Répartition femmes/hommes des prix littéraires francophones au Québec

Avant-propos

Ce travail de recherche et d’analyse a été effectué sans financement et sur une base volontaire (dans mes temps libres). Ce billet sur les prix littéraires québécois francophone est mon idée (bref, pas une commande, ni une suggestion de quelqu’un·e) qui fut très fortement influencée par les autres recherches et travaux sur la répartition femmes/hommes de d’autres prix littéraires souvent plus ponctuels (Goncourt, Fémina, etc. bref, les « gros » prix) que généralisés.

Cette recension n’est évidemment qu’une pierre que j’amène dans la réflexion menée par (presqu’exclusivement) des femmes sur la pertinence d’une parité culturelle. Il y a une nécessité de voir les femmes autant représentées que les hommes dans les critiques de livres (voir les travaux de recension du CWILA [en français: Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL)]) que dans les prix littéraires.

Sans vouloir abuser de modestie, ce travail est encore à ses débuts : j’ai bien l’intention de mettre à jour ce dernier annuellement en plus d’agrandir l’étendue de la recherche à plusieurs critères d’analyse que j’ai dû mettre de côté (langue, prix défunts, inclure les nominations, des prix écartés, etc.; j’y reviens dans la méthodologie) afin de multiplier les angles d’approche et la pertinence de cette recherche.

Je prends toujours les critiques et suggestions avec un grand intérêt et reconnais que ce travail est encore loin d’être parfait et exhaustif.

Comme toujours, les bases de données que j’ai montées pour effectuer cette recherche sont disponibles pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer comme auteur·).

Méthodologie

J’ai tenté de couvrir tous les prix littéraires québécois francophones encore octroyés en 2017 même si le dernier octroi date de 2015 ou 2016 (c’est le cas des prix bisannuels par exemple). De ces prix, j’ai écarté tous les prix ayant débuté après 2015 (qui permet d’ôter plusieurs prix n’ayant pas un échantillon assez représentatif, je reconnais cependant l’arbitraire de cette décision, mais d’un autre côté, toutes les autres durées l’auraient aussi été y compris inclure les prix ayant uniquement été décernés en 2017). Plusieurs de ces prix sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

J’ai essayé de couvrir les nominations pour le maximum de prix possible, mais j’ai dû abandonner ce critère d’analyse pour plusieurs raisons : la difficulté de les retracer, l’absence souvent de ceux-ci sur des plateformes de recherche facilement accessibles, le temps mis à rechercher leurs auteur·es devenaient beaucoup trop important (surtout lorsque les nominations dépassaient 10 personnes). Je considère qu’un travail ne doit pas être fait s’il ne peut être complet, j’ai préféré abandonner ce critère d’analyse plutôt que de me concentrer sur une échantillonnage complètement arbitraire (et donc sujet à la critique). Plusieurs nominations de prix sont cependant référencées dans les bases de données, mais pas conservées pour l’analyse finale.

J’ai aussi exclu plusieurs catégorie de prix pour différentes raisons :

Les prix anglophones québécois ont été écartés, cette année, pour des raisons liées à la difficulté de les isoler des prix anglophones canadiens et de la difficulté à en retrouver un nombre suffisant. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

Les prix littéraires attribués par région/ville ont été exclus dû à des difficultés à les retrouver pour la plupart et une certaine importance que j’accorderais à les regrouper et effectuer une analyse semi-indépendantes des autres prix littéraires. J’émets l’hypothèse que l’octroi de prix en région ou dans une ville particulière dépendra fortement du type de jury sélectionné (autant au niveau du genre qu’au niveau professionnel des membres du jury), mais je n’avais pas accès à ces données pour le moment et j’ai préféré les exclure pour le moment. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

De la même manière, j’ai exclu les rares prix littéraires décernés uniquement à l’intérieur d’un corps de métier (ex : enseignants) pour des raisons de disproportionnalité femmes/hommes à l’intérieur du métier qui peuvent fortement influencer le restant des données. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

Les prix littéraires francophones hors-Québec ou canadiens sont exclus tout simplement parce qu’ils dépassaient la limite géographique de cette recherche. Il n’est pas exclus que je les ajoute dans une prochaine mise à jour dans une catégorie à part. Plusieurs sont cependant référencés dans les bases de données, mais pas conservés pour l’analyse finale.

J’aurais beaucoup aimé ajouter une catégorie d’analyse en fonction des membres du jury (genre, métier, etc.), mais j’ai dû repousser cet angle d’analyse à une prochaine année par manque d’information ou de la difficulté d’obtention.

Tous les gains et nominations des prix littéraires ont été doublement vérifiés, lorsque possible, à l’aide de la base de données de la BANQ recensant un important nombre de prix littéraire au Québec et du site Internet du prix littéraire recensé. J’ai tout de même inclus les prix littéraires non référencés à la BANQ ou sur un site Internet. Si un conflit existait entre les informations de la BANQ et du site Internet (et elles étaient nombreuses), j’ai cherché dans les journaux et les communiqués de presse pour départager. Si l’information n’était toujours pas disponible, j’ai privilégié l’information contenu sur le site Internet du prix.

Finalement, j’ai regroupé les résultats de la répartition des genres en trois colonnes : Femmes, Hommes et Collectif (je n’ai pas trouvé de personnes non-binaires ou de genre fluide dans les résultats). Lorsqu’il était absolument impossible de déterminer le genre de la personne sur Internet, j’ai simplement exclus des bases de données ce résultat (c’est arrivé une seule fois avec un pseudonyme). Lorsque plusieurs prix sont attribués ou ex-æquo, j’ai mis le nombre de femmes et d’hommes récompensés dans les catégories (c’est pour cela que plusieurs prix dépassent le nombre moyen qu’on pourrait attendre d’eux). Pareillement pour les ouvrages de trois auteur·es et moins. Les ouvrages ou collectifs de quatre auteur·es et plus ont été mis dans les collectifs puisqu’ils influençaient beaucoup trop le restant des données. Contrairement à mon habitude, je n’ai pas distingués les collectifs de femmes des collectifs d’hommes et des collectifs mixtes puisque trop peu significatifs dans cette recherche.

Hypothèses de recherche

Avant d’effectuer cette recherche, j’avais plusieurs hypothèses concernant la répartition de l’octroi des prix; hypothèses qui ont constituées mes catégories d’analyses pour les résultats. Mon hypothèse est que le genre de l’auteur·e, le genre littéraire et l’anonymité ou non de l’œuvre vont influencer sur l’octroi des prix littéraires, mais pas son année de remise. Plusieurs sous-catégories d’hypothèses ont aussi été émises avant la recherche :

La première étant bien évidemment que généralement les hommes obtiendraient la majorité des prix littéraires.

La deuxième était que l’octroi de prix littéraire basé sur un travail anonyme avantagerait massivement les femmes.

La troisième étant que la répartition F/H des nominations influenceraient grandement le choix de la personne récipiendaire du prix, je n’ai pas pu vérifier cette information cette année faute de données suffisantes cette année.

La quatrième est que seul un jury mixte octroyait de manière plutôt paritaire des prix littéraires, je n’ai pas pu vérifier cette information cette année faute de données suffisantes cette année.

La cinquième était que le genre littéraire influencerait fortement qui le gagnerait. Mon hypothèse était que la poésie, la fiction, la SFF (science-fiction et fantasy), la BD, l’essai et l’ensemble de l’œuvre serait majoritairement dominé par les hommes tandis que les livres jeunesses le seraient par les femmes. Je n’avais pas d’opinion sur le théâtre, la nouvelle, la traduction ou le polar/policier

La dernière était qu’on ne verrait pas un progrès significatif dans la répartition des prix selon la date de fondation du prix (bref, que la « société » aurait « évoluée » depuis 1950 et qu’elle aurait plus tendance maintenant à favoriser les femmes).

Les résultats

Avant l’exclusion des différents prix rejetés (limitation géographique, années de départ, langue, etc.), ce que j’appelle la compilation brute, j’ai comptabilisé 96 prix littéraire de 50 organisations différentes. De ce nombre, seuls 82 prix littéraires ont été retenus sur les bases exposées dans la méthodologie. Au cas où on croirait que ces facteurs influencent drastiquement le résultat des données, j’ai tout de même effectué le simple calculs de voir la répartition de l’attribution des prix et j’ai obtenu 619 femmes, 1024 hommes et 12 collectifs (soit 37,7% de femmes, 61,9% d’hommes et 0,7% de collectifs).

Après l’exclusion des différents prix, les données nettes, j’obtiens 586 femmes, 965 hommes et 12 collectifs (soit 37,5% de femmes, 61,7% d’hommes et 0,8% de collectif) soit des résultats suffisamment similaires pour ne pas qu’on pense que j’ai falsifié à escient mes données. À partir d’ici, je ne ferais plus jamais références aux données brutes, mais uniquement aux données nettes.

Le résultat des données nettes semblent assez déprimant considérant que 52% de la population québécoise est constituée de femmes. Nous pourrions poser la question de connaître la répartition F/H des publications avant de poursuivre, mais de tels chiffres ne sont pas comptabilisés au Québec (qu’attendons-nous?); le seul pays où j’ai pu trouver une telle statistique est l’Australie où le 2/3 des publications sont faites par des femmes (bref, beaucoup plus que le ratio dans la population et si un tel ratio était similaire au Québec, rien ne nous empêche de le penser, les résultats concernant la répartition des prix est encore plus dramatique).

Cette réalité m’a aussi amené à poser la question suivante : qu’est-ce qui est considéré comme réellement paritaire (ou encore égalitaire) considérant que s’il y a avait une répartition 50/50 des prix littéraires, nous serions encore éloigné de la réalité de la représentation des femmes dans la population ou la publication? Faudrait-il créer des catégories de prix non-mixtes pour les femmes ET pour les hommes pour chaque afin d’être sûr de vraiment pouvoir bien illustrer le portrait littéraire? J’avoue ne pas avoir de réponses satisfaisantes à ces questions, doubler le nombre de prix n’aidera pas vraiment personne en ce sens que les bourses et le mérite serait probablement divisé en deux (sans compter qu’un des effets pervers de cette mesure pourrait être de n’accorder d’importance qu’aux résultats des hommes, en témoignent les championnats de sport) et exclurait de facto les personnes non-binaires.

Peut-être que favoriser une meilleure parité dans les nominations pourraient être une piste de départ, je prends par exemple les Prix des librairies, catégorie Romans où à sept reprises depuis 1995, que des hommes ont été nominés, mais jamais 5 femmes ne l’ont été; ce qui devrait apparaître comme douteux. En tout, on compte 63 hommes (54,8%) et 52 femmes (45,2%) pour les finalistes au Québec et 83 hommes (72,2%) et 32 femmes (27,8%) pour les finalistes hors Québec. Cela ne semble pas avoir une incidence directe sur les prix (66,7% des prix ont été décernés à des hommes au Québec et à l’étranger, bref, au Québec, la différence avantage les hommes de 11,9%, à l’étranger elle le défavorise de 5,5%, les prix littéraires jeunesses ne semblent pas montrer une incidence direct de la sélection sur la probabilité de gain). Bref, une telle mesure ne donnerait peut-être même pas de résultats concrets, bien qu’une recension comparative plus grande sera nécessaire pour vraiment obtenir une plus grande certitude quant à l’effet des nominations. Au mieux, les nominations devraient tout de même réussir à montrer qu’il n’y a pas une hégémonie masculine dans ce qui est considéré comme les meilleurs livres de l’année.

À la question de savoir ce qui est serait acceptable, j’avoue ne pas avoir de réponse. Mon idée de ce qui est paritaire est différente de celle d’une autre personne. Nous pourrions argument que 50/50 est l’idéal, qu’un écart statistique de 5% avec la moyenne est acceptable, mais d’autres pourraient aussi mentionner que seul le ratio 52/48 (si ce n’est pas le ratio de la population, prendre le ratio inconnu de l’édition serait tout aussi intéressant) est idéal comme d’autres pourraient très bien trouver un écart de 10% parfaitement acceptable ou encore refuser de se prononcer tant qu’on n’a pas le ratio de publication initial. Le ratio lui-même serait sujet à ce genre de question, mais le problème ne viendrait alors plus des prix, mais des éditeurs; peut-être le tort est-il partagé, mais encore une fois, le seul pays pour lequel nous avons retrouvé une statistique favorisait la publication des femmes. C’est pour cela que je présenterais des chiffres sans nécessairement juger de ce qui est acceptable ou non (quand il n’y a pas ou très peu de femmes, je ne me gênerais pas cependant).

Répartition du déséquilibre des prix

Maintenant que nous savons que seuls 37,5% des prix sont attribués aux femmes, il faut jeter un coup d’œil sur la répartition des prix. Certaines catégories sont-elles favorisées plutôt que d’autres? Comment les prix sont-ils distribués? Est-ce que certains prix privilégient uniquement des hommes et c’est uniquement eux qui débalancent les statistiques des autres prix?

Une analyse ordonnée par pourcentage nous renseigne bien sur cette répartition. On observe tout de suite que six prix littéraires n’ont jamais octroyés de prix à des femmes (dont les dates de début peuvent certes être récentes (c’est entre autre pour ça que j’ai exclu les prix ayant débuté les deux dernières années), mais des fois, c’est plus aberrant : 2014 (x2), 2013, 2012, 2011 & 1999 (pour le prix Bédélys Monde). D’autres prix plus vieux sortent du zéro absolu en ayant octroyé un seul prix à des femmes, c’est le cas du Bédélys Québec (1999), Bédélys Indépendant (2008; ce dernier a aussi un collectif), Prix Michel-Tremblay (2009), Prix Bédéis Causa – Prix Albert-Chartier (2013; ce dernier a cependant aussi un collectif) et le Prix Bédéis Causa – Grand prix de la ville de Québec (2013).

Une autre chose qui se dégage est aussi qu’outre les 5 prix ayant exactement 50% de femmes, 22 prix ont plus de femmes récipiendaires du prix et 55 prix ont plus d’hommes. Bref, nous pouvons écarter rapidement la théorie que seuls quelques prix dé-balancent fortement la répartition. Si on voulait vraiment jouer à ce jeu et que nous ôtions les 5 prix sans femmes; le pourcentage ne monterait qu’à 38,6% (de 37,5% précédemment calculé), un gain de 1,1% seulement.

Ainsi qu’on l’observe seuls 37 prix littéraires (sur 82) ont 40% et plus de femmes; bref, 45 (ou 54,9%) prix littéraires ont MOINS de 40% de femmes récipiendaires; ce n’est donc pas une poignée de prix qui ont des problèmes, mais bien la majorité.

Répartition du déséquilibre des prix par date

Un argument peut être soulevé quant au fait que les plus vieux prix pourraient influencer fortement la répartition F/H puisque « la société québécoise a évolué depuis les années ’60 et que nous sommes maintenant une société plus égalitaire ». Voici donc le même exercice, mais avec les prix, par date de fondation, séparés par décennie (à coup de 20 ans) :

Les 4 prix de 1946 à 1959 : 62F 151H 0C (29,11%)
Les 6 prix de 1960 à 1979 : 89F 146H 0C (37,87%)
Les 30 prix de 1980 à 1999 : 310F 446H 3C (40,84%)
Les 42 prix de 2000 à 2014 : 125F 222H 9C (35,11%)

[et pour le petit exercice, parce qu’on va me le reprocher :

de 2000-2013 : 35,8%
de 2000-2012 : 36,2%
de 2000-2011 : 36,8%
de 2000-2010 : 37,1%
de 2000-2009 : 36,5%
de 2000-2008 : 37,4%
etc.

Donc toujours en bas des prix de 1960 à 1979 & des prix de 1980 à 1999 même si on exclut plusieurs années de 2000]

Bref, malgré une évolution apparente, les prix ayant débuté en 2000 ont une répartition statistique inférieure aux décennie de 1960 à 1999 ce qui ne nous permet pas de conclure à une amélioration.

Je jette aussi un coup d’œil rapide aux 4 prix de 1940 à 1959 puisqu’ils illustrent plutôt bien qu’il n’y a pas d’ « évolution » dans leur attribution individuel, mais peut-être un peu au niveau collectif.

Médaille de l’Académie des lettres du Québec :
1946 à 1959 : 2F 2H (50%)
1960 à 1979 : 1F 4H (20%)
1980 à 1999 : 5F 11H (31,3%)
2000 à 2016 : 2F 12H (14,2%)

Prix Champlain du Conseil de la vie française en Amérique et du Salon international du livre de Québec – Prix Champlain :
1957 à 1959 : 0F 2H (0%)
1960 à 1979 : 3F 19H (13,6%)
1980 à 1999 : 4F 16H (20%)
2000 à 2016 : 5F 7H (41,7%)

Prix de la gouvernance générale – Romans et nouvelles de langue française :
1959 : 0F 1H (0%)
1960 à 1979 : 8F 11H (42,1%)
1980 à 1999 : 8F 12H (40%)
2000 à 2016 : 13F 4H (76%)

Prix de la gouvernance générale – Études et essais de langue française :
1959 : 0F 1H (0%)
1960 à 1979 : 2F 19H (9,5%)
1980 à 1999 : 5F 15H (25%)
2000 à 2016 : 4F 13H (23,5%)

Bref, malgré une évolution presque marquée pour les prix Champlain et des Romans et nouvelles (gouvernance générale), les deux autres prix ne permettent pas de démontrer une «évolution» dans l’attribution des prix. Seul une fois additionnés, les résultats semblent marquer une certaine amélioration.

1946 à 1959 : 2F 6H (25%)
1960 à 1979 : 14F 53H (20,9%)
1980 à 1999 : 22F 54H (28,9%)
2000 à 2016 : 24F 36H (40%)

Je pense effectuer un travail analytique plus détaillé de tous les prix par décennie (ou pourquoi pas par année un jour?) l’année prochaine pour pouvoir définitivement conclure à une amélioration ou non dans les prix littéraires (plutôt que de se pencher sur un mini échantillon dont la moitié amène à penser que oui, l’autre non bien que l’ensemble un peu, oui), mais encore une fois, ce travail demande du temps que je n’ai malheureusement pas eu cette année.

Bref, malgré des progrès certains, quoi qu’encore très fragile, pour les droits des femmes dans la société; ceux-ci ne semblent pas s’être particulièrement bien transposés dans une meilleure répartition de l’attribution de prix littéraire.

Répartition du déséquilibre des prix par genre littéraire

Je mentirais si je disais qu’en compilant les prix je n’avais pas déjà remarqué d’important écart dans la répartition des prix en fonction du genre littéraire. J’y reviendrais, mais quand j’ai commencé à rentrer le prix Bédélys (BD) dans mes bases de données, je suis tombé sur le cul pour ainsi dire. Heureusement, son «  »concurrent » » au Québec, le Bédéis Causa fait meilleure figure, mais malheureusement, certains genres semblent définitivement privilégier un entre-hommes. En ordre alphabétique de genre donc :

BDs

Définitivement la pire catégorie en ce qui à trait à la répartition. D’un autre côté, seuls deux organismes offrent ces prix et je crois nécessaire ici, exceptionnellement, de les séparer.

Les prix Bédéis Causa, très récents, pourrait faire beaucoup beaucoup mieux au niveau de certains prix (Maurice-Petitdidier, traduction et le grand prix de la ville de Québec), mais au moins deux de ses prix n’excluent pas complètement les femmes et pourraient même être considérés dans un zone paritaire idéale (un prix est 50-50, l’autre une différence d’un homme fait pencher la balance)!

Le prix Bédélys, beaucoup plus vieux celui-ci, semblent être à la rame. À part les prix spéciaux du jury et les prix jeunesses (qui semblent privilégier traditionnellement les femmes, j’y reviendrais), deux prix ne récompensent qu’une seule femme et un prix aucune (depuis 1999!!!). De tels chiffres devraient vraiment tirer une sonnette d’alarme.

Pour conclure rapidement, seuls deux prix BDs semblent dans la zone paritaire tandis que le reste m’apparaît complètement aberrant. C’est probablement une des illustrations les plus flagrantes des inégalités dans le monde littéraire. Les problème du prix Angoulême peuvent sembler un problème européen, mais il est bel et bien présent aussi au Québec.

Ensemble de l’œuvre

Je vais mentionner tout de suite être un peu malaisé par les genres littéraires ayant très peu de prix puisque je pense que les résultats peuvent être statistiquement peu significatifs (un seul prix pouvant fortement influencer les résultats), mais je les mets tous de même puisqu’ils restent parlant.

Ainsi qu’on peut le voir, à l’exception du prix du Metropolis bleu, l’ensemble de l’œuvre ne semble pas être si souvent décernés aux femmes (une auteure sur quatre) confortant cette idée du grand auteur masculin.

Essai

Malgré la grande admiration que je porte à Michel Biron, je n’ai pu m’empêcher d’être surpris par ses paroles sur les essais des femmes dans La Presse où il affirmait « Il y a moins de femmes qui ont écrit des essais, […] -Et pourquoi pas des essais féministes ? Il y en a quelques-uns. -Oui, c’est vrai, répond le professeur. Mais j’estime que c’est un sous-corpus en soi. ». Je travaille dans une librairie féministe et je dois avouer qu’effectivement, les femmes semblent un peu moins présentes dans les essais généraux lorsque les diffuseurs viennent nous parler des nouveautés, mais leur production est tout de même présente. Reléguer les essais féministes à un sous-corpus peut être intéressant au niveau de l’analyse, mais je suis persuadé· que le Deuxième Sexe est aussi important pour l’histoire littéraire, académique et sociale que l’Histoire de la sexualité de Foucault ou L’Être et le Néant de Sartre. Les essais féministes sont légion(ne)s et exclure (sciemment ou non) ceux-ci des essais, c’est aussi exclure l’importance des Beauvoir, Butler, d’Eaubonne, Despentes, Dumont, Friedan, Groulx, Haraway, hooks, Wittig, etc. de l’histoire.

Cette absence, toute relative soit-elle (j’attends toujours des statistiques de publication), ne se traduit pas non plus par une absence totale non plus (bien que d’immense progrès sont encore nécessaires). Je n’ai croisé peut-être que quelques essais rattachés de plus ou moins loin au féminisme récompensés dans ces prix littéraires (ce qui pose deux autres questions : y a-t-il un processus de non-considération de ces essais? et à quand un prix littéraire pour les essais féministes?).

Je ne crois pas avoir beaucoup à rajouter quant au fait que l’absence des femmes se fait tout de même remarquer. Malgré effectivement les Monique LaRue et Régine Robin qui se démarquent souvent dans les corpus universitaires et prix littéraires, la place n’est toujours pas libre quant à la reconnaissance des femmes pour le genre de l’essai.

FictionFiction

C’est peut-être un des genres les moins stéréotypés au niveau du genre dans l’imaginaire, l’abondante production aide probablement à brouiller les frontières et faciliter cette pensée. Dans la réalité cependant, seuls 38,3% des prix seront remis à des femmes. Au moins, les prix individuels semblent très libres dans ces attributions avec 6 prix sur 14 (42,9%) ayant au moins 50% de femmes malgré 7 prix (50%) ayant moins de 40% de femmes parmi ses gagnant·es.

Ce genre de prix semble ainsi être une belle fenêtre de l’ensemble des prix littéraires et peut-être qu’un de nos meilleurs indicateurs est justement d’observer scrupuleusement qui gagne ces prix si prestigieux à l’étranger (Goncourt, Médicis, Fémina, etc.) comme au Québec. Je n’exclue pas, l’année prochaine, d’approfondir cette hypothèse pour voir à quel point les prix de fiction sont représentatifs de l’ensemble des prix (en fonction notamment de l’année de publication).

Jeunesse

Mon hypothèse initiale était que les prix littéraires jeunesse favoriserait les femmes, ce qui n’est pas exactement le cas et la répartition semble être très proche de la parité. 8 des 17 prix ont au moins 50% de femmes récipiendaires et dans les neufs autres, on compte 3 prix qui ont des collectifs qui dé-balancent cette statistique (on peut donc assumer qu’un peu plus de la moitié compte au moins 50% de femmes ce qui n’est pas si mal).

Une analyse rapide plus poussée sur l’âge du public visé ne permet pas non plus de distinguer vraiment une période d’âge plus prononcée qui favoriserait ou non les femmes bien que plus l’âge du destinataire est élevé, plus il « semble » favoriser les hommes, mais ce calcul reste assez difficile à bien cibler et il me faudrait vraiment évaluer les tranches d’âge de tous les livres un par un pour conclure définitivement à quoi que ce soit. Ce projet est une recherche en soit et j’encourage fortement les intéressé·es à analyser cette question plus en profondeur (je sais que je ne pourrais jamais faire ce travail à fond dans le cadre d’un billet plus général puisque ça demande son analyse complète séparée).

Bref, le genre littéraire pour la jeunesse est plus égalitaire bien que je me pose toujours la question, comme pour les autres genres, de la proportion de livres jeunesse écrits par les femmes à la base (serait-ce vraiment 50-50 ou les femmes écrivent-elles plus de livres jeunesses dû à leur attribution de rôle social de mère? Est-ce que cette proportion change avec l’âge cible?).

NouvelleNouvelles

La nouvelle est probablement le genre qui m’a le plus favorablement surpris avec une certaine prédominance des femmes (toute relative soit-elle; nous n’atteignons jamais les niveaux d’attribution de prix à des hommes dans d’autres genres littéraires; de même, bien que tous les prix sauf un ont au moins 50% de femmes, le seul prix qui ne l’est pas possède un pourcentage d’attribution aux hommes plus élevés (70,6%) que tous les autres prix l’ont pour des femmes) dans leur attribution.

Cela semble être une belle répartition des prix littéraire.

Ouvrage illustré

On le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même). On apprécie cependant les résultats de ce dernier.

Poésie

Une autre surprise de ma part, il y a beaucoup plus de femmes récompensées que je ne le pensais initialement, 4 prix sur 10 ont même 50% et plus de femmes! Il y a cependant une nuance importante sur laquelle je reviendrais dans ma prochaine catégorie d’analyse : si 3 de ces 4 prix sont décernés à des textes soumis anonymement, le reste n’augure pas aussi positivement. Si on excluait ces prix, seul 1 prix sur 7 aurait plus de 40% de femmes (tout le reste est sous cette barre).

Bref, il s’agit d’un genre littéraire qui mérite vraiment d’être observé à travers une autre lentille que sa simple répartition pour vraiment voir émerger des tendances.

Polar/Policier/Thriller

Un genre qui compte pourtant dans son ADN et sa reconnaissance sociale d’importantes contributions de femmes (d’Agatha Christie à Chrystine Brouillet au Québec), mais qui ne se traduit pas en terme de prix littéraire, mais uniquement en vente (le prix Tenebris – meilleur vendeur se distingue). Les deux prix fondés en 2002 et 2005 n’ont décernée des prix qu’à trois femmes et un nouveau en 2012 n’a pas encore décerné de prix à une femme malgré 5 hommes récipiendaires.

Une immense déception, les organismes qui octroient ces prix devraient commencer à y réfléchir sérieusement.

Promotion

On le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même). La durée reste relativement courte, mais semble quand même plutôt favoriser les hommes (le collectif est celui de la librairie D&Q qui est quand même très féministe, donc c’est assez cool de ce côté!). On reste toujours dans cet univers BD très masculin.

Science-fiction & Fantasy

Une des bien belles surprises considérant la perception du genre par la société comme étant très masculine malgré d’importantes contributions et influence des femmes dans ces genres littéraires. De plus, le seul prix qui fait drastiquement baisser la moyenne est un prix dont les soumissions sont anonymes.

Peut-être le prix Solaris devrait faire des efforts supplémentaires pour cibler les femmes dans leur promotion du prix? Je sais qu’ils compilent des statistiques en fonction du genre des envois et que les hommes dominent largement ce nombre d’envoi (ce qui se reflète dans l’attribution des prix), il est possible que les efforts soient déjà très présent (tant mieux!!), mais il faudrait aussi repenser en fonction des résultats que les efforts déployés ne sont pas les bons. Je ne connais cependant pas du tout les personnes derrière le prix Solaris et aimerait beaucoup ne pas présumer à tort des efforts mis.

Théâtre

Pour un auteur qui a accordé une importance primordiale aux femmes dans son œuvre, le prix Michel Tremblay ne semble pas refléter cette réalité. Les autres prix de théâtre ne semble pas non plus leur accorder une si grande place.

Ces réflexions sur la place des femmes dans le théâtre sont régulièrement remis à jour sur la place publique, par Pol Pelletier ou des collectifs de femmes en passant par des dossiers consacrés dans des revues (le dernier en date) ou des livres sur le sujet (le dernier en date); la réflexion ne cesse de se poser depuis les années ’70 (avec d’autres dossiers spéciaux dans les revues, d’autres publications et d’autres collectifs). Le théâtre est loin d’être seulement de la publication, ce sont des comédien·nes, des salles de spectacle, des publics, des performances parfois hors scène, des créations collectives et individuelles, d’importants sommes d’argent qui circulent et sont octroyées, etc. Toutes ont leur propres réflexions féministes sur la place accordés aux femmes et aux représentations de celles-ci sur la scène ou dans l’espace public.

Ce n’est donc pas une surprise de constater qu’un tel débat aussi devra se poser sur la place des femmes dans les prix décernés pour le théâtre (dont je n’ai pas trouvé de trace nul part encore). Le théâtre est une des seules catégories à posséder des prix nommés après une femme (l’autre étant la fiction), mais ça ne semble pas aider du tout dans son attribution.

Toute catégories confondues

On le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même).

Traduction

Un autre de ces rares prix favorisant les femmes s’il n’était du prix Bédéis Causa (encore une fois, la BD…). Sinon, nous n’avons que le prix de la gouvernance générale et on le mentionne, mais un seul prix ne permet pas de conclure à quoi que ce soit (sauf sur le prix lui-même).

Répartition des prix : soumis anonymement à un jury ou non?

Ma deuxième hypothèse portant sur le fait que les œuvres soumis anonymement à un jury avantagerait de manière très significative les femmes. Il s’avère que c’est effectivement le cas et dans une proportion qui ne laisse pas de doute quand au fait que le genre de l’auteur influence définitivement dans son attribution de prix.

On parle d’une différence de 18%. Une différence qui fait en sorte que plus de femmes se font attribuer des prix littéraires que des hommes lorsque la soumission est anonyme. Une proportion excessivement proche de la population des femmes au Québec (52%).

L’anonymité d’un texte littéraire permet justement d’exclure beaucoup de préjugés (non stylistique) de la sélection et du texte gagnant ce qui avantage beaucoup les femmes dans ce processus, mais aussi, probablement, d’autres personnes marginalisées des cercles et prix littéraires pour différentes raisons.

Si on jette un coup d’œil plus détaillés à ces prix, on voit apparaître aussi d’autres caractéristiques intéressantes :

À l’exception des prix Solaris et Alibis (donc j’ai déjà glissé un mot et justifié que le pourcentage de gagnant·es était similaire aux soumissions), tous les prix (sauf un) ont plus de femmes que d’hommes récipiendaires. Le prix Piché de poésie est aussi le prix avec le plus haut pourcentage de femmes récipiendaires de tous les prix littéraires recensés. Les prix littéraires Radio-Canada (parmi les « grands » au Québec) sont aussi tellement similaires dans leurs répartition, qu’on croirait presque que ce sont les mêmes statistiques! Tous 13 femmes récipiendaires et 7 hommes récipiendaires (sauf celui de la nouvelle qui vient d’être décerné). Le concours de nouvelles XYZ est aussi remarquablement similaire dans sa répartition. Nous avons donc une idée intéressante de ce qui pourrait être une distribution de prix beaucoup plus objective.

Il faut cependant mentionner que ces prix récompensent des formes courtes, un travail sur les genres des soumissions et nominations devraient aussi avoir lieu avant de conclure définitivement à une évaluation parfaitement objective, mais nous avons tous de même un bon aperçu.

Séparer les prix anonymes du reste, en plus de faire chuter la répartition femmes/hommes de 37,5 à 35,1%; faut aussi passer le nombre de prix avec 50% et plus de femmes de 27 à 21 (bref, de 32,9% à 28,8%). La chute peut sembler faible, mais les prix anonymes ne représentait que 9 prix sur 82 (11%) ou encore 209 personnes sur 1563 (13,4%) ce qui affecte les résultats, mais pas de manière aussi significative que si nous avions 50% des prix littéraires anonymes.

Pour conclure

J’ai démontré clairement, je crois, que les prix littéraires n’étaient pas décernés de manière totalement objectives quant au genre de leur auteur·e. Je n’ai certes pas les statistiques de publications des livres, je recommande cependant fortement leur création le plus rapidement possible, mais en assumant plusieurs facteurs dont le fait que les femmes représentaient près de 52% de la population au Québec et qu’elles publiaient probablement plus que les hommes à la base, qu’elles auraient dû représenter au moins 50% des prix décernés, pas 37,5%.

Ce pourcentage de 37,5% est évidemment à nuancer. Dépendamment du genre littéraire du texte, ce pourcentage variait terriblement, dans l’ordre de proportion : Promotion: 12,5%, BD: 15,5%, Polar/policier: 24,3%, Essai: 25,4%, Ensemble de l’œuvre: 28,7%, Toutes catégories confondues: 22,9%, Théâtre: 34,9%, Science-fiction et Fantasy: 35%, Fiction: 38,3%, Poésie: 44,8%, Jeunesse: 48,3%, Traduction: 51,3%, Nouvelle: 56% & Ouvrage illustré: 57,1%. Bref, certains genres semblent définitivement privilégier un entre-hommes (qu’il le soit à la base ou non) et d’autres favoriser un petit peu plus les femmes. Dans ceux-ci cependant, les genre littéraires des nouvelles et de poésie, est fortement influencé par la soumission anonyme des résultats qui privilégient les femmes.

L’anonymité semble définitivement garantir une meilleure représentation des femmes, bien qu’encore une fois nous n’avons pas accès aux pourcentages de soumissions, les résultats semblent fortement avantager les femmes quitte à être la seule à leur garantir une attribution égale (voir supérieure) à celle des hommes. Commencer à juger de plus en plus de livres de manière anonyme peut évidemment s’avérer très complexe pour des livres plus longs et publiés, les juges pourraient très bien lire par accident ceux-ci à l’extérieur de leur sélection, pourraient reconnaître le style de certains auteurs (surtout en BD!) ou encore des mises en page de certains éditeurs (même si les textes étaient envoyé sans couverture et paratexte ou en version électronique sans aucune marque).

Je ne demanderais donc pas réalistement à ce que tous les prix littéraires soient jugés de manière anonyme bien que je ne découragerais pas non plus de telles initiatives lorsque possible. Ce qui peut être fait par exemple, pour plusieurs prix, c’est déjà de regarder leur historique (je l’ai fait pour vous!) et de se poser des questions sur les soumissions (est-ce que mes soumissions sont tous des hommes? anonyme? ou des sélections des éditeurs et éditrices [qu’envoient-illes]?), les nominations (il n’est pas normal d’avoir, par exemple, régulièrement 5 hommes finalistes ou 4H et 1F, mais jamais 5 femmes) ou encore le jury (l’idée de prendre la personne gagnante du dernier prix dans la sélection est une bonne idée, mais peut aussi reconduire des hommes à être encore et encore juré). Finalement, il pourrait être une bonne idée que les juré·es se posent aussi ces questions dans leur évaluation de l’œuvre bien qu’ultimement, je peux, et devrait, leur faire confiance quant à leur analyse stylistique ou autre de l’œuvre.

Je ne suis personnellement pas convaincu· à l’idée que les prix littéraires récompensent vraiment les meilleur·es auteur·es, pas uniquement en raison des résultats de ce billet, mais aussi de toute l’idée d’avoir de meilleur·es auteur·es que d’autres (je pense que chaque œuvre à ses qualités propres et qui peuvent être excessivement difficile à séparer). J’accorde cependant toujours beaucoup d’importance aux finalistes et nominés puisque, volontairement ou non, il y a toujours un regard critique et intéressant qui est posé sur un ensemble d’œuvres et que certaines se démarqueront toujours des autres, regard évidemment de l’époque durant laquelle il est émis. C’est entre-autre pour cela qu’un regard plus objectif sur les finalistes et gagnant·es est nécessaire, non seulement pour des questions de représentation ou de parité, de symbole ou de modèle; mais aussi pour une question d’argent (non négligeable quand on est auteur·e) et de reconnaissance, de subventions à venir et d’opportunités offertes par la suite, de lectorat et de ventes. Les prix littéraires sont un reflet de ce que la société (mais peut-être une partie très petite de celle-ci) pense de la littérature et du monde. Si seulement 37,5% des récipiendaires sont des femmes, qu’est-ce que ça nous dit du jugement esthétique des œuvres de femmes?

 

 

 

Remerciements et historique de modifications

Merci à toutes ces personnes qui ont suggéré des modifications que j’ai effectuées pour rendre ce billet plus rigoureux et encore meilleur au fil du temps (parce que tout travail se fait grâce aux autres ou au minimum s’inspire du leur):

Audrée Whilelmy; Changer le prix littéraire de Radio Canada catégorie récit du genre littéraire de fiction à celui de la nouvelle (il s’agit du même nombre exactement de mot à soumettre que la catégorie nouvelle) [modification effectuée le 20 octobre 2017].

Calculer l’absence de marginalités

Dans la prolifération des dénonciations, à juste titre, des all male panel (conférences composées uniquement d’hommes), regroupements de politiciens mâles et/ou blanc·hes seulement, etc. des commentaires sur la probabilité de telles occurrences ne cessent de se voir dans le paysage des commentaires sous les publications. Les pages qui dénoncent cet élitisme, ce sexisme ou ce racisme comme le Tumblr allmalepanel, les pages Facebook Décider entre hommes ou Décider entre blancs, etc. sont nombreuses et justifiées, mais qu’en est-il réellement au niveau statistique?

Outre le fait que ces commentaires semblent estimer que les femmes sont minoritaires dans la population, parce qu’on ne les voyait pas traditionnellement et que leur simple présence semble annoncer une invasion pour plusieurs commentateurs (et commentatrices). Pourtant, au Canada, les femmes constituent 50,4% de la population. Dans le monde, le pourcentage de femmes dans la population baisse légèrement (passant de plus de 50% en 1960 à 49,55% en 2016) [un chiffre notamment influencé par certains pays aux populations très nombreuses et à la faible proportion de femmes], mais reste très proche du 50%. Bref, l’invisibilité des femmes semblerait totalement improbable dans des conditions idéales d’opportunité des chances puisqu’elle constitue dans les faits et statistiques la moitié de l’humanité.

Ce ne sont pas que les femmes qui sont absentes des conférences, groupes politiques, du corps professoral, de certains emplois ou de l’espace public en général. Les populations racisées le sont aussi. Le terme souvent employé de « minorité visible » contribue certainement à cette absence d’attente dans la population. Dans les faits, il s’agit quand même d’une importante partie de la population. Par exemple, dans les sociétés autour desquelles je gravite, on compte 20,3% de « minorité visible » à Montréal, 1 personne sur 5, 11% au Québec et 19,1% au Canada (source). Aux États-Unis, ce chiffre monte à 27,6%. Leur absence dans une conférence d’une dizaine de personne devrait donc être une source de questionnement pour l’organisation d’une telle conférence.

Cependant, la question de « C’est juste une coïncidence, un hasard » ou « C’est quand même probable au nombre de conférences qu’il y a » revient constamment et en effet, c’est possible, improbable souvent, mais définitivement possible. J’ai donc décidé de créer un outil qui permettrait d’effectuer ce calcul et de montrer à quel point l’argument est fallacieux en montrant que les probabilités d’un tel événement sont tellement improbables qu’il s’agit manifestement de mauvaise foi (ou de politique identitaire blanche), de discrimination à l’embauche, de sexisme, de racisme, etc. de la part d’organisations, employeur·es, politicien·nes, etc.

Prenons simplement un exemple pour les départements de philosophie au Québec qui comptent 25% de femmes professeures à l’université, 28% au cégep (source), à l’université de Montréal, ça se traduit par 8 femmes sur 31 professeur·es (26%) (source, page consultée le 20 juillet 2017), un chiffre vraiment minuscule.

Aperçu du calculateur

Le calculateur

Un deuxième exemple: les formations politiques québécoises sont aussi aberrantes, le PLQ, le parti politique au pouvoir au moment de l’écriture du billet avait présenté 35 femmes à la dernière élection, soit 28% de toutes les candidatures; la CAQ fait encore plus piètre figure avec 27 candidatures (21,6%), seul QS avait présenté une égalité de candidats et candidates [le PQ avait 36,8% de candidature féminine] (source).

Avec l’outil créé, nous pouvons voir que les chances que cela se produise dans une société idéale sont quasi-impossible. Résultats : les probabilité pour que ça arrive pour le PLQ sont d’environ 0,000029%, la CAQ 3,31×10-9 % (8 zéros après la virgule!), pour le PQ c’est de 1,51%. Par comparaison, pour qu’un parti ait une représentation paritaire comme QS, la chance est de 50,02%.

Dans le cas du département de philosophie de l’UdeM, la probabilité d’avoir 8 femmes ou moins est de 4,7% (environ 1 chance sur 20). C’est en effet probable, mais le fait que toutes les universités du Québec accuse le même chiffre montre bien que la cause de l’absence de femmes n’est pas de cause probabiliste, mais bien ailleurs. Si les autres universités accusaient une présence paritaire de femmes et d’hommes ou même beaucoup plus de femmes dans certains départements, là, il serait en effet probable (pas certain, probable) qu’une anomalie statistique se soit causé, mais encore une fois, de l’ordre d’une chance sur 20.

Un dernier exemple sur l’impossibilité de certaines scènes avant de parler de l’outil en lui-même: la photo où Donald Trump est réuni avec des dirigeants républicains (le masculin est utilisé intentionnellement ici) pour célébrer la Chambre d’adopter un projet de loi visant à abroger et à remplacer l’Obamacare.

Cette photo qui a causé, avec raison, l’outrage un peu partout à travers les États-Unis et à l’international ne fait figurer que des hommes blancs (52 en tout) (et quelques femmes blanches qui n’était pas présentes sur la photo tronquée qui a plus largement circulé), mais les probabilité d’une telle chose dépasse l’entendement. Du côté des femmes (4), la probabilité est de 3,74×10^10% (8 zéros après la virgule). Du côté des personnes racisées, la probabilité est de 8,85×10^18% (16 zéros après la virgule). Bref, on peut conclure sans problème qu’il s’agit d’un parfaite exemplification des conséquences de politiques identitaires blanches, de telles probabilités sont pour ainsi dire tellement improbables qu’elles pourraient être aussi bien impossibles.

Comment fonctionne le calculateur et comment l’utiliser?

Le calculateur utilise une formule mathématique: P(k parmi n)=(n! / (k!(n-k)!))(pk)(qn-k) qui calcule (pour utiliser des mots savants) les probabilités exactes binomiales d’un événement k parmi n. Ce que ça veut dire, c’est que le calcul détermine quelle est la chance que la valeur k se produise dans n. En remplaçant les valeurs k et n par un chiffre, on détermine quelles sont les chances qu’une situation se produise réellement.

Il existe deux réponses dans mon calculateur : la première détermine quelles sont les probabilités qu’exactement k arrive sur n. Par exemple, quelle est la chance qu’exactement 10 conférencières soient présentes dans une conférence de 20 personnes. La valeur obtenu de ce calcul ne nous intéresse pas vraiment puisque la probabilité ne nous donne pas vraiment d’indications intéressantes pour une question de représentation. C’est pour ça qu’il y a une deuxième réponse juste en dessous qui nous offre une vraie probabilité intéressante.

La seconde réponse nous donne la probabilité que 10 conférencières ou moins soient présentes dans une conférence de 20 personnes, c’est à dire qu’il va additionner toutes les probabilité de 0 à 10 conférencières présentes à l’événement pour donner une estimation finale plus précise. Pour finir l’exemple, la probabilité dans ce cas très précis tournera autour de 50% puisque, grossièrement, la répartition homme/femme est sensiblement la même dans la population et que la moitié du panel serait au moins constitué de femmes. En bas de 10, les probabilité diminuent, en haut, elles augmentent (jusqu’à 100% lorsqu’on pose la question de quelle est la probabilité que 20 conférencières ou moins soient présentes). Sans être un excellent indicateur, il donne tout de même une bonne idée des probabilités d’un tel événement lorsque k est plus faible. Au moment où k est la moitié de n dans notre exemple, nous ne voyons pas trop la pertinence d’un tel outil puisque la parité est atteinte.

Dans un autre exemple avec une population marginalisée beaucoup plus minoritaire, le k devient de moins en moins pertinent au fur et à mesure qu’il atteint le ratio de base de sa présence dans la population. Par exemple, dans une proportion de personnes racisées de 0,11 (au Québec), le fait d’avoir 11 personnes racisées dans un événement de 100 personnes pourrait être correct (sa probabilité est de 57,9%) et le calcul ne serait pas trop nécessaire dans ce cas. Mais si on se donnait l’exemple du défilé de la Saint-Jean en 2016 et qu’on observait qu’il y avait 50 chanteurs et chanteuses, la probabilité qu’il n’y ait aucune personnes racisées n’est que de 0,3% (en fait, ça devrait même être de 0,001% puisqu’à Montréal, la proportion de personnes racisées est de 20,3%); bref, on constate bien un problème statistiquement.

Pourquoi je n’utiliserais pas ce calculateur?

Malgré le temps mis à créer cet outil et l’usage pertinent qu’on peut en faire, je ne l’utiliserais probablement jamais. Pourquoi? Ce n’est pas un outil objectif, il ne fait que calculer la probabilité qu’un tel événement survienne: il ne donne aucune information sur le sexisme, racisme, anti-capacitisme, etc. d’un groupe ni sur ses causes. Il mesure les conséquences de dynamiques et structures sans tenir compte des causes ou en proposant une ou des solutions adéquates (il ne suffit pas de constater : « ah!, il me manque une personne homosexuelle, allons donc en solliciter une » qui reviendrait à simplement faire du tokenisme et n’adresse nullement le problème initial qu’il soit structurel, volontaire ou autre).

Plusieurs solutions bien connues existent déjà pour adresser les inégalités, des CVs anonymes à la discrimination positive, et ne sont tout simplement pas mises en place parfois. D’autres, comme pour des soumissions de communications de colloques et de conférences, pourraient grandement s’inspirer des soumissions anonymes. Semblablement pour les prix littéraires encore trop souvent attribués aux hommes, les prix de nouvelles, récits, poésie, etc. dont les soumissions sont anonymes obtiennent des résultats favorisant beaucoup plus les femmes que les prix non anonymes qui favorisent les récipiendaires masculins.

Une simple sensibilité, prise de conscience, radicale à la question est aussi de mise. Alors que le Québec s’insurge (avec raison) contre l’absence de chanson en français dans une compilation de 6 DC pour le 150e anniversaire du Canada, on semble complètement mettre de côté l’absence de chanson dans une langue autochtone (tandis que quelques semaines plus tôt, on trouvait normal de voir une tonne de personnes blanches chanter pendant que des personnes noires poussaient un chariot ; outre la question de l’évocation de l’esclavage, reste qu’il est encore une fois très improbable/impossible que seules des personnes blanches se retrouvent en train de chanter).

La question de quelle probabilité obtenir pour être dans la marge acceptable est aussi une question sans réponse véritable. Je pourrais très bien dire complètement arbitrairement qu’à partir de 40% c’est acceptable, mais ça reste un jugement éthique sans fondement quelconque. Pour certaine personne, une probabilité en bas de 45% serait inacceptable, pour d’autre, nous n’aurions pas atteint la parité tant et aussi longtemps que les chances ne sont pas d’un moins 50%. Enfin, pour des événements récurrents nombreux et réguliers, abaisser les pourcentage à 25% pourrait se justifier puisque certains événements dépasseraient le 75% tandis que d’autres se situeraient autour du 50%.

Aussi, la non-mixité entre personnes marginalisées est aussi très importante (partage et mises en commun d’expériences et de savoir dans un espace plus sécuritaire que d’autres où cette expérience est complètement dévalorisées et moquées) et ainsi calculer la probabilité d’un nombre d’hommes dans un événement non-mixte de femmes s’avère absolument inutile et contre-productif.

Finalement, mon outil pourrait s’avérer un peu inutile à beaucoup d’endroits où on ne connaît pas la proportion de personnes marginalisées sur la population étudiée. Par exemple, pour vraiment savoir si les étudiantes sont absentes d’un colloque étudiant sur la géographie, il faudrait pouvoir connaître la proportion d’étudiantes en géographie et non la proportion de femmes à Montréal, au Québec ou dans le monde. Si cette dernière s’avérait être minuscule, hypothétiquement de 1%, notre calcul serait un peu inutile bien honnêtement, peu importe le chiffre qui sort, il y a un problème à régler en amont avant d’adresser spécifiquement le cas du colloque (bien qu’il pourrait aussi être adresser dans un contexte de discrimination positive, mais ce n’est pas le sujet de mon billet).

Dans quelques rares cas aussi, il serait possible d’utiliser cet outil pour justifier l’absence d’un groupe marginalisé en ne ramenant la chose qu’à une question de probabilité tout en évitant d’aller chercher des contributions de ces personnes et ne partageant l’événement qu’à travers nos groupes affinitaires.

Bref, il s’agit d’un outil intéressant, mais qui n’offre vraiment rien de plus qu’un constat mathématique qui se fait de toute manière à l’œil pour qui aura développé cette sensibilité. L’analyse de ratio d’une population marginalisée dans la population globale et du ratio dans un sous-groupe reste un outil beaucoup plus simple, accessible, évocateur et moins trompeur pour analyser des dynamiques oppressives dans un environnement précis.

Répartition hommes/femmes des doctorats honoris causa décernés par l’UdeM depuis 1920 (rapport 2016)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2016)

Répartition des doctorats honoris cause en fonction du sexe (1920-2016)
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De 1920 à 2016, 1038 doctorats honoris causa (dhc) ont été remis par l’Université de Montréal à des personnalités de tous les milieux. En constatant une «relative» absence des femmes en 2013 (2 femmes en ont reçu un par rapport à 10 hommes), j’ai décidé d’approfondir la question et de voir si il y avait vraiment une discrimination dans l’attribution des diplômes. Ce troisième billet sur la question est une mise à jour annuel du premier billet.

La base de données que j’ai montée pour effectuer cette recherche est disponible pour consultation, vérification, diffusion, reproduction et pour d’autres recherches si vous voulez (mais merci de me citer).

Voici donc les résultats auxquels je suis arrivé. Des 1038 dhc remis, 930 ont été attribué à des hommes et 108 à des femmes. Au cours des 10 dernières années, 150 dhc ont été remis: 114 à des hommes, 36 à des femmes.

Pour remettre ça en perspective, depuis 1920, il y a une moyenne de 9,6 dhc de remis à des hommes par année et 1,1 dhc/année remis à des femmes. Bref, 10,4% de tous les dhc! Par rapport à l’année dernière, la moyenne totale des diplômes décernée aux femmes a augmenté de 0,1%! Au cours des 10 dernières années, cela monte à 11,4 pour les hommes et 3,6 pour les femmes. Il s’agit là de 24% de tous les dhc. Encore par rapport à l’année dernière, cette moyenne a augmenté pour les femmes de 0,7%.

La médiane depuis 1920 est toujours de 8 pour les hommes et 1 pour les femmes. Au cours des 10 dernières années, elle est de l’ordre de 10,5 pour les hommes et 3 pour les femmes. Ces médianes restent inchangées ont légèrement diminué pour les hommes et les femmes par rapport à l’année dernière dû au faible nombre de doctorat honoris causa décernés cette année (tendance de plus en plus remarqué sous le rectorat de Guy Breton).

Plusieurs faits intéressants, et historiques, ont été observé le premier billet sur la question. Nous n’en avons pas trouvé de nouveaux, mais mis à jour l’un d’entres-eux:

  • Si on joue au petit jeu de sous quel recteur ont a attribué le plus haut pourcentage de dhc aux femmes, on obtient:
    – Guy Breton (2010 – ) 24,4% (20 dhc remis à des femmes) [une augmentation de 0,4% par rapport à l’année dernière dû à un dhc décerné de moins que l’année dernière]
    – Luc Vinet (2005 – 2010) 23,2% (26 dhc remis à des femmes)
    – René Simard (1993 – 1998) 16,9% (13 dhc remis à des femmes)
    – Gilles G. Cloutier (1985 – 1993) 15,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Paul Lacoste (1975 – 1985) 14,3% (8 dhc remis à des femmes)
    – Robert Lacroix (1998 – 2005) 11,3% (13 dhc remis à des femmes)
    – Mgr André-Vincent-Joseph Piette (1923 – 1934) 6% (4 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Olivier Maurault (1934 – 1955) 5,2% (19 dhc remis à des femmes)
    – Roger Gaudry (1965 – 1975) 3,5% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Irénée Lussier (1955 – 1965) 1,7% (2 dhc remis à des femmes)
    – Mgr Georges Gauthier (1920 – 1923) 0% (aucun dhc remis à des femmes)
    Les résultats ne valent pas grand chose cependant puisqu’une même année est reprise pour deux recteurs et que ce ne sont pas nécessairement eux qui décident de tous les dhc (il s’agit d’un comité créé par le conseil de l’université).

Critiques intersectionnelles qui peuvent être formulées:
Le sexe n’est pas le seul critère de discrimination, l’ethnie, l’orientation sexuelle, la classe, etc. devrait aussi pouvoir être prise en compte dans une analyse qui pourrait être plus intersectionnelle. Bien que ces critères nous tiennent à cœur, nous n’avons pas les ressources nécessaires (temps, accès à des données approfondis sur les honoris causa) pour effectuer cette recherche.
Nous avons cependant pu observé que depuis 2009, grâce aux photos et aux biographies des récipiendaires (ainsi que quelques recherches en ligne), seules une femme autochtone, une femme noire et une colombienne ont reçu des dhc, trois hommes chinois aussi. Ces attributions marquent bien les liens que l’UdeM tentent de tisser avec les universités chinoises depuis quelques années, mais aussi certains événements politiques internationaux comme la remise d’un dhc à Ingrid Bettancourt quelques mois après sa libération. Ces 6 personnes non-caucasiennes (sur 105 dhc donc 5,7%!!) représentent difficilement cependant les pourcentages des minorités visibles au Canada (qui représentent 19,1% de la population canadienne) à l’exception des Chinois qui représentent 4% de la population canadienne. Considérant que les dhc sont quand même décernés à des personnalités de partout à travers la planète (mais plus souvent à des Américains et des Français), bien qu’un grand nombre de Canadiens et de Québécois s’y retrouvent, cette représentation est, dans les faits, encore plus minuscule.
Aucun dhc n’a été décerné à une personne non-blanche cette année.

Conclusions:
Bref, avec toujours moins du quart des dhc ayant été remis à des femmes dans les 10 dernières années et jamais plus du tiers à aucun moment de l’histoire de l’UdeM (sauf durant deux années exceptionnelles), on peut conclure à une discrimination dans l’octroi des doctorats honorifiques et ce malgré les légères augmentations d’un recteur à l’autre. Malgré la publication du billet l’année dernière et mes tentatives de contacter l’UdeM à ce sujet sont restées lettre morte. L’année dernière, j’ai eu l’occasion de partager mes résultats avec le comité permanent sur le statut de la femme de l’UdeM, mais le seul changement de 2016? Un doctorat honoris causa de moins que l’année dernière et toujours autant de blancs (6 canadien·nes et 1 américain).

À venir éventuellement:
Une approche par faculté ou domaine d’étude pour tenter de voir si la discrimination est la même partout.

Source:
Liste chronologique des doctorats honoris causa de l’UdeM
Liste des doctorats honoris causa de 2016

Les souffrances invisibles de Karen Messing

Les souffrances invisibles de Karen Messing

L’essai de Karen Messing est extraordinaire. Non pas seulement parce qu’elle s’attarde à décrire en détails comment l’environnement de travail peut rendre plusieurs catégories d’emploi des métiers où les travailleurs et travailleuses sont à risque d’être malades, d’être exposé·es à de la radiation, à des douleurs chroniques ou permanentes, etc. mais aussi par une réflexion plus générale sur le travail physique demandé et le peu de considération qu’on y accorde vraiment.

L’essai n’est pas qu’une analyse approfondie du comment l’environnement affecte la santé. Il s’agit aussi du récit du parcours professionnel, et parfois plus personnel, de l’auteure et de l’évolution de sa pensée. Présenté à travers 11 chapitres qui constituent presqu’autant d’études sur un sujet précis (des techniciens de surface dans les hôpitaux aux enseignantes en passant par le travail à la chaîne ou les serveuses de restaurant), elle reprend différents articles écrits au cours de sa vie pour articuler un récit autour de ce qu’elle nomme le « fossé empathique » soit une sourde oreille que les chercheur·es font face aux travailleurs et travailleuses de plus bas statuts que les premièr·es. Il s’agit aussi d’un essai qui articule une réflexion importante sur les conditions de travail, mais aussi d’une large indifférence/insensibilité des patrons d’entreprise qui part du refus aux universitaires d’étudier les conditions de travail de leurs employé·es jusqu’au mensonge orchestré.

Ce qu’avance Messing n’est pas inconnu pour moi, ayant travaillé dans différents emplois (et études) nécessitant des déplacements physiques et le transport de charges plus ou moins lourdes régulièrement; j’ai bien évidemment ressenti ces douleurs malgré mon relativement jeune âge, douleurs qui allaient en s’accentuant au fur et à mesure des années. Lors de mon dernier emploi, en raison d’horaires de cuisine particuliers, je ne prenais pas vraiment de pauses pour m’asseoir et souffler ce qui me causait de grandes douleurs aux pieds et une fois rentré· chez moi et assis·, je peinais souvent à me relever. Une partie de cette douleur s’estompa lorsque je commença à m’asseoir régulièrement durant mes chiffres, mais étant la seule personne en cuisine, il était difficile de vraiment se reposer puisque je devais me lever sitôt que survenait un·e client·e. L’auteure de Les souffrances invisibles se penche sur le problème de la position debout, parmi bien d’autres, en s’attardant notamment aux caissières de supermarché nord-américain qui travaillent en position debout contrairement à leurs homologues européennes qui travaillent assis. Messing en vient évidemment à constater des problèmes qui pourraient se régler en permettant simplement d’avoir un siège pour les caissières. Dans les chaînes de supermarché cependant, on refuse cette solution sous prétexte que le comptoir serait alors trop haut pour effectuer les transactions (réglé simplement avec un siège plus haut ou avec un siège qui permet de bien s’accoter debout) ou encore que ce serait un manque de respect pour les clients que d’être servi·es par des personnes assises.

C’est probablement là qu’un premier «fossé empathique» peut être constaté, un·e client·e tient-ille vraiment tant à se faire soi-disant «respecter» au risque d’accidents de travail plus fréquent et de douleurs constantes pour la personne qui travaille? Si oui, peut-être avons-nous une vision un peu tordue de ce qu’est le respect surtout lorsque ce sont les personnes de plus bas statut qui vont alors se blesser pour gagner simplement assez pour subvenir à leur besoin et leur famille.

Parlant de famille, l’auteure observe aussi combien les horaires de travail changeant, de soir, de fin de semaine, etc. sont anxiogènes pour les travailleurs et travailleuses avec des familles pour qui doit souvent alors trouver des gardien·nes pour les enfants en bas âge, quelqu’un·e pour aller les chercher à l’école ou à la garderie. Même lorsqu’un·e partenaire est présente, cela n’empêche pas les casse-tête surtout lorsque les horaires de ce·tte dernièr·e sont aussi complexes. Encore une fois un problème qui pourrait être réglé plus facilement en établissant des horaires plus tôt ou plus réguliers ou en pensant qu’il n’est probablement pas nécessaire pour un supermarché d’ouvrir jusqu’à 2 heures du matin (oui, Messing parle de ces travailleurs qui ne pourraient absolument pas magasiner en dehors de ces heures).

Nous avons parlé d’exemples concrets de ce qu’elle décrit dans le livre, on pourrait les détailler encore longtemps, que ce soit pour dépeindre les conditions de travail des concierges de train en France ou des travailleurs dans une usine avec de la poussière radioactive qui s’imprégnait partout. Cependant, un autre des aspects de l’essai est de discuter de comment ces problèmes d’environnement touchent très souvent les femmes. Cet aspect est abordé dans l’essai autant à travers les études menées que le parcours personnel de l’auteure qui essuyait souvent des refus de subventions au début de sa carrière et les réactions de certains de ses collègues universitaires qui ne semblaient pas comprendre l’importance des approches différenciées en fonction du sexe.

Cette déconnexion des universitaires face à certaines réalités est un peu le cœur de l’ouvrage si on y réfléchit bien. C’est en tout cas à eux que s’adresse surtout (mais pas que) la formule du «fossé empathique», mais aussi dans une très large mesure l’ouvrage. Bien qu’il soit relativement accessible, définissant et vulgarisant un peu tous les sujets de l’ergonomie à la valeur-p, l’essai reste un recueil d’articles bien spécifiques, bien que relié par un plus grand récit, sur l’ergonomie et le travail de chercheur·e universitaire qui raconte parfois bien longuement les processus de demandes de subventions.

Bien que les critiques qu’elle adresse aux universitaires sont souvent celles qui leur sont régulièrement adressées : rester dans leur tour d’ivoire, d’appartenir à une classe élevée et leur désintérêt presque totale pour ce qui ne relève pas de l’université; les critiques sont formulées avec des exemples bien précis et des situations réelles. Alors que des travailleurs sont en train de souffrir, voir de risquer la mort, dans leur milieu de travail, les universitaires choisissent presque sciemment de les ignorer pour des études qui leur permettrait de publier dans des revues plus prestigieuses ou encore des études rentables (souvent commandées par des entreprises) plutôt que de se responsabiliser face au restant de la société ou travailler en partenariat avec des syndicats. Ces choix peuvent être parfois un peu forcés par les gouvernements, dont les coupes aux subventions, du gouvernement conservateur, qui ne rejoignent pas les intérêt des entreprises. D’autres fois pourtant, il peut s’agit de différence de classe dont les universitaires n’ont pas nécessairement pris conscience. L’auteure parle notamment de sa situation à elle qui a toujours été relativement aisé (née d’un père cadre et d’une mère artiste de gauche, mais qui gravirent tout de même des échelons) et de ses collègues qui le sont parfois moins et qui remarquent parfois des situations à laquelle elle peut être aveugle.

Un seul exemple : l’auteure raconte la fois où elle voulait photographier des concierges pour pouvoir montrer à quel point elles devaient adopter des positions inconfortables pour nettoyer certains recoins inaccessibles (positions un peu caricaturées par la couverture de l’essai). Malgré sa tentative d’avertir à l’avance, le message ne s’était pas rendu aux employées et ces dernières refusèrent en bloc de se faire photographier dans leur tenue de travail par une universitaire avec des vêtements qui montrait assez clairement son appartenance à une classe sociale plus favorisée. Bien qu’elle finit par réussir à les photographier un peu plus tard (les employées étaient alors préparées à être prises en photo et l’auteure ayant pris le soin de mettre des vêtements plus ordinaires), une certaine confiance s’est brisée à ce moment.

Le manque de confiance peut aussi surgir du fait que les recommandations qui découlent d’études ne sont parfois pas adoptées, voir refusées catégoriquement, par les patrons (ou le gouvernement!) alors qu’on leur a démontré le danger pour les travailleurs et travailleuses. Ces situations posent très sérieusement la question de l’utilité de la recherche des universitaires pour les employé·es. Bref, c’est aussi une réflexion très sérieuse et engageante sur les classes sociales que propose Messing.

À travers son parcours et son livre, l’auteure doit aussi s’attaquer à des mythes extrêmement tenaces, dont celui de la valeur-p qui, alors qu’elle est complètement arbitraire, limite très très souvent l’établissement de corrélation entre certaines conditions de travail et des accidents/maladies. Je réfère là au chapitre 10 qui est consacré à cette question (et auquel elle amène quelques éléments de réponse). Parmi les autres mythes que l’ergonome attaque est celui du travailleur malhonnête, qui ne ferait que se plaindre pour obtenir le maximum de jours de congés. Celui-là que même les docteur·es ne croient pas alors qu’une tâche répétitive est exercée et que la corrélation devrait apparaître évidente, mais qu’ils laissent passer d’autres accidents identiques comme des blessures lors d’activités physiques ou de loisirs ponctuels puisque les docteur·es comprennent ce type de douleur parce qu’illes peuvent se rapporter à ce genre de situation. Les patrons sont aussi largement à blâmer pour l’indifférence manifeste face à ce genre de situation, où même lorsque plusieurs travailleurs et travailleuses sont affecté·es des mêmes problèmes (de l’asthme, à des mots de dos, etc.) et qu’illes essaient de changer leur condition de travail pour empêcher la répétition de ces douleurs, rien ne bouge. C’est en ce sens que le sous-titre de l’ouvrage, Pour une science à l’écoute des gens, se révèle: plusieurs de ces problèmes pourraient être résolus simplement en étant à l’écoute, que ce soit les universitaires ou les patrons, et l’ouvrage regorge de ces exemples où une simple oreille tendue pourrait guérir les problèmes de dos.

Cette science empathique n’est malheureusement pas suffisante à régler tous les problèmes et doit parfois faire face à des situations où des gens égoïstes se servent de tous les outils à leur disposition, des tribunaux aux mensonges, pour empêcher que leurs privilèges et vision des choses ne changent. L’auteure raconte une situation particulière où une étude intitulée EQCOTESST fut attaqué de tous les côtés par des regroupements d’employeurs qui accusaient l’étude de manquer de fondement scientifique et où l’organisme qui chapeautait le projet a dû abandonner l’étude pour ne pas à avoir à mettre toutes ses énergies à la défendre. Cela n’a pas empêché par la suite des délégués patronaux à mentir régulièrement sur la même étude (parce que la répétition, à défaut d’être vraie, à cet avantage de passer pour vrai) même si on les avait repris sur la question (voir pp.189-191) et montré en quoi leur argument était mensonger.

Karen Messing nous informe non seulement sur ce que pourrait être une science empathique, dans ce cas précis quels pourraient être les potentiels de l’ergonomie, mais développe aussi une réflexion beaucoup plus large sur la société et l’environnement de travail. Que ce soit à travers les rapports de classe ou de sexe, les plus largement développés dans l’essai, la confiance et l’empathie que l’on décide d’accorder ou non et qui ont des conséquences réelles pour le bien-être général, ou encore les rapports de pouvoir qui sont toujours à l’avantage des mêmes. En plus d’ouvrir les yeux à différentes réalités et différents emplois, les recommandations de Messing vont plus loin que toucher simplement à une catégorie d’emploi. Personnellement, je suis déjà en train de repenser certains présupposés, de repenser à quel genre de «fossé empathique» je possède, mais aussi de penser à un environnement de travail beaucoup plus sain et ergonomique pour une coopérative que je cofonde. Bref, l’auteure ne reste justement pas dans cet abstrait de la tour d’ivoire universitaire et nous force à nous reconsidérer et à commencer à avoir un impact, lorsqu’on peut, non-négligeable sur notre environnement.

À mettre entre les mains de tou·tes les patron·nes et universitaires, mais aussi pour les personnes intéressées par les conditions de travail, l’ergonomie et la différenciation sexuelle du travail.

Mini-critique : Les filles aussi jouent de l’air guitar d’Hélène Laurin

Les filles aussi jouent de l'air guitar

Un bon essai, très bien vulgarisé et pratique pour découvrir l’air guitar!

L’essai, adapté du mémoire d’Hélène Laurin et de deux communications lors de colloques, me fait découvrir le monde de l’air guitar (et m’a même conduit· à aller regarder plusieurs prestations du genre par la suite), mais c’est bien loin d’être tout : l’auteure s’attarde à retracer, avec brio, l’intertexte de prestations de quatre air guitaristes (ce qui n’est vraiment pas sans me déplaire personnellement pour avoir fait un travail similaire avec mon mémoire). Elle détaille même comment ces relation intertextuelles s’effectuent, sous la forme d’allusion, de parodie, de pastiche ou de travestissement et ce que ces choix impliquent pour la prestation.

En plus d’amplement détailler les référents musicaux, très pratique pour les personnes comme moi qui ne connaissent pas vraiment le rock n’ roll, l’auteure arrive à synthétiser avec brio la poétique (ce qui ressort d’unique d’une création, son style particulier) des différents groupes musicaux (des Beatles à Lady Gaga en passant par Kiss) en quelques pages seulement! et à grand renfort de références bien soutenues. Ces résumés permettent de comprendre et d’apprécier à leur plein potentiel les différentes prestations des performances détaillées.

Cette recherche référentielle est accompagnée d’une bonne analyse de la performance du gender dans chacune des présentations et répondant à la question du pourquoi de l’absence des femmes dans les compétitions d’air guitar, mais aussi comment leur présence se manifeste et ce qu’elles manifestent comme réaction auprès du public et des juges. Cette analyse se fait sans détacher complètement la pratique de ce qui se passe dans les milieux musicaux, mais plus particulièrement le rock, au niveau de la représentation des femmes (en genre et en nombre).

La seule faiblesse de l’essai est peut-être cette accumulation de quatre analyses qui fonctionnent toutes exactement de la même manière : description de la performance, repérage de l’intertexte et explication, analyse de la performance du gender et considérations plus générale. Lassante pour une lecture ininterrompue, mais évitable par un espacement de lecture des analyses.

Bref, malgré une redondance qui se sent à la troisième ou quatrième analyse, il s’agit un bel essai pour des découvertes de performances musicales, avec ou sans guitare, mais aussi pour être introduit aux manifestations et allusions des groupes musicaux d’hier et aujourd’hui dans la culture. Il s’agit aussi d’un bon essai pour être introduit à la notion de performance du gender de Judith Butler grâce à de nombreux exemples.

P.S.: Un essai sur l’air guitar peut-il être qualifié d’essai littérair ?

Le rire au féminin dans Little Bee et Your Madness not Mine

«We could not own or run the world,
but we owned our laughter and no one could
take that from us, unless… unless we let them.»
– Your Madness, Not Mine, p.27

Dans le recueil de nouvelles, Your Madness, Not Mine et le roman Little Bee, différentes protagonistes sont placées dans des situations périlleuses, voir tragiques. Il est possible que ces personnes s’extirpent de l’épreuve dans laquelle elles ont été placée, d’autres fois non. La confrontation de ces obstacles ne se fait cependant pas sans l’aide de d’autres personnages du texte ou bien, c’est notre propos, du rire. Nous nous demandons en quoi, dans les œuvres étudiées, le rire peut aider aux protagonistes à surmonter les barrières, et peut-être plus fondamentalement, si c’est bien sa seule fonction. La première lentille d’analyse concentrera son attention sur les mauvais rires, c’est-à-dire ceux qui sont nuisibles ou associés à des événements négatifs. La deuxième analysera le rire comme accompagnement à une épreuve et la troisième comme une réaction directe à un élément déclencheur.

La première observation se fera sur les mauvais types de rire. Nous en analyserons particulièrement trois, soit ceux des moqueries envers l’oncle Alienze ou envers Paul dans YM,NM (p.71 & p.96) et dans un second temps, le rire des tueurs dans Little Bee (pp.112 & 132).

L’oncle Alienze, dans Election Fever, semble être la risée de plusieurs personnes de son village, sans qu’il soit un être ridicule ou antipathique. En effet, il semble très apprécié des enfants qui le nomme «Uncle or Uncle Alienze» et il est «a very funny man» (p.60). Cependant, ce n’est pas cela qui fait rire les gens derrière son dos, il est fort possible que ce soit la perception sociale de ce personnage qui fait partir la risée. «That’s because Uncle is a strange man» (p.61) nous informe la narratrice qui précise ensuite qu’il est marié et a trois enfants (fait très peu étrange), elle continue cependant la description d’Alienze en nous renseignant sur ses départs longs et jamais compris par son entourage qui semble être très mal vu de la part de certaines personnes de la famille de la narratrice, voir même sujet de honte. L’absence de critique spécifique aux absences d’Alienze ne nous permet pas de comprendre où se dirige ce dernier, il est cependant possible de croire qu’il se cherche un travail à l’extérieur, temporaire, comme ce qu’il répond à sa nièce lorsqu’elle lui pose sa question, mais il est aussi possible qu’il dilapide son argent durant ces moments comme le suggère la grand-mère de la narratrice. Cette dernière songe, vers la fin de la nouvelle, à ce qui se passerait si elle donnait de l’argent à ses amis, et plus particulièrement à Alienze : les gens cesseraient de rire de lui. Cette idée qu’Alienze serait défavorisé confirme notre hypothèse comme quoi il peut partir essayer de s’enrichir, mais apporte aussi le fait que le rire ici est utilisé comme marque de pouvoir. Les gens arrêteraient de rire si Alienze était plus riche, ce qui signifie que la position serait soit inversée, soit égalisée entre les différents protagonistes. Le rire de l’entourage serait alors un marqueur de domination financière sur le prochain.

Le sort réservé à Paul, dans la nouvelle American Lottery, est similaire dans le sens où ce dernier se retrouve sans le sou, itinérant et plutôt dérangé à la fin de la nouvelle. La narratrice nous informe que «the children who run by, some shouting, some screaming, some laughing; […]» (p.96) bref, le rire des enfants est mis au même niveau que les cris d’horreurs et les vociférations. On peut douter que les enfants rient pour s’assurer de leur domination sur Paul, mais d’un autre côté, ce rire en reste un de supériorité. On se moque de quelqu’un de différent, le mot de la nouvelle est beaucoup plus parlant :«alien», afin de s’assurer de sa distance avec soi. Une autre phrase «whose manhood lies bare for all the children to ogle, giggle at, and mock» (p.96), confirme cette volonté de suprématie, est encore plus mâle l’enfant devant l’homme nu puisqu’il assoit sa domination sur lui en s’en moquant. Le rire des enfant est donc un rire de domination, mais aussi de peur devant l’aliénation qu’ils pourraient subir en se voyant ainsi nu de leur masculinité.

Le rire des tueurs dans Little Bee est aussi intéressant à observer. Le premier (p.112) «Not his affair, him say. Him say, this is black man business. Ha ha ha ha! The hunters laughed». Le rire est déclenché suite à une réplique, en plein milieu d’une situation très tendue où Andrew mentionne que les deux filles ne sont pas de ses affaires. Le tueur, toujours mentionné ainsi à l’opposé des autres qui portent la mention de chasseur, réalise alors que c’est la première fois qu’un blanc ne s’approprie pas de quelque chose qui lui appartient, il en ressent même une sorte de fierté qu’il n’hésite pas à partager avec ses chasseurs. À partir de ce moment, mon interprétation se divise, soit il effectue une mise en scène en écartant ses mains et on riant avec ses chasseurs comme pour rassurer les blancs, mais en prenant une face sérieuse juste après pour être encore plus menaçant. Soit il euphorise un instant sur le fait qu’il a pleinement contrôle sur la situation (et sur les blancs) et profite de ce moment avant de retourner aux choses qui le préoccupe. Notre idée participe un peu des deux, il aurait pleinement le contrôle de la situation : les bras étendus font allusion à une mise en scène où il inviterait la chorale à le suivre. C’est d’ailleurs pendant ce moment que les chiens entourent le couple (un peu comme s’ils refermaient le cercle que le tueur ouvrait avec ses bras). Son retour rapide au sérieux et sa maîtrise de la répartie témoigne amplement ce continuum de contrôle. Le second rire est celui des chasseurs juste avant la mort de Kindness en pages 131 et 132, c’est un rire entendue par la narratrice juste avant que les chasseurs ne brisent les os de sa sœur. La fonction du rire ici semble être la même que la précédente, il ne s’agit pas d’une réponse à une plaisanterie, mais à marquer une pause avant de faire retomber l’horreur de manière plus éclatante.

Bref, les rires mauvais sont assurés par des personnages qui se sentent supérieur dans une situation et n’hésite pas à en profiter. Ce rire est généralement de mauvais goût, voir feint, et montre qui s’est établit ou peut le faire dans une position de domination sur l’autre.

Le second type de rire réfère à l’accompagnement d’un obstacle ou d’une péripétie. Quatre extraits seront observés pour conclure à une même thèse, soit que le rire est une réaction naturelle visant à diminuer le stress ou à l’éviter. Le premier extrait, le rire de Sibora (pp.36-37 de Market Scene) juste avant sa mort est probablement le meilleur exemple. Un commentateur, Robert Ness, dira ceci de Sibora et de sa réaction face à sa mort :

«When the grieving cry “How could you, Sibora?” is reiterated throughout the story “Market Scene,” we know something melancholy is up. However, when the story concludes with the dropping dead of the said Sibora, the effect sought was not, at least for this reader, the effect achieved. In any case, the device is psychologically dishonest, for Mami-Joe, the narrator, knows what happened all along. Why keep the reader in the dark?1»

Notre opinion n’est pas, face à la situation, la même. Le rire de Sibora démontre au contraire qu’on peut presque s’attendre à une telle réaction. La narratrice nous informe, en page 35, que «Sibora suddenly felt the urge to talk about herself, to make us laugh. It was like that with Sidora» nous expliquant ainsi que cette dernière possède un tant soit peu d’humour et d’auto-dérision et que ses histoires sont racontées pour dédramatiser une situation (même si elles partent d’un désir de confession). Sa dernière histoire pourtant prend une tournure plus importante, au comble du stress, pas d’argent, pas d’espoir, et un besoin de médicament, elle éclate de rire et ce dernier devient rapidement contagieux. Bref, au paroxysme d’une dépression, elle parvient tout de même à être auto-dérisoire en transformant sa réaction devant le médecin en utilisant un rythme comique de répétitions : de la simple insistance sur sa personne «I, Sibora» à des segments de phrase plus longs : «He was just looking at me […] I said, Doctor, you look at me like this, me Sibora», «I do not have any money oooooo […] a not get me money oooooooo…» tout en décrivant l’air aberré du médecin : «The poor man just sat there» (p.36) et pourtant elle en meurt. Sa réaction peut cependant être prophétisée par des commerçantes des alentours «I will be suprised if one day you don’t die laughing» (p.37) signifiant ainsi qu’à la pointe de ses problèmes, la mort, elle en rirait et réciproquement, c’est ce rire qui causerait la mort (quiproquo rendu par le terme flou de «you don’t die laughing» qui permet les deux possibilités). Sibora n’a cependant plus le choix à la fin d’en mourir puisque son malheur à atteint son paroxysme et qu’il n’est plus vraiment possible d’en rire bien que les autres femmes peuvent encore se soulager de la mort par le rire à l’exception de Mami Joe qui hurlera puisqu’elle ne peut pas composer avec ce stress supplémentaire.

Le deuxième extrait, tiré de la nouvelle Slow Poison, se veut une interrogation sur la fonction du rire lors de ces moments là. Lorsqu’en page 145, la sœur plaisante légèrement sur la peine de Manoji, cette dernière se demande : «Sister, you know I lost the desire to laugh. Why are you making me laugh?» Sans jamais préciser autrement que par cette interrogation qu’elle est un peu en train de rire, Manoji nous demande pourquoi il y a ce désir de faire rire de sa part. Leftcourt et Thomas commentent dans leur introduction :

«Throughout history, a sense of humor has most often been described as a valuable personal asset with ramifications for health and well being. […] quotations from physicians and philosophers throughout several centuries were presented as testimonials to the value of humor for health. […] In some programs, nurses have even become actively involved in the delivery of humor […]2»

Il pourrait donc s’agit purement d’une tradition de la part de la sœur qui croirait aux vertus de la gélothérapie (utilisation thérapeutique de l’humour). Cette explication reste cependant insuffisante dans un contexte littéraire. Le rire produit est ici directement associé aux pleurs d’une « little girl who’s getting married», bref, alors qu’on devrait s’attendre à ce que la fille montre des signes de joie, Manoji renverse aussi ses propres attentes un riant un petit peu de la blague. Il s’effectue alors un renversement intéressant dans deux contextes de stress intense : le mariage et la mort mis côte à côte. Les deux permettent de diminuer le stress : les pleurs de la futur mariée vise à évacuer les émotions, penser à autre chose tandis que le rire de Manoji était censé faire la même chose. C’est un peu ce qui se passera lorsqu’elle posera une question à la sœur, changeant ainsi de sujet.

Dans le roman Little Bee, deux moments particuliers de stress (ce ne sont pas les seuls) sont aussi vécus en riant. Les deux observés ici surviennent peu après la libération des quatre femmes. Le premier survient alors que Little Bee observe la barrière qui les retenait prisonnières et se met à rire (p.51). Elle partage alors sa pensée avec Yevette qui va se mettre à rire aussi et à embellir l’histoire et les deux continuent de rire. Pourquoi nous n’associons pas ce rire avec un simple rire de celui d’après une plaisanterie, car le passage reste comique? Tout simplement parce que c’est un rire qui accompagne le stress, les deux autres filles ne semblent pas être en train de les suivre dans leur emportement et celle avec les documents brisent même la discussion : «I was laughing, but then the girl with the documents spoke.» (p.52) Little Bee utilise le passé et le fait cesser au moment où la fille parle. Un rire ordinaire ou une euphorie aurait laissé place à une certaine progression lors du retour au sérieux, mais les paroles marquent une rupture profonde «I was laughing, but then the girl […] spoke». Ce passage permet de croire que le rire est une méchanisme d’échappatoire à la situation, une manière d’échapper au stress en évitant d’aborder le sujet. Le second extrait de Little Bee survient juste après et confirme un peu notre analyse du passage précédent. Après une plaisanterie de Yevette «Some people, yu give em de inch, dey want de whole mile» (p.53), elle se met à rire, mais «her eyes looked desperate.» Bref, encore une fois, Yevette tente d’éviter le sujet, mais son rire ne convainc pas (il ne tient pas dans ses paroles suivantes) et son visage ne parvient pas à suivre ce qui trahira son sentiment d’impatience suivant.

Le rire dans ces extraits permettent donc à leur détentrice de pouvoir affronter le stress qui les entours, souvent faisant partie intégrante de leur personne, elles l’utilisent afin de pouvoir détourner l’attention d’une épreuve ou de l’accompagner en l’allégeant. Le retour à la réalité si elles décrochent de cette émotion, pourra cependant être brutal, voir mortel.

Le dernier type de rire sera présenté comme une réaction directe à une épreuve, plutôt qu’un accompagnement ou une tentative d’évitement d’affronter cette dernière.
Dans Little Bee, la protagoniste éponyme , après avoir été accueilli chez le fermier, se fait raconter par Yevette comme elle a réussi à faire sortir le groupe de prison. Cette dernière se met à pleurer et Little Bee aussi. S’en suit un procédé de rétroaction où plus elles pleurent, plus elle rient, et inversement jusqu’à ce que la fille au sari les interrompe. La rétroaction ainsi créée est une réponse directe aux stimulus qui continuent d’envoyer de l’information de plus en plus forte puisque les réponses sont aussi de plus en plus élevées. Little Bee semble se conformer ainsi à un type de personnalité qui peut supporter beaucoup mieux le stress en ayant un bon sens de l’humour qu’avec un mauvais qui pourrait lui faire perdre la prise avec le réel. «[T]he results support the suggestion that individuals with a good sense of humor more accurately and realistically appraise the stress in their lives than those with a poor sense of humor3.» Ainsi, l’humour et la capacité de rire de Little Bee est une stratégie d’adaptation qui lui permet de ne pas perdre les pédales. On pourrait l’opposer à la fille sans nom qui se parle toute seule.

Le second extrait est tiré de la fin de la nouvelle The Forest Will Claim You Too et pose la question de l’objectif du rire. Nous avons précédemment vu que le rire pouvait être une tentative d’échapper au stress, là, la question de l’échappatoire devra être évacué vu qu’on a affaire à un rire surnaturelle (celui d’une suicidée). Ce rire accompagne cependant les soldats qui s’enfuient de la forêt et il n’est pas faux de croire qu’ils fuient suite à la découverte du corps et de l’impossibilité d’affronter «such an abomination» (p. 57). La situation est donc renversée ici, c’est le rire qui produit le stress. Pour ajouter à la force du rire, on lui ajoute l’adjectif grating qui permet de voir beaucoup mieux un rire de dérision qu’un simple rire de vengeance.

«[L]’écriture ironique et parodique figure tout de même une  »alternative », à la fois revanche et processus de déconstruction. Le rire féministe, qui trouve dans la fiction des manières d’échapper un tant soit peu à l’oppression du réel, ou de lui répondre en différé, n’est donc pas désespéré. Il est la preuve que l’on peut continuer à vouloir affronter un système oppressif, même si souvent on ne peut qu’envisager le réel  »sans humour ». 4»

Le rire fait aussi résonance à l’étrange de la forêt. En effet, une sorte de zeugme se construit dans la dernière phrase : «accompanied by the eeriness of what lay cloaked in the tranquility of the forest and the grating laughter from the hollow cage of her emaciated body», si on essaie de retracer des correspondances, le rire remplace «the eeriness of what lay cloaked», la provenance du rire par «in the tranquility» et son corps émacié par la forêt (correspondance qui est secondé et clairement établi par le texte même). Bref, le rire est étrange et émane d’un secret et ce rire est probablement le meilleur écho de la phrase amplement repris par les commentateurs de l’œuvre : «We could not own or run the world, but we owned our laughter and no one could take that from us, unless… unless we let them.» (p.27) Le suicide serait, et nous lançons ici une réflexion glissante, une forme de (ré)appropriation du monde où, après des ravages, il est la seule forme de dissociation pour les futurs agresseurs.

Bref, le rire est aussi une stratégie de réappropriation d’une situation, que ce soit une épreuve avec laquelle on n’est pas à l’aise ou contre un ennemi dévastateur contre lequel on ne peut pas se battre à forces égales.

Nous avons ainsi pu voir plusieurs types de rire dans les récits analysés qui dépassent la fonction de la simple joie ou de l’hilarité. Dans un premier temps, nous avons remarqué que le rire pouvait être dominateur, foncièrement mauvais, ou encore établissait un rapport de pouvoir pour pouvoir assujettir l’autre à des standards auquel il ne pouvait pas prétendre à l’obtention. Puis, nous avons cherché un autre type de réactions, soit celui du rire qui permet d’affronter son stress (ou tout au moins le diminuer), de changer d’idée afin d’alléger la situation dans laquelle, ici, la femme est plongée. Enfin, nous aurons observé que le rire peut finalement être un bénéfice pour sa détentrice qui peut s’en servir comme remède immédiat afin d’échapper à un triste sort ou il peut se retourner contre l’oppresseur dans un souci de justice quasi-divine. C’est un peu sur cette sorte de rire que finissent deux des récits, Little Bee avec son hilarité générale devant les enfants qui s’amusent et sourient malgré la présence des soldats et The Forest avec le passage que nous avons analysé un peu plus haut. Ce ne sont pas des notes d’espoir pour le monde que les narrateurs nous offrent, mais un espoir que la personne qui l’emploit, elle, peut encore être sauvée.

Bibliographie

(2009) CLEAVE, Chris, Little Bee, Random House, coll. Anchor Canada, USA, 2012, 271 pages.

(1998) LEFTCOURT, Herbert M. & Stacy Thomas, «Humour and Stress revisited», pp.179-202, dans RUCH, Willibald, The Sense of Humour; Exploration of a Personnality Characteristic, Mouton de Gruyter, coll. Mouton select, Berlin, 2007, 498 pages.

MAKUCHI, Your Madness, not Mine; stories of Cameroon, Ohio University, coll. Africa n°70, Ohio, 1999, 150 pages.

MILLICENT H. Abel, «Humor, stress, and coping strategies», dans International Journal of Humor Research, vol.15, n°4, pp.365-381.

NESS, Robert, «Your Madness, Not Mine: Stories of Cameroon (review)» dans Africa Today, vol.47, n°3/4, Été/Automne 2000, pp.195-197.

SAUZON, Virginie, «Le rire comme enjeu féministe : une lecture de l’humour dans Les mouflettes d’Atropos de Chloé Delaume et Baise-moi de Virginie Despentes», dans Recherches féministes vol.25, n°2, 2012, pp.65-81.

Notes

1 NESS, Robert, Your Madness, Not Mine: Stories of Cameroon (review).

2 LEFTCOURT, Herbert M. & Stacy Thomas, «Humour and Stress revisited», p.179.

3 MILLICENT H. Abel, «Humor, stress, and coping strategies», p.377.

4 SAUZON, Virginie, «Le rire comme enjeu féministe : une lecture de l’humour dans Les mouflettes d’Atropos de Chloé Delaume et Baise-moi de Virginie Despentes», ¶ 30.

Ce billet est issu d’un travail présenté dans le cours ANG2404 Literature and Transnational Feminism donné par Andrea Beverley à l’Université de Montréal le 21 avril 2013.

Mesure de l’interaction sociale à travers les aspects du sexe, de l’intimité et du mariage dans Parable of the Sower d’Octavia Butler

Notes: Toutes les citations suivies d’un renvoi au texte se réfèrent à Parable of the Sower dans un souci d’alléger le texte à moins d’indication contraire. S’il y a soulignement dans les citations, c’est de notre part.

« I was thinking of travelling as a man » (p.171) annonce la narratrice à ses deux compagnons peu après la destruction de leur communauté. Ce travestissement ne sera cependant qu’un masque pour les personnes qui se lieront à Earthseed tout au long de la traversée vers le Nord, mais une réalité pour les gens de l’extérieur. Qu’est-ce qui forme cependant une communauté dans le roman Parable of the Sower? Et, plus précisément, comment un individu se lie-t-il à la communauté? Un indice précis nous indique-t-il lorsqu’un personnage se rattache à cette dernière? Nous explorerons l’idée selon laquelle le type de relation sexuelle et intime que le personnage a avec son entourage nous informe sur les liens entre l’individu, son prochain et la communauté. Nous analyserons ainsi la communauté initiale du roman et nous verrons comment elle limite sa population de celle de l’extérieur et quelle est la place de l’individu dans son ensemble. Nous verrons ensuite la composition de la communauté Earthseed, en partant de ses débuts fragiles où ses membres visualisaient mal l’ensemble dans lequel ils vivent, pour poursuivre en la comparant brièvement avec une société qui incarne l’antithèse de leur valeur et enfin de l’intégration des nouveaux individus à leur communauté.

Une des premières interrogations de la narratrice reliées à notre propos est : « My point is -my question- how in the world can anyone get married and make babies with things the way they are now? » (p.87). Décrivant précédemment Bianca Montoya comme « 17, unmarried and out of her mind about Jorge Iturbe » (p.86), elle s’insurge contre cette fille (« it matters to [her] somehow » (p.86)) qui semble avoir effectué une décision irrationnelle puisqu’elle n’est pas encore mariée : « I don’t know why they didn’t just get maried before everything got so public » (p.86). Cette absence de mariage sera pourtant immédiatement remédié ainsi que, il semble, la situation : « they’re going to get married now » (p.86). Dans ce passage, plusieurs éléments importants peuvent être relevés : le premier étant que Lauren ne se fâche pas contre Bianca pour être enceinte avant d’être officiellement adulte, ce serait d’ailleurs une certaine aberration bien que la première caractéristique employée pour décrire Bianca est son âge, mais plutôt parce qu’elle est enceinte sans être mariée (« unmarried », la seconde caractéristique). Ce manquement à l’éthique social amène d’ailleurs les deux familles à se disputer pendant plus d’une semaine sur le sujet. Cet affrontement aboutie cependant puisque les deux familles sont Latino et un mélange dans la même ethnie forme apparemment un liant assez fort pour trouver une éventuelle réconciliation dont le pansement sera le mariage. Cette communauté n’est cependant pas assez bien formée pour liéer deux ethnies différentes comme se souvient Lauren au sujet de Craig Dunn et Siti Moss qui, respectivement Blanc et Noir, ont réussi à faire penser à la narratrice que quelqu’un aller se faire tuer. Deux remarques peuvent en être retirées, la première est que le couple Latino va enfanter donc créer un nouveau membre de la communauté; il semble important donc que les deux personnes concernées officialisent leurs relations afin d’expliciter à la communauté la nature de leur relation sexuelle soit celle de la procréation. La seconde est que le couple « mixte » utilise la relation sexuelle pour leur plaisir, et non pas dans un but de procréation, inconcevable pour la communauté, leur descendance n’aurait pas une place fixe dans celle-ci (ni Blanc, ni Noir, ni Latino,…). Il est à noter de ces constatations que le plaisir sexuel individuel de Craig et Siti n’a pas sa place puisqu’il ne contribue pas à la communauté, mais uniquement à leur individu tandis que l’enfant qui résultera de Bianca et Jorge aura une place puisqu’il amoindrira les tensions entre les deux familles et servira de liant communautaire « everyone’s cooking and getting ready for a party as though these were the good old days » (p.87). Cet état de fait amène Lauren à questionner sa relation avec Curtis Talcott. Celle-ci se base sur un apparent amour réciproque et le fait que les deux proviennent de la même ethnie, mais pour la narratrice se marier, puis avoir des enfants, et vivre de pauvreté est hors de question. Leur relation ne pourra donc pas aboutir dans cette communauté, comme ses projets de la quitter avec ou sans Curtis le démontre. Leurs rapports sexuels sont d’ailleurs cachés et se caractérisent par l’emploi de condoms (pp.112, 204) ce qui empêchera tout enfantement; ce n’est d’ailleurs pas Lauren qui fourni les condoms, mais Curtis un signe que tous deux ont consenti au même genre de rapport.

Dans la communauté initiale, le sexe reflète donc bien les tensions qui y règnent : le plaisir sexuel individuel y est mal vu car il ne profite pas à l’ensemble, mais l’enfantement et le mariage y sont connotés très positivement puisqu’il rappele un bon vieux temps. Ce type de relation est d’ailleurs tourné en ridicule par Keith lorsqu’il rit en disant : « You better marry Curtis and make babies […] Out there, outside, you wouldn’t last a day » (p.110) appliquant ainsi la vision que la communauté attendrait de Lauren et l’opposant à un extérieur, sans préciser exactement comment ces autres types de relation fonctionnent. Pour répondre à la question de la narratrice, -pourquoi faire des enfants maintenant?-, ils servent à maintenir l’illusion que le décalage avec l’extérieur n’a jamais été réalisé, qu’ils peuvent toujours se permettre de continuer leur vie comme si les changements n’avaient jamais eu lieu et entretenir ainsi une forme de sécurité psychologique face à l’inconnu. Le mariage et l’enfantement sont deux des rites ayant été conservés de l’ancienne société et ainsi sur-valorisés dans leur exécution pour permettre un certain confort d’esprit et une stabilité sociale.

Dans les débuts de la nouvelle communauté Earthseed, une relation met en péril la société par son caractère individualiste : la première relation sexuelle entre Zahra et Harry. La narratrice remarque tout de suite qu’ils étaient trop occupés « with each other to notice [her] » (p.200) et conclut juste après que « no one was on watch » (p.200). La petite société que compose ces trois individus est menacée par le désir individualiste de deux d’entre-eux et bien que Lauren eu pu succombé à ce désir elle aussi, elle reste rigide afin de maintenir la société en place et rester vigilante face à d’éventuelles menaces. Cette recherche de plaisir se transformera aussi pour Harry en un relâchement individualiste total (dormir, et même ronfler!, pendant son tour de veille) où Lauren se devra d’intervenir afin d’éviter une catastrophe. Afin de faire prendre conscience à Harry de l’importance des devoirs collectifs, elle fera référence aux événements de la veille et montrera comment un relâchement de la part d’un individu peut causer la perte de leur petite communauté : « If you care about her at all, if you want her to live, remember last night » (p.201). Ici, le plaisir sexuel individuel est directement mis face à la mort. Le plaisir de sa partenaire ne va pas de pair avec sa sécurité; la société se doit de tracer des limites afin d’éviter les abus de la part de ses membres au risque de se mettre en péril. Il ne s’agit pas de freiner les relations comme dans la première partie du livre, Lauren ne considère pas de ses affaires leurs relations privées à juste titre, mais plutôt de savoir situer son plaisir individuel dans une société. Cette relation sexuelle s’effectue dans un cadre d’une société encore en recherche de soi, non-exposée à Earthseed c’est aussi que les comportements décalés ou fautifs peuvent encore être présents contrairement à ce qui se passera par la suite (les couples se retirent par tour, laissant toujours quelqu’un de garde).

Un autre type de relation sexuelle est mis de l’avant pour faire prendre conscience des conséquences d’un relâchement moral. Cette relation se situe dans le passage où trois membres du groupe aperçoivent la petite fille anthropophage et enceinte. Cette petite communauté d’enfants de douze à quatorze ans rappelle à Lauren l’âge de ses frères bien que ce groupe incarne à peu près tous les tabous que la communauté initiale possédait. Le sexe y est directement associé à la procréation « it was obvious she would be giving birth any day » (p.271). Le groupe les évite aussi vite que possible, ne mentionnant pas la scène avant de s’en être suffisamment éloigné. La communauté est ainsi invitée à réfléchir à ses limites.

D’un autre côté, la sexualité est utilisée dans le roman comme une mesure de l’acceptation d’individu dans la communauté. C’est ainsi que l’incorporation de membres dans la communauté passe par la connaissance du genre véritable de Lauren. Dans le roman, la protagoniste principale masque son véritable genre aux yeux de l’extérieur afin d’être plus menaçante face à d’éventuels agresseurs, la masque tombe cependant chaque fois que de nouveaux arrivants s’intègrent. Ainsi, lorsque Travis et Natividad Douglas joignent le groupe, Harry révèle accidentellement le véritable sexe de Lauren en utilisant le pronom elle, cela se traduit par une certaine colère camouflée par une plaisanterie pour Lauren : « Damn it, Harry […] We forgot to buy that tape for your mouth » (p.212). Ce dévoilement un peu prémédité se fera autrement quelques pages plus loin lorsque la communauté atteint un point d’eau et décide de s’y laver. À se moment, la communauté se fait suffisamment confiance pour mettre en commun leurs bien. C’est ainsi que le groupe décide de laver leurs vêtements et leur corps dans des cabinets répartis en fonction du sexe et c’est là que « That settled the question of my sex for any of the new people who hadn’t already figured it out » (p.241). Ces deux passages indiquent que l’identité genrée véritable peut être voilée face à l’extérieur et qu’une des mesures qui permet de connaître sa position, intérieur ou extérieur, face à une communauté est la révélation des secrets de cette communauté.

Ces secrets peuvent autant être ceux d’un groupe que ceux d’un particulier, c’est ainsi que le personnage de Bankole ne s’intègre pas aussi rapidement que les autres et fait douter la narratrice à plusieurs moments surtout aux débuts de leurs rencontres « I didn’t quite believe him » (p.243). Cependant, au fur et à mesure qu’elle découvre l’homme, ses rapports intimes avec lui évoluent (un baiser, une discussion, une relation, des relations,…) pour ultimement le considérer comme un partenaire « à temps plein » peu après.

C’est ainsi que, dans un des moments de relative sécurité que la communauté arrive à obtenir, la relation entre Lauren et Bankole se dévoile entièrement et c’est la relation sexuelle qui nous indique que la confiance entre l’un et l’autre s’est établie et ultimement que la communauté s’est consolidée. Ce type de relation est clairement explicité avant même leur discussion par la blague d’Harry : « Be careful […] Don’t give the poor old guy a heart attack » (p.260). La relation entre la narratrice et le vieil homme est donc acceptée par la communauté malgré l’écart d’âge et le fait que Lauren ait 18 ans (rappelons nous que Bianca Montoya avait 17 ans et que le fait qu’elle soit enceinte a causé un scandale au début). La discussion s’amorce par l’échange de propos sur Earthseed qui semble être un liant communautaire fort (toute personne faisant partie de la communauté finit par accepter Earthseed naturellement) puis, la discussion s’enchaîne sur la mort de la femme de Bankole, un autre aspect extrêmement privé de sa vie, mais Lauren décide à la fin de cette discussion qu’il « had told [her] at least one lie » (p.265), ainsi aucune relation sexuelle ne s’effectue bien que l’amorce avait pu faire penser le contraire. Après avoir rejoint le restant du groupe et effectué quelques petites choses, ils décident tout de même d’avoir une relation sexuelle, mais protégée. D’ailleurs, au moment de sortir les condoms, la situation est qualifiée de « unromantic » (p.266), adjectif généralement connoté positivement dans sa forme « romantic ». La cohésion dont il fait preuve en partageant ses amandes avec le restant du groupe (p.269) montre aussi que la communauté a atteint un point pivot d’entraide bien que certaines disparités restent (sur la question de l’acceptation d’Earthseed notamment).

Ce n’est que plus tard lorsque Bankole dévoile son secret et propose à Lauren de quitter le groupe afin de vivre avec lui que tout s’intensifie. Lors de sa proposition, extrêmement égoïste comme le souligne le caractère de Bankole qui varie de la colère à l’amusement selon la réponse, Lauren ne peut s’empêcher de lier la communauté et Earthseed à elle et de mentionner que sa vie avec elle devait passer par cette vie communautaire : « That or nothing » (p.276). Le fait que Bankole veuille que Lauren quitte sa communauté cause plusieurs moment de colère chez elle, signe qu’un accroc a été fait au groupe. Après qu’il ait accepté ce mode de vie communautaire, il propose Lauren en mariage après avoir échappé involontairement son projet de concrétisation : « I intend to marry you once we’ve settled » (p.277). Pourtant, avant d’accepter son offre, elle lui révèle l’aspect le plus intime de sa personnalité, soit son hyper empathie. Beaucoup plus tôt, elle songeait à la raison du pourquoi elle ne révélait pas sa condition à Zahra et Harry et en était venu à la conclusion : « We’re together, the three of us, but we’re not a unit yet » (p.178). Lorsqu’elle est sûr que ce dernier serait capable de l’accepter elle, Earthseed, la communauté et son hyper empathie, elle réitère de manière plaisante sa demande en mariage. Nous pouvons donc en venir à la conclusion, sans risque de surinterpréter le passage, que le mariage entre Lauren et Bankole n’est pas seulement un liant intime, mais aussi communautaire. C’est ainsi qu’on peut ajouter que leurs relations ne sont pas seulement d’ordre sexuel, mais social et que la communauté n’est pas juste un groupe, mais peut être une famille:

« Families do not need to include children [or] blood kin. Families need not be based on [traditional/legal] marriage. Families can be collections of persons who are committed to the physical, moral, spiritual, social and intellectual development of other members of the collective unit […] in an ongoing way. »1

Bref, la finalité des relations sexuelles se lie directement au bien-être communautaire dans le roman. Que ce soit dans un but de réitérer une tradition pour une communauté qui s’illusionne d’un temps passé, dans un but purement individualiste pour une société fracturée, dans un but de procréation comme le petit groupe d’enfants qui sont comparables à des animaux procréant sans vraiment comprendre pourquoi ou encore dans un but de partage du plaisir dans la société Earthseed; tous ces types de relations nous informent sur les gens qui l’effectuent et sur leur groupe. Ces interactions sociales passent aussi par des révélations de secrets qui relèvent de la vie privée, intime ou encore simplement celle du genre de l’individu. Il serait aussi intéressant de remettre les interactions qui se déroulent à l’intérieur de la communauté Earthseed dans un autre ordre, celui de l’hyper empathie. En effet, pour que la communauté parvienne à s’actualiser suffisamment, il faut qu’elle arrive à considérer les besoins et devoir de l’un et l’autre. Lauren parvient facilement à comprendre tout cela dès le début, mais Harry nécessite qu’on lui rappelle incessamment ses devoirs, de son assoupissement lors de son tour de garde à l’idée qui le répugne de conduire des esclaves d’un maître à l’autre à la fin du récit. Earthseed pourrait être ainsi une société hyper empathique.

Notes:

1 CLARK, « Queering the Apocalypse, II: Skirting Eco-Apocalypse by Reconstructing Sexual Ethics »

Bibliographie
Textes cités:
(1993) BUTLER, Octavia E., Parable of the Sower, Grand central Publishing, USA, 2007, 345 pages.

CLARK, J. Michael, « Queering the Apocalypse, II: Skirting Eco-Apocalypse by Reconstructing Sexual Ethics »,Journal of Men’s Studies, Harriman, vol. 8., n°3 (30 avril 2000), 277 pages [consulté en ligne].

Textes consultés:
HILL, Leslie, « Marguerite Duras: Sexual Difference and Tales of Apocalypse », Modern Language Review, vol. 84, n°3 (Juillet 1989) pp.601-614 [consulté en ligne].

MOISSEEFF, Marika, « La procréation dans les mythes contemporains : une histoire de science-fiction »,Anthropologie et Sociétés, vol. 29, n° 2, 2005, pp.69-94 [consulté en ligne].

SHRIVER, Lionel, « Population in Literature », Population and Development Review, vol. 29, n°2 (Juin 2003), pp.153-162 [consulté en ligne].

Ce billet est issu d’un travail présenté dans le cours ANG 1750 Science fiction and Fantasy donné par Taiwo Adetunji Osinubi à l’Université de Montréal le 6 avril 2013.

The Feminist Utopia Project (Collectif)

The Feminist Utopia Project

The Feminist Utopia Project; Fifty-Seven Visions of a Wildly Better Future est une anthologie de 57 nouvelles, entrevues et courts essais sur un monde meilleur, devenu égalitaire sans être pour autant devenir un lieu «post-féministe» puisque c’est le féminisme qui permet l’élaboration de cet endroit favorable. 57 courts textes qui touchent des sujets différents et variés incluant le handicap, le sport, le genre, la mode, le travail, la maternité, la justice, les prisons, etc. par des personnes qui œuvrent dans des domaines touchant à ces sujets.

Le fait que les éditrices aient décidé de rejoindre des journalistes, célébrités, chroniqueuses, blogueuses, activistes pour l’élaboration du collectif plutôt que des écrivaines (il y en a tout de même!) aurait pu être intéressant, comme pour l’excellent ouvrage Octavia’s Brood qui effectue une sélection similaire, mais les textes ne semblent pas avoir édités ou relus du tout, plusieurs textes se ressemblent terriblement et on fait difficilement face à des nouvelles très attrayantes ou même originales.

Les personnes amatrices de science-fiction et d’utopies pourraient aussi être déçues par les nouvelles, extrêmement courtes qui peuvent presque toutes être résumées en une même formule narrative:
Protagoniste dans un futur comparant son existence à notre époque pour une raison X (souvent dans un cadre de recherches), ne comprend pas comment notre époque pouvait être aussi anti-féministe, anti-trans, sexiste, misogyne, etc. Décrit la réalité de son époque et comment, sans être un monde nécessairement parfait, il n’y a plus de problème pour les femmes/personnes trans/personnes handicapées/etc.

Dès le début de l’ouvrage, on rencontre un exemple de cette formule avec deux textes presqu’identiques mis côte-à-côte « Dispatch from the post-rape future » et « Dispatch from a body perfect world ». Deux mondes post-discriminatoire où, dans l’un, la discrimination corporel et, dans l’autre, le viol n’existent plus. Cela ne fait pas de ces nouvelles des textes intéressants surtout lorsque la chute du premier est de mentionner que le mannequin que l’on suit dans la nouvelle (à travers de courts articles journalistiques) est dans la quarantaine.

Il ne s’agit cependant pas que de nouvelles fictives situées dans le futur, plusieurs sont plus personnelles « My Own Sound », se passent au présent « Reproductive Supporters ; Our bodies, Us », certaines sont des essais quasi-académique « Finding an Erotic Transcendance; Sex in a Feminist Utopia ». Ces essais détonnent fortement au sein des fictions présentes ou des entrevues qui mettent plus l’accent sur l’utopie possible que les utopies déjà testées. C’est le cas de l’essai très théorique de Madeleine Schwartz qui parle des bénéfices de l’obtention de plus de temps (et moins de travail). L’anthologie comprend aussi une douzaine d’entrevues entre les éditrices et des célébrités/personnalités féministes et plusieurs illustrations.

Le petit format du livre n’est cependant pas adapté aux dessins qui sont souvent beaucoup trop réduits. En plus de la maigreur du format, les marges de plus d’1cm de chaque côté n’aident vraiment pas à mettre l’image en valeur. On aurait aimé voir disparaître les numéros de page et les indications concernant l’œuvre afin que l’illustration puisse prendre toute la page et perdre un peu moins de ses détails. L’œuvre « Renouncing Reality » perd, à cause de ces contraintes, presque tout son charme et ses détails. Chapeau cependant à « What will children play with in Utopia » qui réussit à intégrer le paratexte au sein de l’image.

La quatrième de couverture qui promet une « groundbreaking collection, cutting-edge voices » est donc plus vendeuse que réelle, les techniques narratives sont les mêmes, les sujets abordés l’ont déjà été dans d’autres romans, nouvelles, etc. avec beaucoup plus de style. La seule originalité de l’ouvrage est peut-être l’inclusion de quelques dessins, illustrations, images et bandes-dessinées, mais encore là, rien de révolutionnaire. Bref, on a plus affaire à une pâle imitation d’ouvrages comme Octavia’s Brood qu’un livre inusité avec des récits neufs. La collection s’adresse probablement donc plus à de nouvelles lectrices ou nouvellement initiées au féminisme (pour découvrir une panoplie de champs de réflexions différents) qu’à la lectrice de science-fiction ou la féministe académique. C’est pourtant le genre de livre qui pourrait être très intéressant à donner à l’étude dans des cours de secondaire: les nouvelles sont accessibles et abordent de manière assez détournée certains thèmes et sujets pour en rendre la lecture intéressante.

Avant d’aborder certains textes plus directement, un mot sur le type d’utopie qui est projetée dans ce collectif. Il ne s’agit pas tant d’utopie au sens de non-lieu, mais d’eutopie au sens de bon-lieu. En effet, ce sont toutes des utopies désirables et possibles pour les auteures des textes; il s’agit d’imaginer ce que le futur serait très concrètement (parfois trop), et quels seront les changements pour les femmes dans ces lieux futurs. Il ne s’agit pas non-plus de ne plus avoir de «struggle» comme le souligne Melissa Harris-Perry puisqu’un monde sans lutte est un monde inintéressant, elle fait d’ailleurs allusion au film Matrix à ce sujet.

Les textes notables
« My Own Sound » de Christine Sun Kim est le premier texte qui retient mon attention. Elle introduit à travers une (auto)fiction à la première personne le rejet du blâme du «handicap» sur le reste de la société, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de considérer la «personne handicapée» comme la personne avec un problème, mais plutôt la société comme «société handicapée» qui est incapable de s’ajuster aux personnes qui vivent en son sein. Elle y parle de comment elle peut obtenir une véritable disposition de son corps si le ton de sa voix (qu’elle ne peut entendre) n’est pas constamment policée, jugée et condamnée. Cette libération du corps permet aussi la libération de nouvelles formes d’expression qui ne sont probablement pas étrangères à son travail d’artiste.

« A List of Thirty-Three Beautiful Things to Wear on Your Breasts » de Sarah Matthes est une parodie des listicles interminables de site Internet comme Buzzfeed (on y fait d’ailleurs référence). Bien faite, bien écrite et très drôle, on est content qu’il n’y en ait qu’une dans le recueil.

« The New Word Order » d’Amy Jean Porter, œuvre composée d’illustrations de définitions, est la seule, étrangement, à adopter un nouveau langage où les connotations négatives sont supprimées des mots ou encore fortement transformées dans le futur. Par exemple, le mot «princesse» désignerait un niveau post-doctoral. Le seul reproche que l’on peut faire à ce petit dictionnaire de termes illustrés est qu’il aurait pu être beaucoup plus long.

« Justice » de Mariam Kaba est une de ces nouvelles réussies avec un beau style d’écriture. Une application remarquable du principe de justice transformatrice qu’elle vulgarise très bien au sein de sa fiction en même temps qu’une très bonne critique des prisons au sein d’une intrigue accrochante. On trouve cependant dommage que la formule de l’incompréhension d’une époque (ici d’une autre planète, c’est qui est déjà plus original) est reprise pour comparer les deux sociétés.

L’entrevue avec Lauren Chief Elf est très intéressante en ce sens qu’elle permet, à travers la notion d’utopie, de penser les changements dans les structures, mais aussi ce qui se transforme quand les gens ne changent pas. Elle imagine dans l’entrevue un système de justice réparatrice institutionnalisé et pense en détails les structures et institutions judiciaires futurs, réfléchit à leurs défauts, mais regarde aussi quels sont les avantages à garder des institutions présentes. Cela lui permet de penser un système qui met l’accent sur la personne victime d’une agression, et de centrer les institutions sur elles dans ces cas particuliers.

On appréciera finalement le dernier texte, une entrevue avec un groupe de musique de femmes d’une dizaine d’année, qui donne la parole aux enfants/ado sur le monde dans lequel elles grandissent et le monde qu’elles désirent voir. C’est une manière de voir l’utopie en développement et les nouveaux défis qui attendent la prochaine génération.