Mes coups de cœur lus en 2019

Un aperçu de mes livres préférés que j’ai lu en 2019. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrages publiés cette année là. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages. Ils sont présentés par genre (Essais, Romans, SFF, BDs et mangas et des ouvrages qui m’ont très agréablement surpris), mais pas dans un ordre quelconque.

Essais

La boîte noire (2019) par Ito Shiori

Un essai très très difficile à lire puisque la majorité des pages portent sur son expérience personnelle face à une agression sexuelle dont elle a été victime alors qu’elle était inconsciente (drogue du viol), mais aussi absolument toutes les démarches possibles et imaginables qu’elle a entrepris pour tenter d’accuser son agresseur qui ont toutes été vaines au niveau des enquêtes judiciaires et policières (moins toutefois dans le milieu journaliste malgré des pressions de l’entourage du premier ministre japonais).

Il faut prendre des pauses parce qu’elle revient souvent sur des détails de son agression, la violence des témoignages qu’elle doit dire et répéter sans cesse et l’enquête qu’elle finie par elle-même mener puisque la police ne fait rien (des pressions de supérieurs ont étouffé le dossier). C’est aussi difficile parce qu’elle parle de sa famille, de ses ami·es, d’autres victimes de viol, des problèmes que ça a causé, de son SSPT, de sa perte de cheveux, des séjours à l’hôpital parfois qui ont aussi fait suite au viol.

Le mémoire/essai réussit toutefois à partir de son expérience pour montrer à quel point les agressions sexuelles ne sont pas prises au sérieux, bien recensés, ni ayant les ressources nécessaires pour les combattre (policière, judiciaire, hospitalière, journalistique, humaine, etc.) au Japon (dans la majorité des autres pays aussi). Elle parle de son combat personnel contre plusieurs institutions japonaises (dont elle est autrement très fière), mais à travers cette lutte, on voit comment elle dénonce l’organisation implicite de ces structures qui finissent pas défendre l’agresseur dans tous les cas sauf si le viol n’est pas situé dans une boîte noire (c’est à dire qu’il y a un·e autre témoin du viol) ou que la victime à moins de 13 ans. De nombreuses preuves à l’appui étayent son argumentation.

Ito Shiori étant journaliste, le livre est aussi écrit comme une enquête sur elle-même ce qui montre définitivement à quel point le travail des médias japonais (en grande partie) n’a pas été fait, mais aussi la surabondance de preuves qui auraient dû mener à la condamnation du violeur qui n’est jamais arrivée malgré toutes les démarches (et je dis bien TOUTES) prises par Shiori pour tenter de connaître la vérité et de réformer les pratiques.

On ne peut qu’être admiratif de l’immense travail accomplie par l’autrice, non seulement pour l’enquête, les témoignages recueillis, l’accumulation de preuves, toutes les démarches entreprises, mais même, tout simplement, pour le travail émotionnel que ça lui a pris malgré l’absence de justice au final. Elle avait tout un système ligué (in-volontairement ou non) contre elle, mais elle s’est battue jusqu’à épuiser toutes ses ressources pour faire connaître l’histoire et exposer les failles du système. Pour une histoire qui la touche aussi personnellement que ça, c’est un investissement émotionnel absolument indescriptible et je ne peux que trop fortement souhaiter, comme l’autrice, que ça n’arrive à personne d’autre.

Je déconseille la lecture à toute personne qui ne peut pas vraiment lire de témoignage très détaillé de viol, absolument tous les détails y sont présents. À lire par tous les allié·es cependant, c’est un ouvrage pertinent pour soutenir les personnes agressées dans leurs démarches et comprendre ce qui peut arriver suite au viol et les besoins qui peuvent être nécessités. Le récit se passe au Japon, mais l’autrice démontre très bien qu’aux États-Unis et dans plein d’autres pays de telles violences peuvent se produire, il ne faut donc pas prendre ce livre comme un témoignage tout particulièrement japonais (si ce n’est la structure et les lois japonaises qui diffèrent), mais bien comme un ouvrage universel sur la question du viol.

Je tiens aussi à souligner l’intérêt grandissant que j’ai pour les éditions Picquier qui ne m’ont jamais encore offert de lectures décevantes et dont je trouve toujours les traductions (du japonais) d’une grande qualité.

Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme (2019) par Caroline Goldblum

Évidemment, personne ne sera surpris de le retrouver dans cette liste.

Un essai (d’une soixante-dizaine de pages, le reste est des extraits de textes) d’une grande pertinence et nécessité. Un très bon aperçu, surtout historique, mais aussi littéraire, des liens entre la créatrice du néologisme écoféminisme Françoise d’Eaubonne et les différents essais et textes qu’elle a écrit sur le sujet ainsi que les actions (parfois illégale) écoféministes qu’elle a entreprise, parfois seule, parfois en groupe.

Cet essai résumé très bien la pensée écoféministe de Françoise d’Eaubonne, en quoi elle se distingue d’un néo-malthusianisme ou d’un essentialisme (accusation trop souvent lancée à tort à l’égard de l’écoféminisme).

Françoise d’Eaubonne étant mon écrivaine préférée au monde et ayant écrit un mémoire sur un des ses livres, je n’ai toutefois rien à ajouter après cette démonstration, preuve, s’il en fallait vraiment une, qu’elle est absolument réussie. Un ouvrage parfait pour découvrir la grande autrice et sa pensée écoféministe.

 

Nègres noirs, nègres blancs : Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal (2015) par Caroline Goldblum

Un livre d’histoire que j’aurais vraiment immensément apprécié lire plus tôt puisque, en plus d’être un livre d’histoire en soi, il aborde une panoplie de sujets (l’appropriation du terme de nègre par les québécois·es (« nègres blancs d’Amérique »), par le mouvement des femmes; les liens entre le mouvement indépendantiste québécois et les milieux séparatistes noirs aux États-Unis, les même critiques que je faisais du livre sur l’esclave de Marcel Trudel!! Deux siècles d’esclavage au Québec, comment les québécois se réclament d’une identité de victime des canadiens anglais sans observer leur impact sur les premières nations, la surveillance des communautés afro-québécoises, etc.) dont je discute à l’occasion avec plusieurs personnes.

L’essai s’attarde surtout à analyser la période autour du Congrès des écrivains noirs en octobre 1968, un peu avant, un peu après, beaucoup pendant, parlent des figurent américaines, caribéenne, québécoises influentes (et ne néglige pas du tout l’apport des femmes comme tant d’autres bouquins sur les mêmes sujets et possède définitivement un aspect féministe à plusieurs égards dans son écriture de l’histoire!). L’essai s’attarde aussi au milieu culturel et intellectuel blancs (notamment en ce qui à trait à la soi-disante négritude blanche), les médias et les actions de surveillance et de perturbation de cet événement par la GRC.

Non seulement cet essai donne un contexte beaucoup plus large et précis de ce que je crois savoir , mais apporte aussi beaucoup d’eau au moulin argumentatif et a certainement ré-orienté certaines de mes opinions vis-à-vis certains sujets et m’amène à me poser plein de nouvelles questions tout en connaissant davantage la communauté afro-montréalaise et cet événement que trop rarement évoqué, mais immensément important, dans l’histoire du Québec.

Fictions et romans

Eremo : chroniques du désert, 1939-1945 (2019) par Louky Bersianik

Après Permafrost, Eremo (qui signifie désert) poursuit les récits d’inenfances de Sylvanie Penn dans un nouveau pensionnat presqu’aussi dépourvu d’amour que dans Permafrost. Les critiques de l’institution catholique se poursuivent, ainsi que les nombreuses réflexions sur la langue (dont l’absence de féminin pour le mot vainqueur), tandis que les mythes (Squonk) et Sperenza (la narratrice plus âgée) s’efface progressivement à mesure que Sylvanie grandit et qu’elle se construit un nouveau monde bien à elle.

Tu sais que tu vas lire un super livre quand tu as une note des éditrices avant le texte soulignant l’importance de Bersianik pour la littérature.

Je dois avouer avoir préféré Eremo à Permafrost qui m’a semblé beaucoup plus aisé à comprendre notamment parce que les références sont surtout faites vis-à-vis du premier tome plutôt que dans son univers plus large dont les livres ne sont malheureusement pas encore tous publiés.
On y retrouve toutefois l’humour propre à l’enfance, mais aussi sur les mots, que ce soit au premier degré (comme son frère Plum-Pudding, la sœur Sado, la sœur Maso) ou au second comme les verres incassables Duralex qui font écho à l’expression latine « dura lex sed lex ». Les citations latines et grecques sont toutefois expliquées à l’intérieur de la narration même ce qui permet à tout le monde de les apprécier ce qui est un gros plus (ce qui est quand même rare dans les livres, à peine voit-on parfois des notes de bas de pages les expliquant).

Même si Eremo peut se lire indépendamment du reste de son oeuvre, je recommande toutefois la lecture de Permafrost pour comprendre mieux le rôle de Sperenza, du Squonk (bien qu’on reproduit sa légende en début d’ouvrage), mais aussi l’évolution de la protagoniste dans les pensionnats.

Un roman qui, je l’espère, trouvera sa place avec les classiques de la littérature québécoise; il en a définitivement tous les mérites.

L’aimée : une femme m’apparut (2019, première parution en 1904) par Renée Vivien

Chaque chapitre est presqu’un poème en prose, chaque mot, chaque fleur est symbole. On retrouve les traditionnelles fleurs de Séléné, les violettes, l’inspiration Psapphique, les digitales et la lumière qui compose les poèmes de Renée Vivien, mélangé avec d’étranges amours passionnées et tristesse. Un désir de liberté total, s’affranchir du mâle et de l’attention grâce à l’amour, la passion, la musique, la beauté et l’admiration de l’autre.

Il n’y a évidemment aucun texte de Renée Vivien que je n’aime pas, c’est après trop longtemps que je découvre enfin L’aimée (ou Lorély ou Une femme m’apparut) et aucune déception, que de l’admiration, que de beauté, que de précision et que de clins d’œil à sa propre poésie, à Psappha, mais aussi à la poésie et à la musique.

Merci tant à l’éditrice d’enfin faire revivre ces textes qui n’aurait jamais dû échappé à la l’impression durant toutes ces années. La collection Les Plumées vient dépoussiérer enfin ce vieux canon masculin et L’aimée ouvre magnifiquement cette collection avec une histoire d’amours lesbiennes, de désir, de rupture, de passion, de quête de soi, de recherches, de tristesse et d’amours encore.

Ça fait plus de deux ans que je conseille La Dame à la louve presque systématiquement en librairie pour toutes ces personnes qui m’ont fait confiance, mais L’aimée va maintenant devoir prendre sa place. Un peu comme les amantes de Lorély, les oeuvres de Renée Vivien doivent aller et venir, mais toujours être aimées et désirées.

Under the Udala Trees (2015) par Chinelo Okparanta

Un très beau roman autour d’une protagoniste lesbienne au Nigéria (le deuxième pays le plus religieux juste après le Ghana) dans un pays où il est non seulement illégal de l’être, mais les conséquences peuvent souvent aller jusqu’à la mort.

On suit la protagoniste depuis son enfance (durant la guerre du Biafra) et de ses amourettes lesbiennes de jeunesse jusqu’à l’âge adulte où elle est forcée de marier un homme, qui bien qu’il semble être pas mal moins religieux, voir athée, que ses congénères, est tout de même pris dans des performances sociales, des pressions, dont il a du mal à l’extraire et qui se répercutent évidemment dans la violence qu’il exerce sur notre protagoniste.

C’est une histoire, qui malgré ses nombreux moments difficiles, fini quand même du mieux qu’il peut au Nigéria (je dis ça sans divulgâcheur) ce qui est quand même très apprécié.

Je recommande fortement de lire/voir un peu sur la guerre du Biafra avant de commencer la lecture, l’autrice ne donne pas de repères à ce niveau et c’est assez pertinent dans la construction des personnages (et de votre culture général 😉 ) de connaître ces événements.

Je recommande aussi de connaître les différentes religions associées aux différentes ethnies nigérianes. Ça permet de comprendre les dynamiques sociales et attentes entre les différents personnages (les Igbos sont majoritairement chrétien, les Haoussas et Foulani musulmans, les Yoruba sont plus diversifiés, etc.). La connaissance du contexte politique et religieux nigérian, sans être nécessaire, permet toutefois de mieux comprendre et appréhender le roman.

Je comprends très bien son gain d’un prix Lambda, définitivement mérité au niveau de l’écriture et des thèmes abordés.

Science-fiction et Fantasy

Sign of the Labrys (2019) par Margaret St. Clair

Résumé en une phrase, ce livre serait un roman de science-fiction post-apocalyptique labyrinthique d’inspiration wiccan sur le LSD. Le protagoniste est un homme assez ordinaire pour la société où un démolisseur d’un niveau souterrain avec des aptitudes extra-sensorielles rendu plutôt misanthrope par les effets de l’apocalypse est ordinaire. Je vais m’arrêter là pour les listes interminables de description, mais ça vous donne une idée du type de roman que c’est.

Suite à la visite d’un agent du FBY (et son décès), notre protagoniste est lancé dans une quête à la recherche d’une femme, Despoina, dans les niveaux encore plus sous-terrains que le sien (en contexte, l’homme est situé au niveau sous-terrain E; il tentera d’atteindre le niveau H).

Dans sa quête, il se fera aider par Kyra, une femme mystérieuse qui le guidera à travers un étage (F) rempli d’expériences scientifiques étranges (incluant une machine projetant de la radiation à travers un mur pour une raison jamais expliquée), il se retrouvera après sur un étage réservé à l’élite (VIP) (étage G) ayant survécu à l’apocalypse, etc.

Sa quête va comprendre aussi des hallucinations, des rêves, des perceptions extra-sensorielles, des interactions avec de la technologie et de la magie, des humains/créatures parfois assez étrange.

Bref, un roman complètement éclaté et foisonnant dans un univers riche et labyrinthique à en s’y perdre. Un récit unique en son genre (après, je n’ai pas lu le reste de la fiction de l’autrice), je suis définitivement intrigué· à en lire davantage d’elle et bien que certaines questions restent non répondues, il était intéressant de voir le casse-tête narratif être assemblé.

Native Tongue (1984) par Suzette Haden Elgin

Le meilleur livre que j’ai lu cette année de très très très très loin (même s’il a été écrit en 1984)!!! D’une immense qualité littéraire, science-fictionnel et féministe!!! C’est tellement un des meilleurs livres au monde, clairement dans mon top 10 à vie maintenant. Merci 10 000 fois aux Feminist Press qui réédite cette trilogie aujourd’hui.

Je ne suis pas très porté· sur les dystopies pour plusieurs raisons, mais ce roman est à la fois une dystopie, mais une porte de sortie à l’intérieur d’un système patriarcal (et de ses nombreux boys’ club) et complètement corrompu (ça se passe dans un monde où les femmes n’ont plus le droit de vote ni des décisions, mais continuent de travailler et de faire le ménage le soir). L’intrigue tourne autour d’un groupe de linguistes qui peuvent parler un grand nombre de langues terrestres et extraterrestres et des femmes dans ce groupe qui, tout en étant opprimées (et abusées de 1 001 façons), commencent à construire un langage pour les femmes sous le nez des hommes et eux en ont toutes connaissances de causes, mais trouve que c’est tout simplement une vaine distraction de femmes sans conséquence (puisque les femmes sont considérées comme inférieur).

Je ne veux pas trop gâcher l’intrigue (qui tourne autour de beaucoup plus que ça!), mais il suffit de dire que Suzette Haden Elgin explore l’hypothèse Sapir-Whorf de plusieurs manières très intéressantes (autant de par le langage des femmes que parle les langues extraterrestres qui peuvent avoir des conséquences désastreuses pour ses locuteurs et locutrices terrestre). Le film Arrival est presque de la petite bière à côté de ce livre.

Pour moi, ce roman est aussi une pièce maîtresse dans la critique de l’androlecte (le langage des hommes) et la formation d’un gynolecte (un langage propre aux femmes) et comment ce langage permet de parler des réalités de femmes occultées du langage. Avec Monique Wittig et Michèle Causse, je crois que c’est définitivement des propositions linguistiques fascinantes et explorées avec brio! Le roman propose même un concept pour la récente idée de « charge mentale »! (comme quoi les mots permettent vraiment de mettre le doigt sur une idée et de forger de nouvelles manières de penser). La présence d’un lexique du nouveau gynolecte à la fin excite définitivement mon côté geek et des mes recherches sur la science-fiction féministe.

J’ai tout de suite commander les deux autres volumes de la trilogie et j’ai vraiment hâte à savoir comment cette société et ce langage se développent dans les volumes suivants.

Je suis encore beaucoup enthousiaste par rapport à ce roman pour écrire quelque chose de bien et de sensé, il y a tellement à dire; mais avec les Bergères de l’Apocalypse et l’Euguélionne, Native Tongue est un de ces romans de science-fiction féministes qui sont des propositions fascinantes livrés dans une narration impeccable et réfléchisse dans la forme comme dans le fond sur leurs projets (le langage, et pas simplement celui écrit, est définitivement quelque chose de très important et à double usage dans ce roman sur le langage).

The Judas Rose (1987) par Suzette Haden Elgin

Après l’immense force narrative et intellectuelle qui a poussé le premier roman, Native Tongue, on aurait pu croire que le deuxième tome de la trilogie pourrait être légèrement moins intéressant que le premier. Que nenni!!

The Judas Rose propose une réflexion sociale beaucoup plus large sur le monde dystopique, avec une plus grande variété de personnages, d’enjeux, va beaucoup plus en détails sur les relations entre extraterrestres et humains, parlent des colonies, explorent les aspirations patriarcales et celles des femmes linguistes après avoir créer le gynolecte afin de le pousser à l’ensemble des femmes (et comment vont-elles pouvoir le faire en étant isolées dans des maisons closes).

Nous retrouvons pas mal tous les personnages du tome précédent, qui vieillissent, pris dans des « complots » de plus en plus ourdis par les femmes et les hommes (avec les femmes toujours deux pas en avant dans des machinations abracadabrantes et tellement jouissive lorsque dévoilées!!!). Je ne me risquerais pas à une analyse littéraire pour le moment, la postface du roman est honnêtement très intéressante à cet égard et souvent reprend et élargi la réflexion du premier roman et ma première critique de Native Tongue reste actuelle. Le thème de la non-violence, et de la violence, est cependant la grande nouveauté philosophique du roman, avec de plus en plus d’attention qui lui est porté et des réflexions entre le langage et l’action qui sont posées de manière plus concrète. L’épilogue est on ne peut plus clair à cet égard aussi.

Ce tome a cependant quelques écueils à l’égard d’une certaine essentialisation qui semble parfois émerger, même s’il semble s’agit d’un « jeu » pour se protéger, je ressens un doute grandissant face au double personnages des femmes des Lignes à la fois porteuse d’un nouveau language, mais aussi violentées de 1 001 manière sans vraiment s’y opposer autrement que par le rire et l’espoir. J’espère qu’Earthsong explorera un peu mieux cette question d’une potentielle mutation de la pensée à l’international un jour puisque nous sommes toujours complètement ancrée dans une dystopie et l’espoir des femmes de l’utilisation d’un nouveau discours s’échelonne sur des siècles plutôt que dans un futur proche et accessible pour elle. C’est peut-être le danger de l’intellectualisation du langage ou de l’approche, d’un autre côté il faut s’assurer que le langage soit diffusé et pas détruit avant d’éclore ; de l’autre on semble hésiter autant que les premières créatrices du language n’osaient pas l’ « officialiser » de peur qu’il ne soit pas fini.

Ça reste une toute aussi fascinante lecture que le premier!!

Earthsong (1994) par Suzette Haden Elgin

Avec une couverture très différente de deux premiers tomes, l’éditrice semble nous annoncer dès le départ qu’on s’éloigne un peu des thèmes qui prédominaient alors pour se concentrer sur de nouveaux questionnements. Alors qu’on peut penser que le gynolecte a échoué, selon le point de vue des femmes des Lignes, elles se tournent vers le projet de supprimer la fin dans le monde à l’aide de l’audiosynthèse, une pratique de chant qui nourrit à la place de la nourriture et qui permettra aux êtres humains de se débarrasser de leur dépendance au système capitaliste et des enjeux de pouvoir disproportionnés dans un monde pris dans des catastrophes de tous les ordres (économiques, climatiques, etc.).

Ce n’est évidemment pas un rejet du Láadan qu’on observe dans le roman, le language n’étant qu’une des étapes dans l’ « évolution » humaine, mais de nouvelles perspectives de mettre fin aux formes de violences émanent de différences de pouvoir (tout ça est très Foucaldien).

Je dois avouer être légèrement déçu· par ce dernier opus, non pas seulement qu’il ne s’inscrit pas en continuité avec les précédents ou semble abandonner un peu trop le Láadan et l’aspect science-fictionnel au profit d’une certaine fantaisie (communiquer avec les esprits / l’idée d’audiosynthèse). Earthsong semble fragmenter encore plus son récit en plusieurs « nouvelles » liées, ce sont encore de nouveaux personnages qui émergent, les anciens disparaissant complètement vers le milieu du roman au profit du nouvelle génération, mais les nouveaux ne semblent plus être aussi travaillés ou je n’ai pas ressenti d’attachement particulier envers elles et eux. On semble avoir un peu tout lâché les structures du départ (ce qui est bien pour la société du roman ; les femmes semblent avoir même regagné le droit de vote [pas celui de représentation par exemple]), mais les nouvelles organisations ne sont pas détaillées, on en apprend davantage qu’ « accidentellement » dans la narration.

J’ai bien aimé la présence de l’annexe à la fin. Le rôle des Premières Nations dans le récit aurait probablement été mieux servi si celles-ci avaient été présentes dès le premier tome de la trilogie et non pas comme simple ressort narratif issu d’une idée de diversité (qui est assez mal justifiée à la fin, on comprend que ce n’est pas ce que les femmes veulent nécessairement véhiculer comme idée, mais ça reste assez mal formulé/justifié).

Bref, une finale qui se tourne vers de nouvelles directions plutôt que de poursuivre sur la lancée des deux premiers romans ; on comprendra que les opinions peuvent différer sur son appréciation.

Bandes dessinées et mangas

La chair et le sang (Médée vol.4) (2019) par Blandine Le Callet et Nancy Pena

La fin d’une série que j’attendais depuis très longtemps, mais aussi la fin parfaite que je suis vraiment content· d’avoir lu.

Après avoir quitté Iolcos après avoir assassiné le roi Pélias, Médée et Jason se rendent à Corinthe où ils sont accueillis par Créon qui les accueille à bras ouvert en échange des plans de l’argo et de l’expertise marine de Jason malgré la méfiance du roi à l’égard de la réputation de sorcière de Médée. Je ne voudrait pas trop divulgâcher, mais ça, c’est le début du premier livre sur deux de ce quatrième et dernier tome de Médée.

Inscrit beaucoup plus formellement dans le récit de Médée de son propre récit (au début et à la fin), de la réappropriation/réécriture du récit, de la justification des crimes qu’elle a commis, des questions d’héritage, mais aussi de recommencement (le deuxième livre du volume est beaucoup plus explicite dans ces questions recommencement et de boucle, dans la trame narrative principale, mais aussi avec l’idée de l’île où les femmes ne vieillissent presque plus).

Le lectorat découvre encore comment une femme a fait tomber des empires, des rois, de par ses seules connaissances médicales, on apprécie aussi quand même beaucoup le Jason du début du premier livre qui est très intéressant (et comment il finit, petit à petit, par devenir un autre de ces hommes qui rejette Médée). Le dessin est plus raffiné, précis et joli que jamais et rend vraiment justice au récit. C’est assez rare, pour moi, de voir des récits se terminer aussi bien stylistiquement sans jamais perdre de vue sa poétique initiale, ses thèmes, et offrir quelque chose de neuf et d’innovant à chaque fois en plus d’être, à mon avis, le meilleur des quatre volumes.

C’est définitivement une série que je recommande chaudement, cette réécriture/ré-évaluation de Médée doit être bien en haut de cette longue liste de réinterprétations mythiques.

La Rose de Versailles, tome 1 (1972) par Riyoko Ikeda

Un manga historique (avec des personnages et quelques intrigues fictives) sur la vie de Marie-Antoinette, épouse de Louis XVI. La narration de la vie de Marie-Antoinette semble être par moment un peu un prétexte pour pouvoir raconter l’histoire d’Oscar, un soldat royal, née femme, mais élevé comme un homme par son père. Alors qu’il semble s’en acquitter dans les premiers récits sans problème (et séduit autant les hommes que les femmes de la cour), plus le récit avance, plus les discriminations contre lui s’accentuent, en tant que femme, mais aussi en tant que travesti (ce n’est pas un manga sur des enjeux trans bien qu’on peut certainement faire beaucoup de liens quand on voit le traitement qui est réservé à Oscar par la cour).

J’étais un peu craintif· quant au traitement de Marie-Antoinette au départ, montré comme une jeune enfant naïve qui ne pense qu’à s’amuser et passe son temps à se faire manipuler par son entourage, mais je crois que le genre, Shōjo, justifie cette attitude assez bien: il faut une personnage de porte d’entrée, sans réel caractère, qui doit découvrir comment la cour se déroule. Elle acquiert une certaine indépendance, très lentement, et la création du personnage de Rosalie permet un nouveau point d’entré pour développer un peu mieux Marie-Antoinette qui perd sa naïveté et commence à comprendre les intrigues de cour.

Une brique de 650 pages comme ce premier tome a son lot d’action et de personnage: des intrigues de cour concernant la descendance noble d’une pauvre, la fameuse affaire du collier de la reine avec Jeanne de Valois, un voleur de noble masqué (qui évoque un Robin des Bois), (plein plein de) drames amoureux, des discriminations fondée sur le genre, des menaces de toutes sortes sur les protagonistes, des remises en question de la noblesse face à la pauvreté, etc. le tout sur fond de révolte qui grogne (et on connaît quand même la fin de Marie-Antoinette).

Avec des illustrations magnifiques, un superbe style, une grande créativité dans l’inscription historique, je comprends que ce manga est lui-même tombé dans l’histoire et aura influencé grandement le genre et certaines carrières.

Ravina. The Witch? (2014) par Junko Mizuno

Un des plus beaux livres illustrés que j’ai pu lire dans ma vie, tout simplement.

J’avais déjà lu Cinderalla et La Petite sirène de la même autrice et tout simplement adoré la réactualisation des ces figures européennes avec de nouveaux niveaux de sens, des graphiques à couper le souffle, le tout dans une narration et un style absolument unique à Mizuno.

Ici, on a affaire à un conte pour adulte (notamment parce que Ravina fouette des hommes avec un tel fétiche et il y a des concours de boisson, mais le reste pourrait très bien passer pour un enfant assez mature) illustré. L’édition française a une couverture rigide, mais texturé (et brillante) qui font ressortir les détails du dessin, mais l’intérieur, à défaut d’être texturé, reste aussi percutant visuellement que la couverture. Aucun scan ne peut vraiment faire honneur à ce texte.

Le conte se déroule dans un pays d’Europe au temps de l’Inquisition. Ravina, une enfant orpheline élevée par des corbeaux dans une décharge publique se voit offrir une baguette magique dont elle ne sait pas encore se servir par une vieille femme à qui elle a offert son aide (on a déjà pas mal d’élément de conte juste ici). Elle doit toutefois quitter sa décharge et habiter chez un riche monsieur qui lui demande de la fouetter en échange de tout ce qu’elle désire. Insatisfaite de ce mode de vie, elle finira par quitter et se liera d’amitié avec un homme qui aime porter des robes à qui elle indique que se n’est pas son port de robe qui fait fuir les autres, mais bien le fait qu’il met trop de parfum au point où les gens s’évanouissent! Le conte poursuit sa lancée dans d’autres situations et ne cesse de rebondir d’un élément, d’un lieu commun, d’une fantaisie à l’autre. C’est là une bonne partie du charme de l’histoire.

Au niveau stylistique de l’écrit et du narratif, la figure de la sorcière est aussi superbement exploré! Mizuno ne fait pas qu’introduire une femme marginalisée avec de la magie au temps de l’Inquisition, mais il y a une véritable exploration d’une communauté de femmes ou de marginalisées, en marge de la société, qui se réunit pour fêter et avoir du fun! L’ostracisation sociale, mais aussi le pouvoir des plantes (et surtout du vin), la communication avec la nature (que ce soit à travers les corbeaux, le hibou, le chat noir, etc.) et la paranoïa autour de la figure de l’étrangère qui amène un élément étranger dans une communauté et laquelle prend peur, tous ces éléments viennent compléter des angles d’approches de cette figure de la sorcière européenne. L’autrice n’hésite toutefois pas à glisser une double page sur les tortures (toutes véridiques) que les personnes accusées de sorcellerie (en très vaste majorité des femmes voir notamment Le Sexocide des sorcières de Françoise d’Eaubonne) subissaient et l’injustice des procès qu’on leur a fait subir: la condamnation étant rarement évitable et n’importe quel prétexte suffisait à justifier l’accusation de sorcellerie.

La fin est aussi ouverte et laisse entendre, avec la disparition de Ravina (je n’en dis pas plus) comment autant de récits peuvent former le conte puisqu’ils viennent en fait de divers personnes qui ont toutes leurs version des faits et ne peuvent que témoigner de ce qu’elles et ils ont vus.

Je me dois de répéter que c’est vraiment un livre magnifique ; probablement même dans mon top 50 de livres préférés à vie.

Exit Stage Left: The Snagglepuss Chronicles (2018) par Mark Russell et Mike Feehan

Une assez incroyable surprise que ce comic, la critique dans le magazine Fugues m’avait vraiment donné le goût de le lire, mais sa lecture s’est avérée encore meilleure que ce que je pouvais imaginer (il a quand même reçu un prix GLAAD donc c’est une impression assez généralisée!).

Snagglepuss, dans ce comic, est un dramaturge gai qui vit dans les années ’50 aux États-Unis en plein maccarthysme. Durant sa carrière, il est convoqué à la « Commission parlementaire sur les activités antiaméricaines » qui tente d’enquêter sur les activités communistes aux États-Unis. Cela mène Snagglepuss a une situation similaire aux « Dix d’Hollywood » où, je cite Wikipédia: «la commission tient neuf jours d’audiences sur la présence d’une supposée influence et propagande communistes dans l’industrie cinématographique d’Hollywood. Les Dix d’Hollywood sont les dix producteurs, auteurs et/ou réalisateurs qui ont été condamnés pour avoir refusé de répondre aux questions de la commission et ont été inscrits sur une liste noire dans l’industrie. Finalement, ce sont plus de 300 artistes qui ont été boycottés par les studios.»

Snagglepuss dans ce comic, doit choisir entre conserver sa carrière, sa réputation et celles de ses ami·es (dont Huckleberry Hound, un autre écrivain gai qui lui sera exposé par les médias) en mentant et mettant son art au service de la propagande américaine ou alors exposer les faits et risquer sa carrière et la vie de ses ami·es et amants.

Il y a beaucoup d’actions narratives qui se déroulent dans ce comic, plutôt que d’en faire des paragraphes pour chaque (il y a tellement de matière pour faire une analyse vraiment super riche), je vais simplement les lister: les parallèles tracés entre ce qui se passe simultanément à Cuba et aux États-Unis, les questionnements sur les masques de théâtre et les masques métaphoriques (prétendre à l’hétérosexualité durant les années ’50 comme survie), on parle des liens entre les lieux de refuges des gais, la mafia, le communisme et la subversion (même quand, des fois, ils n’existent pas), Snagglepuss est très inspiré par le dramaturge Tennesse Williams dans ce comic, on parle (et dépeint) de la violence homophobe physique et psychologique dans ces années là, le début surtout me semblait des critiques très contemporaines de la politique américaine, une belle réflexion sur le rôle de l’art (l’opinion de Snagglepuss est que l’art est là pour subvertir par essence), la fin clôt quand même plutôt bien avec les dessins animés comme s’il s’agissait là d’une continuité, un clin d’œil plutôt réussit.

Évidemment, de très nombreuses allusions au vedettariat et à la politique américaine sont aussi présentent, un glossaire à la fin est assez apprécié et m’a permis de mieux comprendre certaines scènes (dont celle du maïs que j’ignorais totalement!). Ce n’est certainement pas le comic le plus rose qui existe, il arrive cependant à représenter les difficultés des communautés gaies et artistiques dans les années ’50 avec beaucoup de réalisme et d’allusions, la fin laisse une bonne note d’espoir, surtout quand on connaît la suite. Une grande réussite!

Mes coups de cœur lus en 2018

Un aperçu de mes livres préférés cette année. Ce ne sont pas nécessairement des livres publiés cette année. Un lien vers la boutique en ligne de l’Euguélionne, librairie féministe est disponible pour les ouvrages en français. Les livres sont présentés par genre (Essais, SFF, BDs et mangas et des ouvrages qui m’ont très agréablement surpris), mais pas dans un ordre quelconque.

Essais

Québec

Le droit du plus fort : nos dommages, leurs intérêts (2018) par Anne-Marie Voisard

Beaucoup de critiques ont déjà tracé les nombreux liens qui existent entre la parution cette année de Le droit du plus fort et L’affaire Maillé : l’éthique de la recherche devant les tribunaux, je ne m’y attarderais pas plus qu’il ne faut là-dessus, sinon que de souligner que l’essai de Marie-Ève Maillé s’attarde beaucoup plus à l’expérience personnelle du système de justice face au système lui-même, mais aussi de l’entreprise qui essaie d’avoir accès à ses données de recherches confidentielles.

Le droit du plus fort, lui, ratisse beaucoup plus large, en prenant ancrage certes dans le procès entourant Noir Canada par la minière Barrick Gold qui poursuivit Écosociété pour 11 millions de dollars à travers deux poursuites. Le droit du plus fort va toutefois beaucoup plus loin, en terme de critique du système judiciaire en soit, mais aussi en réflexions approfondies sur nos institutions, le système de justice, en réflexions philosophiques et sociologiques. C’est un essai puissant et rentre-dedans, où la force vient à la fois de l’horrible expérience subit, mais aussi de sa réflexion très approfondie et vaste.

On réfère à Kafka comme Giorgio Agamben, Butler comme Foucault et Bourdieu, on parle de l’histoire de l’accès à la justice, ses transformations, ainsi que ce qui motive les politiques gouvernementales sur la justice. On parle autant du système que des personnes qui doivent le subir, de l’utilisation du système judiciaire comme détournement du débat publique et de ses détriments.

Probablement un des meilleurs essais québécois de l’année, une incroyable critique du système judiciaire et de ses travers, des multinationales qui phagocytent les institutions, ainsi qu’une immense réflexion philosophique sur la justice et de son accès tout en restant ancré dans le réel et ses conséquences, retraçant, bien que ce ne soit pas son objectif, l’histoire d’un procès d’une multinationale contre un petit éditeur, de ce que ça a coûté, en temps, en stress, en argent, aux auteur·es du livre (contrairement à la multinationale qui a simplement envoyé ses avocats).

Les hijras ; Portrait socioreligieux d’une communauté transgenre sud-asiatique (2018) par Mathieu Boisvert

Un très beau, complexe et très large portrait des communautés hijras en Inde (pas toute, certaines) à travers les témoignages de ces personnes ainsi qu’un suivi des communautés dans certaines de leurs pratiques et cérémonies.

On y couvre autant les cérémonies, les difficultés familiales (au sein de la famille biologique ou adoptive hijra), les rapports de pouvoir et d’autorité entre la guru et la cela (ainsi que les autres membres), les religions des hijras, le travail que peuvent effectuer les hijras, des bénédictions au travail du sexe en passant par l’implication dans des ONG, les différentes communautés, la perception sociale, le rapport au vieillissement, le cadre légal, la résolution de conflit, les rapports avec les autres membres de la société indienne, leur propre perception sur tout ça, etc. etc. etc.

La balance entre le témoignage, l’observation et le recours à d’autres sources (ou leur propre idée sur certaines interprétations) est très bien balancés (avec une nette préférence pour supporter les témoignages, il s’agit d’un portrait qui leur donne la parole avant d’être un travail d’interprétation qui est tout de même fait à certains moments).

On en apprend certainement autant sur la communauté en tant que telle que sur la société indienne de manière plus générale (l’importance de la famille, le rôle de la police, système juridique, pauvreté, etc. bien qu’une personne connaissant bien l’Inde n’apprendra peut-être pas autant sur ce plan) .

Définitivement un must pour toute personne qui s’intéresse aux formes que prennent les troisième genre et transgenres dans d’autres pays et autant leur histoire (qui est un petit peu mentionnée), mais surtout leur situation actuelle comparée à l’intérieur de deux, trois générations (et ayant évidemment déjà des changements qui semblent s’effectuer).

On fait clairement face à des communautés ou des individus très différent·es, que ce soit sur le plan de leur pratique, de leur religion, de leur attachement à la communauté ou à leur guru, de leur propre perception sur leur corps et cet essai le reflète très bien.

Policing Black Lives: State Violence in Canada from Slavery to the Present (2017) par Robyn Maynard

Excellente revue, hyper référencée, qui analyse, historiquement et sociologiquement, de très nombreuses statistiques à l’appui, le policage des corps noirs au Canada avec une bonne représentation de toutes les provinces et de (malheureusement) très nombreux cas à l’appui. Ce policage s’effectue autant dans l’espace publique par la police, mais aussi dans les prisons, le système d’adoption, à l’école, etc.

On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Je n’ai rien d’autre à rajouter, c’est aussi parfait que The New Jim Crow de Michelle Alexander qui était aussi impeccable sur un sujet très similaire (mais aux É-U celui-là).

À lire, tout le monde devrait le lire.

International

Rencontres radicales : pour des dialogues féministes décoloniaux (2018)

Je n’aurais pas imaginer lire un essai aussi stimulant depuis des mois, mais la collection Sorcières de Cambourakis ne cesse de m’épater et au-delà. Dans ce recueil de textes, on parle de conflit, de résolution de conflit ou simplement de quête de changement et de prises de conscience chez les groupes opprimés comme chez les groupes dominants. Que ce soit entre Noirs et Blancs, Juifs et Palestiniens, Kanak et Français, le recueil de textes couvrent des textes de toutes les perspectives, de rencontre, d’échange, de fonctionnement, de mixité et non-mixité, de stratégie, mais aussi des récits d’échecs, de statut quo. Moi qui il y a peine un mois désirait en lire davantage sur le conflit israëlo-palestinien, une perspective plus genrée sur la question et comment s’y posait la question de la colonialité, ce livre y a répondu au-delà de mes attentes. Il me laisse aussi avec plein de pistes et de réflexions à explorer. J’ai adoré, cela a confronté certains de mes à priori (notamment l’idée du groupe ou de la nation qui l’emporterait sur l’individu, même s’il est bien explicité qu’il s’agit d’une perspective sur la question et non d’un fait scientifique impossible à se détacher). Certainement mon essai préféré de l’année pour le moment et je ne cesse d’en parler à tout le monde (et tout le monde veut aussi le lire!).

La traduction est aussi vraiment remarquable à plusieurs niveau. Qu’on choisisse de traduire « affirmative action » par « action positive » plutôt que la « discrimination positive » ou encore « standpoint feminism » par « féminisme du positionnement » (ou « positionnement féministe »); chaque terme est réexaminé et réévalué pour vraiment tenir compte de, non seulement l’histoire du mot et de sa traduction habituelle, mais aussi de la réception que son lectorat peut en faire et de ses connotations. On souligne aussi lorsque les traductions s’éloignent de celles habituellement utilisés ou pouvant porter question à interrogation. Alors, juste bravo.

À lire absolument.

Ni vues ni connues (2018) par le collectif Georgette Sand

Et juste quand je critique un auteur qui justifie l’absence de femmes dans son corpus par leur inexistence (« Prenons l’époque de Platon. Est-ce qu’il y avait des femmes ? Sûrement, mais on ne les connaît pas. » WTF???!?!?! Ce monsieur semble « oublier » les philosophes et écrivaines comme Hypathie, Aspasie, Psappho, Théano, Hipparchia, Aspasie, Eudocie, Diotime, Porcia, Cléobuline, etc); je tombe sur cet essai panoramique qui JUSTEMENT se pose la question de où sont les femmes? et propose, dans 75 entrées de 2 pages (+ une illustration) de les redécouvrir, de connaître parfois la raison derrière leur invisibilisation, mais aussi de les célébrer!

Un peu à la manière des Culottées de Pénélope Bagieu (elle signe d’ailleurs la postface et plusieurs des femmes du recueil on clairement été choisie suite à la lecture de ses BDs), on présente rapidement une panoplie de femmes de différents pays, différents métiers, différents background avec humour souvent « Les femmes au sommet de l’organigramme des fonctions religieuses pourraient être le sujet d’une nouvelle d’anticipation où une société aux idées évoluées réussit à faire exploser le plafond de kryptonite qui les empêchait de devenir cheffes religieuses» et beaucoup beaucoup de concision (deux pages, c’est peu). Au plan de la concision, c’est vraiment réussi. En matière de découvertes, j’ai beau avoir l’arrogance de connaître beaucoup de ces femmes invisibilisées qui réapparaissent d’ouvrages en ouvrages, j’en apprends toujours de nouvelles et j’ai clairement noté de nouvelles lectures: Alice Guy-Blaché, Fanny Mendelssohn, Lotte Reiniger, Kâhina, Zaynab Fawwâz, Paulette Nardal, etc.; et j’ai toujours un grand plaisir quand mes préfs obscures apparaissent (Delia Derbyshire ❤ ❤ <3).

Bref, un super ouvrage très tout public qui permet de découvrir et d’approfondir cette véritable histoire effacée, de réhabiliter certaines figures démonisées à escient, d’en découvrir de nouvelles, de connaître l’importance de l’influence qu’elles ont jouée, et de rétablir l’histoire, la vraiE.

How to Suppress Women’s Writing (1983) par Joanna Russ

Fascinante analyse sur les techniques utilisées par les hommes (et plusieurs femmes) pour délégitimer et minimiser l’importance de l’écriture des femmes dans l’histoire en invoquant toutes sortes d’arguments et de raisons (incluant: elle écrit comme un homme, c’est un homme qui a écrit son livre (ou l’a très fortement aidé), un homme l’a aidé, ce n’est pas bon, c’est l’exception à la règle, ce n’est pas de la littérature, c’est de l’intime (pas de la littérature), c’est indécent, l’auteure est folle/hystérique/stupide/malade/etc., etc. etc. etc.).

En plus d’être un essai bien intéressant, c’est aussi un petit panorama sur plusieurs femmes écrivaines qu’elle veut mettre de l’avant (on a évidemment droit aux classiques Austen, Brontë, Sand, Zora Neale Hurston mais aussi des écrivaines de SF et quelques écrivaines moins connues). Le prologue de l’essai sous forme d’entrée encyclopédique de dictionnaire du futur m’a aussi beaucoup ravi·, moi qui a connu Russ surtout comme écrivaine de SF (avec notamment l’excellent The Female Man).

Il y a beaucoup de limites à l’ouvrage, sa portée, sa longueur, etc. Elle les souligne, mais il s’agit vraiment d’un classique sur l’effacement, à escient, de la littérature des femmes dans l’histoire.

Trigger Warnings: History, Theory, Context (2017) dirigé par Emily J.M. Knox

Un essai collectif fascinant qui explore l’utilisation des Trigger Warning (TW) en profondeur au-delà des débats superficiels de « liberté d’expression/académique vs protection des étudiant·es ».

Tous les articles sont aussi intéressants les uns que les autres et apportent TOUS des points de vue nouveau et intéressant sur la question (qu’ils soient pour ou contre), je n’ai cessé de prendre des notes (j’ai bien l’intention d’écrire un article sur le sujet des TW).

En plus de témoignages d’utilisation ou non, on en apprend un peu sur l’historique des TW, sur la psychologie du TSPT, de réflexion plus large sur la société, sur des outils/alternatives aux TW, etc.

Un ouvrage presque complet sur la question, une lecture fascinante et très instructive autant pour des professeurs, que des bibliothécaires, des étudiant·es, des écrivain·es ou encore n’importe qui! On en ressort beaucoup plus outillé, instruit et on aimerait vraiment poursuivre la discussion encore plus longtemps.

Définitivement l’incontournable sur le sujet, le seul problème est son prix, mais demander à vos bibliothécaires de le commander pour la bibliothèque de l’institution; il est bien possible qu’elle en ait besoin très bientôt.

Problematic: How Toxic Callout Culture Is Destroying Feminism (2018) par Dianna E. Anderson

Problematic est un recueil de courts articles (une dizaine de pages) sur plusieurs objets de la culture populaires vu à travers les critiques (entendre critique dans le sens négatif du terme) qui qualifient certains de ces objets comme « problematic » ou néfastes. De Jessica Jones à Polanski en passant par Beyoncé ou le sport masculin, Dianna E Anderson connait très bien et en profondeur et les objets culturels dont elles parlent, mais aussi les critiques qui leurs sont adressés et est capable de parler d’un côté de leur aspect néfaste quand il y en a, mais aussi de relativiser les critiques les plus dures qui leurs sont adressées, parfois de mauvaise fois, surtout quand l’objet est mal interprétés ou il s’agit d’un enjeu de pouvoir d’une personne sur l’objet.

L’introduction est probablement le maillon le plus faible de l’essai, j’ai honnêtement crû que j’allais être très déçu· du livre, mais le premier chapitre, le deuxième etc. ne m’ont jamais laissé tombé par la suite. Anderson réussit à parler, mettre en contexte, faire intervenir un bagage autour de l’objet d’analyse qu’elle observe et adresser les critiques qui lui sont faits, certaines fois avec raison, certaines fois à tort, d’autres par incompréhension de l’objet. Surtout, elle nous apprends que les critiques en rafale, qui vise un élément très précis de l’objet, qui ne le remet pas en contexte, ne regarde pas autour, conduit à plus de mal (parfois jusqu’au harcèlement ciblé intensif en force et en durée), mais sert aussi à des dynamiques de pouvoir qui servent souvent celles et ceux qui en ont déjà beaucoup.

Anderson réfléchit aussi au fait que des séries comme Jessica Jones ou Parks and recreation qui sont des réussites féministes à plusieurs égards, ont souvent un immense horizon d’attente parfait et impossible à atteindre pour des nombreuses féministes qui s’attendent à de la perfection et même s’ils réussissent à le franchir, il y aura toujours un élément (des fois, c’est le personnage principal qui agit mal, qu’on sait qu’il agit mal, mais qui sera tout de même critiqué…). Ce double standard n’est souvent pas là lorsqu’il s’agit de films non-féministes qui ne s’en prennent souvent pas autant la gueule alors qu’ils peuvent être très ouvertement misogyne et anti-féministe.

Ce n’est pas quelque chose qu’Anderson mentionne, mais ça m’a rappelé beaucoup l’immense pression qui était exercé sur des séries comme Steven Universe que des fans attendaient de voir tel et tel et tel chose se produire dans une émission qui célèbre un vaste pan d’orientation et d’expression de genre, alors que, concurremment, tout le monde faisait un immense hype pour une bromance entre Iron Man et Captain America alors qu’aucun sous-texte ne permettait même de le laisser entrevoir (et on a laissé ça passé dans le beurre). Les fans de ces objets culturels sont aussi abordés dans cet essai ainsi que les marques que ces séries « problematic » peuvent avoir eu et de la difficulté de critiquer parfois des séries puisque chaque personne peut avoir eu une expérience différente de l’objet et de l’impact immense qu’aimer une série dite « problematic » peut avoir sur une personne, la conduisant peut-être même à préférer se séparer d’un impossible standard de féministe plutôt que d’avoir à se justifier constamment d’aimer X ou Y objet.

À plusieurs égards, cette réflexion sur les attentes plus élevés pour les objets féministes, écrits par des femmes ou encore envers nous-même rejoint celle de Roxane Gay dans son essai Bad Feminist et vient approfondir la réflexion avec un bagage critique plus académique et théorique que celui de Gay surtout situé au plan de l’expérience.

Anderson couvre un large éventail de sujets comme mentionnés plus haut et cela lui permet de toucher plusieurs questions parfois différentes, parfois surprenante dont celui sur le sport masculin qui est probablement celui qui m’a le plus fait réfléchir (j’étais, bien honnêtement, déjà très d’accord avec ce qu’elle avançait, au courant des critiques faites, et des critiques qui pouvaient être adressés aux critiques). J’aurais pensé être un peu plus « challengé » dans ce livre, mais je crois que beaucoup pourront l’être.

Je crois que ce livre devrait être lu assez tôt dans les parcours de féministes. Comme j’ai souvent vu dans des témoignages ou discussion, cette idée de la pureté féministe, de la culture du call-out, est souvent une phase de début, associé à une certaine radicalité idéologique (qui n’a pas à être abandonnée! mais qui peut prendre d’autres voix), mais qui amène beaucoup de personne à rejeter rapidement le féminisme ou à ne vraiment pas se décider d’y entrer en premier lieu. Ce livre n’empêchera pas de commettre des erreurs (et tant mieux!) ou de poser des questions qui peut nous attirer leur lot de critiques, mais il devrait nous rendre conscient qu’il y a une différence entre se faire critiquer entre ami·es ou finir par se faire harceler par des milliers de personnes en ligne, aussi féministes peuvent-elles se prétendre, des années encore après le fait. C’est aussi un petit manifeste pour un droit à l’erreur, avec une réparation évidemment, une reconnaissance de ces erreurs, mais à l’erreur tout de même pour pouvoir grandir et apprendre ensemble.

Je crois, j’espère enfin, que ce livre pourrait devenir un classique au même titre que Bad Feminist, il en a tous les mérites.

Histoire mondiale des féminismes (2018) par Florence Rochefort

C’est un pari très risqué tout le temps que d’écrire un Que sais-je? qui doit intégrer des siècles d’histoire, des centaines d’angles et de mouvements, de personnalités et de réflexions en un seul ouvrage de 116 pages (excluant la bibliographie). Florence Rochefort relève le pari haut la main en réussissant à résumer et synthétiser souvent des pans entiers du féminisme en un paragraphe ou deux afin d’en survoler un maximum.

Divisé en trois parties qui ne correspondent pas aux « vagues » aux contours flous et créant une histoire souvent très linéaire et excluant d’autres mouvements parallèles (par exemple le Black feminism émergeant dans les années ’70 ou les mouvements féministes lesbiens), ce sont trois périodes couvrant un proto-féminisme (Revendication de l’égalité des sexes et l’affranchissement des femmes 1789-1860), les luttes collectives pour l’émancipation (« Le temps de l’internationalisation » 1860-1945) et un dernier qui s’efforce de couvrir tous les mouvements au sein des féminismes (pour l’égalité et la libération des femmes 1945-2000).

J’ai craint un peu pour la partie « mondiale » de l’essai, mais Rochefort couvre bel et bien les féminismes ayant émergés au Japon, en Chine, en Inde, au Moyen-Orient, en Afrique; certes, un peu moins qu’en Europe ou aux États-Unis, mais ce n’était pas non plus une histoire occidentale avec un ou deux name dropping d’Afrique juste pour dire, c’est vraiment ancré dans la trame de l’essai, c’est donc un bel exploit que d’avoir un tel essai couvrant vraiment l’aspect mondial, et pas juste une idée de féministes blanches qui exportent leurs idées partout dans le monde. On parle autant des féminismes décoloniaux, féminismes noirs ou encore des personnalités comme Gisèle Halimi, Vandana Shiva, Gayatri Chakravorty Spivak, Nazik Abid, etc.

Un excellent Que sais-je? d’introduction sur le sujet qui donnera certainement envie d’en lire plus sur les mouvements ou personnes évoquées, la bibliographie et les quelques notes de bas de pages pouvant aider à cette recherche. Je recommande définitivement.

(C’est moi où il n’y avait pas une seule Canadienne de mentionnée? Ni même n’a-t-on parlé du Canada… Bah! C’est pas trop grave, ce n’est pas le seul pays qu’il manquait et il faut bien couper quelque part si on veut aborder surtout les mouvements plutôt que les pays où ils se sont déroulés)

Science-fiction et Fantasy

Starless (2018) par Jacqueline Carey

Un des meilleurs roman de cette année que j’ai eu le privilège de lire.

Une épopée de fantasy avec des personnages super attachants, réalistes, complexes dans un monde fabuleux où les Dieux, Déesses et Divinités se sont faits bannir sur Terre et côtoient, de temps à autre, des mortel·les en leur offrant des prophéties ou des pouvoirs. Notre protagoniste a le pouvoir de canaliser les vents de Parkhum qui lui donne de pouvoir d’effectuer ses actions très rapidement que ce soit au combat ou dans déceler la réaction des gens.

Je ne suis vraiment pas fan des héro·ïnes qui réalisent une prophétie (l’idée de l’Élu·e, ça me dérange toujours en plus de poser une question du libre-arbitre qui est rarement posée dans les fictions que je lis), mais ici, l’autrice réussit à donner brillamment toute l’agentivité aux personnages d’effectuer leurs propres choix en plus de donner d’autres raisons que la prophétie pour l’action des personnages.

Je n’ose pas vraiment en dire trop parce que chaque chose que je dis, c’est un peu un spoil (et il y a tellement de chose). Juste mentionner que Jacqueline Carey arrive à se tenir loin des lieux communs dits « problématiques » face à ses personnages dont j’avais vraiment peur qu’illes empruntent une voie plutôt qu’une autre, mais elle a réussi, dans cet univers, a rendre vraiment bien leur décision et des choix vraiment éclairés au plan narratif.

Je ne peux vraiment pas en dire plus sans spoiler, mais si vous aimez les romans de formation de fantasy dans lequel un·e protagoniste s’entraîne dans un désert en compagnie de d’autres compagnons d’armes, qui doit éventuellement les quitter pour aller protéger quelqu’un·e, mais qui se retrouve catapulté·e dans une quête prophétique avec d’autres personnages tout aussi puissants et dotés de pouvoirs intéressants. Il faut lire ce livre.

La fin était parfaite, très belle ouverture, très belle manière de remonter simultanément le cours du récit et repartir de nouveau.

Trail of Lightning (2018) par Rebecca Roanhorse

Une nouvelle se déroulant dans un monde post-apocalyptique (post-apocalypse écologique avec une bonne partie des terres submergées par l’eau et plusieurs émeutes de classe aussi) et avec un univers mythologique tiré en grande partie des Premières Nations. On y retrouve la figure du Coyote qui surgit ça et là, mais aussi l’idée de pouvoirs de Clans, de divinités, etc. et de monstres qui ressemblent un peu à des Wendigo sans jamais être nommé comme tel, mais le précipice moral que les protagonistes évoquent souvent qui pourrait les transformer en monstre rappelle définitivement ce mythe. Le lieu géographie se situe sur une ancienne réserve Navajo qui retrouve son nom de Dinétah.

On suit une chasseuse de monstre possédant un pouvoir supernaturel de tuer , Maggie, envoyée en mission de tuer une Sorcière qui créerait des monstres selon Coyote avec l’aide d’un homme médecine (Kai).

Les premiers chapitres m’ont définitivement accroché, mais le séjour à travers le wasteland et les différentes péripéties m’ont fait décrochés à plusieurs reprises avant d’être vraiment de nouveau super accroché par la fin (genre 75-100 dernières pages), bref, probablement seulement le tiers du livre qui ne m’intéressait pas trop.

Cela dit, il faut s’attendre à être déçu en lisant ce roman, on jette plusieurs pistes et beaucoup de hareng rouge pour un très brusque retournement dans les dernières pages; je suis évidemment tombé dans plusieurs des pièges (pas tous toutefois, certains étaient plus évidents que d’autres surtout quand on s’attarde à certaines phrases dites 😉 ). Sans en dire trop, je crois que ça peut dire quelque chose sur les attentes qu’on place, l’auto-réalisation de prophétie ou encore toute l’idée binaire et erronée qu’on se fait du « Bien » et du « Mal » qui est brièvement discuté et qui prend définitivement tout son sens quand on sort de cette discussion dans le cadre de l’anti-héroïne (dans laquelle on présume cette discussion tenue).

C’est honnêtement un bon roman et il vaut définitivement le détour pour l’exploitation de la mythologie des Premières Nations dans un roman de fantasy (par une autrice Ohkay Owingeh Pueblo et afro-américaine). Je vais définitivement lire le deuxième de la série, mais je verrais vraiment avec mon appréciation du prochain pour voir si je continue la série.

Humain·e·s, trop humain·e·s (2017) par Jeanne-A Debats

Ah enfin! Le dernier tome de la trilogie, mais aussi le premier de la trilogie acheté uniquement dans le but de lire ce livre qui avait une féminisation dans son titre, une première à mon avis et je ne pouvais clairement pas passer à côté (d’autant plus que c’était de la SFF d’une auteure dont j’avais adoré le recueil de nouvelles La Vieille Anglaise et le continent ). Après deux tomes que je trouvais quand même bons, le troisième est définitivement excellent et son titre accrocheur se justifie très bien à l’intérieur du récit (et le bonifie à mon avis).

Il y aurait beaucoup beaucoup de chose à dire du roman: son humour débordant et hilarant, son militantisme qui se glisse de manière plus ou moins subtile dans le récit (vraiment dans les deux pôles ici), les quelques bris du quatrième mur qui vont en s’accentuant vers la fin, toutes l’action complètement épique, baroque, enlevant.

De quoi à dire aussi sur le traitement de l’objectification d’Agnès à travers les différents protagonistes (que ce soit Herfanges qui utilise son regard, son oncle qui ne lui dit jamais rien, son insertion dans un convent, le fait qu’elle sent toujours ses émotions et réactions observées.

Aussi, l’introduction de nouvelles espèces fantastiques (sans spoiler) des gargouilles aux possédé·es en passant par des forces surnaturelles plus puissantes encore que les instances majeures, etc. etc. etc.

Jeanne-A Debats met définitivement le paquet dans ce dernier tome, le paquet d’humour, d’action, de personnages, de drames familiaux, d’explorations de personnages, de mythes, et de trame narrative épique. Ça valait définitivement le coût d’acheter les deux tomes précédents pour voir cette explosion narrative.

J’en oubliait presque un mini résumé: ça ressemble, au début et sans spoiler, beaucoup aux tomes précédents: des êtres fantastiques viennent dans l’Étude demander les services de Géraud pour un héritage cette fois-ci dont toutes les autres créatures semblent vouloir s’en emparer, y compris une espèce de pieuvre extraterrestre géante surpuissante.

Space Opera (2018) par Catherynne M. Valente

Si Douglas Adams & l’Eurovision avait un bébé qui passait son temps à écouter du glam rock et à qui on avait appris uniquement des adjectifs, ce bébé ressemblerait comme deux gouttes d’eau à ce fantastique roman de science-fiction drôle, absurde et tout simplement brillant.

La scène littéraire a été attristé après le départ de Douglas Adams de ce monde pendant trop longtemps, nous ayant laissé « uniquement » 7 romans et 1 essai (sans oublier plusieurs émissions télévisuelles et radiophoniques), mais réjouissez-vous, son héritière spirituelle vient de publier le roman qui reprend la lourde tâche de rendre ce monde si beau et stupide (pour reprendre l’idée du livre) complètement absurde.

Dans un concours universel (littéralement) de musique, toutes les espèces intelligentes doivent obligatoirement participer à une sorte d’Eurovision cosmique et l’espèce perdante se fera complètement anéantir sa planète! La lourde tâche de représenter la Terre pour la première fois revient au groupe Decibel Jones and the Absolute Zeroes, un espèce de groupe de glam rock punk electro nihiliste qui était le seul groupe encore vivant qui avait des chances de ne pas perdre (essayer de gagner n’est pas même envisageable). S’en suit une compétition complètement loufoque, mais surtout la préparation à cette compétition, avec des personnages que un rockeur avec une faible estime de soi qui perd toujours les arguments qu’il a avec sa grand mère, un flamand rose bleu imprésario, un panda roux («qui n’est ni un panda, ni roux, mais ça c’est le langage pour vous») ingénieur et toutes une brochette d’extraterrestres et d’espèces qui vous fera pleurer tellement l’humour de Douglas Adams vous manquait.

J’ai passé mon temps à rire grâce au livre:

– dans le métro

– chez moi

– en librairie

– dans la rue (en y pensant)

– encore chez moi

– dans mon lit

– dans le métro

– tout seul chaque fois que je pensais à ce livre

Lisez-le, l’univers en dépend.

The Calculating Stars (2018) par Mary Robinette Kowal

Il s’agit du premier texte de l’auteure que je lis et je dois dire que je suis vraiment tombé sous le charme!!

Il s’agit d’un roman légèrement dystopique où une météorite s’écrase, durant la guerre au Vietnam, sur la capitale américaine (Washington) tuant tous les sénateurs d’un coup et les retombées de la météorite cause d’importants changements climatiques qui fait réaliser à la protagoniste que l’humanité n’en a plus pour longtemps. Commence alors une course (mais où tous les pays collaborent) vers l’espace contre le réchauffement climatique qui tuera une bonne partie des formes de vie sur Terre.

La protagoniste est une calculatrice, une des mathématicienne/ingénieure qui s’occupe de calculer les trajectoires, vérifier les maths, etc. avant l’arrivée des ordinateurs tels qu’on les connaît aujourd’hui. À la suite de la participation à une émission télé pour enfant, on lui accole le titre de « Lady Astronaut » et cela la poussera à vouloir devenir astronaute, et à la pousser à promouvoir le droit des femmes de le devenir surtout s’il faut coloniser une autre planète!

Le roman parle donc beaucoup de la discrimination envers les femmes, mais aussi envers les juifs et la population racisée aux États-Unis. Plusieurs scènes montrent des personnages ouvertement sexistes ou ne sachant tout simplement pas quel comportement adopté dans une période (années ’50) où la ségrégation se fait encore terriblement sentir (et cela encore aujourd’hui, mais passons). La protagoniste doit donc redoubler d’effort, malgré d’immense talents « naturels » pour se faire accepter comme astronaute et doit aussi lutter contre son anxiété qui lui cause son propre lot de souci.

L’attention aux détails est vraiment fascinante (j’ai envie de redevenir astronaute comme quand je voulais le devenir dans mon jeune temps, mais c’est trop tard 😦 ), l’auteure explique dans ses remerciements d’où la plupart viennent (se mettre dans la peau d’une ordinateur/astronaute n’est pas un simple exercice de projection), mais certaines descriptions en valent vraiment la peine et donne vraiment l’effet d’y être parfois. Le jargon est parfois utilisé, mais on comprend toujours ce qu’il se passe donc l’effet et le message passent très bien côte à côte.

La description du mari parfait est légèrement un peu over the top, mais ça reste un beau modèle (supportive, caring & understanding). L’autre mini-détail qui m’a accroché sont les dialogues en français qui ne semble pas avoir été relus, j’espère que la version finale (j’ai reçu un service de presse) aura corrigé ces erreurs parce que je ne comprenais même pas ce qu’il se disait…

Le roman pourrait évoquer un peu les véritables personnages de Hidden Figures (que je n’ai pas lu ou vu), l’auteure évoque son influence positive pour vraiment aller de l’avant avec ces figures, mais la rédaction du roman pré-date la sortie du livre, ce n’est donc vraiment pas une copie ou une tentative de s’approprier du succès; c’est dans l’ère du temps.

N’importe qui d’intéressé·e par l’espace, les fusées, l’expérience d’une ordinateur, ce livre est définitivement pour vous. Je recommande toutefois un 14-15 ans (?) à cause du contenu sexuel à la fin de quelques chapitres (et honnêtement, c’est un peu répétitif, on aurait facilement pu en couper la moitié).

Herland (1915) par Charlotte Perkins Gilman

Ma critique complète sur mon blog

Lagoon (2014) par Nnedi Okorafor

Par un·e de mes auteur·es préféré·es, mais pas nécessairement mon roman préféré.

On suit le parcours de plusieurs habitants de Lagos qui ont tous leurs défauts, leurs qualités aussi parfois, qui se retrouvent au cœur de l’arrivée d’extraterrestres dans la ville. Ceux-ci ont-ils des intentions pacifiques ou non, je ne gâcherais pas, mais ça dépend vraiment de qui les voit et de ce que les différents personnages pensent que les aliens peuvent apporter à la ville ou à eux-même.

Un roman donc avec une pluralité assez importante de point de vue sur un même événement.

C’est aussi un peu un roman d’origine de super-héro·ïnes, je ne nommerais évidemment pas lesquels, ça devient assez rapidement une évidence, mais plusieurs personnages se découvrent des pouvoirs ou surtout, apprennent à composer avec les pouvoirs qu’illes savaient avoir, mais n’oser pas utiliser souvent par peur.

Assez clairement un petit hommage à O. Butler (série Parable) avec toutes les discussions autour du changement, d’embrasser le changement, d’accepter le changement et qu’il est inévitable. Autant chez les humains, que chez les animaux (leur traitement est vraiment intéressant dans ce roman!!).

Finalement, le dernier chapitre est juste vraiment très intéressant comme réflexion sur la figure auctoriale et son implication dans le monde, en plus de faire vraiment sourire quand même.

Bref, un roman qui prend beaucoup beaucoup de perspective (ce qui peut rendre la narration parfois un peu complexe), tourne énormément autour de la ville de Lagos, de ses lieux et ses habitants, plusieurs clins d’œil à droite à gauche, bref, un bon roman d’une excellente auteure.

Bandes dessinées et mangas

My Lesbian Experience with Loneliness (2017) par Kabi Nagata

Lire ce manga était définitivement une expérience en soi, une expérience que je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir avant. L’entrée dans l’intimité, la maladie mentale, la dépression, la peur, la solitude, etc. de la protagoniste était vraiment bouleversante, profonde et transformatrice pour moi. Oui, j’ai souvent lu des courtes BD, des nouvelles, voir des émissions TV, etc. sur le sujet, mais je dois avouer qu’un manga complet sur le sujet, dans toute l’intimité de l’autrice, c’est une expérience complètement différente.

Dans ce manga, l’autrice raconte les difficultés qui vont en grandissant de socialiser, de trouver sa place dans la société et de se conformer à des normes sociales (et énormément familiale) et sa descente dans une dépression qui lui fera tout perdre. Elle changera progressivement et se tirera de sa dépression très lentement lorsqu’elle décidera d’avoir une relation sexuelle avec une travailleuse de sexe et de coucher sur papier ses sentiments et expérience. Devant le succès et de la relation sexuelle (plutôt mitigée tout de même), mais aussi surtout de son manga, elle tirera des leçons et poursuivra son travail de mangaka avec une nouvelle perspective sur sa vie et le désir de détruire les attentes familiales qui pesaient sur elle et sa santé mentale.

Outre ce cheminement de la protagoniste et auteure, il y a aussi une énorme critique des attentes sociales et familiales qu’elle met complètement en morceau à travers la narration (et sans faire la critique directement) et accuse à sa manière d’être responsable de sa dépression. Il y a aussi une autre grande critique du système éducatif japonais, mais aussi de l’énorme manque d’éducation sexuelle qui pousse à tellement de mésinformations et de problèmes lors des rapports sexuels pour les femmes qui ne connaissent au final même pas leur vulve, vagin ou système reproductif, ni leur corps et ce qu’il est capable de faire et d’expérimenter. J’ai trouvé les critiques extrêmement justes, précises et incisifs sans être moralisante ou sortir du cadre narratif ce qui est un grand exploit en soi.

La seule critique que je fais du manga et qui vient tout de même teinter ma lecture est la description un peu naïve de deux relations sexuelles avec des travailleuses du sexe. Oui, elle en tirera énormément de plaisirs et d’apprentissage, mais elle détaille et portraitise les travailleuses comme des gens qui désirent fondamentalement prendre soin d’elle et de son corps. Peu importe que cela soit véritable ou non, il y a un détachement à avoir quant au fait qu’il s’agit de leur travail de donner une telle impression et je crois que l’auteure est un peu tomber dans le piège justement d’une certaine fictivité du rapport sexuel perçu comme authentique (ça l’était certainement pour elle toutefois). En contrepartie à tout ça, il y a cependant une critique des médias yuri qui dépeignent de manière beaucoup trop fictives les relations sexuelles entre même genre (mais surtout les hommes) et qui crée des attentes disproportionnées.

Définitivement un grand manga au plan stylistique et de grande importance aujourd’hui. Profondément féministe et critique d’une société hétéro-patriarcale qui ne laisse pas la place aux femmes de connaître leur corps et leur sexualité au point de les rendre malades.

Le pavillon des hommes, Tome 1 (2005) par Fumi Yoshinaga

Excellent manga uchronique qui imagine une période Edo où 1 homme sur 20 survivent suite à une épidémie et où le shogunat est maintenant dirigé par une femme.

Se situant dans un « pavillon des hommes », littéralement un harem constitué d’homme, on suit d’abord l’arrivé d’un nouveau venu pris au milieu d’intrigues politiques assez élaborée puis, vers la deuxième moitié du livre, l’arrivée de la nouvelle shogun, très économe en temps de crise qui va tenter de couper le plus possible dans ce pavillon d’hommes dont elle semble vouloir se départir (entendre réduire le nombre d’hommes dans le harem pour économiser), imaginant aussi ce pavillon comme un reliquat d’une période plus patriarcale (la fin, un à suivre, nous laisse cependant présager que c’est loin d’être aussi simple) tout en se méfiant de ne pas trop se brusquer contre les traditions qui pourraient bien lui coûter dans un jeu politique plus large.

Ma seule est unique critique, et parfois un peu de confusion, est lié au très important nombre de personnages qui, pour le moment, semble venir et partir assez facilement.

Plusieurs idées et thèmes sont explorés dont évidemment les discriminations dont sont victimes les femmes et qui semblent tout de même perdurer, sous une autre forme, même après la disparition de la majorité des hommes et des remises en cause qui peuvent être effectuées.

La gestion administrative, et de ses avantages/inconvénients lors d’un grand bouleversement est aussi amplement exploré dans ce manga.

Mon intérêt s’est cependant particulièrement porté sur la mode et la couture, élément signifiant et progressant du récit qui permette de réfléchir aux personnages, à l’intrigue, mais aussi aux images qui veulent être envoyées, ce que son ignorance apporte pour les personnages ainsi qu’une belle exploration de ses différentes formes à l’ère Edo (plusieurs notes de bas de pages, sincèrement très appréciées, nous permettent d’apprécier encore plus cette exploration).

Anthologie (De la rêverie, De l’humain) (2013) par Moto Hagio

Cette anthologie de 9 mangas de Moto Hagio est divisée en deux tomes: le premier « De la rêverie » avec des mangas plus fantaisiste et de SF (incluant «Nous sommes onze» et sa suite) et l’autre « De l’humain » de facture plus réaliste et souvent beaucoup plus tragique.

Je dois dire avoir été très très agréablement surpris· par cette lecture fascinante, si certains mangas sont beaucoup plus intéressant que d’autres (« La princesse Iguane » étant mon préféré), aucun d’entres-eux n’étaient inintéressants même si l’intrigue se devinait assez facilement (« Le petit flûtiste de la forêt blanche), son style de dessin est vraiment très beau, on voit le temps mis à créer et des univers, et le scénario et le dessin.

Les thèmes de cette anthologie couvre vraiment une large portion de son oeuvre, l’édition a clairement privilégié de mettre de l’avant une variété de thèmes et de styles de l’auteure plutôt que tous ses classiques (ex: « Poe no Ichizoku » n’est pas dans cette anthologie). Cette lecture toujours très fluide, elle prend souvent le temps d’expliquer ce qu’il se passe à travers ses personnages surtout dans ses récits de SF, ses récits plus réalistes sont cependant plus durs à lire puisqu’ils abordent souvent des tabous profonds (matricide, pédophilie) et des thèmes qui n’étaient pas nécessairement facile à aborder pour certains contextes: homosexualité enfantine, mariage arrangé, hermaphrodisme (dans la nouvelle de SF, un personnage d’une planète peut « choisir » son genre après un certain âge bien que la société le lui impose plus souvent qu’autrement). Son écriture est définitivement féministe et engagé et critique de beaucoup de relation de pouvoir (mariage arrangé, métiers réservés aux hommes, répression de l’homosexualité, désir, parents n’aimant pas leurs enfants, etc.); certaines idées peuvent parfois nous surprendre cependant, et on se demande si c’est l’auteure qui le pense ou non pas plutôt certains de ses personnages qu’on pourrait penser plus conservateurs.

Quoi qu’il en soit, je n’hésiterais pas du tout à recommander amplement cette anthologie (vraiment pas chère en terme de qualité et quantité bien honnêtement) à quiconque désire s’introduire au manga en général: la variété de thèmes et histoires abordées (d’une histoire durant la seconde guerre mondiale en France avec un enfant assassin « Le coquetier » à un space opéra mettant en scène des personnes hermaphrodites, un roi, et tout un assemblage de personnage « Nous sommes onze ») ainsi qui le style de l’auteure est certainement une magnifique porte d’entrée au genre.

L’art de la vulve, une obscénité ? (2016) par Rokudenashiko

Rokudenashiko est l’artiste derrière la numérisation de sa vulve qui a organisé une campagne de sociofinancement pour financer la réalisation d’un canot en forme de vulve, de plusieurs expositions ainsi que de plusieurs objets dérivés en forme de vulve. Elle ne se cache pas de tenter banaliser le mot Manko (vulve) qui, contrairement au pénis, est considéré comme vulgaire au Japon et les gens (surtout les vieux schnocks pour l’artiste) s’offusquent à l’entendre prononcer, encore plus à le voir.

Dans ce livre (composé de trois mangas +/- distincts, de capsules info, d’une entrevue entre elle et Sion Sono et de plusieurs courts textes), Rokudenashiko raconte son emprisonnement et son jugement pour « obscénité » par la police japonaise à cause d’une loi contre l’obscénité tellement vieille qu’elle avait, lors de sa dernière utilisation, censurée, brièvement, L’Amant de lady Chatterley (de D.H. Lawrence), un roman qui se retrouve dorénavant dans les librairies japonaises.

L’artiste et mangaka raconte dans le premier manga l’immense surprise lors de son arrestation qui semblait complètement irréel au point où elle ne pouvait que penser à quel point ça ferait un excellent manga. Elle commence toutefois a déchanté en prison alors qu’elle réalise les horribles conditions de détention (espace, nourriture, mensonges, déshumanisation [appelée par un numéro], hygiène, etc.) et l’obsession de la police à son égard. Tout ça est raconté toutefois avec un grand humour qui se reflète même dans les moments les moins joyeux pour l’artiste qui arrive à soulever l’absurdité de la situation et à en rire plutôt que de se laisser avoir. Le manga est divisé en court chapitres entrecoupé de textes et photos d’une page chaque précisant parfois des éléments évoqués dans un chapitre qui pourrait être moins connu pour un public non-japonais (par exemple, la légende d’Urashima Taro ou la chanson Say Yes) ou plus informatif (le système de justice japonais, la pétition demandant la libération de l’artiste, le travail de Rokudenashiko, etc.).

Le deuxième manga s’attarde sur le parcours de l’artiste depuis sa jeunesse, et comment elle est devenue l’artiste qu’elle est aujourd’hui. Beaucoup plus proche d’une autofiction (autobio)graphique, plusieurs critiques sont tout de même adressée à la société japonaise, à la compétitivité dans le milieu de l’édition qui ne semble pas intéressé par le sort de leurs auteur·es, mais aussi les bons moments qu’elle a vécu notamment à travers la découverte par un public de son travail et la nécessité de celui-ci pour beaucoup de femmes.

Le troisième et dernier manga est plutôt sous la forme d’une allégorie avec une manko personnifiée qui repasse à travers les étapes de la narratrice des deux autres mangas, d’une jeunesse refoulée où elle ne peut s’exprimer à une vie adulte où elle s’affirme, avec les mêmes charges politiques et militantes.

J’ai découvert l’artiste peu avant son arrestation, mais après sa campagne de sociofinancement pour son manko-kayak et j’ai suivi quelques moments de sa vie par la suite, mais ce livre m’a définitivement beaucoup appris et sur le tabou associé à la vulve au Japon (elle est flouée dans toutes ses représentations en plus d’être considérée comme un mot vulgaire), mais aussi les conditions de détentions dans ce pays (quelques capsules informatives complètes le portrait graphique de l’autrice). Outre le politique du texte, le récit est aussi très maîtrisé, balançant l’informatif, le comique, le drame et les dénonciations au sein parfois d’une même page. C’est définitivement drôle, mais on ne peut s’empêcher d’être horrifié·e par le traitement qui lui est réservé.

En plus d’être un livre essentiel dans la banalisation de la vulve dans l’espace publique, c’est aussi un super manga qui raconte le parcours d’une artiste qu’on a tenté de censurer pour justement vouloir lever les tabous entourant le corps des femmes. À lire!

Ouvrages qui m’ont très agréablement surpris

Québec

La formation d’une culture élitaire dans une ville en essor : Joliette, 1860-1910 (2018) par Lysandre St-Pierre

J’ai pris cet essai aux Les éditions du Septentrion surtout pour en apprendre un peu plus sur un sujet dont je connaissais absolument rien (le titre évoque très bien son contenu), pensant très honnêtement qu’au mieux j’en apprendrais un peu sur Joliette et le développement urbain. J’avoue que cet essai a vraiment dépassé mes à priori sur le livre.

À travers quatre chapitres (comment l’élite se forme et quelles lieux elle investit, sur l’éducation de l’élite et la (re)production de rôle hyper genrés, la maison et l’aménagement, et finalement la création d’une honorabilité et de lieux « publics » où la jouer), Lysandre St-Pierre effectue un fascinant tour d’horizon critique de cette élite bourgeoise dont le seul objectif semble être de reproduire ses propres codes d’une génération à l’autre (tout en s’assurant évidemment de dominer sur des classes « inférieures »). Le chapitre sur l’éducation m’a évidemment beaucoup plus interpellé que les autres, notamment en ce qui a trait aux différences de genres, au cantonnement des femmes dans un rôle de mère et d’hôte de soirée (bien que vers la fin, on voit émerger une association de femme, mais elle est créé pour que les rencontres soient vraiment fixes juste avant le souper familial). L’homme est aussi élevé dans ces carcans très serrés et des milliers de conseils viennent le « guider » dans le choix d’une épouse qui doit évidemment correspondre parfaitement à cet idéal bourgeois et dont il a la responsabilité morale d’exercer une autorité sur elle dans lequel cas où elle dévierait de ce rôle. Si une femme ne pouvait tenir se rôle, il lui restait le couvent où l’appellation de vieille fille (ce qui n’était pas une bonne chose).

On voit aussi comment les journaux de la ville avait la fonction de renforcer cette domination auprès de la population, mais aussi de donner le ton aux valeurs qui devaient être vues au sein de la bourgeoisie (au risque de ne pas être vraie, mais l’impression était définitivement plus important que les actes) à l’aide d’article, de compte rendu de soirée, d’invitations à des spectacles ou des lieux (réservés, plus souvent qu’autrement, à une élite restreinte), mais aussi à travers les notices nécrologiques (où l’épouse est aussi ramenée à son mari qui, dans un exemple donné, prend la moitié de la place de la notice nécrologique alors qu’il est mort depuis une vingtaine d’année!).

Bref, un super essai sur la constitution d’une soi-disante « élite », comment elle fait pour tenter d’asseoir sa domination à l’aide d’un discours de respectabilité, de charité, de lieux privés, des journaux de la ville, de l’éducation, mais jusque dans l’établissement d’une architecture commune à tous les bourgeois avec des pièces qui les distingue.

Plusieurs cartes, plans, photos viennent aussi agrémenter cet essai et donner un aspect plus visuel aux sections qui peuvent être parfois un peu plus abstraite (surtout en ce qui concerne l’aménagement et le décor de la maison).

Définitivement une lecture qui se dévore!

Jeanne Lapointe : artisane de la Révolution tranquille (2013) (collectif)

C’est avec beaucoup d’émotions que j’ai lu ce recueil d’hommage à Jeanne Lapointe dont je n’avais jamais entendu parler avant d’ouvrir ce livre (peut-être évoqué ça et là, mais hélas, je n’en avais jamais retenu le nom). J’ai été évidemment intéressé par le nom de Louky Bersianik sur la couverture et la quatrième de couverture me semblait suffisamment intéressante pour que je me décide à le lire au complet.

J’ai découvert une femme très active dans les milieux féministes et littéraires, et qui effectuait surtout ce travail de l’ombre de critiquer, discuter, rédiger des documents collectifs, bavarder, inviter des gens à des partys, rencontres, discussions, etc. tout en animant et discutant amplement. C’est du moins souvent le constat et le souvenir qu’en avait les nombreux écrivain·es et intellectuel·les qui témoignent.

J’ai appris l’existence de cette femme qui a autant énormément aidé à la rédaction du rapport Parent (et dont elle a introduit les membres à des cours de dynamique de groupe!!!) et radicalement militante de fauche, mais qui a aussi participé à la commission Bird, qui a fait des critiques littéraires, aider financièrement Anne Hébert alors qu’elle traversait des passes plus difficiles (elle est même allée lui porté une dinde et un sapin en France juste pour elle!!!). C’est une enseignante qui donnait et prêtait beaucoup de livres et poursuivaient les discussions de classe jusqu’à tard (en achetant de la pizza pour les élèves!!!). Elle adorait aussi manger des plats qu’elle ne connaissait pas ce qui a définitivement donné, pour moi, une passion pour cette intellectuelle. Elle ne se contentait pas non plus de critiques anti-cléricale à ses débuts (surtout pour le rapport Parent et la fin des écoles confessionnelles), implications et créations de milieux littéraires et artistiques féministes au Québec, mais partait aussi militer au États-Unis dans des manifestations pour les droits civiques des africains-américains. Bref, une femme de toutes les luttes, très généreuse de sa personne (je me posais quand même beaucoup de question sur d’où vient une partie de cette fortune), mais qui œuvrait sciemment dans l’ombre et à probablement achever de la faire disparaître à sa mort pour les générations suivantes s’il n’était pas des expositions ou de ce livre hommage.

Une féministe à redécouvrir et elle est maintenant sur mon radar, je ne la laisse plus partir.

Polatouches (2018) par Marie Christine Bernard

Entre un roman qui parle de recherche de soi et d’identité et un roman d’horreur; ce livre aborde frontalement des questions d’identités (autochtones, lesbiennes) dans des contextes qui peuvent être très difficiles pour les personnages qui doivent faire face à des préjugés et de la discrimination.

C’est aussi une histoire d’horreur qui s’inspire, je n’en dirais certainement pas trop (c’est là une des intrigues du livre), d’une légende des premières nations dont je trouvais l’absence consternante dans la littérature « générale ». Cette adaptation est pleine de sensibilité et de respect et se mêle avec brio avec la partie beaucoup plus humaine du récit.

Le livre était accrochant, humain et touchant. Un bon récit au fond que j’ai vraiment dévoré d’une traite.

International

The Ghost Brush (2010) par Katherine Govier

Ma critique complète sur mon blog

Égalité des hommes et des femmes (1622) par Marie de Gournay

Une superbe préface de Milagros Palma qui s’attarde à parler des processus d’exclusions des femmes de la littérature ou des prétentions littéraires (notamment au sein de l’Académie en citant Alain Décaux qui se prétend historien objectif, mais rejette Marie de Gournay des canons littéraires parce que selon lui, elle était moche [oui, oui, c’est la raison de son rejet d’un essai de 1980]).

Les deux textes de Gournay sont aussi excellent à souhait. L’Égalité des Hommes et des Femmes est une défense assez classique dans son genre (bien qu’une des première) citant à profusion des philosophes et théologiens, mais avec son lot de piques ça et là qui agrémente définitivement la lecture.

C’est cependant le Grief des Dames (1626) qui parle notamment des processus d’exclusions des femmes des prétentions littéraires de l’époque qui m’a le plus surpris.

À propos de quoi, je tombai l’autre jour sur une Épître liminaire de certain personnage, du nombre de ceux-là qui font piaffe de ne s’amuser jamais à lire un Écrit de femme!

Non seulement la démonstration en est une qui est encore faite aujourd’hui (d’où la préface), mais l’impertinence (dans le sens de « sassy » en anglais) avec laquelle elle fait cette démonstration est incroyable!

Remarquons en ce discours que non seulement le Vulgaire des Lettrés bronche à ce pas, contre le sexe féminin, mais que parmi ceux mêmes, vivants et morts, qui ont acquis quelque nom aux lettres en notre Siècle, je dis, parfois sous des robes sérieuses; on en a connu qui méprisaient absolument les Oeuvres des femmes, sans se daigner amuser à les lire, pour savoir de quelle étoffe elles sont, ni recevoir avis ou conseil qu’ils y peuvent rencontrer : et sans vouloir premièrement informer s’ils en pourraient faire eux-mêmes qui méritassent que toute sorte de femmes les lussent. Cela me fait soupçonner, qu’en lisant les Écrits des hommes mêmes, ils voient plus clair en l’anatomie de leur barbe, qu’en celle de leurs raisons […].

C’est vraiment, en plus d’une impeccable démonstration, encore une fois très appuyée, remplis de traits d’esprits et d’une belle humeur qui nous présente une Marie de Gournay en pleine possession d’un ethos impitoyable envers une masculinité qui n’a aucun égard pour les femmes.

Après avoir lu ces deux textes, j’ai juste envie de la sacrer comme sainte patronne des écrivaines féministes et de tout lire d’elle (mais évidemment, à part ces deux textes, rien d’autre d’elle n’est réédité, l’histoire ne change pas).

It’s Complicated: The Social Lives of Networked Teens (2014) par Danah Boyd

Les réflexions sur le numérique, son utilisation et sa continuité de la simple expérience non-virtuelle sont des réflexions qui m’intéressent toujours énormément. Je n’ai pas souvenir de pourquoi j’avais noté ce livre là, probablement une vidéo qui l’évoquait en passant, mais je l’ai acheté et je ne le regrette pas une seule seconde.

À travers plusieurs enquêtes effectuées auprès des jeunes dans les dernières années (en parle d’avant 2014 alors que MySpace était beaucoup plus utilisé que Facebook, mais dont la migration commençait à se faire sentir très fortement et les deux plateformes étaient plutôt en concurrence), l’auteure explore l’utilisation du numérique et de ses plateformes chez les jeunes en démystifiant beaucoup BEAUCOUP d’idées reçues. « Même moi », je me suis surpris à reproduire quelques mythes (notamment que les jeunes qui seraient plus « native » au numérique que la génération dite « migrant » sur le numérique), mais aussi quand aux raisons qui poussent les jeunes à se tourner vers le numérique (l’interdiction des parents de sortir par peur de prédateurs, couvre-feu, etc. poussent souvent les jeunes à se retrouver sur les réseaux sociaux car, ne peuvent se retrouver en « vrai »).

À travers plusieurs chapitres, elles couvrent de manière très intéressante les questions identitaires chez les jeunes face au numérique, au privé (autant en terme de connaissances des outils pour rendre sa présence plus privée, questions très discutées aujourd’hui que le manque d’outil et d’instruction quant à déceler certaines choses), la « dépendance » aux réseaux sociaux, les supposés danger de prédateurs en ligne (et ce qu’il en est réellement, et quelle sont les véritables menaces en ligne), mon chapitre préféré était définitivement sur l’intimidation, mais elle déconstruit aussi le mythe du numérique comme grand égalisateur entre les classes sociales et les ethnies et finalement, elle s’attarde à la question des « digital natives ».

Bref, un très gros programme qu’elle attaque en se servant beaucoup des entrevues faites avec les jeunes pour réfléchir à l’impact très personnel, sans éviter toutefois de se référencer à la théorie et aux statistiques. Le chapitre sur les prédateurs est certainement très complet à cet égard et démontre l’importance pour son auteure de vouloir recentrer radicalement le débat pour éteindre les « paniques morales » et s’intéresser aux vrais problèmes, qui sont en fait des problèmes sociaux pas propres au numérique.

Il s’agit aussi bien d’un livre grand public qui peut démystifier énormément de préjugés et d’angoisse pour les parents (surtout) de jeunes et d’enfants, mais les fans d’essais en auront définitivement pour leur intérêt avec une panoplie de réflexions et témoignages intéressants qui sont amenés. Je pense sincèrement que tous les parents devraient lire ce livre, il est aussi très informatif pour soi.