeois et dont il a la responsabilité morale d’exercer une autorité sur elle dans lequel cas où elle dévierait de ce rôle. Si une femme ne pouvait tenir se rôle, il lui restait le couvent où l’appellation de vieille fille (ce qui n’était pas une bonne chose).

On voit aussi comment les journaux de la ville avait la fonction de renforcer cette domination auprès de la population, mais aussi de donner le ton aux valeurs qui devaient être vues au sein de la bourgeoisie (au risque de ne pas être vraie, mais l’impression était définitivement plus important que les actes) à l’aide d’article, de compte rendu de soirée, d’invitations à des spectacles ou des lieux (réservés, plus souvent qu’autrement, à une élite restreinte), mais aussi à travers les notices nécrologiques (où l’épouse est aussi ramenée à son mari qui, dans un exemple donné, prend la moitié de la place de la notice nécrologique alors qu’il est mort depuis une vingtaine d’année!).

Bref, un super essai sur la constitution d’une soi-disante « élite », comment elle fait pour tenter d’asseoir sa domination à l’aide d’un discours de respectabilité, de charité, de lieux privés, des journaux de la ville, de l’éducation, mais jusque dans l’établissement d’une architecture commune à tous les bourgeois avec des pièces qui les distingue.

Plusieurs cartes, plans, photos viennent aussi agrémenter cet essai et donner un aspect plus visuel aux sections qui peuvent être parfois un peu plus abstraite (surtout en ce qui concerne l’aménagement et le décor de la maison).

Définitivement une lecture qui se dévore!

Jeanne Lapointe : artisane de la Révolution tranquille (2013) (collectif)

C’est avec beaucoup d’émotions que j’ai lu ce recueil d’hommage à Jeanne Lapointe dont je n’avais jamais entendu parler avant d’ouvrir ce livre (peut-être évoqué ça et là, mais hélas, je n’en avais jamais retenu le nom). J’ai été évidemment intéressé par le nom de Louky Bersianik sur la couverture et la quatrième de couverture me semblait suffisamment intéressante pour que je me décide à le lire au complet.

J’ai découvert une femme très active dans les milieux féministes et littéraires, et qui effectuait surtout ce travail de l’ombre de critiquer, discuter, rédiger des documents collectifs, bavarder, inviter des gens à des partys, rencontres, discussions, etc. tout en animant et discutant amplement. C’est du moins souvent le constat et le souvenir qu’en avait les nombreux écrivain·es et intellectuel·les qui témoignent.

J’ai appris l’existence de cette femme qui a autant énormément aidé à la rédaction du rapport Parent (et dont elle a introduit les membres à des cours de dynamique de groupe!!!) et radicalement militante de fauche, mais qui a aussi participé à la commission Bird, qui a fait des critiques littéraires, aider financièrement Anne Hébert alors qu’elle traversait des passes plus difficiles (elle est même allée lui porté une dinde et un sapin en France juste pour elle!!!). C’est une enseignante qui donnait et prêtait beaucoup de livres et poursuivaient les discussions de classe jusqu’à tard (en achetant de la pizza pour les élèves!!!). Elle adorait aussi manger des plats qu’elle ne connaissait pas ce qui a définitivement donné, pour moi, une passion pour cette intellectuelle. Elle ne se contentait pas non plus de critiques anti-cléricale à ses débuts (surtout pour le rapport Parent et la fin des écoles confessionnelles), implications et créations de milieux littéraires et artistiques féministes au Québec, mais partait aussi militer au États-Unis dans des manifestations pour les droits civiques des africains-américains. Bref, une femme de toutes les luttes, très généreuse de sa personne (je me posais quand même beaucoup de question sur d’où vient une partie de cette fortune), mais qui œuvrait sciemment dans l’ombre et à probablement achever de la faire disparaître à sa mort pour les générations suivantes s’il n’était pas des expositions ou de ce livre hommage.

Une féministe à redécouvrir et elle est maintenant sur mon radar, je ne la laisse plus partir.

Polatouches (2018) par Marie Christine Bernard

Entre un roman qui parle de recherche de soi et d’identité et un roman d’horreur; ce livre aborde frontalement des questions d’identités (autochtones, lesbiennes) dans des contextes qui peuvent être très difficiles pour les personnages qui doivent faire face à des préjugés et de la discrimination.

C’est aussi une histoire d’horreur qui s’inspire, je n’en dirais certainement pas trop (c’est là une des intrigues du livre), d’une légende des premières nations dont je trouvais l’absence consternante dans la littérature « générale ». Cette adaptation est pleine de sensibilité et de respect et se mêle avec brio avec la partie beaucoup plus humaine du récit.

Le livre était accrochant, humain et touchant. Un bon récit au fond que j’ai vraiment dévoré d’une traite.

International

The Ghost Brush (2010) par Katherine Govier

Ma critique complète sur mon blog

Égalité des hommes et des femmes (1622) par Marie de Gournay

Une superbe préface de Milagros Palma qui s’attarde à parler des processus d’exclusions des femmes de la littérature ou des prétentions littéraires (notamment au sein de l’Académie en citant Alain Décaux qui se prétend historien objectif, mais rejette Marie de Gournay des canons littéraires parce que selon lui, elle était moche [oui, oui, c’est la raison de son rejet d’un essai de 1980]).

Les deux textes de Gournay sont aussi excellent à souhait. L’Égalité des Hommes et des Femmes est une défense assez classique dans son genre (bien qu’une des première) citant à profusion des philosophes et théologiens, mais avec son lot de piques ça et là qui agrémente définitivement la lecture.

C’est cependant le Grief des Dames (1626) qui parle notamment des processus d’exclusions des femmes des prétentions littéraires de l’époque qui m’a le plus surpris.

À propos de quoi, je tombai l’autre jour sur une Épître liminaire de certain personnage, du nombre de ceux-là qui font piaffe de ne s’amuser jamais à lire un Écrit de femme!

Non seulement la démonstration en est une qui est encore faite aujourd’hui (d’où la préface), mais l’impertinence (dans le sens de « sassy » en anglais) avec laquelle elle fait cette démonstration est incroyable!

Remarquons en ce discours que non seulement le Vulgaire des Lettrés bronche à ce pas, contre le sexe féminin, mais que parmi ceux mêmes, vivants et morts, qui ont acquis quelque nom aux lettres en notre Siècle, je dis, parfois sous des robes sérieuses; on en a connu qui méprisaient absolument les Oeuvres des femmes, sans se daigner amuser à les lire, pour savoir de quelle étoffe elles sont, ni recevoir avis ou conseil qu’ils y peuvent rencontrer : et sans vouloir premièrement informer s’ils en pourraient faire eux-mêmes qui méritassent que toute sorte de femmes les lussent. Cela me fait soupçonner, qu’en lisant les Écrits des hommes mêmes, ils voient plus clair en l’anatomie de leur barbe, qu’en celle de leurs raisons […].

C’est vraiment, en plus d’une impeccable démonstration, encore une fois très appuyée, remplis de traits d’esprits et d’une belle humeur qui nous présente une Marie de Gournay en pleine possession d’un ethos impitoyable envers une masculinité qui n’a aucun égard pour les femmes.

Après avoir lu ces deux textes, j’ai juste envie de la sacrer comme sainte patronne des écrivaines féministes et de tout lire d’elle (mais évidemment, à part ces deux textes, rien d’autre d’elle n’est réédité, l’histoire ne change pas).

It’s Complicated: The Social Lives of Networked Teens (2014) par Danah Boyd

Les réflexions sur le numérique, son utilisation et sa continuité de la simple expérience non-virtuelle sont des réflexions qui m’intéressent toujours énormément. Je n’ai pas souvenir de pourquoi j’avais noté ce livre là, probablement une vidéo qui l’évoquait en passant, mais je l’ai acheté et je ne le regrette pas une seule seconde.

À travers plusieurs enquêtes effectuées auprès des jeunes dans les dernières années (en parle d’avant 2014 alors que MySpace était beaucoup plus utilisé que Facebook, mais dont la migration commençait à se faire sentir très fortement et les deux plateformes étaient plutôt en concurrence), l’auteure explore l’utilisation du numérique et de ses plateformes chez les jeunes en démystifiant beaucoup BEAUCOUP d’idées reçues. « Même moi », je me suis surpris à reproduire quelques mythes (notamment que les jeunes qui seraient plus « native » au numérique que la génération dite « migrant » sur le numérique), mais aussi quand aux raisons qui poussent les jeunes à se tourner vers le numérique (l’interdiction des parents de sortir par peur de prédateurs, couvre-feu, etc. poussent souvent les jeunes à se retrouver sur les réseaux sociaux car, ne peuvent se retrouver en « vrai »).

À travers plusieurs chapitres, elles couvrent de manière très intéressante les questions identitaires chez les jeunes face au numérique, au privé (autant en terme de connaissances des outils pour rendre sa présence plus privée, questions très discutées aujourd’hui que le manque d’outil et d’instruction quant à déceler certaines choses), la « dépendance » aux réseaux sociaux, les supposés danger de prédateurs en ligne (et ce qu’il en est réellement, et quelle sont les véritables menaces en ligne), mon chapitre préféré était définitivement sur l’intimidation, mais elle déconstruit aussi le mythe du numérique comme grand égalisateur entre les classes sociales et les ethnies et finalement, elle s’attarde à la question des « digital natives ».

Bref, un très gros programme qu’elle attaque en se servant beaucoup des entrevues faites avec les jeunes pour réfléchir à l’impact très personnel, sans éviter toutefois de se référencer à la théorie et aux statistiques. Le chapitre sur les prédateurs est certainement très complet à cet égard et démontre l’importance pour son auteure de vouloir recentrer radicalement le débat pour éteindre les « paniques morales » et s’intéresser aux vrais problèmes, qui sont en fait des problèmes sociaux pas propres au numérique.

Il s’agit aussi bien d’un livre grand public qui peut démystifier énormément de préjugés et d’angoisse pour les parents (surtout) de jeunes et d’enfants, mais les fans d’essais en auront définitivement pour leur intérêt avec une panoplie de réflexions et témoignages intéressants qui sont amenés. Je pense sincèrement que tous les parents devraient lire ce livre, il est aussi très informatif pour soi.

Analyse de l’essai #balancetonporc de Sandra Muller

Le mot-clic #balancetonporc en noir répété plusieurs fois sur la couverture avec un bandeau titre où il est écrit "La peur doit changer de camp". Un des mots clic est en rose plutôt qu'en noir.
Introduction

Le plaisir d’un lecture d’un essai peut, pour moi, varier en fonction non pas seulement du style d’écriture, mais aussi des thèses qui y sont présentées. Autant je peux lire un essai avec lequel je suis d’accord, mais dont le style m’ennuie ou m’endort, autant d’autres peuvent être très intéressants à lire malgré des désaccords fondamentaux. De la même manière, dans la présentation des arguments, je peux complètement rejeter un essai et ses thèses s’il les basent sur ce que je pourrais considérer de fausses prémisses, d’autres fois, je peux simplement être en désaccord avec la conclusion qui se base sur des prémisses qu’on peut partager. D’autres fois encore, il se peut tout simplement que ce soit le propos ou les sujets abordés qui ne m’intéressent pas ou encore qui m’attire. Rarement, je vais rejeter un essai basés sur ma propre idée de comment le monde est constitué, il agit, il pense; je lis justement un essai pour apprendre, confronter mon propre monde, élargir mes horizons, approfondir mes connaissances.

#balancetonporc, écrit par la journaliste Sandra Muller ayant lancé le mot-clic éponyme, est un essai dans une catégorie à part dans les essais que je ne peux pas apprécier. Je suis très accord avec les prémisses, les idées et les conclusions, le style est correct (malgré une importante dose de lampshading, j’y reviendrais), le propos est correct, je considère l’autrice comme ayant accompli un travail extraordinaire et cet essai ne me prouve certainement pas le contraire, mais… il y a clairement non seulement des préjugés, des stéréotypes et des opinions complètement sidérantes, mais on dirait qu’il y a un immense fossé entre ce que la journaliste perçois effectuer comme travail et la réalité dans laquelle s’inscrit ce même travail.

Non pas que Muller fait une bonne action pour les mauvaises raisons. Au contraire, elle effectue définitivement un immense travail, pour les bonnes raisons, le texte nous le laisse entendre, mais ce travail est fait dans l’ignorance complète de ce qui l’a précédée, de ce qui se fait, des luttes des autres et de ce qu’elles signifient (quitte à les mésinterpréter et à les accuser à torts et à travers continuellement). Elle ne s’en cache d’ailleurs pas : elle écrit avoir littéralement « lancé un mouvement féministe » (p.88) toute seule bien qu’elle rejette viscéralement l’appellation de féministe (j’y reviendrais). Le tout en ignorant ou minimisant tout ce qui l’a précédé et l’accompagne, #metoo étant probablement le plus notable. Lire cet essai avec une idée de la lutte féministe en arrière-plan et son rejet total était excessivement frustrant. Je ne sais pas à qui s’adresse cet essai à part aux Raphaël Enthoven de ce monde (des hommes qui se disent pro-féministes, mais qui n’hésite pas à interrompre les femmes et à leur mecspliquer leurs luttes) et aux femmes et hommes profondément antiféministes qui auraient besoin de comprendre un peu pourquoi les femmes dénoncent leurs agresseurs et ne sont pas des victimes (ça ne réglera pas du tout leur antiféminisme ou leur misogynie, mais au moins, ces personnes ne devraient pas détester ce livre et le lire jusqu’au bout).

Résumé

Avant de plonger dans la critique, je me permets un résumé. #balancetonporc de Sandra Muller retrace la genèse du mot-clic que la journaliste française, vivant aux États-Unis depuis plusieurs années, a créé en réaction notamment à l’affaire Weinstein, mais aussi à ses expériences passées avec des agresseurs. À travers l’essai, on a droit, surtout dans les premiers chapitres, à une espèce d’archive des premières discussions, des partages, des réactions, des commentaires, des retweets, etc. du mot-clic ramassées de manières presque compulsives (on sent quand même énormément le genre de personne qui passe beaucoup, beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et ce, même avant la création de #balancetonporc). Cette partie est certainement intéressante puisqu’elle me fait questionner la place de l’archivage inexistant des gazouillis et comment on fait pour en parler. Il y a remise en contexte dans le livre, la journaliste parle autant des réactions au gazouillis initial que de gazouillis supprimés, de messages Twitter privés, de conversations hors numériques sur le numérique, etc. qui sont souvent très difficiles à bien cerner. Elle tente aussi de chiffrer l’importance du mot-clic à l’aide d’organismes qui suivent et recensent les chiffres et l’impact de ceux-ci. Puisqu’on parle souvent de chiffres dans les millions, on est souvent un peu largué, et bien qu’on le compare brièvement à d’autres mots-clic pour donner une idée du phénomène, on a une belle impression de la quantité, mais pas vraiment de la « qualité » des mots-clic (est-ce vraiment là tous des témoignages, ou y a-t-il des supports, des critiques, etc.?). Bref, la partie plus critique historique est intéressante, mais aurait bénéficiée de quelques éclaircissements et peut-être de meilleures analyses.

L’essai ne se concentre toutefois pas seulement là-dessus et tombe beaucoup plus dans le mémoire et le témoignage que dans l’essai érudit ou le travail d’archive. Dans un récit déchronologique qui invite souvent les répétitions dû à ce type de narration, la journaliste raconte son immense investissement en temps après la création du mot-clic, que ce soit dans les réponses aux commentaires, aux centaines d’entrevues auxquelles elle répondait (peu importe le pays), aux alliances avec les autres survivantes avec qui elles correspondaient, avec les personnes qu’elles tentaient de convaincre de l’importance du mouvement, parfois avec succès, parfois sans. Elle parle aussi de son métier et de sa vie, mais dans une plus moindre mesure, et surtout pour mentionner qu’avec tout le temps qu’elle mettait dans la cause, ses fins de mois étaient parfois difficiles (sans compter qu’elle payait plus souvent qu’autrement les avions afin de discuter du sujet en France ou aux États-Unis et que ses frais n’étaient donc pas défrayés, elle mettait du temps, souvent le soir, bénévole pour venir en aide aux victimes).

L’essai passe aussi beaucoup de temps à parler des autres acteurs et actrices (dans les deux sens du terme parfois) qui mettaient la main à la pâte pour fonder des associations, des regroupements, couvrir le sujet, venir en aide aux victimes, tenter de convaincre des personnes en pouvoir, ou encore déjouer des complots ourdis par des avocats qui tentaient de piéger des victimes d’agression! En lisant cet essai, j’ai certainement approfondis énormément mes connaissances concernant le vedettariat et qui étaient les victimes de certains agresseurs ou agresseuses. Muller semble déterminée à parler des hommes ET des femmes tout en reconnaissant que les femmes sont majoritairement victimes de ceux-ci; elle mentionne même avoir lancé le mot-clic #balancetaporcine, mais réalisa rapidement que ça ne porte pas les fruits escomptés.

Ceci étant résumé, on peut se demander alors pourquoi je ne suis pas capable d’aimer un essai qui semble balancé, intéressant et certainement pertinent dans le contexte actuel? Pour plusieurs raisons, mais la première est une impression de lecture qui peut paraître superficielle donc je l’aborde tout de suite pour mieux passer à la suite des choses.

Classe, lampshading et préjugés

Malgré de nombreux passages sur le relativement peu de moyens financiers que Muller possède, passages certainement surjoués par l’essayiste (quand tu peux te payer des billets d’avions et que ça fait juste en sorte que tes fins de mois sont difficiles, tu es définitivement très loin d’être pauvre), elle semble définitivement faire partie d’une espèce d’élite bourgeois et artistique hollywoodienne. En plus de pouvoir investir les espaces artistiques, les fêtes, et autres lieux du vedettariat, pas seulement en tant que journaliste, elle ne cesse de faire référence à certaines autres actrices et journalistes comme à ses ami·es et de proches connaissance. C’est certainement un peu frustrant de l’entendre se plaindre d’un manque de moyens pour voyager d’un pays à l’autre, mais ce n’est définitivement pas si problématique que ça (au pire, elle apparaît comme très élitiste ou inconsciente de ses privilèges). Les problèmes commencent à remonter quand elle témoigne de son agression verbale dans un party et de sa réaction face à celle-ci :

« Comment ose-t-il? Comment ose-t-il me parler ainsi, à moi qui ai repris un journal toute seule, […] qui dois diriger une équipe d’auteurs, un comptable, un webmanager, un community manager? À moi qui me lève à 7 heures le matin pour accompagner mes enfants à l’école et qui me couche parfois vers 3 heures du matin, épuisée de relire et corriger à l’envi un de mes articles litigieux par crainte d’un procès. [la liste continue] » (p.39). Évidemment, personne ne contrôle ses réactions face à une agression, aussi classiste soient-elles, et c’est définitivement très honnête et courageux de sa part de sa mettre à découvert comme ça. Cependant, tout l’argumentaire de pourquoi c’est scandaleux de recevoir de tels propos est basé sur le fait qu’elle n’est pas « inférieur » à son agresseur.

C’est là qu’entre en scène le lampshading, c’est-à-dire, une réponse à la critique avant même qu’elle ne se manifeste pour pouvoir s’innocenter de la critique. Par exemple, une personne qui voudrait insulter un groupe tout en se dédouanant parce qu’elle sait qu’elle va se le faire reprocher, elle pourrait dire par exemple : « Je ne suis pas raciste, mais [insérez le préjugé] », cela n’ôte pas du tout la charge raciste d’un propos, ça tente juste de le désamorcer en amont. C’est exactement ce que l’autrice va faire après avoir témoigné de sa réaction (je souligne) : « Non pas que son comportement serait plus supportable si j’étais chômeuse ou caissière, mais qu’il agisse ainsi avec une collaboratrice, dont il devrait pouvoir imaginer à la fois l’investissement professionnel et l’implication humaine dans son job me sidère […] » (p.40).

Encore une fois, il s’agit d’une impression de lecture, peut-être vague, probablement même très dure pour une agression dont elle ne peut pas mesurer la réaction, je le note toutefois parce qu’à plusieurs autres moments, elle utilisera le lampshading pour se prémunir d’attaques contre ses raccourcis argumentatifs et ses préjugés.

La propagande antiféministe de l’essai

Le gros de ma critique s’adresse toutefois à son rejet unilatérale du féminisme tout en, très paradoxalement, essayant de démontrer comment elle a réussi à elle seule à faire avancer la cause des femmes à pas de géante.

Tout d’abord, elle construit une caricature du féminisme tellement grossière, caricaturale et détachée de la réalité qu’on se demande comment son éditeur a laissé passer ça :

« j’ai toujours été contre la guerre des sexes. […] Je ne supporte pas plus qu’on m’affuble du terme de féministe, car pour moi il a participé à construire des armées de familles monoparentales comme la mienne » (p.46)

plus loin :

« Durant toute mon adolescence, ma mère m’a seriné : « Regarde où a conduit mai 1968. On doit se débrouiller seules, on est incapables d’avoir des salaires égaux à tâches égales, les hommes ne trouvent plus leur place à nos côtés et on les fait fuir. » » (p.46)

C’est tellement ridicule et grossier comme affirmation qu’on ne sait même pas par où commencer. Que le manque d’hommes dans sa vie dont elle se plaint (à plusieurs reprises) soit causé par le féminisme est non seulement mensonger, mais elle sert à bâtir une figure de bouc-émissaire. La journaliste n’explique évidemment jamais comment sa mère l’a eu comme enfant si les hommes la fuit et pourquoi elle n’a pas de père présentement, pas qu’elle a à l’expliquer, mais si sa mère était aussi antiféministe ou aussi anti-gauchiste que ça, on se demande vraiment ce qui aurait faire disparaître le père ou d’éventuels conjoints (ou comment se fait-il qu’il y a encore des mariages et des couples hétérosexuels, on se le demande). La journaliste décide donc de construire un féminisme bouc-émissaire de ce qui ne lui plaît pas dans sa vie. Peut-être y a-t-il une raison que l’on nous explique pas derrière, mais à quoi bon mettre de telles affirmations calomnieuses dans un essai si c’est pour simplement les lancer sans raison?

Son rapport avec le féminisme et la justification de la présence des hommes dans les luttes des femmes ne s’arrête pas là évidemment, elle prend souvent de très longs détours pour montrer comment certains hommes sont les meilleures personnes du monde quand vient le temps d’aider les victimes d’agressions sexuelles, des passages certainement plus longs que ceux consacrés aux femmes (dont elle n’hésite pas à soulever les problèmes à plusieurs reprises contrairement aux hommes), ou des passages certainement pas mérité comme celui réservé à Raphaël Enthoven dont elle se félicite de l’avoir convaincu de trouver la nécessité du mot-clic après des heures et des jours de conversation écrites et orales1.

Son dédain du féminisme ne l’empêche toutefois pas de se revendiquer du mouvement et de s’en faire créatrice :

« Sept mois après avoir personnellement lancé un mouvement féministe, je trouve enfin un terme qui me convient. Je souhaite défendre toutes les victimes, sans notion de couleur ni de classe social » (p.88) écrit-elle après avoir résumé, très grossièrement et s’appropriant le Black Feminism comme une analyse intersectionnelle (ce qu’elle peut être, mais elle confond les deux termes) « créée par les femmes noires, pour faire face au racisme du féminisme blanc et au sexisme du mouvement noir. » (p.88).

Tout d’abord, il est bon de préciser que Muller n’est pas noire, se revendiquer du féminisme noir semble donc à priori aberrant. Imaginons toutefois qu’elle dit juste vouloir s’inspirer de ses théories alors, et de l’intersectionnalité puisqu’elle aurait simplement entendu le terme et n’aurait pas vraiment fait des recherches approfondies à ce sujet (ce qui est un problème en soi, mais passons). Même avec cet effort d’imagination, on voit très mal en quoi elle s’adresse au racisme des féministes blanches (nul part elle ne parle de racisme ou d’oppressions des femmes noires sinon une très brève mention de son support aux droits civils, sans exemple, à la page 46) et encore moins du sexisme du mouvement noir (aucune trace).

Intersectionnalité alors? Si on exclue son classisme flagrant, sa vie de bourgeoise, les seules personnes qu’elle évoque sont blanches, aucune lesbienne (à notre connaissance), à peine fait-elle mention de la fondatrice originelle de #metoo qui elle est noire (mouvement dont elle ne cesse d’ailleurs de minimiser l’importance, y privilégiant le sien comme véritable déclencheur international, ça et le #bebrave de sa « bonne amie »). L’intersectionnalité demanderait un travail sur les oppressions cumulées, une approche basée sur la reconnaissance du travail, de comment le harcèlement, la violence et les agressions affecte de manière disproportionnelle les femmes noires, racisées, handicapées, etc. l’importance du militantisme (et pas seulement de la théorie) et de l’impact sur les personnes les plus marginalisées, mais rien là-dessus non plus. Elle parle des grandes artistes et actrices qui en sont victimes, elle évoque que oui tout le monde peut utiliser le mot-clic et évoque, très très brièvement le procès de DSK, mais ça s’arrête là. On repassera donc pour l’intersectionnalité de l’approche. Nous n’aurons évidemment rien non plus sur le point de vue situé, le racisme, les structures pouvoir oppressantes, etc. chères au féminisme noir.

La seule véritable action concrète en faveur de toutes les femmes, mise à part le mot-clic, est vraiment l’aide à la mise sur pied d’une association de lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles qui donne des ressources contre ce phénomène, mais elle n’en parle pas tant et préfère parler de comment les milieux communautaires sont toxiques et se battent entres eux sans en évoquer des causes [manque de fonds donc elles sont obligés de compétitionner pour les obtenir] et privilégiant l’explication de son dédain pour les associations.

La dernière pièce de propagande contre le féminisme est l’utilisation de l’horrible tribune antiféministe, misogyne et manipulatrice publiée dans Le Monde en réaction à #metoo. L’essayiste s’en indigne à juste titre et passe plusieurs pages à démonter leur argumentaire et même à les accuser de chercher à se faire du capital politique et culturel sur le dos des agressions. On pourrait donc penser, « ah! Voilà une chose sur laquelle on est fondamentalement d’accord », et je le suis, mais elle associe directement cette tribune à des féministes (!) :
« Déjà pas disposée à l’utiliser, je rejetterai le terme « féminisme », en réaction à cette prose nauséabonde puisque le mot peut être associé à ces signataires. » (p.146). Tout ça parce que Catherine Deneuve avait signé le manifeste des 343 à l’époque et que dans la tête de l’essayiste, signer le manifeste contre l’avortement en 1971 = féminisme (ce qui est déjà une généralisation grossière, les signataires du manifeste avait justement évité un tel vocabulaire à l’époque par éviter l’amalgame) et que (nécessairement) féministe en 1971, Deneuve l’est encore aujourd’hui, et que par extension toutes les femmes ayant signé la tribune le sont.

C’est un mensonge digne d’un argumentaire de propagande tout simplement. C’est créer un épouvantail pour servir ses propres intérêts. C’est non seulement mensonger, et pour une fois que les féministes à travers le monde étaient d’accord sur une chose (que cette tribune n’avait pas sa raison d’être et était profondément contre les femmes), mais Muller vient tout de même forcer une connexion entre deux choses on ne peut plus à l’opposé de l’une et l’autre ensemble. Je ne croyais honnêtement pas ça possible (surtout que le passage est écrit après s’être revendiquée du Black Feminism…). C’est là que je pense que son autrice a définitivement une thèse à défendre : une qui la propulse en avant des autres tout en écrasant toutes les femmes, toutes les luttes qui l’ont précédée, pour privilégier son combat, son mot-clic, celui de ses ami·es et connaissances dont elle fait 100 fois l’éloge. Son aveuglement n’a de limite que l’arrogance avec laquelle elle se fait l’héroïne d’une lutte millénaire qui l’a précédée et l’a menée où elle est en ce moment. Je suis sincèrement dans l’incapacité de comprendre comment une personne qui parle d’agressions sexuelles, de harcèlements, de ressources, etc. soit incapable non seulement de reconnaître le travail des centres et refuges de femmes (qu’elle ne mentionne jamais), mais le combat qui se poursuit en amont, en aval et en parallèle à son travail. Plutôt que de s’inscrire dans une continuité, elle crée une coupure complètement imaginaire et une dissonance cognitive complète en effaçant les contributions des autres femmes pour la montrer comme presque la seule, elle et son réseau, qui peut accomplir un tel travail. Sa fondation d’une énième association de défense contre les agressions plutôt que de bonifier celles déjà existantes et qui accomplissent un travail déjà magistral avec peu de moyens en est un parfait exemple. Ce n’est d’ailleurs, peut-être pas, un hasard qu’elle ne détaillera jamais vraiment les actions que cette association entreprendra (juridique, financière, sensibilisation, etc.?) ni qui elle vise (elle mentionne elle-même la difficulté de savoir qui aider en premier).

Ces autres passages étranges

Il y a évidemment plein d’autres passages bizarres, comme celui, sorti vraiment de nul part, où elle mentionne que « La liberté d’expression est le fondement de notre société » (p.80) sans, on dirait, avoir conscience que c’est justement cette liberté d’expression dont se revendique les signataires de la tribune dans Le Monde ou encore les nombreux harceleurs. C’est juste laissé là comme une vérité universelle sans développement ni rien.

Un autre passage encore où elle parle de Cannes, Muller se plaint avec raison de l’absence de certaines personnes concernées dans les discussions durant le festival, de comment elle a peur que Cannes ne fasse que capitaliser sur le mouvement sans effectuer de geste concret, mais de conclure ainsi sa réflexion :

« Pourtant, si je jette un œil critique sur le Festival de Canne 2018, le bilan n’est finalement pas si négatif et la nouvelle équipe a bien travaillé : Pierre Lescure, son président, a tenté de départir Cannes de son image sulfureuse. » (p.206). Tout ça donc pour redorer son image? Qu’en est-il des réflexions de fonds, des changements de structure, des réels changements ou des projets de changement tout court?

Tout au long du texte, elle ne cesse pas non plus d’écrire « les hommes, les femmes, les trans » comme s’il s’agissait d’un troisième genre plutôt que de simplement les hommes ou les femmes et de préciser cis ou trans. Pas que la précision sur les personnes trans soient réellement effective puisqu’il s’agit d’une autre absence de l’essai, l’énumération est là simplement pour tenter de les inclure, complètement de travers, ce qui montre qu’elle ne sait pas vraiment de quoi elle parle encore une fois. C’est, très probablement, un ajout de dernière minute pour donner un vernis d’inclusion.

Brève conclusion

On pourrait malheureusement continuer longuement à soulever les aberrations de l’essai qui pourtant, à tellement d’égard est prometteur et pertinent, sans compter son aspect un peu archivistique sur la genèse du mot-clic! Je n’en tire malheureusement qu’un constat d’échec, non pas du mouvement, mais de l’auteure à pouvoir faire la part des choses, à réfléchir sur les enjeux de pouvoir qui la traverse, à effacer les luttes, à créer des épouvantails (et pas seulement des agresseurs), à s’enfoncer dans des stéréotypes sans fin (je n’ai même pas mentionné comment elle caricature les États-Unis et la France sans nuances au point où on croit lire les théories de déterminismes nationaux du 18ème siècle!) et à s’enfoncer dans une tour d’ivoire aux briques de vedettes et au ciment d’autocongratulations qui peuvent certainement être méritées, mais elle n’a pas fondé un mouvement, le mouvement le précède et l’accompagne, mais ça, elle n’a pas été capable de le réaliser.

Notes

1 Grossièrement, le pro-féministe Enthoven doit se faire convaincre pendant des mois de la nécessité du mouvement, épuisant les ressources et le temps des femmes qui doivent effectuer le labeur de l’instruire (alors qu’il existe pas mal de livres sur le sujet et qu’il aurait pu les consulter de lui-même puisqu’il devrait savoir comment faire une telle recherche). C’est, dans les faits, une tactique antiféministe bien implantée que de faire perdre le temps des femmes de cette manière quand tu connais très bien les enjeux et la nécessité, ce dont je sais très bien Enthoven capable de faire. On ne s’étonnera pas, après ses nombreuses interventions, qu’il s’agit d’un masculiniste trollant les féministes en se faisant ami-ami avec des personnalités bien en vue. J’attends une telle révélation dans moins de 3 ans.

Les souffrances invisibles de Karen Messing

Les souffrances invisibles de Karen Messing

L’essai de Karen Messing est extraordinaire. Non pas seulement parce qu’elle s’attarde à décrire en détails comment l’environnement de travail peut rendre plusieurs catégories d’emploi des métiers où les travailleurs et travailleuses sont à risque d’être malades, d’être exposé·es à de la radiation, à des douleurs chroniques ou permanentes, etc. mais aussi par une réflexion plus générale sur le travail physique demandé et le peu de considération qu’on y accorde vraiment.

L’essai n’est pas qu’une analyse approfondie du comment l’environnement affecte la santé. Il s’agit aussi du récit du parcours professionnel, et parfois plus personnel, de l’auteure et de l’évolution de sa pensée. Présenté à travers 11 chapitres qui constituent presqu’autant d’études sur un sujet précis (des techniciens de surface dans les hôpitaux aux enseignantes en passant par le travail à la chaîne ou les serveuses de restaurant), elle reprend différents articles écrits au cours de sa vie pour articuler un récit autour de ce qu’elle nomme le « fossé empathique » soit une sourde oreille que les chercheur·es font face aux travailleurs et travailleuses de plus bas statuts que les premièr·es. Il s’agit aussi d’un essai qui articule une réflexion importante sur les conditions de travail, mais aussi d’une large indifférence/insensibilité des patrons d’entreprise qui part du refus aux universitaires d’étudier les conditions de travail de leurs employé·es jusqu’au mensonge orchestré.

Ce qu’avance Messing n’est pas inconnu pour moi, ayant travaillé dans différents emplois (et études) nécessitant des déplacements physiques et le transport de charges plus ou moins lourdes régulièrement; j’ai bien évidemment ressenti ces douleurs malgré mon relativement jeune âge, douleurs qui allaient en s’accentuant au fur et à mesure des années. Lors de mon dernier emploi, en raison d’horaires de cuisine particuliers, je ne prenais pas vraiment de pauses pour m’asseoir et souffler ce qui me causait de grandes douleurs aux pieds et une fois rentré· chez moi et assis·, je peinais souvent à me relever. Une partie de cette douleur s’estompa lorsque je commença à m’asseoir régulièrement durant mes chiffres, mais étant la seule personne en cuisine, il était difficile de vraiment se reposer puisque je devais me lever sitôt que survenait un·e client·e. L’auteure de Les souffrances invisibles se penche sur le problème de la position debout, parmi bien d’autres, en s’attardant notamment aux caissières de supermarché nord-américain qui travaillent en position debout contrairement à leurs homologues européennes qui travaillent assis. Messing en vient évidemment à constater des problèmes qui pourraient se régler en permettant simplement d’avoir un siège pour les caissières. Dans les chaînes de supermarché cependant, on refuse cette solution sous prétexte que le comptoir serait alors trop haut pour effectuer les transactions (réglé simplement avec un siège plus haut ou avec un siège qui permet de bien s’accoter debout) ou encore que ce serait un manque de respect pour les clients que d’être servi·es par des personnes assises.

C’est probablement là qu’un premier «fossé empathique» peut être constaté, un·e client·e tient-ille vraiment tant à se faire soi-disant «respecter» au risque d’accidents de travail plus fréquent et de douleurs constantes pour la personne qui travaille? Si oui, peut-être avons-nous une vision un peu tordue de ce qu’est le respect surtout lorsque ce sont les personnes de plus bas statut qui vont alors se blesser pour gagner simplement assez pour subvenir à leur besoin et leur famille.

Parlant de famille, l’auteure observe aussi combien les horaires de travail changeant, de soir, de fin de semaine, etc. sont anxiogènes pour les travailleurs et travailleuses avec des familles pour qui doit souvent alors trouver des gardien·nes pour les enfants en bas âge, quelqu’un·e pour aller les chercher à l’école ou à la garderie. Même lorsqu’un·e partenaire est présente, cela n’empêche pas les casse-tête surtout lorsque les horaires de ce·tte dernièr·e sont aussi complexes. Encore une fois un problème qui pourrait être réglé plus facilement en établissant des horaires plus tôt ou plus réguliers ou en pensant qu’il n’est probablement pas nécessaire pour un supermarché d’ouvrir jusqu’à 2 heures du matin (oui, Messing parle de ces travailleurs qui ne pourraient absolument pas magasiner en dehors de ces heures).

Nous avons parlé d’exemples concrets de ce qu’elle décrit dans le livre, on pourrait les détailler encore longtemps, que ce soit pour dépeindre les conditions de travail des concierges de train en France ou des travailleurs dans une usine avec de la poussière radioactive qui s’imprégnait partout. Cependant, un autre des aspects de l’essai est de discuter de comment ces problèmes d’environnement touchent très souvent les femmes. Cet aspect est abordé dans l’essai autant à travers les études menées que le parcours personnel de l’auteure qui essuyait souvent des refus de subventions au début de sa carrière et les réactions de certains de ses collègues universitaires qui ne semblaient pas comprendre l’importance des approches différenciées en fonction du sexe.

Cette déconnexion des universitaires face à certaines réalités est un peu le cœur de l’ouvrage si on y réfléchit bien. C’est en tout cas à eux que s’adresse surtout (mais pas que) la formule du «fossé empathique», mais aussi dans une très large mesure l’ouvrage. Bien qu’il soit relativement accessible, définissant et vulgarisant un peu tous les sujets de l’ergonomie à la valeur-p, l’essai reste un recueil d’articles bien spécifiques, bien que relié par un plus grand récit, sur l’ergonomie et le travail de chercheur·e universitaire qui raconte parfois bien longuement les processus de demandes de subventions.

Bien que les critiques qu’elle adresse aux universitaires sont souvent celles qui leur sont régulièrement adressées : rester dans leur tour d’ivoire, d’appartenir à une classe élevée et leur désintérêt presque totale pour ce qui ne relève pas de l’université; les critiques sont formulées avec des exemples bien précis et des situations réelles. Alors que des travailleurs sont en train de souffrir, voir de risquer la mort, dans leur milieu de travail, les universitaires choisissent presque sciemment de les ignorer pour des études qui leur permettrait de publier dans des revues plus prestigieuses ou encore des études rentables (souvent commandées par des entreprises) plutôt que de se responsabiliser face au restant de la société ou travailler en partenariat avec des syndicats. Ces choix peuvent être parfois un peu forcés par les gouvernements, dont les coupes aux subventions, du gouvernement conservateur, qui ne rejoignent pas les intérêt des entreprises. D’autres fois pourtant, il peut s’agit de différence de classe dont les universitaires n’ont pas nécessairement pris conscience. L’auteure parle notamment de sa situation à elle qui a toujours été relativement aisé (née d’un père cadre et d’une mère artiste de gauche, mais qui gravirent tout de même des échelons) et de ses collègues qui le sont parfois moins et qui remarquent parfois des situations à laquelle elle peut être aveugle.

Un seul exemple : l’auteure raconte la fois où elle voulait photographier des concierges pour pouvoir montrer à quel point elles devaient adopter des positions inconfortables pour nettoyer certains recoins inaccessibles (positions un peu caricaturées par la couverture de l’essai). Malgré sa tentative d’avertir à l’avance, le message ne s’était pas rendu aux employées et ces dernières refusèrent en bloc de se faire photographier dans leur tenue de travail par une universitaire avec des vêtements qui montrait assez clairement son appartenance à une classe sociale plus favorisée. Bien qu’elle finit par réussir à les photographier un peu plus tard (les employées étaient alors préparées à être prises en photo et l’auteure ayant pris le soin de mettre des vêtements plus ordinaires), une certaine confiance s’est brisée à ce moment.

Le manque de confiance peut aussi surgir du fait que les recommandations qui découlent d’études ne sont parfois pas adoptées, voir refusées catégoriquement, par les patrons (ou le gouvernement!) alors qu’on leur a démontré le danger pour les travailleurs et travailleuses. Ces situations posent très sérieusement la question de l’utilité de la recherche des universitaires pour les employé·es. Bref, c’est aussi une réflexion très sérieuse et engageante sur les classes sociales que propose Messing.

À travers son parcours et son livre, l’auteure doit aussi s’attaquer à des mythes extrêmement tenaces, dont celui de la valeur-p qui, alors qu’elle est complètement arbitraire, limite très très souvent l’établissement de corrélation entre certaines conditions de travail et des accidents/maladies. Je réfère là au chapitre 10 qui est consacré à cette question (et auquel elle amène quelques éléments de réponse). Parmi les autres mythes que l’ergonome attaque est celui du travailleur malhonnête, qui ne ferait que se plaindre pour obtenir le maximum de jours de congés. Celui-là que même les docteur·es ne croient pas alors qu’une tâche répétitive est exercée et que la corrélation devrait apparaître évidente, mais qu’ils laissent passer d’autres accidents identiques comme des blessures lors d’activités physiques ou de loisirs ponctuels puisque les docteur·es comprennent ce type de douleur parce qu’illes peuvent se rapporter à ce genre de situation. Les patrons sont aussi largement à blâmer pour l’indifférence manifeste face à ce genre de situation, où même lorsque plusieurs travailleurs et travailleuses sont affecté·es des mêmes problèmes (de l’asthme, à des mots de dos, etc.) et qu’illes essaient de changer leur condition de travail pour empêcher la répétition de ces douleurs, rien ne bouge. C’est en ce sens que le sous-titre de l’ouvrage, Pour une science à l’écoute des gens, se révèle: plusieurs de ces problèmes pourraient être résolus simplement en étant à l’écoute, que ce soit les universitaires ou les patrons, et l’ouvrage regorge de ces exemples où une simple oreille tendue pourrait guérir les problèmes de dos.

Cette science empathique n’est malheureusement pas suffisante à régler tous les problèmes et doit parfois faire face à des situations où des gens égoïstes se servent de tous les outils à leur disposition, des tribunaux aux mensonges, pour empêcher que leurs privilèges et vision des choses ne changent. L’auteure raconte une situation particulière où une étude intitulée EQCOTESST fut attaqué de tous les côtés par des regroupements d’employeurs qui accusaient l’étude de manquer de fondement scientifique et où l’organisme qui chapeautait le projet a dû abandonner l’étude pour ne pas à avoir à mettre toutes ses énergies à la défendre. Cela n’a pas empêché par la suite des délégués patronaux à mentir régulièrement sur la même étude (parce que la répétition, à défaut d’être vraie, à cet avantage de passer pour vrai) même si on les avait repris sur la question (voir pp.189-191) et montré en quoi leur argument était mensonger.

Karen Messing nous informe non seulement sur ce que pourrait être une science empathique, dans ce cas précis quels pourraient être les potentiels de l’ergonomie, mais développe aussi une réflexion beaucoup plus large sur la société et l’environnement de travail. Que ce soit à travers les rapports de classe ou de sexe, les plus largement développés dans l’essai, la confiance et l’empathie que l’on décide d’accorder ou non et qui ont des conséquences réelles pour le bien-être général, ou encore les rapports de pouvoir qui sont toujours à l’avantage des mêmes. En plus d’ouvrir les yeux à différentes réalités et différents emplois, les recommandations de Messing vont plus loin que toucher simplement à une catégorie d’emploi. Personnellement, je suis déjà en train de repenser certains présupposés, de repenser à quel genre de «fossé empathique» je possède, mais aussi de penser à un environnement de travail beaucoup plus sain et ergonomique pour une coopérative que je cofonde. Bref, l’auteure ne reste justement pas dans cet abstrait de la tour d’ivoire universitaire et nous force à nous reconsidérer et à commencer à avoir un impact, lorsqu’on peut, non-négligeable sur notre environnement.

À mettre entre les mains de tou·tes les patron·nes et universitaires, mais aussi pour les personnes intéressées par les conditions de travail, l’ergonomie et la différenciation sexuelle du travail.