Analyse de l’essai #balancetonporc de Sandra Muller

Le mot-clic #balancetonporc en noir répété plusieurs fois sur la couverture avec un bandeau titre où il est écrit "La peur doit changer de camp". Un des mots clic est en rose plutôt qu'en noir.
Introduction

Le plaisir d’un lecture d’un essai peut, pour moi, varier en fonction non pas seulement du style d’écriture, mais aussi des thèses qui y sont présentées. Autant je peux lire un essai avec lequel je suis d’accord, mais dont le style m’ennuie ou m’endort, autant d’autres peuvent être très intéressants à lire malgré des désaccords fondamentaux. De la même manière, dans la présentation des arguments, je peux complètement rejeter un essai et ses thèses s’il les basent sur ce que je pourrais considérer de fausses prémisses, d’autres fois, je peux simplement être en désaccord avec la conclusion qui se base sur des prémisses qu’on peut partager. D’autres fois encore, il se peut tout simplement que ce soit le propos ou les sujets abordés qui ne m’intéressent pas ou encore qui m’attire. Rarement, je vais rejeter un essai basés sur ma propre idée de comment le monde est constitué, il agit, il pense; je lis justement un essai pour apprendre, confronter mon propre monde, élargir mes horizons, approfondir mes connaissances.

#balancetonporc, écrit par la journaliste Sandra Muller ayant lancé le mot-clic éponyme, est un essai dans une catégorie à part dans les essais que je ne peux pas apprécier. Je suis très accord avec les prémisses, les idées et les conclusions, le style est correct (malgré une importante dose de lampshading, j’y reviendrais), le propos est correct, je considère l’autrice comme ayant accompli un travail extraordinaire et cet essai ne me prouve certainement pas le contraire, mais… il y a clairement non seulement des préjugés, des stéréotypes et des opinions complètement sidérantes, mais on dirait qu’il y a un immense fossé entre ce que la journaliste perçois effectuer comme travail et la réalité dans laquelle s’inscrit ce même travail.

Non pas que Muller fait une bonne action pour les mauvaises raisons. Au contraire, elle effectue définitivement un immense travail, pour les bonnes raisons, le texte nous le laisse entendre, mais ce travail est fait dans l’ignorance complète de ce qui l’a précédée, de ce qui se fait, des luttes des autres et de ce qu’elles signifient (quitte à les mésinterpréter et à les accuser à torts et à travers continuellement). Elle ne s’en cache d’ailleurs pas : elle écrit avoir littéralement « lancé un mouvement féministe » (p.88) toute seule bien qu’elle rejette viscéralement l’appellation de féministe (j’y reviendrais). Le tout en ignorant ou minimisant tout ce qui l’a précédé et l’accompagne, #metoo étant probablement le plus notable. Lire cet essai avec une idée de la lutte féministe en arrière-plan et son rejet total était excessivement frustrant. Je ne sais pas à qui s’adresse cet essai à part aux Raphaël Enthoven de ce monde (des hommes qui se disent pro-féministes, mais qui n’hésite pas à interrompre les femmes et à leur mecspliquer leurs luttes) et aux femmes et hommes profondément antiféministes qui auraient besoin de comprendre un peu pourquoi les femmes dénoncent leurs agresseurs et ne sont pas des victimes (ça ne réglera pas du tout leur antiféminisme ou leur misogynie, mais au moins, ces personnes ne devraient pas détester ce livre et le lire jusqu’au bout).

Résumé

Avant de plonger dans la critique, je me permets un résumé. #balancetonporc de Sandra Muller retrace la genèse du mot-clic que la journaliste française, vivant aux États-Unis depuis plusieurs années, a créé en réaction notamment à l’affaire Weinstein, mais aussi à ses expériences passées avec des agresseurs. À travers l’essai, on a droit, surtout dans les premiers chapitres, à une espèce d’archive des premières discussions, des partages, des réactions, des commentaires, des retweets, etc. du mot-clic ramassées de manières presque compulsives (on sent quand même énormément le genre de personne qui passe beaucoup, beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et ce, même avant la création de #balancetonporc). Cette partie est certainement intéressante puisqu’elle me fait questionner la place de l’archivage inexistant des gazouillis et comment on fait pour en parler. Il y a remise en contexte dans le livre, la journaliste parle autant des réactions au gazouillis initial que de gazouillis supprimés, de messages Twitter privés, de conversations hors numériques sur le numérique, etc. qui sont souvent très difficiles à bien cerner. Elle tente aussi de chiffrer l’importance du mot-clic à l’aide d’organismes qui suivent et recensent les chiffres et l’impact de ceux-ci. Puisqu’on parle souvent de chiffres dans les millions, on est souvent un peu largué, et bien qu’on le compare brièvement à d’autres mots-clic pour donner une idée du phénomène, on a une belle impression de la quantité, mais pas vraiment de la « qualité » des mots-clic (est-ce vraiment là tous des témoignages, ou y a-t-il des supports, des critiques, etc.?). Bref, la partie plus critique historique est intéressante, mais aurait bénéficiée de quelques éclaircissements et peut-être de meilleures analyses.

L’essai ne se concentre toutefois pas seulement là-dessus et tombe beaucoup plus dans le mémoire et le témoignage que dans l’essai érudit ou le travail d’archive. Dans un récit déchronologique qui invite souvent les répétitions dû à ce type de narration, la journaliste raconte son immense investissement en temps après la création du mot-clic, que ce soit dans les réponses aux commentaires, aux centaines d’entrevues auxquelles elle répondait (peu importe le pays), aux alliances avec les autres survivantes avec qui elles correspondaient, avec les personnes qu’elles tentaient de convaincre de l’importance du mouvement, parfois avec succès, parfois sans. Elle parle aussi de son métier et de sa vie, mais dans une plus moindre mesure, et surtout pour mentionner qu’avec tout le temps qu’elle mettait dans la cause, ses fins de mois étaient parfois difficiles (sans compter qu’elle payait plus souvent qu’autrement les avions afin de discuter du sujet en France ou aux États-Unis et que ses frais n’étaient donc pas défrayés, elle mettait du temps, souvent le soir, bénévole pour venir en aide aux victimes).

L’essai passe aussi beaucoup de temps à parler des autres acteurs et actrices (dans les deux sens du terme parfois) qui mettaient la main à la pâte pour fonder des associations, des regroupements, couvrir le sujet, venir en aide aux victimes, tenter de convaincre des personnes en pouvoir, ou encore déjouer des complots ourdis par des avocats qui tentaient de piéger des victimes d’agression! En lisant cet essai, j’ai certainement approfondis énormément mes connaissances concernant le vedettariat et qui étaient les victimes de certains agresseurs ou agresseuses. Muller semble déterminée à parler des hommes ET des femmes tout en reconnaissant que les femmes sont majoritairement victimes de ceux-ci; elle mentionne même avoir lancé le mot-clic #balancetaporcine, mais réalisa rapidement que ça ne porte pas les fruits escomptés.

Ceci étant résumé, on peut se demander alors pourquoi je ne suis pas capable d’aimer un essai qui semble balancé, intéressant et certainement pertinent dans le contexte actuel? Pour plusieurs raisons, mais la première est une impression de lecture qui peut paraître superficielle donc je l’aborde tout de suite pour mieux passer à la suite des choses.

Classe, lampshading et préjugés

Malgré de nombreux passages sur le relativement peu de moyens financiers que Muller possède, passages certainement surjoués par l’essayiste (quand tu peux te payer des billets d’avions et que ça fait juste en sorte que tes fins de mois sont difficiles, tu es définitivement très loin d’être pauvre), elle semble définitivement faire partie d’une espèce d’élite bourgeois et artistique hollywoodienne. En plus de pouvoir investir les espaces artistiques, les fêtes, et autres lieux du vedettariat, pas seulement en tant que journaliste, elle ne cesse de faire référence à certaines autres actrices et journalistes comme à ses ami·es et de proches connaissance. C’est certainement un peu frustrant de l’entendre se plaindre d’un manque de moyens pour voyager d’un pays à l’autre, mais ce n’est définitivement pas si problématique que ça (au pire, elle apparaît comme très élitiste ou inconsciente de ses privilèges). Les problèmes commencent à remonter quand elle témoigne de son agression verbale dans un party et de sa réaction face à celle-ci :

« Comment ose-t-il? Comment ose-t-il me parler ainsi, à moi qui ai repris un journal toute seule, […] qui dois diriger une équipe d’auteurs, un comptable, un webmanager, un community manager? À moi qui me lève à 7 heures le matin pour accompagner mes enfants à l’école et qui me couche parfois vers 3 heures du matin, épuisée de relire et corriger à l’envi un de mes articles litigieux par crainte d’un procès. [la liste continue] » (p.39). Évidemment, personne ne contrôle ses réactions face à une agression, aussi classiste soient-elles, et c’est définitivement très honnête et courageux de sa part de sa mettre à découvert comme ça. Cependant, tout l’argumentaire de pourquoi c’est scandaleux de recevoir de tels propos est basé sur le fait qu’elle n’est pas « inférieur » à son agresseur.

C’est là qu’entre en scène le lampshading, c’est-à-dire, une réponse à la critique avant même qu’elle ne se manifeste pour pouvoir s’innocenter de la critique. Par exemple, une personne qui voudrait insulter un groupe tout en se dédouanant parce qu’elle sait qu’elle va se le faire reprocher, elle pourrait dire par exemple : « Je ne suis pas raciste, mais [insérez le préjugé] », cela n’ôte pas du tout la charge raciste d’un propos, ça tente juste de le désamorcer en amont. C’est exactement ce que l’autrice va faire après avoir témoigné de sa réaction (je souligne) : « Non pas que son comportement serait plus supportable si j’étais chômeuse ou caissière, mais qu’il agisse ainsi avec une collaboratrice, dont il devrait pouvoir imaginer à la fois l’investissement professionnel et l’implication humaine dans son job me sidère […] » (p.40).

Encore une fois, il s’agit d’une impression de lecture, peut-être vague, probablement même très dure pour une agression dont elle ne peut pas mesurer la réaction, je le note toutefois parce qu’à plusieurs autres moments, elle utilisera le lampshading pour se prémunir d’attaques contre ses raccourcis argumentatifs et ses préjugés.

La propagande antiféministe de l’essai

Le gros de ma critique s’adresse toutefois à son rejet unilatérale du féminisme tout en, très paradoxalement, essayant de démontrer comment elle a réussi à elle seule à faire avancer la cause des femmes à pas de géante.

Tout d’abord, elle construit une caricature du féminisme tellement grossière, caricaturale et détachée de la réalité qu’on se demande comment son éditeur a laissé passer ça :

« j’ai toujours été contre la guerre des sexes. […] Je ne supporte pas plus qu’on m’affuble du terme de féministe, car pour moi il a participé à construire des armées de familles monoparentales comme la mienne » (p.46)

plus loin :

« Durant toute mon adolescence, ma mère m’a seriné : « Regarde où a conduit mai 1968. On doit se débrouiller seules, on est incapables d’avoir des salaires égaux à tâches égales, les hommes ne trouvent plus leur place à nos côtés et on les fait fuir. » » (p.46)

C’est tellement ridicule et grossier comme affirmation qu’on ne sait même pas par où commencer. Que le manque d’hommes dans sa vie dont elle se plaint (à plusieurs reprises) soit causé par le féminisme est non seulement mensonger, mais elle sert à bâtir une figure de bouc-émissaire. La journaliste n’explique évidemment jamais comment sa mère l’a eu comme enfant si les hommes la fuit et pourquoi elle n’a pas de père présentement, pas qu’elle a à l’expliquer, mais si sa mère était aussi antiféministe ou aussi anti-gauchiste que ça, on se demande vraiment ce qui aurait faire disparaître le père ou d’éventuels conjoints (ou comment se fait-il qu’il y a encore des mariages et des couples hétérosexuels, on se le demande). La journaliste décide donc de construire un féminisme bouc-émissaire de ce qui ne lui plaît pas dans sa vie. Peut-être y a-t-il une raison que l’on nous explique pas derrière, mais à quoi bon mettre de telles affirmations calomnieuses dans un essai si c’est pour simplement les lancer sans raison?

Son rapport avec le féminisme et la justification de la présence des hommes dans les luttes des femmes ne s’arrête pas là évidemment, elle prend souvent de très longs détours pour montrer comment certains hommes sont les meilleures personnes du monde quand vient le temps d’aider les victimes d’agressions sexuelles, des passages certainement plus longs que ceux consacrés aux femmes (dont elle n’hésite pas à soulever les problèmes à plusieurs reprises contrairement aux hommes), ou des passages certainement pas mérité comme celui réservé à Raphaël Enthoven dont elle se félicite de l’avoir convaincu de trouver la nécessité du mot-clic après des heures et des jours de conversation écrites et orales1.

Son dédain du féminisme ne l’empêche toutefois pas de se revendiquer du mouvement et de s’en faire créatrice :

« Sept mois après avoir personnellement lancé un mouvement féministe, je trouve enfin un terme qui me convient. Je souhaite défendre toutes les victimes, sans notion de couleur ni de classe social » (p.88) écrit-elle après avoir résumé, très grossièrement et s’appropriant le Black Feminism comme une analyse intersectionnelle (ce qu’elle peut être, mais elle confond les deux termes) « créée par les femmes noires, pour faire face au racisme du féminisme blanc et au sexisme du mouvement noir. » (p.88).

Tout d’abord, il est bon de préciser que Muller n’est pas noire, se revendiquer du féminisme noir semble donc à priori aberrant. Imaginons toutefois qu’elle dit juste vouloir s’inspirer de ses théories alors, et de l’intersectionnalité puisqu’elle aurait simplement entendu le terme et n’aurait pas vraiment fait des recherches approfondies à ce sujet (ce qui est un problème en soi, mais passons). Même avec cet effort d’imagination, on voit très mal en quoi elle s’adresse au racisme des féministes blanches (nul part elle ne parle de racisme ou d’oppressions des femmes noires sinon une très brève mention de son support aux droits civils, sans exemple, à la page 46) et encore moins du sexisme du mouvement noir (aucune trace).

Intersectionnalité alors? Si on exclue son classisme flagrant, sa vie de bourgeoise, les seules personnes qu’elle évoque sont blanches, aucune lesbienne (à notre connaissance), à peine fait-elle mention de la fondatrice originelle de #metoo qui elle est noire (mouvement dont elle ne cesse d’ailleurs de minimiser l’importance, y privilégiant le sien comme véritable déclencheur international, ça et le #bebrave de sa « bonne amie »). L’intersectionnalité demanderait un travail sur les oppressions cumulées, une approche basée sur la reconnaissance du travail, de comment le harcèlement, la violence et les agressions affecte de manière disproportionnelle les femmes noires, racisées, handicapées, etc. l’importance du militantisme (et pas seulement de la théorie) et de l’impact sur les personnes les plus marginalisées, mais rien là-dessus non plus. Elle parle des grandes artistes et actrices qui en sont victimes, elle évoque que oui tout le monde peut utiliser le mot-clic et évoque, très très brièvement le procès de DSK, mais ça s’arrête là. On repassera donc pour l’intersectionnalité de l’approche. Nous n’aurons évidemment rien non plus sur le point de vue situé, le racisme, les structures pouvoir oppressantes, etc. chères au féminisme noir.

La seule véritable action concrète en faveur de toutes les femmes, mise à part le mot-clic, est vraiment l’aide à la mise sur pied d’une association de lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles qui donne des ressources contre ce phénomène, mais elle n’en parle pas tant et préfère parler de comment les milieux communautaires sont toxiques et se battent entres eux sans en évoquer des causes [manque de fonds donc elles sont obligés de compétitionner pour les obtenir] et privilégiant l’explication de son dédain pour les associations.

La dernière pièce de propagande contre le féminisme est l’utilisation de l’horrible tribune antiféministe, misogyne et manipulatrice publiée dans Le Monde en réaction à #metoo. L’essayiste s’en indigne à juste titre et passe plusieurs pages à démonter leur argumentaire et même à les accuser de chercher à se faire du capital politique et culturel sur le dos des agressions. On pourrait donc penser, « ah! Voilà une chose sur laquelle on est fondamentalement d’accord », et je le suis, mais elle associe directement cette tribune à des féministes (!) :
« Déjà pas disposée à l’utiliser, je rejetterai le terme « féminisme », en réaction à cette prose nauséabonde puisque le mot peut être associé à ces signataires. » (p.146). Tout ça parce que Catherine Deneuve avait signé le manifeste des 343 à l’époque et que dans la tête de l’essayiste, signer le manifeste contre l’avortement en 1971 = féminisme (ce qui est déjà une généralisation grossière, les signataires du manifeste avait justement évité un tel vocabulaire à l’époque par éviter l’amalgame) et que (nécessairement) féministe en 1971, Deneuve l’est encore aujourd’hui, et que par extension toutes les femmes ayant signé la tribune le sont.

C’est un mensonge digne d’un argumentaire de propagande tout simplement. C’est créer un épouvantail pour servir ses propres intérêts. C’est non seulement mensonger, et pour une fois que les féministes à travers le monde étaient d’accord sur une chose (que cette tribune n’avait pas sa raison d’être et était profondément contre les femmes), mais Muller vient tout de même forcer une connexion entre deux choses on ne peut plus à l’opposé de l’une et l’autre ensemble. Je ne croyais honnêtement pas ça possible (surtout que le passage est écrit après s’être revendiquée du Black Feminism…). C’est là que je pense que son autrice a définitivement une thèse à défendre : une qui la propulse en avant des autres tout en écrasant toutes les femmes, toutes les luttes qui l’ont précédée, pour privilégier son combat, son mot-clic, celui de ses ami·es et connaissances dont elle fait 100 fois l’éloge. Son aveuglement n’a de limite que l’arrogance avec laquelle elle se fait l’héroïne d’une lutte millénaire qui l’a précédée et l’a menée où elle est en ce moment. Je suis sincèrement dans l’incapacité de comprendre comment une personne qui parle d’agressions sexuelles, de harcèlements, de ressources, etc. soit incapable non seulement de reconnaître le travail des centres et refuges de femmes (qu’elle ne mentionne jamais), mais le combat qui se poursuit en amont, en aval et en parallèle à son travail. Plutôt que de s’inscrire dans une continuité, elle crée une coupure complètement imaginaire et une dissonance cognitive complète en effaçant les contributions des autres femmes pour la montrer comme presque la seule, elle et son réseau, qui peut accomplir un tel travail. Sa fondation d’une énième association de défense contre les agressions plutôt que de bonifier celles déjà existantes et qui accomplissent un travail déjà magistral avec peu de moyens en est un parfait exemple. Ce n’est d’ailleurs, peut-être pas, un hasard qu’elle ne détaillera jamais vraiment les actions que cette association entreprendra (juridique, financière, sensibilisation, etc.?) ni qui elle vise (elle mentionne elle-même la difficulté de savoir qui aider en premier).

Ces autres passages étranges

Il y a évidemment plein d’autres passages bizarres, comme celui, sorti vraiment de nul part, où elle mentionne que « La liberté d’expression est le fondement de notre société » (p.80) sans, on dirait, avoir conscience que c’est justement cette liberté d’expression dont se revendique les signataires de la tribune dans Le Monde ou encore les nombreux harceleurs. C’est juste laissé là comme une vérité universelle sans développement ni rien.

Un autre passage encore où elle parle de Cannes, Muller se plaint avec raison de l’absence de certaines personnes concernées dans les discussions durant le festival, de comment elle a peur que Cannes ne fasse que capitaliser sur le mouvement sans effectuer de geste concret, mais de conclure ainsi sa réflexion :

« Pourtant, si je jette un œil critique sur le Festival de Canne 2018, le bilan n’est finalement pas si négatif et la nouvelle équipe a bien travaillé : Pierre Lescure, son président, a tenté de départir Cannes de son image sulfureuse. » (p.206). Tout ça donc pour redorer son image? Qu’en est-il des réflexions de fonds, des changements de structure, des réels changements ou des projets de changement tout court?

Tout au long du texte, elle ne cesse pas non plus d’écrire « les hommes, les femmes, les trans » comme s’il s’agissait d’un troisième genre plutôt que de simplement les hommes ou les femmes et de préciser cis ou trans. Pas que la précision sur les personnes trans soient réellement effective puisqu’il s’agit d’une autre absence de l’essai, l’énumération est là simplement pour tenter de les inclure, complètement de travers, ce qui montre qu’elle ne sait pas vraiment de quoi elle parle encore une fois. C’est, très probablement, un ajout de dernière minute pour donner un vernis d’inclusion.

Brève conclusion

On pourrait malheureusement continuer longuement à soulever les aberrations de l’essai qui pourtant, à tellement d’égard est prometteur et pertinent, sans compter son aspect un peu archivistique sur la genèse du mot-clic! Je n’en tire malheureusement qu’un constat d’échec, non pas du mouvement, mais de l’auteure à pouvoir faire la part des choses, à réfléchir sur les enjeux de pouvoir qui la traverse, à effacer les luttes, à créer des épouvantails (et pas seulement des agresseurs), à s’enfoncer dans des stéréotypes sans fin (je n’ai même pas mentionné comment elle caricature les États-Unis et la France sans nuances au point où on croit lire les théories de déterminismes nationaux du 18ème siècle!) et à s’enfoncer dans une tour d’ivoire aux briques de vedettes et au ciment d’autocongratulations qui peuvent certainement être méritées, mais elle n’a pas fondé un mouvement, le mouvement le précède et l’accompagne, mais ça, elle n’a pas été capable de le réaliser.

Notes

1 Grossièrement, le pro-féministe Enthoven doit se faire convaincre pendant des mois de la nécessité du mouvement, épuisant les ressources et le temps des femmes qui doivent effectuer le labeur de l’instruire (alors qu’il existe pas mal de livres sur le sujet et qu’il aurait pu les consulter de lui-même puisqu’il devrait savoir comment faire une telle recherche). C’est, dans les faits, une tactique antiféministe bien implantée que de faire perdre le temps des femmes de cette manière quand tu connais très bien les enjeux et la nécessité, ce dont je sais très bien Enthoven capable de faire. On ne s’étonnera pas, après ses nombreuses interventions, qu’il s’agit d’un masculiniste trollant les féministes en se faisant ami-ami avec des personnalités bien en vue. J’attends une telle révélation dans moins de 3 ans.

Les souffrances invisibles de Karen Messing

Les souffrances invisibles de Karen Messing

L’essai de Karen Messing est extraordinaire. Non pas seulement parce qu’elle s’attarde à décrire en détails comment l’environnement de travail peut rendre plusieurs catégories d’emploi des métiers où les travailleurs et travailleuses sont à risque d’être malades, d’être exposé·es à de la radiation, à des douleurs chroniques ou permanentes, etc. mais aussi par une réflexion plus générale sur le travail physique demandé et le peu de considération qu’on y accorde vraiment.

L’essai n’est pas qu’une analyse approfondie du comment l’environnement affecte la santé. Il s’agit aussi du récit du parcours professionnel, et parfois plus personnel, de l’auteure et de l’évolution de sa pensée. Présenté à travers 11 chapitres qui constituent presqu’autant d’études sur un sujet précis (des techniciens de surface dans les hôpitaux aux enseignantes en passant par le travail à la chaîne ou les serveuses de restaurant), elle reprend différents articles écrits au cours de sa vie pour articuler un récit autour de ce qu’elle nomme le « fossé empathique » soit une sourde oreille que les chercheur·es font face aux travailleurs et travailleuses de plus bas statuts que les premièr·es. Il s’agit aussi d’un essai qui articule une réflexion importante sur les conditions de travail, mais aussi d’une large indifférence/insensibilité des patrons d’entreprise qui part du refus aux universitaires d’étudier les conditions de travail de leurs employé·es jusqu’au mensonge orchestré.

Ce qu’avance Messing n’est pas inconnu pour moi, ayant travaillé dans différents emplois (et études) nécessitant des déplacements physiques et le transport de charges plus ou moins lourdes régulièrement; j’ai bien évidemment ressenti ces douleurs malgré mon relativement jeune âge, douleurs qui allaient en s’accentuant au fur et à mesure des années. Lors de mon dernier emploi, en raison d’horaires de cuisine particuliers, je ne prenais pas vraiment de pauses pour m’asseoir et souffler ce qui me causait de grandes douleurs aux pieds et une fois rentré· chez moi et assis·, je peinais souvent à me relever. Une partie de cette douleur s’estompa lorsque je commença à m’asseoir régulièrement durant mes chiffres, mais étant la seule personne en cuisine, il était difficile de vraiment se reposer puisque je devais me lever sitôt que survenait un·e client·e. L’auteure de Les souffrances invisibles se penche sur le problème de la position debout, parmi bien d’autres, en s’attardant notamment aux caissières de supermarché nord-américain qui travaillent en position debout contrairement à leurs homologues européennes qui travaillent assis. Messing en vient évidemment à constater des problèmes qui pourraient se régler en permettant simplement d’avoir un siège pour les caissières. Dans les chaînes de supermarché cependant, on refuse cette solution sous prétexte que le comptoir serait alors trop haut pour effectuer les transactions (réglé simplement avec un siège plus haut ou avec un siège qui permet de bien s’accoter debout) ou encore que ce serait un manque de respect pour les clients que d’être servi·es par des personnes assises.

C’est probablement là qu’un premier «fossé empathique» peut être constaté, un·e client·e tient-ille vraiment tant à se faire soi-disant «respecter» au risque d’accidents de travail plus fréquent et de douleurs constantes pour la personne qui travaille? Si oui, peut-être avons-nous une vision un peu tordue de ce qu’est le respect surtout lorsque ce sont les personnes de plus bas statut qui vont alors se blesser pour gagner simplement assez pour subvenir à leur besoin et leur famille.

Parlant de famille, l’auteure observe aussi combien les horaires de travail changeant, de soir, de fin de semaine, etc. sont anxiogènes pour les travailleurs et travailleuses avec des familles pour qui doit souvent alors trouver des gardien·nes pour les enfants en bas âge, quelqu’un·e pour aller les chercher à l’école ou à la garderie. Même lorsqu’un·e partenaire est présente, cela n’empêche pas les casse-tête surtout lorsque les horaires de ce·tte dernièr·e sont aussi complexes. Encore une fois un problème qui pourrait être réglé plus facilement en établissant des horaires plus tôt ou plus réguliers ou en pensant qu’il n’est probablement pas nécessaire pour un supermarché d’ouvrir jusqu’à 2 heures du matin (oui, Messing parle de ces travailleurs qui ne pourraient absolument pas magasiner en dehors de ces heures).

Nous avons parlé d’exemples concrets de ce qu’elle décrit dans le livre, on pourrait les détailler encore longtemps, que ce soit pour dépeindre les conditions de travail des concierges de train en France ou des travailleurs dans une usine avec de la poussière radioactive qui s’imprégnait partout. Cependant, un autre des aspects de l’essai est de discuter de comment ces problèmes d’environnement touchent très souvent les femmes. Cet aspect est abordé dans l’essai autant à travers les études menées que le parcours personnel de l’auteure qui essuyait souvent des refus de subventions au début de sa carrière et les réactions de certains de ses collègues universitaires qui ne semblaient pas comprendre l’importance des approches différenciées en fonction du sexe.

Cette déconnexion des universitaires face à certaines réalités est un peu le cœur de l’ouvrage si on y réfléchit bien. C’est en tout cas à eux que s’adresse surtout (mais pas que) la formule du «fossé empathique», mais aussi dans une très large mesure l’ouvrage. Bien qu’il soit relativement accessible, définissant et vulgarisant un peu tous les sujets de l’ergonomie à la valeur-p, l’essai reste un recueil d’articles bien spécifiques, bien que relié par un plus grand récit, sur l’ergonomie et le travail de chercheur·e universitaire qui raconte parfois bien longuement les processus de demandes de subventions.

Bien que les critiques qu’elle adresse aux universitaires sont souvent celles qui leur sont régulièrement adressées : rester dans leur tour d’ivoire, d’appartenir à une classe élevée et leur désintérêt presque totale pour ce qui ne relève pas de l’université; les critiques sont formulées avec des exemples bien précis et des situations réelles. Alors que des travailleurs sont en train de souffrir, voir de risquer la mort, dans leur milieu de travail, les universitaires choisissent presque sciemment de les ignorer pour des études qui leur permettrait de publier dans des revues plus prestigieuses ou encore des études rentables (souvent commandées par des entreprises) plutôt que de se responsabiliser face au restant de la société ou travailler en partenariat avec des syndicats. Ces choix peuvent être parfois un peu forcés par les gouvernements, dont les coupes aux subventions, du gouvernement conservateur, qui ne rejoignent pas les intérêt des entreprises. D’autres fois pourtant, il peut s’agit de différence de classe dont les universitaires n’ont pas nécessairement pris conscience. L’auteure parle notamment de sa situation à elle qui a toujours été relativement aisé (née d’un père cadre et d’une mère artiste de gauche, mais qui gravirent tout de même des échelons) et de ses collègues qui le sont parfois moins et qui remarquent parfois des situations à laquelle elle peut être aveugle.

Un seul exemple : l’auteure raconte la fois où elle voulait photographier des concierges pour pouvoir montrer à quel point elles devaient adopter des positions inconfortables pour nettoyer certains recoins inaccessibles (positions un peu caricaturées par la couverture de l’essai). Malgré sa tentative d’avertir à l’avance, le message ne s’était pas rendu aux employées et ces dernières refusèrent en bloc de se faire photographier dans leur tenue de travail par une universitaire avec des vêtements qui montrait assez clairement son appartenance à une classe sociale plus favorisée. Bien qu’elle finit par réussir à les photographier un peu plus tard (les employées étaient alors préparées à être prises en photo et l’auteure ayant pris le soin de mettre des vêtements plus ordinaires), une certaine confiance s’est brisée à ce moment.

Le manque de confiance peut aussi surgir du fait que les recommandations qui découlent d’études ne sont parfois pas adoptées, voir refusées catégoriquement, par les patrons (ou le gouvernement!) alors qu’on leur a démontré le danger pour les travailleurs et travailleuses. Ces situations posent très sérieusement la question de l’utilité de la recherche des universitaires pour les employé·es. Bref, c’est aussi une réflexion très sérieuse et engageante sur les classes sociales que propose Messing.

À travers son parcours et son livre, l’auteure doit aussi s’attaquer à des mythes extrêmement tenaces, dont celui de la valeur-p qui, alors qu’elle est complètement arbitraire, limite très très souvent l’établissement de corrélation entre certaines conditions de travail et des accidents/maladies. Je réfère là au chapitre 10 qui est consacré à cette question (et auquel elle amène quelques éléments de réponse). Parmi les autres mythes que l’ergonome attaque est celui du travailleur malhonnête, qui ne ferait que se plaindre pour obtenir le maximum de jours de congés. Celui-là que même les docteur·es ne croient pas alors qu’une tâche répétitive est exercée et que la corrélation devrait apparaître évidente, mais qu’ils laissent passer d’autres accidents identiques comme des blessures lors d’activités physiques ou de loisirs ponctuels puisque les docteur·es comprennent ce type de douleur parce qu’illes peuvent se rapporter à ce genre de situation. Les patrons sont aussi largement à blâmer pour l’indifférence manifeste face à ce genre de situation, où même lorsque plusieurs travailleurs et travailleuses sont affecté·es des mêmes problèmes (de l’asthme, à des mots de dos, etc.) et qu’illes essaient de changer leur condition de travail pour empêcher la répétition de ces douleurs, rien ne bouge. C’est en ce sens que le sous-titre de l’ouvrage, Pour une science à l’écoute des gens, se révèle: plusieurs de ces problèmes pourraient être résolus simplement en étant à l’écoute, que ce soit les universitaires ou les patrons, et l’ouvrage regorge de ces exemples où une simple oreille tendue pourrait guérir les problèmes de dos.

Cette science empathique n’est malheureusement pas suffisante à régler tous les problèmes et doit parfois faire face à des situations où des gens égoïstes se servent de tous les outils à leur disposition, des tribunaux aux mensonges, pour empêcher que leurs privilèges et vision des choses ne changent. L’auteure raconte une situation particulière où une étude intitulée EQCOTESST fut attaqué de tous les côtés par des regroupements d’employeurs qui accusaient l’étude de manquer de fondement scientifique et où l’organisme qui chapeautait le projet a dû abandonner l’étude pour ne pas à avoir à mettre toutes ses énergies à la défendre. Cela n’a pas empêché par la suite des délégués patronaux à mentir régulièrement sur la même étude (parce que la répétition, à défaut d’être vraie, à cet avantage de passer pour vrai) même si on les avait repris sur la question (voir pp.189-191) et montré en quoi leur argument était mensonger.

Karen Messing nous informe non seulement sur ce que pourrait être une science empathique, dans ce cas précis quels pourraient être les potentiels de l’ergonomie, mais développe aussi une réflexion beaucoup plus large sur la société et l’environnement de travail. Que ce soit à travers les rapports de classe ou de sexe, les plus largement développés dans l’essai, la confiance et l’empathie que l’on décide d’accorder ou non et qui ont des conséquences réelles pour le bien-être général, ou encore les rapports de pouvoir qui sont toujours à l’avantage des mêmes. En plus d’ouvrir les yeux à différentes réalités et différents emplois, les recommandations de Messing vont plus loin que toucher simplement à une catégorie d’emploi. Personnellement, je suis déjà en train de repenser certains présupposés, de repenser à quel genre de «fossé empathique» je possède, mais aussi de penser à un environnement de travail beaucoup plus sain et ergonomique pour une coopérative que je cofonde. Bref, l’auteure ne reste justement pas dans cet abstrait de la tour d’ivoire universitaire et nous force à nous reconsidérer et à commencer à avoir un impact, lorsqu’on peut, non-négligeable sur notre environnement.

À mettre entre les mains de tou·tes les patron·nes et universitaires, mais aussi pour les personnes intéressées par les conditions de travail, l’ergonomie et la différenciation sexuelle du travail.